La fin de l’imprimé

5 août 2010
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Une rapide réac­tion à la suite du billet «  Chan­ger nos façons de tra­vailler  » publié par Vir­gi­nie Clays­sen sur son blog teXtes. Je crois que le fond de la ques­tion n’est pas tel­le­ment celle du rap­port à la tech­nique, de la bonne dis­tance à adop­ter pour un éditeur par exemple dans son rap­port à la tech­nique, qu’à sa capa­cité à gérer la tran­si­tion d’un para­digme à l’autre. Parce qu’en réa­lité, le tra­vail d’un éditeur est déjà très tech­nique, dans sa manière de prendre en charge la pré­pa­ra­tion, la com­mer­cia­li­sa­tion, la cir­cu­la­tion du livre imprimé. Le pas­sage n’est donc pas d’un tra­vail non tech­nique à un tra­vail tech­nique, mais plu­tôt le pas­sage d’un ensemble de com­pé­tences tech­niques exi­gées pour la réa­li­sa­tion du livre imprimé à un ensemble de com­pé­tences tech­niques deman­dées pour la réa­li­sa­tion de livres numé­riques. Du coup, je réagis à ce « on a des livres à faire ! » évoqué par Vir­gi­nie, qui dit que le livre numé­rique vient s’ajouter au livre imprimé. C’est du tra­vail en plus, et donc qui passe après le tra­vail nor­mal que l’on fait tous les jours. Cette posi­tion me semble dif­fi­cile à tenir, pour la simple rai­son que nous assis­tons à la dis­pa­ri­tion du para­digme dans lequel ce tra­vail nor­mal est effec­tué. Nous assis­tons à rien moins que la fin de l’imprimé.

Entendons-​nous : lorsque j’évoque la fin de l’imprimé, c’est exac­te­ment de la même manière que JL Mis­sika évoque la fin de la télé­vi­sion, c’est-à-dire, pas la fin des écrans de télé­vi­sion, mais la fin du para­digme télé­vi­suel tel qu’on l’a vu se déve­lop­per dans la seconde moi­tié du XXe siècle avec ses usages, son modéle écono­mique, et sur­tout la manière dont la télé­vi­sion for­mate les créa­tions cultu­relles. De la même manière, lorsque je dis « fin de l’imprimé », je n’évoque pas la fin de l’impression comme tech­nique — comme les écrans de télé­vi­sion, les docu­ments impri­més se mul­ti­plient au contraire — mais la fin du livre imprimé, de la revue impri­mée et du jour­nal imprimé comme para­digmes cultu­rels et intel­lec­tuels. Il est vrai que ce n’est pas dans le livre qu’on le voir le plus clai­re­ment. Je pré­fère évoquer pour l’instant la presse où l’évolution est beau­coup plus fla­grante : l’apparition des pure players, le sur­gis­se­ment de sources tota­le­ment nou­velles comme Wiki­leaks, le déve­lop­pe­ment du « jour­na­lisme de don­nées » dont on parle tant sont en train de faire explo­ser le para­digme du jour­nal imprimé : c’est-à-dire en par­ti­cu­lier que l’imprimé impose de moins en moins ses contraintes propres au tra­vail et à l’écriture jour­na­lis­tiques, et que ce sont au contraire les nou­veaux sup­ports numé­riques qui imposent aujourd’hui leurs contraintes à ce tra­vail. L’article publié dans Owni sur l’émergence de ces pro­fils hybrides de journalistes-​programmeurs est tout à fait signi­fi­ca­tif il me semble (et il n’épuise pas tous les nou­veaux pro­fils qui sur­gissent d’ailleurs : le journaliste-​community mana­ger en est un autre).

Dans le sec­teur des revues, de sciences humaines en par­ti­cu­lier, puisque je le connais mieux, il me semble qu’on com­mence à voir un fré­mis­se­ment, en par­ti­cu­lier dans la manière dont les sources du tra­vail de recherche sont convo­quées. L’insertion de docu­ments annexes, de docu­ments mul­ti­mé­dias, le ren­voi vers des bases de don­nées sont des éléments qui vont chan­ger pro­gres­si­ve­ment l’écriture scien­ti­fique elle-​même. C’est d’ailleurs pas­sion­nant de voir com­ment cer­taines revues exclu­si­ve­ment numé­riques s’éloignent pro­gres­si­ve­ment du para­digme ori­gi­nal et se met­tant à publier des docu­ments, ou des textes très courts, ou des listes, bref, tout un ensemble de pro­duc­tions, d’écrits qu’on ne trouve pas dans les revues impri­mées. C’est d’ailleurs aussi au niveau des rythmes de publi­ca­tion et de l’organisation docu­men­taire de la revue elle-​même que les choses se mettent à chan­ger pro­gres­si­ve­ment. Il y aura donc tou­jours des revues impri­mées bien sûr, mais je pense que ce seront de plus en plus des ver­sions déri­vées et secon­daires de la ver­sion numé­rique qui por­tera de nou­velles manières d’écrire et de rendre compte de la recherche ou de la réflexion.

