Habiter Genève

21 août 2010
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Ce texte est publié en réponse au concours 2010 « Décris-​moi la citoyen­neté numé­rique » orga­nisé par le 9eme forum eCul­ture. Le thème de ce concours est : « Citoyen­neté numé­rique: mes pra­tiques, mes expé­riences, mes histoires… ».

« Si j’avais eu à choi­sir le lieu de ma nais­sance, j’aurais choisi une société d’une gran­deur bor­née par l’étendue des facul­tés humaines, c’est-à-dire par la pos­si­bi­lité d’être bien gou­ver­née, et où cha­cun suf­fi­sant à son emploi, nul n’eût été contraint de com­mettre à d’autres les fonc­tions dont il était chargé : un État où tous les par­ti­cu­liers se connais­sant entre eux, les manœuvres obs­cures du vice ni la modes­tie de la vertu n’eussent pu se déro­ber aux regards et au juge­ment du public, et où cette douce habi­tude de se voir et de se connaître, fît de l’amour de la patrie l’amour des citoyens plu­tôt que celui de la terre. » Au moment d’entamer son Dis­cours sur l’origine et les fon­de­ments de l’inégalité parmi les hommes, Jean-​Jacques Rous­seau choi­sit par une dédi­cace de rendre hom­mage à sa patrie natale, la Répu­blique de Genève, dont il célèbre les ver­tus démo­cra­tiques et qui lui per­met, dit-​il, de défi­nir les contours d’un gou­ver­ne­ment exem­plaire. L’expérience de la citoyen­neté tel que la décrit Rous­seau est pas­sa­ble­ment exo­tique pour le fran­çais que je suis, pour qui cette expé­rience est davan­tage théo­rique que pra­tique, délé­guée à l’Etat qu’appropriée par l’ensemble des citoyens, opaque plu­tôt que trans­pa­rente et en tout cas, bien peu fon­dée sur l’« amour des citoyens », sur­tout sous cer­tains gouvernements.…

Elle est bien plus fami­lière en revanche, pour l’internaute que je suis devenu, qui fit l’expérience dès ses pre­miers pas dans le cybe­res­pace de ce qu’on pour­rait appe­ler une citoyen­neté de proxi­mité. Cette citoyen­neté dont la défi­ni­tion ne sup­pose pas l’Etat, s’épanouit dans les mille espaces col­lec­tifs, de plus ou moins grandes taille, plus ou moins élabo­rés, qui forment la véri­table struc­ture d’Internet : listes de dis­cus­sions, forums publics, blogs où naissent de véri­tables espaces de dis­cus­sion, espaces de par­tage et sys­tèmes col­la­bo­ra­tifs comme les wikis, jusqu’à Wiki­pé­dia qui consti­tue, à mon avis, l’exemple le plus élaboré à l’heure actuelle de ce qu’est la citoyen­neté numé­rique.

C’était il y a presque dix ans. J’avais créé mon site Web, Homo Nume­ri­cus, quelques temps aupa­ra­vant, que je conce­vais comme beau­coup de gens à l’époque, à la main, page par page, avec un logi­ciel de concep­tion de site du type Dream­wea­ver. Puis je découvre l’univers des CMS, ces logi­ciels de ges­tion de conte­nus sur le Web, qui per­mettent de publier très faci­le­ment des articles sur un site. Bien entendu, je com­mence par tes­ter le stan­dard de l’époque : Php­nuke, mais qui me rebute du fait de sa com­plexité tech­nique et des nom­breux bugs qui en empĉchent le fonc­tion­ne­ment. Et voici Spip, Sys­tème de Publi­ca­tion pour l’Internet Par­tagé, un logi­ciel libre aussi, mais beau­coup plus facile à ins­tal­ler et uti­li­ser, dis­po­sant de nom­breuses fonc­tion­na­li­tés et d’un sys­tème de gaba­rits per­met­tant de per­son­na­li­ser faci­le­ment l’apparence de son site.

