Chère Hadopi.… (ou comment aider la France à conserver son triple A en réduisant facilement sa dette de 80 000 euros)

16 août 2011
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Chère Hadopi,

je viens d’apprendre que tu cher­chais à « iden­ti­fier et ana­ly­ser en pro­fon­deur les freins et les leviers de la consom­ma­tion licite de biens cultu­rels en ligne » et que, pour ce faire, tu étais prête à débour­ser jusqu’à 80 000 euros. Fran­che­ment, très chère Hadopi, est-​ce bien sérieux ? Au moment où les mar­chés finan­ciers font régner la ter­reur sur les Etats les plus puis­sants, est-​ce bien sérieux, je te le demande, de contri­buer à mettre ainsi en péril notre triple A en jetant par les fenêtres autant d’argent pour répondre à une ques­tion aussi simple ?

Mam'zelle Hadopi, consommatrice de produits culturels licites

Mam’zelle Hadopi, consom­ma­trice de pro­duits cultu­rels licites

Car enfin, est-​il vrai­ment besoin de déployer tout un appa­reillage com­pli­qué d’enquête « qua­li­ta­tive » et « quan­ti­ta­tive » pour décou­vrir ce que tout inter­naute fran­çais sait depuis long­temps. Ces « freins » de la « consom­ma­tion licite de biens cultu­rels en ligne », tu ne les connais vrai­ment pas ? Tu ne vois vrai­ment vrai­ment pas de quoi il peut s’agir ? Non ? Ah bah, c’est extra­or­di­naire ! Allons, comme je suis de bonne humeur, frais et dispo de retour de vacances, je me pro­pose de t’éclairer quelque peu. Si tu veux, je te fais mon petit Lab à moi, pour rien, gra­tui­te­ment, en dix minutes chrono. Bel exemple d’efficacité, non ?

Alors, pour com­men­cer, je vais cibler mon sujet d’étude sur un domaine (un type de « bien cultu­rel » comme tu dis) auquel je ne connais rien à titre pro­fes­sion­nel. Non, je ne vais pas te par­ler des livres en ligne et autres ebooks, parce que tu pour­rais me soup­çon­ner d’adopter un point de vue biaisé. Je te sais très poin­tilleuse sur le sujet, impar­tiale et aveugle aux inté­rêts par­ti­cu­liers comme il sied à la Haute Auto­rité que tu es. Bravo ! (mais veille quand même à ne pas trop recru­ter ton équipe diri­geante dans les rangs de l’UMP, cela fait un peu mau­vais genre, conseil d’amis). Je vais donc te par­ler de films, domaine sur lequel je ne suis pas plus com­pé­tent que n’importe quel fran­çais et dans lequel, je l’avoue, je tente de m’adonner quel­que­fois à une « consom­ma­tion licite » comme tu dis (c’est un peu bizarre cette expres­sion soit dit en pas­sant ; le rédac­teur de l’appel d’offre ne serait-​il pas un ancien des stups par hasard ? ). Or donc, hier soir, j’ai voulu m’adonner à la « consom­ma­tion licite d’un pro­duit cultu­rel en ligne ». Tra­duc­tion : télé­char­ger un film sur Inter­net. Cela m’a pris deux heures, et cette petite expé­rience in video vaut toutes les études du monde à 80 kilo euros. En voici le compte rendu fidèle, décrit avec tout la rigueur froide, cli­nique, qui carac­té­rise une vraie expé­ri­men­ta­tion scientifique.

1. Choix d’un four­nis­seur de came licite : En France, il n’y en a pas des dizaines : iTunes, Canal­play, TF1 Vidéo, quelques autres, et on a fait à peu près le tour. Bon , trois ven­deurs, c’est déjà pas mal, c’est mieux qu’un seul ; il n’y a pas à dire, on est bien dans une écono­mie de mar­ché doté d’une saine concur­rence « libre et non faus­sée » chère aux libé­raux, garan­tie d’une offre diver­si­fiée et pro­po­sée à juste prix. Heu… en fait, cela ne fonc­tionne pas tout à fait comme cela, car il suf­fit de consul­ter cha­cune des trois bou­tiques vir­tuelles pour se rendre compte qu’en fait, ce sont exac­te­ment les mêmes cata­logues qui y sont pro­po­sés. Regar­dez les nou­veau­tés ! Les mêmes films sortent exac­te­ment au même moment, avec, il faut bien le recon­naître, un petit jeu de dif­fé­ren­cia­tion sur les prix. Oui, d’accord, mais quand même, cela ne fait pas beau­coup de choix. Donc, pre­mier point : l’offre est uni­forme et non diver­si­fiée. Qu’il y ait une, cinq ou dix pla­te­formes, cela revient au même : on nous pro­pose les mêmes pro­duits au même moment.