Dans le sec­teur du livre, c’est plus lent et moins évident. Vir­gi­nie est jus­te­ment une bonne obser­va­trice de toutes les expé­ri­men­ta­tions qui foi­sonnent ici et là et elle en rend compte sur son blog. Je pense qu’on aurait tort de consi­dé­rer ces expé­ri­men­ta­tions comme sim­ple­ment mar­gi­nales, parce qu’elles pré­fi­gurent des évolu­tions à venir. Dans cer­tains sec­teurs d’ailleurs (livre pra­tique, guide de voyage, ency­clo­pé­dies), elles sont déjà pré­sentes. Je ne cesse de dire que Wiki­pé­dia, avec toute son ingé­nie­rie sociale et édito­riale en par­ti­cu­lier, est pour moi un livre. C’est même sans doute le pre­mier véri­table exemple abouti de livre du para­digme numé­rique, et on voit bien qu’il a peu à voir, dans son mode de fonc­tion­ne­ment, dans sa réa­li­sa­tion, son modèle écono­mique, ses usages et même son mode d’écriture, avec le para­digme du livre imprimé. Ce qui n’empêche pas qu’il en existe des ver­sion impri­mées bien sûr. C’est ce que dit aussi, mais d’une autre manière, Biblio­man­cienne avec son billet sur la Biblio­thèque du Congrès que je trouve très stimulant.

Alors voilà l’enjeu sans doute pour un éditeur : com­ment pas­ser d’un para­digme à l’autre. C’est-à-dire, com­ment, dans ses com­pé­tences, savoir aban­don­ner pro­gres­si­ve­ment (et l’adverbe est impor­tant) un cer­tain nombre de celles qu’il pos­sède aujourd’hui, parce qu’elles ne sont plus stra­té­giques, pour déga­ger le temps d’en acqué­rir de nou­velles qui, elles, sont en train de le deve­nir. Com­ment iden­ti­fier les tâches qui peuvent être exter­na­li­sées, pour avoir la pos­si­bi­lité d’en prendre en charge, en interne, de nou­velles, sur les­quelles se concen­tre­ront demain l’essentiel de la valeur ajou­tée d’un éditeur ? C’est là-​dessus, que j’aimerais qu’on avance dans la réflexion. J’ai essayé de mon côté, d’explorer cette évolu­tion dans «  le livre et les trois dimen­sions du cybe­res­pace  ». Cet article n’a pas ren­con­tré beau­coup d’écho. Je sais pour en avoir dis­cuté avec cer­tain éditeur de mes amis, qu’il des­sine pour lui, un ave­nir à la fois impro­bable et détes­table de son métier. Mais bon, je suis per­suadé que c’est exac­te­ment à ce niveau que se situe le noeud du problème.

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7 Responses to La fin de l’imprimé

  1. […] This post was men­tio­ned on Twit­ter by marie d. mar­tel and Pierre Mou­nier, mtlou­reiro. mtlou­reiro said: RT @piotrr70: La fin de l’imprimé | Blogo-​Numericus: Une rapide réac­tion à la suite du billet http://​bit​.ly/​d​s​K​jOz […]

  2. B. Majour on 6 août 2010 at 14 h 37 min

    La fin de l’imprimé…

    alors discutons-​en. ;-)

    Je pour­rais y répondre en beau­coup plus long.
    Mais je vais juste sou­le­ver deux ou trois points qui me semblent cri­tiques sur le sujet.

    Qu’est-ce qu’un imprimé, sinon un docu­ment phy­sique qui fige les mots, de manière irré­ver­sible. (docu­ment pro­duit à grande échelle, dif­fusé lar­ge­ment, l’imprimé devient une réfé­rence durable et irré­ver­sible dans le temps.)

    Un tel docu­ment, un « imprimé », peut alors ser­vir de base de réflexion commune.