Mais ce n’est pas pour ses qua­li­tés tech­niques que ce logi­ciel m’a plu et que je l’ai adopté. C’est bien plu­tôt la qua­lité de la com­mu­nauté humaine consti­tuée par l’ensemble de ses uti­li­sa­teurs et de ses déve­lop­peurs qui m’a séduit et l’accueil fait au new­bie que j’étais sur la liste de dis­cus­sion des uti­li­sa­teurs du logi­ciel. Contrai­re­ment à ce que l’on dit méca­ni­que­ment, l’expérience de la citoyen­neté ne se vit pas dans le secret de l’isoloir – c’est une expé­rience anec­do­tique – mais bien plu­tôt dans la « mise en com­mun des paroles et des actes” selon la belle expres­sion d’Annah Arendt, que consti­tue l’insertion au sein de col­lec­tifs humains. Or, jusque là, mon expé­rience des col­lec­tifs – par­tis poli­tiques et asso­cia­tions – était peu enga­geante, faite pour l’essentiel de réunions un peu glauques à deux pelés et trois ton­dus après les heures de bureau. Sur la liste de dis­cus­sion de Spip, j’ai trouvé au contraire ce qui consti­tuait à mon grand éton­ne­ment un veri­table espace public, dyna­mique et vivant, ras­sem­blant tou­jours plus de per­sonnes, plus de 1400 aujourd’hui, echan­geant toutes sortes d’informations et d’opinions sur tous les sujets rela­tifs au logi­ciel : des trucs et astuces pra­tiques bien sûr, mais aussi de véri­tables dis­cus­sions sur les orien­ta­tions géné­rales du déve­lop­pe­ment du logi­ciel, sur la notion de logi­ciel libre, et plus lar­ge­ment sur la régu­la­tion d’Internet, mais aussi, plus étroi­te­ment, sur la régu­la­tion de la liste elle-​même.

C’est en effet une carac­té­ris­tique impor­tante de ce type de liste qu’une par­tie des mes­sages construisent des dis­cus­sions « méta », sur la manière dont les échanges doivent se dérou­ler sur cet espace ; les com­por­te­ments accep­tables et ceux qui ne le sont pas, com­ment gérer les inom­brables conflits qui émaillent ces échanges, com­ment per­mettre à tous de par­ti­ci­per, et sur­tout, com­ment auto-​réguler cet espace sans chef, gou­ver­ne­ment ni police. En bref, ce qu’on appelle la neti­quette. J’ai donc d’abord fait l’expérience d’un col­lec­tif ouvert, sans bar­rière, et basé sur l’entraide, c’est-à-dire per­met­tant à l’utilisateur, aidé par d’autres lorsqu’il débute, d’être très rapi­de­ment en posi­tion d’aider à son tour, et de faire évoluer sa par­ti­ci­pa­tion à la com­mu­nauté vers des formes plus élabo­rées : rédac­tion de docu­men­ta­tion, orga­ni­sa­tion de for­ma­tions et d’événements, actions de com­mu­ni­ca­tion, par­tage de gaba­rits, jusqu’à l’écriture du code lui-​même. La vidéo qui suit montre l’agrégation, année après année, de nou­veaux déve­lop­peurs qui viennent aider à la pro­gram­ma­tion du logi­ciel, sur la base du seul volontariat.

His­to­rique du déve­lop­pe­ment de SPIP from mor­ti­mer on Vimeo.

Autre­ment dit, j’ai trouvé là un espace col­lec­tif accueillant au nou­veau venu et met­tant concrè­te­ment en oeuvre une véri­table poli­tique d’intégration, plu­tôt inverse de celle que nous expé­ri­men­tons actuel­le­ment au sein des espaces natio­naux. Je dois donc dire que c’est sur cette liste, cette « Cyber-​Genève » en quelque sorte, et quelques autres espaces publics en ligne où je me suis investi depuis, que j’ai fait mon éduca­tion poli­tique en ligne. Celle-​ci s’est faite au moyen de l’apprentissage concret parce que basé sur la proxi­mité, d’une socia­bi­lité par­ti­cu­lière qui me semble être au fon­de­ment de la citoyen­neté numé­rique. Le socio­logue Nico­las Auray a mon­tré, à pro­pos de la com­mu­nauté des déve­lop­peurs et des uti­li­sa­teurs de la dis­tri­bu­tion Linux Debian, que celle-​ci devait s’appréhender comme une cité poli­tique ayant adopté ses propres lois.

« Inter­net est une zone de non-​droit » ; « Inter­net est un dan­ger public parce que c’est la pos­si­bi­lité pour n’importe qui de dire n’importe quoi », c’est le « tout à l’égout de la démo­cra­tie » . Les décla­ra­tions abruptes, pro­non­cées par quelques per­son­na­li­tés poli­tiques ou média­tiques témoignent de l’incapacité de ceux qui dominent un espace public tra­di­tion­nel, struc­turé par l’Etat Nation et les mass media, à com­prendre les lois fon­da­men­tales de fonc­tion­ne­ment d’Internet. Car celui-​ci n’est pas réduc­tible à des « tuyaux », ni même à des « auto­routes de l’information » comme on disait dans les années 90, expres­sions impli­quant un flux héra­cli­téen, un écou­le­ment per­pé­tuel sans per­ma­nence ni rési­dence, qui n’autorise donc aucune poli­tique pos­sible, sinon impo­sée de l’extérieur des­dits tuyaux. Inter­net est un cybe­res­pace, c’est-à-dire d’abord un espace, et même un espace habité et public comme le pro­cla­mait JP Bar­low en 1996. Mais là où La Décla­ra­tion d’indépendance du Cyber­pes­pace fai­sait fausse route, c’est lorsqu’elle construi­sait un espace poli­tique uni­fié en miroir inversé de cet autre, dominé par « les géants fati­gués de chair et d’acier ».