Canalplay, malin comme un singe

Canal­play, malin comme un singe

2. Choix de la dope licite : ayant récem­ment vu la très impres­sion­nante bande-​annonce de Pla­nète des Singes : les ori­gines, et mes amis sur Face­book m’en ayant dit du bien, mon regard est attiré, sur le site de Canal­play, par une annonce pour La Pla­nète des Singes. Super ! Je vais pou­voir me faire un bon block­bus­ter his­toire de me détendre (car pour être un scien­ti­fique rigou­reux au ser­vice d’Hadopi et de la science, on n’en est pas moins homme). Ah oui, mais non, en fait, il s’agit du film de 1968 avec Charl­ton Hes­ton. Ce n’est pas que le film est mau­vais, mais com­ment dire… je l’ai déjà vu (et revu même, et re-​revu pour tout dire). Ne me décou­ra­geant pas, je bas­cule sur iTunes qui me parle lui aussi de la Pla­nète des Singes, et du plus récent cette fois-​ci ! Mer­veilleux, j’y vais, je clique, je suis prêt à faire chauf­fer la carte bleue.…ah oui mais non, il s’agit des bonus cette fois-​ci et non du film. Heu… je m’en fiche un peu, moi des bonus, c’est plu­tôt le film que je veux voir.

Bon, j’ai com­pris, on ne veut pas que je vois le film tran­quille­ment ins­tallé devant mon ordi en siro­tant mon coca. On veut m’envoyer au cinéma. Ok, mes­sage reçu, j’irai donc le voir au ci-​né-​ma. Pas de pro­blème, je com­prends (je suis même très com­pré­hen­sif comme gars, vu que je sors d’un pro­jec­tion du der­nier Harry Pot­ter avec mes 3 enfants ce qui m’est revenu un peu plus cher qu’un loca­tion de film en vod, c’est le moins qu’on puisse dire). Soit, mais pour ce soir, qu’est de que je vais bien pou­voir regar­der ? Alors, on me pro­pose, tou­jours dans les nou­veau­tés : Numéro quatre (hum), Rango (hum hum), Le Mytho (houla) et Titeuf le film.….Donc deuxième point : l’offre, non seule­ment elle n’est pas diver­si­fiée, mais en plus, au niveau de la qua­lité, heu, com­ment dire.…

3. Choix de la variété de chnouf licite : Je suis un che­va­lier de la Science, ne l’oublions pas, prêt à griller mes quelques neu­rones dans la quête de la Vérité que j’entreprends pour toi, ma chère Hadopi (et j’espère que tu m’en sais gré). J’enclenche donc la vitesse supé­rieure et choi­sis donc un nanar de belle fac­ture : Space Bat­tle­ship qui m’excite assez, je dois l’avouer, par son côté un peu per­vers: un film de SF japo­nais pré­senté comme le chef d’oeuvre du créa­teur d’Albator, c’est sûr, ça fait sali­ver. Par ailleurs, j’ai de la chance, il est annoncé comme dis­po­nible en VF ET en VOST, ce qui en fait une quasi-​exception. Car bizar­re­ment, nombre de films pro­po­sées sur les pla­te­formes « licites », ne le sont qu’en ver­sion dou­blée, en VF donc. Or moi, la VF, j’ai quand même du mal ; ça me rap­pelle trop la télé de mon enfance, quand j’écoutais Starky (ou Hutch ?) débi­ter ses blagues à deux balles avec une voix de canard en désyn­chro­ni­sa­tion avec le mou­ve­ment des lèvres. Alors bon, des nanars d’accord, mais sans les voix de canards si pos­sible !C’est un truc qui m’étonne d’ailleurs, pour­quoi diable les pla­te­formes de vod ne proposent-​elles pas sys­té­ma­ti­que­ment les ver­sions ori­gi­nales puisqu’elles existent ? Je ne sais pas moi, peut-​être qu’ils fabriquent les fichiers numé­riques à par­tir de cas­settes VHS (d’où Charl­ton Hes­ton) ? Il y a en tout cas là un mys­tère à résoudre, qui résiste à la science jusqu’à présent.

