Ce que sait la main

14 mars 2010
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Inté­ressé par l’interview de Richard Sen­nett par Syl­vain Bour­meau dans La Suite dans les idées, j’ai lu le der­nier ouvrage publié par ce phi­lo­sophe : Ce que sait la main. J’en livre ici ma lec­ture, per­son­nelle et sub­jec­tive, qui ne pré­tend pas en faire compte rendu.

Dans ce livre sur « la culture de l’artisanat », Sen­nett tente de réha­bi­li­ter la figure de l’artisan, injus­te­ment déva­lo­ri­sée, selon lui, par la société contem­po­raine. Ce que Sen­nett défend en réa­lité der­rière le concept d’artisanat, c’est la valeur phi­lo­so­phique, civique et morale qu’offre le tra­vail dans sa dimen­sion tech­nique. Méprisé par une tra­di­tion phi­lo­so­phique méta­phy­sique ou poli­tique, le tra­vail tech­nique est pour­tant loin de se réduire à la répé­ti­tion abru­tis­sante de rou­tines dépour­vues de sens. Sen­nett prend donc le parti d’étudier en détail et de ten­ter de com­prendre concrè­te­ment en quoi consiste le tra­vail de l’artisan. Pas­sant de la pote­rie, à l’architecture, de la cui­sine à la souf­fle­rie de verre ou à la luthe­rie, exa­mi­nant l’évolution des tech­niques dans l’antiquité, l’organisation de l’atelier au moyen-​âge ou la construc­tion de tun­nels au XIXe siècle, ce livre, qui s’inscrit dans un tra­di­tion phi­lo­so­phique prag­ma­tique, tente de mon­trer com­ment « faire, c’est pen­ser ». Les opé­ra­tions intel­lec­tuelles qui struc­turent les actions tech­niques se révèlent donc au fur et à mesure de l’analyse. Pour Sen­nett, la confron­ta­tion de l’artisan à la résis­tance de la matière et à la dif­fi­culté tech­nique pro­voque un phé­no­mène de for­ma­tion à la fois indi­vi­duelle et col­lec­tive. Au niveau indi­vi­duel, l’artisan tire satis­fac­tion du fait qu’il pro­gresse en habi­leté et en maî­trise tout au long de sa vie. Au niveau col­lec­tif, Sen­nett montre que les inno­va­tions tech­niques sont rare­ment le résul­tat de rup­tures radi­cales, d’inventions dues à un « éclair de génie », contrai­re­ment aux repré­sen­ta­tions mythiques qu’on en a sou­vent, mais sont au contraire la plu­part du temps induites par le per­fec­tion­ne­ment de tech­niques exis­tantes. L’impression de rup­ture est d’ailleurs quel­que­fois due au « saut » qu’une tech­nique effec­tue d’un domaine à l’autre.

Ce que sait la main est écrit dans une pers­pec­tive poli­tique pré­cise et sa lec­ture est très utile pour com­prendre à quel point le tra­vail est aujourd’hui abîmé à la fois par le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme finan­cier et par les méthodes de mana­ge­ment qui se déve­loppent aussi bien dans le sec­teur public que privé. Deux exemples évoqués par Sen­nett au début de son argu­men­ta­tion l’illustrent bien : c’est d’abord le déve­lop­pe­ment de sys­tèmes de concep­tion assis­tés par ordi­na­teur dans l’architecture qui conduit à la réa­li­sa­tion de bâti­ments insen­sibles et donc rela­ti­ve­ment inadap­tés à leur envi­ron­ne­ment. Sen­nett montre par­fai­te­ment qu’une sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion d’un côté et de l’exécution de l’autre, pla­cée du coup dans une situa­tion où aucune marge, aucune ini­tia­tive ne lui est laissé, est tota­le­ment contre-​productive. Tout au long de son ouvrage, l’auteur fait l’éloge du tâton­ne­ment, du flou rela­tif, du droit à l’erreur, qui se trans­forme en sys­tème d’essais-erreurs dans le tra­vail même de réa­li­sa­tion, contre les ratio­na­li­sa­tions abu­sives de pro­cé­dures de concep­tion rigides. L’autre exemple est celui du sys­tème de santé bri­tan­nique qui fut sou­mis dans la der­nière décen­nie à une pres­sion visant la ratio­na­li­sa­tion avec le déploie­ment d’une bat­te­rie d’indicateurs cen­sés objec­ti­ver et mesu­rer la « per­for­mance » du per­son­nel de santé. Le résul­tat fut évidem­ment une baisse consi­dé­rable de la qua­lité des soins et une frus­tra­tion très impor­tante de ces per­son­nels qui ont eu le sen­ti­ment de ne plus être en mesure d’effectuer cor­rec­te­ment leur travail.