Il faut bien plu­tôt se repré­sen­ter le cybe­res­pace comme un espace frag­menté, en mille-​feuilles, où se jux­ta­posent des cen­taines de mil­lions d’espaces auto­nomes, auto-​régulés, et aussi en inter­ac­tion les uns avec les autres. Des listes de dis­cus­sion aux forums, des blogs aux wikis, des BBS aux réseaux sociaux, de Use­net au Web 2.0, des jeux mas­si­ve­ment mul­ti­joueurs aux uni­vers vir­tuels, c’est la même his­toire qui se joue, selon des moda­li­tés dif­fé­rentes : c’est la construc­tion d’espaces poli­tiques locaux et inter­con­nec­tés, c’est l’apprentissage invi­sible pour des cen­taines de mil­lions de gens d’une socia­bi­lité de proxi­mité et d’une citoyen­neté à taille humaine. Cette citoyen­neté, je l’ai apprise sur la liste Spip il y a dix ans – en cyber-​papy que je com­mence à deve­nir, tan­dis que des mil­lions de jeunes sont, d’une manière ou d’une autre, en train de l’apprendre à leur tour dans World of War­craft et sur Face­book. La socio­logue Danah Boyd a d’ailleurs bien mon­tré à pro­pos des ces der­niers, quel rôle impor­tant ils pou­vaient jouer dans la construc­tion de l’identité en société des ado­les­cents qui en sont les prin­ci­paux utilisateurs.

C’est très exac­te­ment à ce niveau que se pose, à mon avis, la ques­tion de l’éducation à la citoyen­neté sur Inter­net : celle-​ci passe moins par des injonc­tions glo­bales à res­pec­ter des lois natio­nales abs­traites (droit de pro­priété intel­lec­tuelle, droit à l’image), que par l’apprentissage à par­ti­ci­per à la vie d’un espace col­lec­tif concret qui se donne à lui-​même ses propres lois. Etre un citoyen, pen­sait Rou­seau, ce n’est pas obéir aux lois, c’est obéir aux lois qu’on se donne. La ques­tion doit être posée dans les mêmes termes mais dans des condi­tions maté­rielles dif­fé­rentes à l’heure des tech­no­lo­gies numé­riques : ces tech­no­lo­gies sont-​elles ouvertes ou exclu­sives, favorisent-​elles des rela­tions sociales conflic­tuelles ou coopé­ra­tives et, avant tout, encouragent-​elles l’autonomie ou l’hétéronomie ?

Le cybe­res­pace est le contraire du « vil­lage glo­bal » que pré­di­sait McLu­han. Gib­son se le repré­sen­tait plu­tôt comme une une sorte de métro­pole vir­tuelle « glo­ca­li­sée » : faite d’un réseau de com­mu­nau­tées dif­fé­ren­ciées mais inter­re­liées dans un espace infor­ma­tique et sémio­tique com­mun. L’expérience de la citoyen­neté qui en découle peut-​être posi­tive ou néga­tive. Cer­taines com­mu­nau­tés sont ouvertes et accueillantes, comme celles que j’ai eu la chance de connaître, d’autres sont into­lé­rantes et vio­lentes, abo­mi­nables pour cer­taines d’entre elles. Il reste que ce pay­sage nou­veau, dans sa diver­sité, defi­nit les condi­tions concrètes dans les­quelles nous exer­çons notre citoyen­neté aujourd’hui. Nous habi­tons Genève. Il va bien fal­loir s’y habituer.

Cré­dits pho­to­gra­phiques : Dod­gems, par untrai­ned eyes, en cc by-​nc 2.0 sur Flickr

One Response to Habiter Genève

  1. […] This post was men­tio­ned on Twit­ter by Pierre Mou­nier, Pierre A.. Pierre A. said: RT @piotrr70: Habi­ter Genève | Blogo-​Numericus: Ce texte est publié en réponse au concours 2010 « Décris-​moi la citoyen­neté numé… http://​bit​.ly/​c​U​L​uBQ […]

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