    Ce qui n’est pas le cas d’un docu­ment numé­rique non « imprimé ».

    Il suf­fit de regar­der la Wiki­pe­dia pour s’apercevoir que des gens sur­veillent, en per­ma­nence, des articles pour les main­te­nir en l’état. (pour les figer ? les « impri­mer » ?)
    Pour éviter leurs mul­tiples réécri­tures (par des groupes par­ti­cu­liers des réseaux-​sociaux)

    Ce que ne per­met­tait pas l’imprimé papier, devient pos­sible avec le numé­rique : réécrire l’histoire et le monde à sa convenance.

    C’est un pre­mier point. Qui va à l’encontre de la fin de « l’imprimé », ou même du rôle des éditeurs — garants tem­po­raires de la ver­sion « défi­ni­tive », comme peuvent l’être les biblio­thé­caires, dépo­si­taires eux-​mêmes de ces ver­sions défi­ni­tives.
    Et pour les biblio­thé­caires, c’est même un de leur rôle pri­mor­dial depuis des siècles et des siècles : pré­ser­ver les impri­més, pré­ser­ver les ver­sions défi­ni­tives des oeuvres.

    Ce qui est quand même une don­née fon­da­men­tale dans notre uni­vers où cha­cun n’hésite pas à tirer la cou­ver­ture à soi. Quitte à tra­ves­tir la « vérité » si le besoin s’en fait sen­tir (Cf. toute bonne dic­ta­ture qui se res­pecte, et aussi, acces­soi­re­ment, 1984 de George Orwell… Oeuvre où on se demande bien pour­quoi les fonc­tion­naires d’archives réécri­vaient l’histoire jour après jour (sur du papier jour­nal ! et pour quels lecteurs.)

    Le deuxième point qui m’interpelle, c’est bien sûr le livre hyper-​texte, et donc l’hyper-lien qui devrait être la pana­cée abso­lue capable d’entraîner la dis­pa­ri­tion du papier imprimé (que l’on ne peut pas hyper-​lié ?)

    Cepen­dant, l’hyper-lien a tou­jours existé : il s’est appelé pen­dant des cen­taines d’années « réfé­rence » (réfé­rence biblio­gra­phique s’il est besoin de le rap­pe­ler, ou cita­tion quand il s’agissait de citer un auteur connu.)
    La tech­nique actuelle per­met de jouer de manière plus fine et plus directe : on peut tout hyper­lier. (Et même aller plus loin. Cf. http://​www​.cornu​.eu​.org/​t​e​x​t​s​/​i​p​v​6​-​e​t​-​a​d​r​e​s​s​age, Adres­sage IPV6 capable d’indexer chaque grain de sable de la terre)

    Cepen­dant (bis), force est de consta­ter que l’hyper-lien est un piège à Schtroumpf isolé.
    Pour avoir voulu visi­ter des liens vieux de trois ans (sur un maga­zine), j’ai à peine pu en consul­ter 1 à 2 sur 10.
    Et je suis tou­jours hilare lorsque je vois des réfé­rences hyper­texte avec les mots « visité à telle date ». ;-)

    Ima­gi­nons, juste un ins­tant, ce que pour­rait don­ner la réfé­rence : lu dans la gazette de Tri­fouillis les oies à l’époque du roi Louis Phi­lippe, par des­sus l’épaule du comte de X.

    Car c’est exac­te­ment ça qui va arri­ver, et qui arrive quand on cite un blog.

    Un lien hyper­texte n’a aucune durée de vie fiable, ou stable (imprimé ?)
    Du jour au len­de­main, d’un simple Suppr ou d’un démé­na­ge­ment de blog, ou de pro­vi­der, tout l’hyperlien part dans le néant du web. (la fameuse erreur 404)
    Au point que Google a créé des caches, et que d’autres ont créés les Archives du Web. (Sto­cker plu­sieurs fois le Web dans le Web, bon­jour l’ambition)

    Cepen­dant (ter), il est encore pire :
    Rien n’étant imprimé, tout est modi­fiable à dis­cré­tion. Et d’un site pour enfant, on peut obte­nir un site por­no­gra­phique en rem­pla­ce­ment… avec le même lien. (cas fré­quent !)
    Sans aller jusqu’à cette extrême, rien n’empêche un auteur de la Wiki­pe­dia de modi­fier un texte pour lui faire dire son contraire, même tem­po­rai­re­ment. Ou encore le pro­prié­taire d’un blog de chan­ger tout son billet, ren­dant caduque tout lien basé sur l’ancienne ver­sion. (Que le lien soit Ope­nurl ou pas)

    Là, je dirais bien que nous sommes dans le même cas que les éditeurs qui disent : « on a des livres à faire » et que créer des livres numé­riques est bel et bien une tache sup­plé­men­taire…
    durant le temps de transition.