Beau­coup de pro­fes­sions - méde­cins, poli­ciers, ensei­gnants, cher­cheurs, parmi d’autres — connaissent aujourd’hui en France une situa­tion simi­laire. Comme les infir­mières bri­tan­niques, ils sont pla­cés dans un sys­tème de contraintes qui leur enlève toute marge de manœuvre, toute légi­ti­mité à conce­voir et défi­nir leur propre acti­vité pas plus que leur sys­tème de régu­la­tion. Ce que Sen­nett montre admi­ra­ble­ment, c’est que le déploie­ment uni­ver­sel des sys­tèmes « hété­ro­nomes » — par indi­ca­teur — d’évaluation de l’activité pro­fes­sion­nelle, ainsi d’ailleurs que la sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion et de l’exécution repose sur un pos­tu­lat anthro­po­lo­gique pes­si­miste selon lequel d’une part le tra­vailleur a besoin d’incitations exté­rieures pour bien faire son tra­vail et d’autre part, ses capa­ci­tés sont défi­nies une fois pour toute. La figure de l’artisan, telle qu’il la construit à tra­vers son enquête his­to­rique et socio­lo­gique montre au contraire que la volonté de bien faire son tra­vail est extrê­me­ment répan­due parce qu’elle est consub­stan­tielle à l’activité labo­rieuse « auto­nome » — c’est ce qu’il appelle la « bonne obses­sion » de l’artisan. Il montre aussi que dans cette pers­pec­tive, les capa­ci­tés ini­tiales de l’individu sont peu impor­tantes parce qu’elles sont pon­dé­rées par l’expérience qui per­met à l’artisan de pro­gres­ser avec le temps.

Sen­nett s’inscrit au bout du compte dans la grande tra­di­tion poli­tique des Lumières en s’appuyant lon­gue­ment sur l’Ency­clo­pé­die de Dide­rot et d’Alembert et la repré­sen­ta­tion du tra­vail qui est don­née dans cette grande entre­prise. Pour les ency­clo­pé­distes, l’homme de métier est por­teur de valeurs phi­lo­so­phiques, morales et poli­tiques. L’artisan est en effet un « expert sociable » — par oppo­si­tion à l’expert aso­cial qu’est le consul­tant — que son acti­vité « ouvre » sur la vie de la cité par l’expérience qu’il a quo­ti­dien­ne­ment de la coor­di­na­tion et de la coopé­ra­tion avec autrui.

Ce livre m’a beau­coup apporté : il vient enri­chir consi­dé­ra­ble­ment mon expé­rience per­son­nelle sur ces sujets, dont j’avais rendu compte ici-​même, pour ce qui concerne les ques­tions de gou­ver­nance du tra­vail d’un côté, de défi­ni­tion de la tech­nique de l’autre.

