Google moins

Cela fait main­te­nant plu­sieurs semaines que je suis ins­crit sur la nou­velle pla­te­forme de réseau social Google Plus et près de cent vingt per­sonnes ont jugé bon de m’ajouter à leurs « cercles ». Il auront pour­tant noté que je n’utilise qua­si­ment pas ce nou­veau réseau social, auquel je ne par­viens pas à m’habituer mal­gré les éloges quasi-​unanimes d’une part, que j’entends par­tout, et mal­gré les fonc­tion­na­li­tés très inté­res­santes et nova­trices que pro­pose la pla­te­forme : les cercles et les vidéo-​bulles, pour l’essentiel.

Pour­quoi ?

Tout sim­ple­ment parce que cette pla­te­forme s’annonce comme la pire des boîtes noires fer­mées que l« on ait jamais vu dans les médias sociaux. En effet, sur Face­book, Twit­ter, Lin­ke­din que j’utilise aussi, je peux ali­men­ter mon compte de manière auto­ma­tique à par­tir de mes publi­ca­tions mais aussi de mes listes de favo­ris ou des infor­ma­tions que je par­tage via ma pla­te­forme favo­rite d’agrégation de flux RSS. Or, contre les pra­tiques de tous ses concur­rents, Google plus ne per­met pas ce type d’alimentation auto­ma­tique. C’est d’ailleurs valable en entrée comme en sor­tie. Alors que des ser­vices comme Backu­pify me pro­posent des sau­ve­gardes régu­lières des infor­ma­tions que je publie sur plu­sieurs pla­te­formes, rien ne concerne Google Plus dont je ne peux rien extraire ; et pour cause : aucune API publique n’est ouverte.

Autre­ment dit, Google Plus fonc­tionne comme un conti­nent isolé : toute l’information qui y est échan­gée ne peut pro­ve­nir que de ses uti­li­sa­teurs et ne peut pas en sor­tir. La plu­part des gens avec qui j’en dis­cute me disent que ce n’est qu’une ques­tion de temps et qu’il suf­fit de patien­ter. Voire. Ce ser­vice existe main­te­nant depuis plu­sieurs mois et Google a pré­féré y implé­men­ter de manière prio­ri­taire bien d’autres fonc­tion­na­li­tés, comme les jeux, plu­tôt que celle-​ci qui me semble pour­tant essentielle.

Je crois pou­voir com­prendre un peu cette logique, cela dit : Google n’a peut-​être pas envie de voir se mul­ti­plier les comptes ali­men­tés auto­ma­ti­que­ment par de vrais-​faux uti­li­sa­teurs qui n’interagissent pas vrai­ment au sein du dis­po­si­tif. Pour ma part, ma stra­té­gie de base est d’envoyer de manière plus ou moins auto­ma­ti­sée sur mes comptes Twit­ter et Face­book les infor­ma­tions que je repère sur Google Rea­der. Ma stra­té­gie change un peu avec le temps parce que j’expérimente de nou­velles pra­tiques, mais c’est glo­ba­le­ment la base. Et je vois bien les limites du sys­tème : on est par­fois proche du flood avec des palan­qués de news qui tombent un peu comme sur un telex d’agence de presse. C’est peu pro­pice aux inter­ac­tions qui sont l’essence même des réseaux sociaux.

Evi­dem­ment, si j’applique cette stra­té­gie, comme beau­coup d’autres, c’est essen­tiel­le­ment pour des rai­sons de temps : ins­crit sur plu­sieurs réseaux sociaux, je n’ai pas du tout le temps d’y pos­ter à la main des infor­ma­tions (en les éditant : choix des vignettes, com­men­taire, etc.) de manière régu­lière. C’est ici qu’on voit d’ailleurs les limites de l’économie de la contri­bu­tion . Les réseaux sociaux vivent des infor­ma­tions que nous leur appor­tons et que nous y par­ta­geons. En y bran­chant un tuyau auto­ma­tique, je ruse avec les fon­da­men­taux sur les­quels ils reposent. En n’ouvrant pas d’API, Google plus m’interdit pour l’instant de ruser. Il m’intime l’ordre de contri­buer et d’y consa­crer du temps. Ce que je refuse, évidemment.

Mais alors du coup, est-​il rai­son­nable d’être pré­sent sur plu­sieurs réseaux à la fois ? Peut-​être vaut-​il mieux se consa­crer à un seul réseau social — au hasard Google Plus — et aban­don­ner mes comptes sur les autres pla­te­formes — au hasard Face­book ? Cette fois-​ci, c’est Google qui ruse avec moi et me mani­pule un peu en m’envoyant des mes­sages sub­li­mi­naux. Bon, c’est le jeu. Je ne suis pour autant pas obligé de m’y soumettre.

S’il est vrai que l’alimentation auto­ma­tique est encore un peu trop méca­nique et se place en tra­vers de la logique conver­sa­tion­nelle des réseaux sociaux, je crois pour­tant qu’elle repré­sente une voie d’avenir. Car les outils de pro­gram­ma­tion deviennent de plus en plus per­fec­tion­nés. La toute nou­velle pla­te­forme Ifttt​.com qui vient d’ouvrir en bêta pri­vée me semble en être un très bon exemple, à la suite de l’excellent Yahoo Pipes. Cette pla­te­forme pro­pose à ses uti­li­sa­teurs de pro­gram­mer des actions déclen­chées par des événe­ments par­ti­cu­liers. C’est le sys­tème du If this than that ; si ceci, alors cela ; si un nou­vel article est par­tagé sur tel compte Google Rea­der, alors publie un nou­veau tweet conte­nant son titre et son adresse. Si je reçois un mail conte­nant tel mot-​clé, alors publie un nou­veau sta­tut sur mon compte Face­book ; si une nou­velle pho­to­gra­phie est publiée sur tel compte Fli­ckr, alors publie la photo dans FFF­Found. Et ainsi de suite. La finesse des cri­tères per­met­tant de déclen­cher les actions n’est pas encore très grande, mais on voit bien qu’il y a du potentiel.

