Les tyrannies de l’intimité

Comme prévu, j’ai lu Les Tyran­nies de l’intimité de Richard Sen­nett et suis bien décidé à en par­ler ici tant ce livre me semble impor­tant. Ecrit en 1974, tra­duit et publié en France en 1979, ce livre s’intitule The Fall of the public man dans sa ver­sion ori­gi­nale. « Les tyran­nies de l’intimité » est le titre de la conclu­sion du livre. La thèse de Sen­net est simple : depuis le XVIIIe siècle, nous assis­tons dans les socié­tés occi­den­tales à un dés­équi­libre crois­sant dans la vie sociale et les rela­tions inter-​individuelles qui s’y déroulent. Celle-​ci pour Sen­net, était régu­lée par les contraintes d’un jeu de rôle assi­gnant à cha­cun une place selon son rang et déter­mi­nant son com­por­te­ment en public. A par­tir de cette époque, on assiste à, d’une part, l’émergence de la notion de per­son­na­lité qui sup­pose l’existence d’un moi pré­exis­tant aux inter­ac­tions sociales, et d’autre part à une sépa­ra­tion de plus en plus forte, jusqu’à deve­nir abso­lue entre vie publique et vie pri­vée. Bien­tôt, les valeurs que ces socié­tés attri­buent aux pôles des couples rôle ver­sus moi, vie publique ver­sus vie pri­vée, sont très dés­équi­li­brées. Le moi, la per­son­na­lité intime devient syno­nyme de vérité et et de sin­cé­rité, tan­dis que les rôles sociaux sont déva­lo­ri­sés comme fac­tices et arti­fi­ciels. Par ailleurs, la vie pri­vée, en par­ti­cu­lier fami­liale, en ce qu’elle est fon­dée sur le sen­ti­ment, ce dévoi­le­ment trans­pa­rent de la per­son­na­lité, prend une valeur presque abso­lue, et en tout cas bien supé­rieure à tout enga­ge­ment dans la vie publique.

On recon­naît dans ces traits, toute une tra­di­tion phi­lo­so­phique du XVIIIe siècle, mais aussi lit­té­raire et dra­ma­tique. D’ailleurs Sen­nett s’intéresse beau­coup, tout au long de son enquête, à l’évolution his­to­rique des pra­tiques théâ­trales, signi­fi­ca­tives selon lui, des trans­for­ma­tions à l’oeuvre dans le tissu social. Sen­nett a par ailleurs des pas­sages fas­ci­nants sur le XIXe siècle où il traque la pro­gres­sion de ce dés­équi­libre gran­dis­sant, par exemple à tra­vers l’histoire du vête­ment dont les excen­tri­ci­tés qui explosent tout au long du siècle mani­festent les per­tur­ba­tions à l’oeuvre dans la repré­sen­ta­tions de rôles sociaux en constant dés­équi­libre. Car pour Sen­nett, la concep­tion rous­seauiste puis roman­tique de la vie sociale, qui s’enracine et s’élargit jusqu’à aujourd’hui, cette sépa­ra­tion mar­quée entre vie publique et vie pri­vée, cette inven­tion du moi et de la per­son­na­lité que nous iden­ti­fions comme les prin­cipes de la société libé­rale moderne, est en réa­lité à la racine de bien des dif­fi­cul­tés et appa­raît fina­le­ment comme un prin­cipe acide qui vient ron­ger et fina­le­ment empê­cher toute vie sociale pos­sible. Le refus d’une « socia­bi­lité » construite sur la mise en oeuvre d’un jeu de rôles, l’exigence de sin­cé­rité et d’un dévoi­le­ment du moi dans la vie sociale rendent tout sim­ple­ment les inter­ac­tions qui s’y déroulent extrê­me­ment dan­ge­reuses car non limi­tées : le juge­ment social que nous por­tons les uns sur les autres ne s’applique plus aux rôles que nous endos­sons, mais à notre per­son­na­lité pro­fonde, à notre iden­tité même, ce qui défi­nit un enjeu bien trop impor­tant et presque insupportable.