    Oui, on ne trans­forme pas un paque­bot en avion d’un coup de baguette magique.
    Le temps que les liens hyper­textes deviennent fiables, que les auteurs scien­ti­fiques ne changent pas leur thèse au fur et à mesure de leurs recherches, empê­chant toute discussion.

    Car, il s’agit bien de ça. Que ce soit en lit­té­ra­ture ou dans le monde scien­ti­fique : chaque auteur peut réécrire son « livre » autant qu’il le sou­haite. (autant qu’il le sou­haite si per­sonne ne valide, ne ferme les pos­si­bi­li­tés de modi­fi­ca­tions… empê­chant l’1984 de la science).

    Et là, peut-​on dis­cu­ter d’une science si per­sonne n’expose jamais ses expé­riences et conclu­sions ?
    Idem, si les expo­sants mal­gré tout, cha­cun change sans cesse son papier au fur et à mesure des remarques pour les accom­mo­der au plus grand nombre.
    Ce plus grand nombre, dont on sait qu’il n’a pas tou­jours rai­son, et Ein­stein l’a démon­tré brillamment.

    En clair : com­ment réfu­ter une thèse qui évolue sans cesse ?
    Com­ment s’opposer si le blo­gueur change sans arrêt son texte.

    Et même com­ment éditer, lier ?, un texte que l’auteur réécri­rait sans cesse ?

    « L’imprimé » est une strate per­met­tant l’avancée.
    Sans strate, ni fon­da­tion, on ne peut plus rien construire.
    Peut-​on alors repro­cher aux éditeurs de ne pas accep­ter cet envol vers un monde plus maré­ca­geux qu’autre chose. Du jour au len­de­main, tous les liens — construits avec soin et patience — pour­raient tom­ber à vide, du jour au len­de­main l’auteur peut dire l’inverse de ce qu’il a écrit met­tant un éditeur dans l’embarras avec ses actionnaires.

    Certes, un esprit pur peut ne voir que le côté galaxie brillante et attrac­tive d’autres res­sources, mashup savant et ency­clo­pé­dique du meilleur de l’homme. Mais cet esprit pur oublie tout le côté mer­can­tile de l’homme… et qu’il suf­fit de bien peu pour rui­ner toute une galaxie.
    Le simple trou noir d’une publi­cité peut anéan­tir la meilleure des réflexions. Ima­gi­nons sim­ple­ment Ein­stein fai­sant de la publi­cité pour les pré­ser­va­tifs Durex… en plein milieu de sa théo­rie sur la relativité.

    Plus sub­til : le lien vers une théo­rie fille (fille mais d’un autre) qui plaît mieux aux annonceurs.

    Ce qui pose la ques­tion :
     – de l’hyperlien,
     – de qui les pose,
     – de qui les finance,
     – et de qui les entretient.

    Avec l’imprimé, on sait de qui on parle, on connaît les réfé­rences et le gage de sérieux de l’éditeur (même si c’est seule­ment à une époque don­née).
    Avec l’évanescent numé­rique, on ne sait plus.
    Et même s’il ne s’agit pas de 1984, on sent très bien que cer­tains tentent de nous manipuler.

    Les médias ne vendent-​ils pas du temps de cer­veau dis­po­nible pour les annon­ceurs ?
    Le Net n’est-il pas une magni­fique oppor­tu­nité pour les annon­ceurs qui sont sur toutes les pages impor­tantes ? du Web. (et bien malin l’éditeur actuel qui sau­rait sur quel site s’installer avec un public aussi vola­til que l’Internaute.)

    De plus, avec le papier, le rachat d’un éditeur par un grand groupe ne pou­vait en aucune façon modi­fier le passé imprimé, il n’en est plus de même avec passé le numé­rique.
    Et n’est-ce pas la confiance qui est à la base du Web et des réseaux sociaux ?

    Comme on fait confiance à son ban­quier ???
    Avec cir­cons­pec­tion, il est vrai ;-) , mais avec confiance quand même.

    Ce qui m’amène au der­nier point de la « fin de l’imprimé ».

    Car je vais juste sou­le­ver, briè­ve­ment, un autre papier imprimé : le papier monnaie.

