I love le Web

L’iPad de la Méduse

Avec la mul­ti­pli­ca­tion des tablettes de lec­ture élec­tro­nique dédiées et la com­mer­cia­li­sa­tion de l’iPad en par­ti­cu­lier, le Web n’est plus le pas­sage obligé pour la dif­fu­sion de conte­nus sur Inter­net. C’est en tout cas l’idée déve­lop­pée par Michael Hir­schorn dans un article très inté­res­sant que publiait le mois der­nier le maga­zine The Atlan­tic. Les éditeurs de livres d’un côté, qui ont tou­jours regimbé à rendre dis­po­nibles leurs cata­logue sur le Web, se pré­ci­pitent désor­mais, qui chez Apple, qui chez Ama­zon pour être pré­sents dans les librai­ries vir­tuelles que ceux-​ci mettent à leur dis­po­si­tion. Les éditeurs de presse, lami­nés par la loi d’airain du « infor­ma­tion wants to be free » (IWTBF), consi­dèrent l’iPad comme le nau­fragé contemple sa planche de salut. Sur­tout, dans tous les esprits, sur tous les médias, c’est désor­mais la curée contre le Web cou­pable de toutes les tares : inor­ga­nisé, inef­fi­cace, dan­ge­reux, immo­ral, le Web est un ter­rain vague, une zone, une friche, un lieu de per­di­tion à mi-​chemin entre le Saloon et le bor­del d’où Saint Steve ramène les consommateurs-​brebis égarés pour les conduire vers le jar­din d’Eden sécu­risé, ordonné, propre et exempt du péché, enclos de belles palis­sades blanches (« white piquet fence » selon l’expression ima­gée de Hir­schorn) dont il est le gardien.

Je vou­drais sim­ple­ment pro­po­ser ici une défense et illus­tra­tion de ce Web bien mal aimé. En un mot, alors que tous le décrient, je pro­clame pour ma part, bien haut et et bien fort, sans crainte ni trem­ble­ment : I love le Web !

I love le Web

Avant d’égrener les rai­sons de cet atta­che­ment, peut-​être convient-​il de défi­nir le Web, et de dire ce qui le par­ti­cu­la­rise par rap­port à Inter­net en géné­ral. Le meilleur moyen pour com­prendre sim­ple­ment sans recou­rir à la tech­nique ce qu’est le Web, c’est de par­tir du navi­ga­teur : le Web, c’est ce qui nous per­met d’accéder à des conte­nus par l’intermédiaire d’un navi­ga­teur quel qu’il soit — soyons consen­suels pour une fois : Inter­net Explo­rer, Mozilla Fire­fox, Google Chrome, Opera ou Safari. Pour fonc­tion­ner, le navi­ga­teur Web s’appuie sur trois éléments tech­niques dont la conjonc­tion font le Web :

1. un sys­tème d’adressage qui attri­bue une adresse à chaque « page Web », chaque docu­ment, per­met­tant de le retrou­ver dans l’incroyable fouillis de mil­liards de pages que consti­tue le Web. Ce sys­tème des URL — Uni­form Res­source Loca­tor -, c’est l’ossature du Web.

2. Un lan­gage de struc­tu­ra­tion et/​ou de mise en forme, le HTML qui per­met au navi­ga­teur de com­po­ser les pages Web en pla­çant les éléments de conte­nus à la bonne place et en se com­por­tant comme le concep­teur de la page l’a voulu. Le HTML –Hyper­texte Mar­kup Lan­guage, ce sont les muscles du Web.

3. Une tech­no­lo­gie très simple per­met­tant de créer des «  hyper­liens  » entre les docu­ments, de les relier entre eux, don­nant la pos­si­bi­lité à l’utilisateur de sau­ter d’un docu­ment à un autre d’un clic de sou­ris. C’est le lien hyper­texte et le pro­to­cole HTTP — Hyper­text Trans­fer Pro­to­col sur lequel il s’appuie, qui per­met de l’établir. Le lien hyper­texte, c’est le sys­tème san­guin du Web.