Thèse ico­no­claste ! cer­tai­ne­ment polé­mique au coeur des années 70, mais sans doute impo­sible à conce­voir aujourd’hui tant ces prin­cipes qu’il cri­tique avec viru­lence semblent consti­tu­tifs de notre iden­tité cultu­relle. Et pour­tant, cela vaut la peine, il me semble, de l’écouter car le phi­lo­sophe annonce tout un ensemble de déré­gle­ments dans le domaine de la psy­cho­lo­gie, du monde du tra­vail, de l’urbanisme et bien d’autres encore, qui sonnent étran­ge­ment justes aujourd’hui. Je m’attacherai seule­ment à quelques consé­quences poli­tiques de cette évolu­tion. Dans la der­nière par­tie de son ouvrage, inti­tu­lée « La société inti­miste », Sen­nett annonce la fin de la « culture publique », la mort de la res publica où cha­cun se reti­rant dans le confort et l’enfer nar­cis­sique en même temps de sa sphère pri­vée, aban­donne tout espace public, toute vie publique, toute poli­tique à la « tyran­nie du cha­risme » : tyran­nie du nar­cis­sisme d’un côté, tyran­nie du cha­risme de l’autre donc. Car dans le nou­veau sys­tème poli­tique, l’homme d’Etat ne peut lui aussi que recou­rir au dévoi­le­ment simulé de sa per­son­na­lité pro­fonde, ne peut que jouer sur les res­sorts psy­cho­lo­giques du sen­ti­ment pour empor­ter l’adhésion popu­laire. Qu’attend-on de lui ? Rien d’autre que d’être sin­cère et de déclen­cher le sou­tien popu­laire sur la base du simple cha­risme de sa per­son­na­lité. S’appuyant sur la puis­sance émotion­nelle de ce que Sen­nett appelle les « médias élec­tro­niques » mais qui n’est en réa­lité que la télé­vi­sion (nous sommes dans les années 70), l’homme poli­tique s’intègre au star sys­tem, il devient un people

Sen­nett évoque aussi de manière tout à fait frap­pante la réemer­gence des com­mu­nau­tés, sou­dées sur des construc­tions aber­rantes des iden­ti­tés, enfer­mées dans le rejet de l’autre et des­truc­trices pour la société. Je n’ai trouvé que peu de comptes ren­dus d’époque sur cet ouvrage. Cer­tains d’entre eux sont assez néga­tifs, il n’est pas dif­fi­cile de devi­ner sur quelle base : Sen­nett tord la réa­lité his­to­rique pour satis­faire les besoins de sa démons­tra­tion. Il est un phi­lo­sophe empi­riste, qui ne parle pas de chic d’un sujet et appuie au contraire tou­jours sa réflexion sur des éléments concrets très détaillés (voir Ce que sait la main dont j’ai fait un compte rendu ici aussi). Dans cet ouvrage, il brosse à grands traits une évolu­tion cultu­relle pro­fonde qu’il étend sur plus de deux siècles. La pré­ci­sion n’est for­cé­ment pas au rendez-​vous. Mais là n’est pas le plus impor­tant pour moi.

C’est sur la cri­tique qu’il déve­loppe de la notion de vie pri­vée que cet ouvrage me semble le plus sti­mu­lant. Car ce bien que l’on nous a appris à ché­rir au plus haut point, que l’on nous dit devoir pro­té­ger en per­ma­nence, cette vie pri­vée dont la recon­nais­sance est cen­sée défi­nir notre iden­tité cultu­relle et poli­tique et nous pro­cu­rer impli­ci­te­ment une supé­rio­rité morale sur d’autres cultures qui ne la recon­naissent pas (sui­vez mon regard…), ce concept phi­lo­so­phique que l’on nous dit être la condi­tion de pos­si­bi­lité de la démo­cra­tie, peut aussi se révé­ler être un ins­tru­ment d’oppression. Et cette cri­tique que pro­pose Sen­nett ren­contre une réflexion que je me fais depuis quelque temps, sur la ques­tion de l’occupation de l’espace public. Il est extra­or­di­naire de consta­ter à quel point nous, l’ensemble des citoyens, sommes pro­gres­si­ve­ment chas­sés et dépos­sé­dés de toute pos­si­bi­lité de contrôle col­lec­tif de l’espace public, à com­men­cer par la rue. Les res­tric­tions légales et pra­tiques du droit de mani­fes­ter, l’impossibilité légale et pra­tique d’occuper, même tem­po­rai­re­ment, un mor­ceau de cet espace, l’obligation qui est faite d’y cir­cu­ler en per­ma­nence, en sont quelques signes.