C’est d’ailleurs un point un peu déce­vant de l’ouvrage. Richard Sen­nett prend bien soin de mon­trer qu’il a une concep­tion exten­sive et non res­tric­tive de l’artisanat. Il évoque à plu­sieurs reprises les com­mu­nau­tés de déve­lop­peurs sur le logi­ciel Linux dont il men­tionne là aussi la « bonne obses­sion » qui les carac­té­rise dans leur élabo­ra­tion d’un code le plus par­fait pos­sible. L’activité des déve­lop­peurs infor­ma­tiques n’est mal­heu­reu­se­ment pas ana­ly­sée en détail par l’auteur, comme il le fait pour le tra­vail de l’argile ou de souf­fle­rie du verre. Cette ana­lyse reste à faire car s’il est tout à fait évident de voir à quel point les déve­lop­peurs infor­ma­tiques déve­loppent un habi­tus d’artisan, la « matière » sur laquelle ils tra­vaillent n’est pas du tout de même nature. S’il est évident qu’ici aussi « faire c’est pen­ser », ce que fait la main du pro­gram­meur est de nature très dif­fé­rente de ce que fait celle du menuisier.

J’ai appris que Richard Sen­nett avait écrit en 1974 un livre sur la notion d’intimité et de vie publique, Les Tyran­nies de l’intimité, ce qui m’intéresse pour éclai­rer le débat en cours sur la notion de vie pri­vée dans le cybe­res­pace. J’en repar­le­rai dans un pro­chain billet.

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7 Responses to Ce que sait la main

  1. kyste on 14 mars 2010 at 10 h 29 min

    Merci pour ce conseil de lec­ture qui m’a l’air vrai­ment pas­sion­nant.
    Concer­nant le méde­cin, je suis tout à fait d’accord avec la notion d’artisanat de ce métier. La matière humaine nous apprend sans cesse et tous les jours pour peu qu’on ouvre les yeux.
    La France a du mal à faire confiance à l’artisan, à cette bonne obses­sion. Il faut la favo­ri­ser la tra­vailler pour amé­lio­rer le lien sociale. Pas­sion­nant sujet. Merci encore.

    • Piotrr on 14 mars 2010 at 10 h 56 min

      Si vous êtes méde­cin, ou mieux, chi­rur­gien, vous serez inté­ressé par une longue ana­lyse de l’auteur sur le scal­pel. Je vous conseille vraiment.

  2. memo on 16 mars 2010 at 1 h 05 min

    A pro­pos des sys­tèmes hété­ro­nome, et du désir de bien faire; ici http://​www​.lese​crans​du​so​cial​.gouv​.fr/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​4​0​6​&​a​m​p​;​c​o​m​p​l​e​t=1
    vous pou­vez voir/​écouter l’intervention de Chris­tophe Dejours au sein du film « j’ai très mal au tra­vail ».
    C’est pas­sion­nant.
    Merci De cette nou­velle piste qui me donne l’occasion d’approfondir le sujet.

    • Pierre Mounier on 17 mars 2010 at 0 h 45 min

      Bon­jour,

      merci pour votre com­men­taire. Vous avez bien rai­son d’évoquer Dejours à pro­pos de ce livre.

  3. Marc N on 17 mai 2010 at 8 h 48 min

    Je viens d’acheter ce livre. C’est effec­ti­ve­ment un thème essen­tiel.
    Je tra­vaille (par plai­sir per­son­nel, parce que j’ai étudié l’Histoire de l’Art et la Réa­li­sa­tion télé-​cinéma et… ai fait ma car­rière dans la publi­cité et le mar­ke­ting) depuis quelques années sur une onto­lo­gie de l’Art. Très rapi­de­ment s’est posé le pro­blème de la sépa­ra­tion éven­tuelle entre réflexion et geste. L’Art est certes une struc­tu­ra­tion et une trans­gres­sion for­melle spé­cu­la­tive, mais cette réflexion (jeu, spé­cu­la­tion) est indis­so­ciable de la maî­trise du geste sur la résis­tance de la matière. Il n’y a pas d’Art sans ces deux dimensions.

    Ce qui est très pré­oc­cu­pant dans notre société, c’est que la Science et la machine (l’Industrie) ont tué l’Art. L’Art était le creu­set où nais­saient les nou­veaux concepts for­mels qui pol­li­ni­saient la Société de la phi­lo­so­phie à la science. La Science actuelle n’a plus besoin de ce creu­set. Quant à la machine, elle a donné l’illusion d’une per­fec­tion supé­rieure à ce que pou­vait faire l’artiste. Les peintres se sont senti dépos­sé­dés de leur Fonc­tion. Ils croyaient que elle-​ci était de repro­duire le réel, par exemple. Or, la photo fait mieux… etc.