C’est la rai­son pour laquelle la poli­tique actuelle de Google plus me semble assez injuste. Elle me can­tonne au stade manuel de l’activité sur le réseau (écrire, pos­ter des mes­sages, taguer, com­men­ter) et m’interdit d’accéder à celui de la pro­gram­ma­tion d’automates qui peuvent démul­ti­plier mes pou­voirs d’interventions. Bien étrange com­por­te­ment de la part d’un acteur qui a pour­tant construit sa réus­site et sa for­tune sur cette même acti­vité de pro­gram­ma­tion : au moment où Yahoo!, AOL et quelques autres s’épuisaient à construire des annuaires ali­men­tés manuel­le­ment par des armées de docu­men­ta­listes, Google a balayé tous ses concur­rents en déployant son armée d’automates ; pour par­cou­rir le Web, en indexer les conte­nus, les clas­ser et fabri­quer une réponse aux requêtes des inter­nautes. Et ce n’est pas tout car ce sont encore des auto­mates qui me servent de la publi­cité contex­tuelle ou qui me sug­gèrent de nou­velles per­sonnes que je pour­rais ajou­ter à mes cercles.

Je pense que sur ce ser­vice, Google ins­taure une dis­sy­mé­trie puis­sante entre la pla­te­forme et ses uti­li­sa­teurs. J’y vois une sorte de cyber­co­lo­nia­lisme qui main­tient volon­tai­re­ment ses uti­li­sa­teurs à l’âge de pierre pour se réser­ver l’usage exclu­sif de tech­no­lo­gies plus avan­cées. Mais je veux bien croire que je suis un peu para­noïaque (qui est mon péché mignon) et que Google Plus me démen­tira dans les jours/​semaines à venir.

11 réflexions au sujet de « Google moins »

  1. Mathieu Rouault

    Merci beau­coup Pierre pour ce point de vue très inté­res­sant sur les limites actuelles de Google +. Elle ali­mente notre réflexion sur la manière dont http://​www​.doc​teo​.net orien­tera son réseau social à la ren­trée. Je retiens notam­ment de votre article le pro­blème de la mul­ti­pli­cité des réseaux sociaux et du temps passé sur cha­cun d’eux. Nous réflé­chis­sons de notre côté à une manière simple de per­mettre aux uti­li­sa­teurs de Doc​teo​.net d’alimenter leurs autres réseaux sociaux (FB, Twit­ter et Lin­ke­din prin­ci­pa­le­ment) depuis Doc​teo​.net. Ce sont là des ques­tions dif­fi­ciles qui relèvent davan­tage de choix stra­té­giques que techniques.

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  2. Matias Grenn

    Je suis en grande par­tie d’accord avec ton ana­lyse et j’espère que ça chan­gera rapi­de­ment car je ne vois pas l’intérêt d’un réseau fermé. Par contre on peut déjà récu­péré du sor­tant via des flux RSS. Pour obte­nir un flux RSS sur un compte il « suf­fit » de faire http://​plus​feed​.apps​pot​.com/​n​u​m​e​r​o​d​u​c​o​m​pte — pas offi­ciel mais ça dépanne. Voir aussi http://​www​.webran​kinfo​.com/​d​o​s​s​i​e​r​s​/​g​o​o​g​l​e​-​p​l​u​s​/​f​l​u​x​-​r​s​s​-​p​r​o​f​i​l​-​p​e​rso qui explique tout ça très bien.

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  3. Erwan

    Pour publier à l’exterieur de Google+ (Face­book et Twit­ter) à par­tir de Google+ et y récu­pé­rer ses time­line et news­feed, cher­cher le module G++ pour fire­fox où chrome. Pas par­fait, mais ça dépanne, en atten­dant mieux !

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  4. Ping : links for 2011-08-26 — Lyonel Kaufmann blogue…

  5. GdeC

    ben moi, faute de mieux, je me suis bidouillé mon icône G+ sous chaque article qui me ren­voie vers mon compte, et j’y insère le lien de mon billet, voilà tout… en atten­dant, on se débrouille comme on peut, hein ! mais ce billet pose une ques­tion plus essen­tielle qui est celle de l’interactivité. Quand j’ai ouvert mon blog, c’était en espé­rant du débat. Or, il y en a si peu… et de moins en moins de com­men­taires qui per­mettent de s’enrichir. dom­mage. Nous allons mou­rir noyés dans le flux…

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  6. Ping : Pourquoi je ne crois pas en Google+ | nitoo

  7. Hyastr

    Je suis d’accord avec GdeC : « nous allons mou­rir noyés dans le flux ». Je regrette le « fait main » des débuts (et je parle d’avant les blogs). Il devient dif­fi­cile de trou­ver le simple email d’une per­sonne : son twit­ter, son fb, son G+ etc ok, mais son email non. C’est com­plè­te­ment déli­rant. Soit on est « coin­cés » dans des réseaux sociaux à se man­ger des feeds en boucle, soit on est seul au monde.
    J’aimerais juste envoyer un bout de texte brut (de plus de 140 carac­tères si je veux) à une autre per­sonne pour lui don­ner un mes­sage, à par­ta­ger plus tard avec d’autres, OU PAS ! C’est trop deman­der appa­rem­ment, mais je main­tiens que je pré­fère l’âge de pierre et que l’on ferait mieux de se méfier des tech­no­lo­gies qu’on nous dit plus avancées…

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  8. Ping : Revue de presse (27.08.2011) « Lyonel Kaufmann blogue… (old)

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