En tout cas, ce soir, j’avais de la chance car Space Bat­tle­ship était pro­posé en VO sous-​titré. Cette fois, c’est bon, je le tiens mon sujet d’expérimentation ! J’achète ! Comme ce n’est pas la pre­mière fois que je me livre à ce genre d’opération et que je suis un consom­ma­teur licite expé­ri­menté, je passe brillam­ment toutes les étapes tech­niques de mon achat en ligne et me débrouille comme un chef de toutes les petites tra­cas­se­ries qu’engendre inévi­ta­ble­ment la lec­ture d’un fichier DRMisé

Banzai sur le consommateur !

Ban­zai sur le consommateur !

jusqu’à la gueule (il faut abso­lu­ment avoir le logi­ciel truc avec la ver­sion machin, ouvrir le fire­wall Win­dows pour per­mettre au lec­teur de se connec­ter au ser­veur qui délivre la licence, relan­cer le bou­zin trois fois en se frot­tant le nez de la main gauche, etc.) et lance le film…en japo­nais. Oui, me diras-​tu, en japo­nais, c’est nor­mal, tu as demandé la VOST. Certes, j’ai demandé la VOST, te réponds-​je, et la VO, je l’ai bien eue, mais de ST point !! Aucun sous-​titre, rien ! contrai­re­ment à ce qui était pro­mis ! Pauvre de moi qui ne parle pas le japo­nais cou­ram­ment (et c’est une faute, je le sais bien), me voilà désor­mais condamné à regar­der un nanar de SF japo­nais dou­blé en fran­çais avec des voix de canards ! Arrrrgghhhhh !!! Rem­bour­sez ! (ah ben non c’est pas prévu) Donc troi­sième point : les dis­tri­bu­teurs de films mettent abso­lu­ment n’importe quoi sur les pla­te­formes car c’est bien assez bon pour le cochon de consom­ma­teur.

Voilà, chère Hadopi, tu l’as désor­mais ton « ana­lyse appro­fon­die » des freins à la consom­ma­tion licite de pro­duits cultu­rels. Tu vois, ce n’est pas si com­pli­qué, il suf­fit d’en faire sim­ple­ment l’expérience et tout s’éclaire ! Et puis, comme tu me fais un peu pitié quand même, avec toute ton artille­rie lourde pour attra­per les mouches, je vais même te dire un secret, bien gardé, mais, chut, tu ne devras le dire à per­sonne. Tu sais, quand je ne tra­vaille pas pour toi et que je veux vrai­ment me détendre en regar­dant un bon film, et bien.…comment dire.… je passe un peu du côté obs­cur de la force. Quand je veux vrai­ment regar­der un bon film, récent, avec un fichier de bonne qua­lité dans la ver­sion lin­guis­tique de mon choix, avec ou sans les sous-​titres que je veux, et bien je creuse mon petit tun­nel pour échap­per aux radars que tu as posés sur les auto­routes de l’information, et puis je télé­charge très sim­ple­ment mon film, que je peux vision­ner sans aucun pro­blème. En fait, le ser­vice de l’autre côté de mon tun­nel est tel­le­ment bon que j’aimerais bien payer pour cela car, comme tu le sais, « tout tra­vail mérite salaire » et je suis abso­lu­ment d’accord avec ce vieux pré­cepte. Mais voilà, de l’autre côté du tun­nel, per­sonne ne veut de mon argent, per­sonne ne me demande de payer. C’est dom­mage non ? Tu ne trouves pas que le monde est mal fait, ma chère Hadopi ? Tes 80 000 euros là, que tu t’apprête à don­ner à n’importe qui pour inven­ter l’eau chaude, tu ne pour­rais pas les uti­li­ser un peu plus intelligemment ?