(4. On pour­rait ajou­ter, pour être tout à fait com­plet : la mise en forme, l’apparence finale des docu­ments Web, autre­ment dit la peau, défi­nie par le lan­gage CSS –Cas­ca­ding Style Sheet — qui a pris une impor­tance gran­dis­sante au cours des der­nières années et ce n’est pas fini, voir le bonus en fin de billet).

Conclu­sion en forme d’équation : WWW=URL+HTML+HTTP(+CSS)

Main­te­nant que les fon­da­men­taux sont posés, voici pour­quoi le Web consti­tue pour moi une tech­no­lo­gie irrem­pla­çable qu’il convient de défendre et ché­rir avec la der­nière éner­gie ; voici pour­quoi j’aime le Web.

J’aime le Web parce qu’il est simple et low tech

Cyber­monks par PIM­boula en CC by-​nc-​nd 2.0 sur Flickr

Le Web, c’est la sim­pli­cité à tous les niveaux : au niveau des usages tout d’abord, grâce aux liens hyper­textes qui per­mettent de pas­ser d’un docu­ment à l’autre sans devoir apprendre une quel­conque taxo­no­mie ni de syn­taxe de requête. Il n’est pas éton­nant que ce soit l’apparition du pre­mier navi­ga­teur Web — Mosaic — en 1993, qui soit à l’origine de l’explosion des usages de l’Internet que l’on a connu depuis lors. Pour­quoi ? Tout sim­ple­ment parce que sur­fer sur le Web est à la por­tée d’un enfant de 5 ans. Au niveau tech­nique ensuite : le Web est tel­le­ment simple et low tech, demande tel­le­ment peu de res­sources que la der­nière chose que vous per­met­tra de faire un ordi­na­teur caco­chyme en fin de vie, celui qui ne peut même plus ouvrir Word 95 en moins de 3 heures, ce sera de vous per­mettre de sur­fer sur le Web. Du coup, le Web est acces­sible à tous, à toutes les machines, à tous les bud­gets ; biblio­thèques et autres espaces publics numé­riques peuvent mettre à dis­po­si­tion des dizaines d’ordinateurs dotés d’un navi­ga­teur et les cyber­ca­fés fleu­rissent de Gaza à Hanoï, de Delhi à Lagos don­nant un accès gra­tuit ou à très bas coût à une quan­tité consi­dé­rable d’informations de toutes natures pour des mil­liards de per­sonnes. Cela, j’aimerais bien qu’on ne l’oublie pas, parce que c’est tout sim­ple­ment une révo­lu­tion à l’échelle de la pla­nète : « magi­cal, won­der­ful, incre­dible, ama­zing, awe­some, big, big­ger, bet­ter, best, great, huge, ter­ri­fic, tre­men­dous, ambi­tious, gor­geous, beau­ti­ful, phe­no­me­nal, unbe­lie­vable, unbea­table, remar­kable, revo­lu­tio­nary, extra­or­di­nary »» dirait Saint Steve.

Mais aussi, le Web est tel­le­ment simple qu’il per­met à tous ceux qui le sou­haitent de trans­mettre et dif­fu­ser de l’information à bas coût et sans devoir acqué­rir de grandes connais­sances tech­niques. Sait-​on qu’il est tout à fait pos­sible de com­po­ser une page Web en uti­li­sant le bloc-​notes de son ordi­na­teur ? Essayez donc de créer dans les mêmes condi­tions une appli­ca­tion pour iPad pour voir ! Et cette page Web que j’ai com­po­sée sur mon bloc-​notes, rien de plus facile que de la poser sur un ser­veur Web, celui que met gra­tui­te­ment à ma dis­po­si­tion mon four­nis­seur d’accès par exemple, pour la rendre acces­sible à la terre entière, sans rien deman­der à per­sonne (et je peux même dif­fu­ser ma page direc­te­ment à par­tir de mon ordi­na­teur per­sonne, si je veux). A contra­rio, impos­sible de publier mon appli­ca­tion pour iPad sans avoir obtenu le nihil obs­tat et l’impri­ma­tur de Saint Steve…