    Une bonne logique numé­rique vou­drait la dis­pa­ri­tion com­plète et immé­diate du papier mon­naie (& des pièces), et pour­tant TOUS les pays conti­nuent à en utiliser.

    Alors la fin de l’imprimé ?
    J’ai un doute, sur­tout que « l’imprimé » c’est le papier mon­naie de la culture, ou de la science.

    Sur­tout si j’en crois :
    http://​www​.cite​-sciences​.fr/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​a​l​a​_​c​i​t​e​/​s​c​i​e​n​c​e​_​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​s​i​t​e​s​a​c​t​u​/​q​u​e​s​t​i​o​n​_​a​c​t​u​.​p​h​p​?​l​a​n​g​u​e​=​f​r​&​a​m​p​;​i​d​_​a​r​t​i​c​l​e​=​1​583
    Un autre indi­ca­teur témoin de la vita­lité de la recherche fran­çaise, posi­tif celui-​là, ras­semble égale­ment acteurs du sec­teur et déci­deurs poli­tiques. Il s’agit de la bonne tenue des publi­ca­tions scien­ti­fiques fran­çaises dans les grandes revues inter­na­tio­nales. Indi­ca­teur de per­for­mance par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant puisqu’à lui seul il témoigne que la recherche fon­da­men­tale fran­çaise est mon­dia­le­ment recon­nue : elle pro­duit des connais­sances et des résul­tats.
    […]
    mais
    Glo­ba­le­ment, il montre que les publi­ca­tions fran­çaises sont moins citées que celles des cher­cheurs alle­mands et bri­tan­niques. Elles n’affichent cepen­dant pas de dif­fi­cul­tés par­ti­cu­lières, puisqu’elles ont fai­ble­ment pro­gressé de 2 % envi­ron entre 1995 et 2000.

    Etrange n’est-ce pas, ce papier « mon­naie » qui conti­nue à cir­cu­ler, alors que l’arrivée de la carte bleue aurait dû le faire dis­pa­raître ? (carte Ame­ri­can Express 1957, déjà 53 ans.)
    1957 à rap­pro­cher de l’explosion de la Bulle Inter­net en 2000, d’où la fri­lo­sité des éditeurs ? A moins que ce ne soit un pro­blème de com­pé­tences, comme ces jour­na­listes pro­gram­meurs (!) qui com­mencent à apparaître.

    Voilà déjà trois points qui m’interpellent sur la « fin de l’imprimé » que l’on, que vous consi­dé­rez comme acquise.

    C’est comme si on me disait que, aujourd’hui, il n’y a plus de conteurs à tra­vers le monde.
    Que demain, tous les auteurs écri­ront des never ending sto­ries ! Des his­toires sans fin.
    Ou encore que l’intelligence col­lec­tive va appor­ter des solu­tions à tous les pro­blèmes scien­ti­fiques du monde.

    C’est pos­sible, tran­si­toire, comme dans toute mutation.

    Comme la créa­tion d’un livre alliant écri­ture, art et mul­ti­mé­dia, (en atten­dant l’odeur et le kines­thé­tique d’un casque olfac­tif et d’une com­bi­nai­son sen­si­tive), ou encore comme la trans­mis­sion de pen­sée d’auteur à lec­teur. (en alliant toutes ces tech­no­lo­gies, on en sera proche, non ?)

    Mais là, parlera-​t-​on encore de livres ou de mondes vir­tuels per­son­na­li­sés ?
    Les jeux infor­ma­tiques sont-​ils déjà les « livres » de demain, lorsqu’ils deviennent de plus en plus des films interactifs ?

    Par­ler de livres, de films ou de jeux, cela a-​t-​il seule­ment du sens si je ne peux par­ta­ger la même « lec­ture », le même par­cours avec personne ?

    Mais peut-​être que je me trompe, car que recouvre exac­te­ment le mot « imprimé » pour vous ?

    Avant d’en décré­ter la fin, ce serait bien de le savoir. :-)

    La fin de l’imprimé, ou bien la fin de l’imprimatur ?