Allez, bisous,

Pio­trr /-)

6 Responses to Chère Hadopi.… (ou comment aider la France à conserver son triple A en réduisant facilement sa dette de 80 000 euros)

  1. Benoît on 16 août 2011 at 14 h 40 min

    Par­fois je me demande si je n’ai pas passé plus de temps à cher­cher un film sur les plates-​formes de VOD, qu’à regar­der des films en VOD. C’est cer­tain même tant l’offre est en effet indi­gente.
    Par exemple y qu’à regar­der les offres en matière de wes­tern :
    http://​www​.voi​run​film​.com/​f​i​l​m​/​v​o​d​/​W​e​s​t​e​r​n-2 – 18.html
    Non seule­ment le volume est faible mais comme vous le remar­quez la qua­lité n’est pas là non plus avec une bonne pro­por­tion de navets avec John Wayne et de wes­tern spa­ghetti pas très appé­tis­sants.
    Et bien sûr il manque l’essentiel des réfé­rences du genre.
    Si vous êtes ama­teur de films japo­nais ou ita­liens, de films des années trente, de films…, hé bien on est content pour vous.

  2. souleater on 16 août 2011 at 15 h 10 min

    Excellent! Brillante démons­tra­tion du fou­tage de gueule de hadopi. On a pas parlé non plus du coût de la place de ciné, ni des daubes proposées…

  3. Torii on 16 août 2011 at 17 h 52 min

    Excel­lente ana­lyse qui méri­te­rait de remon­ter dans les plus hautes ins­tances ! Rien à ajou­ter si ce n’est égale­ment un aspect plus social .. les enfants de nos jours ne com­prennent pas qu’on doit payer ce qu’on écoute. En effet, il suf­fit de se connec­ter, un ami envoi un lien, hop clic 1 min après le mp3 est sur le disque dur et en lec­ture dans le player. Ils gran­dissent avec cette vision de la culture, une vision imma­té­rielle et immé­diate (tout le contraire du sup­port CD pour lequel on doit se dépla­cer et bien maté­riel). Il faut donc que les artistes (sous entendu les mai­sons de disques tout ça) s’habituent à cette nou­velle vision des choses OU BIEN qu’on sup­prime inter­net. Pas la peine d’avoir fait poly­tech­nique pour se rendre compte que les ayant-​droit doivent se bou­ger les fesses :D

  4. Shadows on 17 août 2011 at 3 h 59 min

    Une expé­rience qui résume mal­heu­reu­se­ment le quo­ti­dien de l’internaute fran­çais, quo­ti­dien qui a peu évolué ces der­nières années… je dirais même qu’il a stagné grave puisque j’ai fait le même constat en 2010. On se demande d’ailleurs bien pour­quoi l’offre est si pauvre. Je me suis dit au début que c’était parce que les busi­ness­men de notre pays étaient des incom­pé­tents… Avec tout le blé qu’ils pour­raient faire en diver­si­fiant les offres (comme aux Us ) et en offrant du neuf, je trou­vais dif­fi­ci­le­ment com­pré­hen­sible qu’ils n’évoluent pas. Aujourd’hui, au regard de leur marasme per­ma­nent, j’en conclus que celui ci est voulu. Gagner du blé sur des pro­duits impo­sés au consom­ma­teur qui n’a donc pas de choix en ligne et qui devra , à défaut,se tour­ner vers son ciné (s’il en a un près de chez lui) doit sur­ement être une manne de pognon qu’ils ne veulent pas lais­ser échap­per. le beurre, l’argent du beurre et les attri­buts de la cré­mière. M’étonne pas que notre écono­mie fout le camp.….

  5. Matias on 17 août 2011 at 6 h 27 min

    Bon­jour,

    Très bon article suivi d’un débat qui va me per­mettre de pous­ser ma réflexion sur le sujet. Effec­ti­ve­ment dans le cadre de la fin d’année uni­ver­si­taire je réa­lise un mémoire. Au pas­sage, je sou­haite vous lais­ser le lien d’un enquête sur le sujet épineux d’Hadopi et de la consom­ma­tion de biens cultu­rels : https://​docs​.google​.com/​s​p​r​e​a​d​s​h​e​e​t​/​v​i​e​w​f​o​r​m​?​h​l​=​f​r​&​a​m​p​;​f​o​r​m​k​e​y​=​d​E​M​5​O​X​F​v​S​m​8​1​c​U​t​M​M​n​F​5​a​W​t​K​Z​0​l​6​R​n​c​6​M​Q​#​g​i​d=0

    Vous remer­ciant par avance,
    Cordialement

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