Homo Nume­ri­cus en 2000 — Hand made

C’est cette sim­pli­cité à la créa­tion de conte­nus qui m’a d’abord séduit et m’a fait plon­ger dans le Web, comme beau­coup de ma géné­ra­tion. Vivant dans un monde où l’on m’explique à lon­gueur de temps que tout est très com­pli­qué, où pour faire ceci ou cela, il faut tou­jours beau­coup de temps, recueillir l’assentiment d’un nombre incroyable de per­sonnes auto­ri­sées, où il faut en per­ma­nence faire des com­pro­mis avec les pou­voirs établis, le Web m’a d’abord donné la goût de la liberté de pou­voir tout faire tout seul, même si j’ai appris par la suite, que c’est aussi bien plus inté­res­sant de faire avec les autres. Mais jus­te­ment, puisque je suis libre d’écrire et dif­fu­ser mes idées, d’explorer les pos­sibles sans rien deman­der à per­sonne, je prends bien plus de plai­sir à le faire avec les autres, et d’abord parce que je n’y suis pas contraint.

J’aime le Web parce qu’il est ouvert et social

Parlons-​en jus­te­ment de ce « faire avec les autres ». Une des évolu­tions les plus réjouis­santes du Web est qu’il devient de plus en plus social : on pense bien sûr aux réseaux sociaux — pro­fon­dé­ment immer­gés dans le Web, mais il faut aussi pen­ser aux cen­taines de mil­liers de com­mu­nau­tés vir­tuelles qui se ras­semblent autour de sites Web de toutes natures et sur tous les sujets, il faut aussi évoquer les fameux « pla­net » qui struc­turent la blo­go­sphère et donnent une nou­velle vie aux anciens « webrings », sans même par­ler de tous les sites col­la­bo­ra­tifs, Wiki­pé­dia et d’autres, qui sont nés du Web et per­mettent à des mil­liers de gens de co-​créer des conte­nus, dans la logique du Web 2.0. Il faut s’interroger sur le moteur de cette « socia­li­sa­tion » pro­gres­sive du Web.

Don’t use (your) public gar­den ! par Cas­torp Repu­blic en CC by-​nc-​sa 2.0 sur Flickr

Qu’est-ce qui rend pos­sible ces col­la­bo­ra­tions mul­tiples, ces mou­ve­ments par les­quels les gens échangent en per­ma­nence, de manière plus ou moins étroite, mais de plus en plus intense ? Je crois que c’est pré­ci­sé­ment ce pour quoi on cri­tique le plus sou­vent le Web : son carac­tère inor­ga­nisé, sans plan pré­éta­bli, et ouvert à tous les vents. Le Web, c’est un joyeux bazar où un chat ne retrou­ve­rait pas ses petits, c’est une auberge espa­gnole où cha­cun apporte un plat de chez lui com­po­sant un repas pour le moins bigarré, c’est une jungle luxu­riante ou s’épanouissent les cent fleurs de la diver­sité, et c’est jus­te­ment tout cela qui lui donne vie et le fait tel­le­ment res­sem­bler à…la société elle-​même ; une société ouverte et accueillante, s’auto-organisant vaille que vaille, mais aussi vul­gaire, vio­lente, dan­ge­reuse quel­que­fois, créa­trice et des­truc­trice tout à la fois, c’est-à-dire tout sim­ple­ment vivante ! En com­pa­rai­son, l’Eden de Saint Steve est bien confor­table, bien agréable, pas de mau­vaise herbe ni de ronces, les che­mins y sont rec­ti­lignes et bien ratis­sés, chaque chose à sa place et une place pour chaque chose, on peut s’y repo­ser et y lais­ser gam­ba­der les enfants, sans craindre les mau­vais coups. Mais son jar­din de curé ne favo­rise pas les conver­sa­tions ni les ren­contres, il n’autorise pas ses visi­teurs à biner un coin du pota­ger et inven­ter, ensemble, de l’inédit.

Une société n’est pas une entre­prise, ni une armée, pas plus qu’une église. Ce n’est pas une bou­tique ou un média et ce n’est même pas non plus une famille ou une com­mu­nauté. La société englobe et dépasse toutes ces formes de col­lec­tifs. Elle est comme un océan sans limite, elle est mul­ti­di­men­sion­nelle et per­sonne n’en a un plan pré­éta­bli en tête. Cer­tains s’imaginent peut-​être la gou­ver­ner, mais ils se font des illu­sions la plu­part du temps. Une société vit sa propre vie et se déve­loppe dans des direc­tions impré­vi­sibles et inat­ten­dues. Elle se nour­rit des mul­tiples ren­contres, échanges et inter­ac­tions qui relient les membres qui la com­posent. Ces inter­ac­tions sont désor­don­nées, chao­tiques, impré­vues elles aussi, et c’est le moteur de la créa­tion. Il me semble que le Web fonc­tionne à peu près de la même manière.