    En espé­rant que l’on ne tombe pas sur ceci (dont je conseille la lecture) :

    http://​www​.reu​nion​.iufm​.fr/​d​e​p​/​m​a​t​h​e​m​a​t​i​q​u​e​s​/​a​b​r​a​c​a​d​a​b​r​i​/​a​b​r​a​J​a​v​a​/​L​o​g​i​q​u​e​/​T​r​a​n​s​f​e​r​t​.​h​tml
    Et en quelques génération[s], on voit les mathé­ma­ti­ciens chi­nois écrire qu’ils ne com­prennent pas les textes clas­siques du I° siècle avant JC [rela­tif aux baguettes], et peu à peu les sup­pri­mer des éditions ulté­rieures. Il est pos­sible que ce trans­fert de sup­port non pré­paré soit une des rai­sons pour les­quelles les mathé­ma­tiques chi­noises n’ont plus rien créé de nou­veau à par­tir du XIV° siècle.

    Le chan­ge­ment de sup­port n’est pas aussi neutre qu’il y paraît.

    Bien cor­dia­le­ment
    B. Majour

  3. Pierre Mounier on 8 août 2010 at 23 h 31 min

    Bon­jour,

    merci pour votre com­men­taire, très inté­res­sant. Je suis d’accord avec la plu­part des points que vous soulevez :

    - le pas­sage de l’imprimé au numé­rique implique une insta­bi­lité du texte
     – le lien hyper­texte se place dans la conti­nuité de la réfé­rence biblio­gra­phique et a, par ailleurs, l’inconvénient de ne pas suivre le docu­ment qu’il pointe lorsque celui-​ci est déplacé.

    Je ne vous suis pas en revanche lorsque vous vous appuyez sur ces constats pour déve­lop­per une cri­tique uni­la­té­rale des tech­no­lo­gies numériques.

    1. A pro­pos de l’instabilité du texte numé­rique : les logi­ciels d’écriture Wiki, comme celui qu’utilise Wiki­pé­dia, sont jus­te­ment équi­pés de sys­tème d’historique per­met­tant de retra­cer toutes les modi­fi­ca­tions qui ont été effec­tuées sur un texte. Dans ce cas donc, pas de risque de révi­sion­nisme, bien au contraire. C’est inté­res­sant comme on accuse le numé­rique d’être la cause à la fois de pan­op­tisme –et dans ce cas on réclame le droit à l’oubli -, et en même temps de révi­sion­nisme amné­sique. On ne peut pas accu­ser une tech­no­lo­gie de tout et son contraire. Ces cri­tiques viennent à mon avis d’une mécon­nais­sance des dis­po­si­tifs. C’est le cas en par­ti­cu­lier de Wiki­pé­dia qui est au centre d’uned réflexion et d’expérimentations très puis­santes sur la ques­tions de la sta­bi­li­sa­tion du texte.

    2. Le lien hyper­texte a cette supé­rio­rité sur la réfé­rence qu’il per­met au lec­teur d’aller voir immé­dia­te­ment la réfé­rence indi­quée, ce qui n’est pas rien, croyez-​moi ; sur­tout en ce qui concerne les publi­ca­tions scien­ti­fiques. Après, se pose le pro­blème de l’erreur 404. La réso­lu­tion de ce pro­blème passe par le déve­lop­pe­ment de bonnes pra­tiques (pour les docu­ments qui changent d’adresse) et la prise en charge de l’archivage du Web (pour les docu­ments qui deviennent indis­po­nibles). Vous jugez absurde l’archivage du Web, mais pour­quoi le serait-​il plus que l’archivage de l’imprimé qui se fait depuis long­temps ? Et d’ailleurs, cette mis­sion revient en par­tie aux biblio­thèques pour cer­tains docu­ments, qui ont tou­jours eu ce rôle de conser­va­tion et d’accès non pas à l’imprimé comme vous le dites, car les biblio­thèques ont existé bien avant l’imprimé, mais au livre, quelle qu’en soit la forme (tablette, rou­leau, codex, imprimé, et main­te­nant numérique).

    Il faut voir que la sta­bi­lité et l’utilité de la réfé­rence biblio­gra­phique n’est pas « natu­relle », mais repose sur toute une construc­tion avec des moyens, une orga­ni­sa­tion, des ins­ti­tu­tions qui la rendent pos­sible. Ce besoin per­siste évidem­ment avec le lien hyper­texte aujourd’hui.