C’est pour moi sur­tout, la mul­ti­pli­ca­tion des camé­ras de sur­veillance qui en est le symp­tôme le plus mar­quant. En quoi ces camé­ras provoquent-​elles le malaise ? Non pas parce qu’elles m’observent et me sur­veillent. Comme disent leurs défen­seurs : « je n’ai rien à cacher ». Ces camé­ras me mettent sur­tout mal à l’aise, parce qu’elles me rap­pellent en per­ma­nence que je ne suis pas respo­sable de la rue, que je ne la contrôle pas, comme si j’étais sim­ple­ment toléré à occu­per cet espace dont le maître n’est pas visible, est caché der­rière la caméra et m’observe. Autre­ment dit, la caméra de sur­veillance envoie un mes­sage poli­tique clair aux citoyens : la rue n’est pas à vous ; elle est contrô­lée par un pou­voir dont le siège est caché et ailleurs. Je sais pour avoir vécu plu­sieurs mois dans un quar­tier tra­di­tion­nel et popu­laire d’une ville du Niger, que cette ques­tion y est trai­tée très dif­fé­rem­ment. Là, la rue est constam­ment occu­pée par les rive­rains, les com­mer­çants et même les petits ven­deurs ambu­lants (les « tabliers »), et l’ensemble de ceux qui se trouvent là, se sentent co-​responsables de ce qui s’y passe. J’ai sou­vent été témoin de bagarres entre jeunes immé­dia­te­ment stop­pées et sévè­re­ment, par les adultes pré­sents à ce moment, et qui n’étaient pas leurs parents. Ici, nous avons besoin de camé­ras de sur­veillance parce que si une agres­sion se déroule per­sonne n’intervient. Est-​ce parce que nous sommes lâches ? Pas seule­ment. Nous avons aussi inté­gré que la rue n’est pas à nous, que ce qui s’y déroule n’est pas notre affaire, que nous n’avons pas le droit d’y intervenir.

La même ana­lyse pour­rait être menée sur l’affaire du niqab et la volonté du gou­ver­ne­ment d’en inter­dire l’usage dans l’espace public. Au delà des ques­tions pro­pre­ment reli­gieuses et de l’égalité des sexes, tout l’argumentaire du gou­ver­ne­ment consis­tait à d’une part, ren­voyer les pra­tiques reli­gieuses dans l’espace privé exclu­si­ve­ment, et d’autre part à impo­ser le dévoi­le­ment du visage dans l’espace public. Mais les deux argu­ments s’appuient sur le même rai­son­ne­ment : le ren­voi des par­ti­cu­la­ri­tés dans l’espace privé est une inter­dic­tion de leur expres­sion dans l’espace public, c’est une manière d’expulser les citoyens ordi­naires de cet espace qui, du coup, bas­cule tota­le­ment sous les contraintes du contrôle poli­cier. Comme sur sa carte d’identité, il faut en per­ma­nence pou­voir être reconnu et contrôlé. L’espace public devient un espace lissé, vidé de la diver­sité qui fait une société, et sous contrôle d’un pou­voir qui s’est appro­prié la sphère publique dans son ensemble.