J’aime le Web parce qu’il est démocratique.

Oui, dé-​mo-​cra-​tique. J’ai bien conscience de dire un gros mot par les temps qui courent, et je prie mes lec­teurs de bien vou­loir m’en excu­ser, mais la conjonc­tion de tout ce qui pré­cède : le Web tel que nous le connais­sons, c’est-à-dire acces­sible, ouvert, social et auto­géré lui confère une qua­lité poli­tique incon­tes­table. C’est la rai­son pour laquelle il est autant déni­gré par les puis­sants, poli­tiques, stars média­tiques et autres capi­taines d’industrie, qui n’ont de mots assez durs pour dénon­cer le «  tout-à-l’égout  », la «  pire salo­pe­rie jamais inven­tée par les hommes  », le repaire de ter­ro­ristes et de pédo­philes et plus récem­ment de trotsko-​fascistes. Le Web fait mal aux puis­sants parce qu’il est le

Student demons­tra­tion par Phi­lippe Leroyer, en by-​nc-​nd 2.0

lieu où le peuple — autre gros mot — s’exprime et les cri­tique libre­ment. Il faut com­prendre que tout l’arsenal légis­la­tif qui s’accumule depuis main­te­nant plus de dix ans et celui qui s’annonce, toutes les mesures récla­mées par les uns et les autres pour régu­ler et contrô­ler la « zone de non-​droit » que serait le Web, tous les dis­cours de déni­gre­ment que l’on entend à lon­gueur de temps contre ce moyen de com­mu­ni­ca­tion consti­tuent des ten­ta­tives de réduire la liberté d’expression qui le caractérise.

« Inter­net [elle vou­lait dire le Web] est un dan­ger public puisque ouvert à n’importe qui pour dire n’importe quoi  » s’est un jour écriée Fran­çoise Giroud. Je suis bien d’accord avec elle, et c’est pour cela pré­ci­sé­ment que j’aime tel­le­ment le Web.

Bonus : Et le Web c’est cool aussi !

La sup­po­sée mau­vaise qua­lité, les soi-​disant limi­ta­tions du lan­gage HTML servent sou­vent à ali­men­ter une cri­tique du Web, de la part des éditeurs et des gra­phistes en par­ti­cu­lier. Le HTML serait inca­pable de satis­faire aux cri­tères élevés de la belle typo­gra­phie, avec césures, polices de choix et glyphes léchés, d’où le recours aux fichiers PDF. Le HTML serait inca­pable de prendre en charge la moindre ani­ma­tion, d’où la mul­ti­pli­ca­tion des sites ou des vidéos en Flash (dont Saint Steve ne veut pas d’ailleurs). Ces cri­tiques pou­vaient être fon­dées à une époque. Elles le sont aujourd’hui de moins en moins, grâce, d’une part, à la moder­ni­sa­tion des navi­ga­teurs, et d’autre part à l’évolution des stan­dards eux-​mêmes. Sur le pre­mier point (texte et typo­gra­phie), il faut savoir que le for­mat Epub qui est en train de l’emporter pour encap­su­ler les livres élec­tro­niques à lire sur les tablettes de lec­ture est basé sur le for­mat HTML et écrase très net­te­ment le for­mat PDF, inca­pable de repo­si­tion­ner un texte à la volée en fonc­tion de la taille du sup­port. Belle revanche ! Sur le second point (images et ani­ma­tions), il faut voir cette vidéo pro­po­sée par Tris­tan Nitot qui asso­cie HTML5, CSS3 et Firefox4 nous en met plein les yeux.

Dis­clai­mer : j’ai un iPad moi aussi et je l’adore.…surtout pour sur­fer sur le Web.

3 réflexions au sujet de « I love le Web »

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