    Quelques pré­ci­sions pour finir : si vous lisez bien mon texte, vous voyez que je n’annonce pas la fin de l’imprimé comme réa­li­sa­tion tech­nique, mais comme para­digme. Je dis même que l’imprimé a ten­dance à se mul­ti­plier aujourd’hui. L’exemple du papier-​monnaie que vous évoquez en est une bonne illus­tra­tion : bien sûr que le papier-​monnaie existe encore, et a de beaux hjours devant lui ; il est pra­tique dans bien des cir­cons­tances. Mais le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal repose aujourd’hui essen­tiel­le­ment, sur des tran­sac­tions élec­tro­niques qui n’impliquent jamais de papier-​monnaie. Pour les revues de sciences, vous avez l’air de consi­dé­rer que c’est un bon exemple de per­sis­tance de l’imprimé. C’est en réa­lité tout le contraire : il y a fort long­temps qu ces revues sont pas­sées au para­digme numérique…ce qui ne l’es empêche pas d’être imprimées.

    Bien cor­dia­le­ment,

    Pierre Mou­nier

  4. Alain Pierrot on 9 août 2010 at 1 h 10 min

    Au delà de la dis­cus­sion (faci­le­ment oiseuse ?) sur la « fin de l’imprimé », il me semble que les exemples de dif­fé­rence de péren­nité cités par Ber­nard Majour et le point de vue de Pierre Mou­nier sur Wiki­pe­dia (qui me paraît expé­ri­men­ter pra­ti­que­ment une véri­table géné­tique de la consti­tu­tion d’un savoir) pour­raient ame­ner le débat sur le ter­rain de l’anthropologie et de la socio­lo­gie de la connais­sance et de la com­mu­ni­ca­tion, et des tech­niques mises en œuvre pour assu­rer leur fonc­tion­ne­ment, dans l’espace et dans le temps.

    Acqui­si­tion et trans­mis­sion de connais­sances requièrent des sys­tèmes sym­bo­liques d’intermédiation, suf­fi­sam­ment durables dans le temps et dans l’espace pour abo­lir les dis­tances qui séparent une expé­rience indi­vi­duelle de son inter­pré­ta­tion et de son usage par autrui (ou soi-​même, à un autre moment).

    L’inscription du lan­gage (sous la forme arbi­traire de sys­tèmes de signes) sur un sup­port, un docu­ment, depuis l’écriture, s’est révé­lée un extra­or­di­naire moyen de répli­ca­tion de l’expérience. Mais tout docu­ment, toute expé­rience n’ont pas for­cé­ment le même hori­zon de per­ti­nence, ni intrin­sè­que­ment, ni a for­tiori pour chaque individu.

    Il n’y a guère de sens à inves­tir autant de res­sources (sys­tème sym­bo­lique, tech­niques d’inscription, ins­tances de docu­ments) pour péren­ni­ser un échange de valeur ponc­tuelle, comme par exemple une obser­va­tion météo, qu’un résul­tat scien­ti­fique, une expé­rience « exem­plaire », qu’on sou­haite péren­ni­ser et diffuser.

    Cela me semble rame­ner à une pro­blé­ma­tique d’édition et de publi­ca­tion : choi­sir le bon sys­tème sym­bo­lique en fonc­tion de pos­si­bi­li­tés phy­siques et tech­niques, et en assu­rer la bonne « écono­mie » dans le temps. À ce jour, il est vrai, les tech­niques numé­riques gagnent haut la main en terme de publi­ca­tion et de dif­fu­sion, mais paraissent (encore) extrê­me­ment fra­giles pour la pérennisation.

    Cela dit, elles mettent en évidence bien des usages où l’inscription pérenne sur du papier est un luxe sans objet pour une majo­rité écra­sante d’usagers de la communication.

  5. Hubert Guillaud on 11 août 2010 at 2 h 52 min

    Réflexion très sti­mu­lante Pierre, oui. Je te rejoints tout à fait sur le paral­lèle que tu dresses avec le constat de Mis­sika sur les écrans. Très inté­res­sant égale­ment celui que tu fais sur la trans­for­ma­tion en pro­fon­deur des revues, qui passent de l’expression d’un besoin de répli­ca­tion à l’identique du papier à l’électronique à l’expression de besoins nou­veaux, intrin­sè­que­ment numériques.

    Tu as tout à fait rai­son de vou­loir regar­der quelles sont « les charges, en interne, sur les­quelles se concen­tre­ront demain l’essentiel de la valeur ajou­tée d’un éditeur ». Que doit-​il res­ter de la com­pé­tence de l’éditeur ? Que doit-​il délé­guer ? Et ce de manière très concrète comme tu le dis… Que doit-​il gar­der par devers lui ? Cela demande aussi de mieux com­prendre ce qui se trans­forme entre l’imprimé et le numé­rique, entre Uni­ver­sa­lis et Wikipédia.