Mais là n’est pas le pire à mon avis : le pire est que ce bas­cu­le­ment ne s’est pas fait à la suite d’un coup de force des gou­ver­nants, mais avec notre propre consen­te­ment : nous sommes d’accord pour aban­don­ner la rue, sym­bole éminent de l’espace et de la vie publique, parce que nous ne lui accor­dons aucune valeur et que nous repor­tons toute cette valeur sur notre chère « vie pri­vée » que nous soi­gnons et pro­té­geons tant. Pla­cés dans une posi­tion de ser­vi­tude volon­taire, nous somme fina­le­ment res­pon­sables de cette situa­tion. Et je pense que le rai­son­ne­ment doit être étendu à tous les aspects de la vie publique dont la santé est fina­le­ment, et c’est un truisme que nous avons oublié il me semble, dépen­dante du prix que nous lui accor­dons. La qua­lité de la classe poli­tique qui nous gou­verne, la qua­lité des ser­vices publics qui assurent le bien com­mun, la qua­lité de la socia­bi­lité qui défi­nit nos rela­tions sociales dépendent très étroi­te­ment de notre inves­tis­se­ment col­lec­tif et de la valeur que nous accor­dons à la chose publique. Elle est aujourd’hui très faible.

J’en suis là des réflexions que m’inspire ce livre et elles valent évidem­ment pour les espaces élec­tro­niques. Tout ce rai­son­ne­ment m’incite à déve­lop­per mon approche d’Internet comme cybers­pace et comme espace public. Mais j’aurai l’occasion d’en reparler.

8 réflexions au sujet de « Les tyrannies de l’intimité »

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  5. ratonsurfeur

    Merci pour ce bel article! Vous avez mis des mots sur des idées que j’avais, et m’avez fait ren­con­trer des idées que je n’avais jamais eues, et que voilà décou­vertes, je par­tage avec vous.

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  6. Victor Lefèvre

    Magni­fique article ! Je ne sais si je dois me réjouir ou me déso­ler de savoir que je ne suis pas le seul frap­per par ce constat : la Répu­blique est morte. Les citoyens ont dis­paru rem­placé par des humains aux­quels « on » attache des droits abs­traits et uni­ver­sels, octroyés par la grâce d’un loin­tain Sou­ve­rain (Qui détient le pou­voir ?) et d’un droit illi­sible, le désir de vivre ensemble a laissé place à la tolé­rance entre indi­vi­dus jux­ta­po­sés — au même titre que l’on dit d’une plante qu’elle tolère un sol plu­tôt acide ou cal­caire… Dans bien des conver­sa­tions ordi­naires il est presque devenu incon­ve­nant de tenir des posi­tions fermes et exclu­sives, d’étayer d’arguments un dis­cours visant à inva­li­der la posi­tion de l’autre. On pour­rait dire aujourd’hui des idées poli­tiques et reli­gieuses qu’elles sont comme les goûts et les cou­leurs, ça ne se dis­cute pas — tout du moins hors des cénacles d’experts.

    Mal­heu­reu­se­ment, il me semble illu­soire de pla­cer tout nos espoirs de résur­rec­tion de l’espace public sur le web. Dans cet espace peut se repro­duire sans mal tout les méca­nismes sociaux clas­siques de dis­tinc­tion et d’exclusion.

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  7. Jacques Martel

    Sans tenir compte de l’historique, je me limite au fait que la police en civil empêche illé­ga­le­ment les citoyens de cir­cu­ler libre­ment dans l’espace public, en fai­sant en sorte qu’ils ne s’y sentent pas bien, pré­fèrent res­ter à la mai­son. Ils peuvent aller d’un endroit à un autre : com­merces, res­tos, etc. Ne peuvent pas aller nulle part, par exemple prendre une marche ou faire du vélo. Dans les grandes cités cette pro­blé­ma­tique n’existe pas : la police ne peut pas contrô­ler autant de monde. Dans les petites villes et vil­lages, oui. Les rues désertes sont le résul­tat de l’emprise psy­cho­lo­gique de la police en civil et ses collabos.

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