    Aujourd’hui, les pro­duits manu­fac­tu­rés et le design ont réduit l’artisanat à son expres­sion la plus tri­viale. Le plâ­trier était fier de savoir faire des mou­lures et des murs bien plats. Les pan­neaux de plâtre et les mou­lures en poly­sti­rène ont éliminé la néces­sité d’un savoir-​faire. Le plâ­trier se retrouve donc contraint de col­ler des pan­neaux. Il perd son exper­tise, la fierté de soi, sa recon­nais­sance sociale pro­fes­sion­nelle, etc. Ses suc­ces­seurs n’auront plus aucune iden­tité sociale…

    Il res­tait les cadres… Mais ceux-​ci deviennent des OS: ils tirent les manettes de « pro­cé­dures » et ont de moins en moins d’espace pour valo­ri­ser leur savoir-​faire.

    L’extinction de l’Art et d’un arti­sa­nat riche pour les indi­vi­dus est à peu près aussi grave socia­le­ment que l’est la dis­pa­ri­tion des abeilles pour la pollinisation…

    Je suis impa­tient de lire le livre de Sen­nett qui me semble très impor­tant. Merci pour votre texte.

  4. timiota on 11 juillet 2010 at 17 h 03 min

    Oui oui, super bou­quin ! vos com­men­taires sont très bon.

    Je m’en fais l’écho (sans grand suc­cès) sur le blog de Paul Jorion.

    Je pense que les limites à l’utilité de l’argent d’une part et le gout du tra­vail « bien fait » d’autre part (par la main qui n’y réflé­chit pas trop) sont deux pôles à avoir en tête pour le futur, pour un hypo­thé­tique « après-​consommation », une telle phase n’est-elle pas for­cée d’advenir par les épui­se­ments de res­sources ? Autant y aller intelligemment

  5. Les tyrannies de l’intimité | Blogo-Numericus on 10 août 2010 at 1 h 57 min

    […] Comme prévu, j’ai lu Les Tyran­nies de l’intimité de Richard Sen­nett et suis bien décidé à en par­ler ici tant ce livre me semble impor­tant. Ecrit en 1974, tra­duit et publié en France en 1979, ce livre s’intitule The Fall of the public man dans sa ver­sion ori­gi­nale. « Les tyran­nies de l’intimité » est le titre de la conclu­sion du livre. La thèse de Sen­net est simple : depuis le dix-​huit siècle, nous assis­tons dans les socié­tés occi­den­tales à un dés­équi­libre crois­sant dans la vie sociale et les rela­tions inter-​individuelles qui s’y déroulent. Celle-​ci pour Sen­net, était régu­lée par les contraintes d’un jeu de rôle assi­gnant à cha­cun une place selon son rang et déter­mi­nant son com­por­te­ment en public. A par­tir du XVIIIe siècle, on assiste à, d’une part, l’émergence de la notion de per­son­na­lité qui sup­pose l’existence d’un moi pré­exis­tant aux inter­ac­tions sociales, et d’autre part à une sépa­ra­tion de plus en plus forte, jusqu’à deve­nir abso­lue entre vie publique et vie pri­vée. Bien­tôt, les valeurs que ces socié­tés attri­buent aux pôles des couples rôle vs moi, vie publique vs vie pri­vée, sont très dés­équi­li­brées. Le moi, la per­son­na­lité intime devient syno­nyme de vérité et et de sin­cé­rité, tan­dis que les rôles sociaux sont déva­lo­ri­sés comme fac­tices et faux. Par ailleurs, la vie pri­vée, en par­ti­cu­lier fami­liale, en ce qu’elle est fon­dée sur le sen­ti­ment, ce dévoi­le­ment trans­pa­rent de la per­son­na­lité, prend une valeur presque abso­lue, et en tout cas bien supé­rieure à tout enga­ge­ment pos­sible dans la vie publique. […]

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