  6. fabienne Loup-Brunswick on 3 septembre 2010 at 8 h 34 min

    Je viens de décou­vrir cet article et ses com­men­taires dans le cadre, jus­te­ment, de mon humble réflexion mais grand inté­rêt pour l’édition numé­rique en tant qu’éditrice.
    Je ne délivre ici qu’un témoi­gnage, man­quant des com­pé­tences
    Je suis par­fai­te­ment d’accord avec l’analyse de Pierre Mou­nier quant au chan­ge­ment de para­digme qui n’a pas été inté­gré, par­ti­cu­liè­re­ment dans l’édition sco­laire, sec­teur dont je suis issue.
    Celui-​ci aurait dû/​pu être anti­cipé. J’ai per­son­nel­le­ment quitté Nathan en 1995 pour aller voir du côté d’internet et des cédé­roms, consi­dé­rant que je ne pou­vais pré­tendre réflé­chir à la trans­mis­sion des connais­sances en tant qu’éditeur sco­laire (et ancienne prof) sans savoir de quels nou­veaux outils on pou­vait éven­tuel­le­ment dis­po­ser.
    Je me sou­viens de la réponse qui m’a été faite par la direc­trice édito­riale le jour où j’ai donné ma démis­sion en en don­nant les rasions : « Cela ne sert à rien, tu revien­dras dans un an ! ».
    Je suis effec­ti­ve­ment reve­nue dans l’édition sco­laire, notam­ment pour des rai­sons écono­miques, mais avec la convic­tion qu’il y a avait des choses à faire. Cela n’a inté­ressé per­sonne. J’ai pro­ba­ble­ment eu tort, à l’époque, de ne pas suivre mes convic­tions mais néces­sité fait loi…
    En 2010, soit 15 ans plus tard, je vais assu­rer en free lance l’édition d’un manuel sco­laire papier. Quand j’ai posé la ques­tion d’un manuel/​complément/​outil numé­rique pour la même dis­ci­pline et la même classe, on m’a répondu : « on verra après le BAT pour la ver­sion numé­rique ».
    Pour moi, c’est dra­ma­tique car la concep­tion, ce que l’on peut attendre des auteurs, les inter­ve­nants et les com­pé­tences à mettre en œuvre ne sont pas les mêmes… et cela prouve que le chan­ge­ment de para­digme n’a pas eu lieu.
    Il n’y a eu encore la crise qui le per­met­trait peut-​être.

    Pour répondre à Hubert Guillaud, très modes­te­ment, je dirais que l’éditeur ne doit pas avoir à délé­guer, son métier doit évoluer et ce n’est pas la pre­mière fois. J’ai connu les bro­mures avant la PAO, même si le type de chan­ge­ment n’a rien à voir, ce der­nier n’étant, pour le coup, qu’un chan­ge­ment tech­nique.
    L’éditeur d’aujourd’hui a la chance d’avoir à sa dis­po­si­tion des moyens for­mi­dables pour dif­fu­ser les connais­sances, pour ame­ner les gens vers la lec­ture, pour enri­chir de façon col­la­bo­ra­tive les savoirs, pour faire en sorte, dans le sco­laire, que l’élève soit enfin au centre de la réflexion et ait envie d’apprendre. Tout cela ne signi­fie pas la fin de l’imprimé, ce n’est qu’une opti­mi­sa­tion des outils et des sup­ports en fonc­tion d’un objec­tif.
    C’est ce que je consi­dère être mon métier d’éditrice, et je le fais du mieux que je peux, mais en ayant un sen­ti­ment de frus­ta­tion par rap­port à tout ce qui est pos­sible aujourd’hui et que je ne maî­trise mal­heu­reu­se­ment pas.
    Merci, en tout cas, de vos ana­lyses qui m’apportent beau­coup.
    Bien cor­dia­le­ment,
    Fabienne Loup-​Brunswick

  7. florent on 16 septembre 2010 at 0 h 14 min

    Si je peux me per­mettre un com­men­taire je dirais que lorsque l’administration fran­çaise sou­hai­tait enga­ger les fran­çais sur la voie de l’administration élec­tro­nique rapi­de­ment et a du revoir ses pré­ten­tions à la baisse pour le moment.
    je pense donc que le tout imprimé élec­tro­nique n’est pas pour demain et que les 2 for­mules coha­bi­te­ront encore pour quelques temps car les habi­tudes cultu­relles ne changent pas du jour au lendemain!

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