logo

Un pique-​nique pour les pirates


Demain dimanche le Parti Pirate orga­nise des pique-​niques dans plu­sieurs régions de France pour lan­cer la pré­pa­ra­tion de la cam­pagne pour les élec­tions légis­la­tives de juin 2012. Je vien­drai pour ma part en famille à celui qui se déroule à Paris, Place des Vosges à midi. Ce sera pour moi l’occasion de mieux connaître et ren­con­trer les membres de ce mou­ve­ment que j’ai rejoint récem­ment. Deux éléments ont déter­miné mon ral­lie­ment après moult hésitations.

C’est d’abord le constat de la fai­blesse du pro­gramme numé­rique des prin­ci­paux par­tis d’opposition pour les échéances élec­to­rales à venir.

Certes, ce pro­gramme existe bien, mais le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas véri­ta­ble­ment porté par les dif­fé­rents can­di­dats puta­tifs. Bref, les ques­tions du par­tage des biens cultu­rels, de la pro­tec­tion de la vie pri­vée (contre la menace que repré­sente l’Etat sur­tout), de la régu­la­tion d’Internet et en par­ti­cu­lier de la liberté d’expression sur les réseaux, mais aussi de la bana­li­sa­tion de la bio­mé­trie, parmi d’autres res­te­ront très mar­gi­nales voire seront inexis­tantes dans le débat pré­si­den­tiel, c’est une évidence. Je crois donc à la néces­sité d’une force poli­tique spé­cia­li­sée qui porte ces ques­tions dans le débat public exac­te­ment comme les Verts ont porté la pro­blé­ma­tique écono­lo­gique dans le débat poli­tique il y a vingt ou trente ans, avant que tout le monde s’en empare.

Mais il y a une autre rai­son qui explique cet enga­ge­ment. Il m’apparaît de plus en plus que si les tech­no­lo­gies numé­riques impactent l’ensemble des sec­teurs d’activité dans toutes ses dimen­sions — et c’est le pos­tu­lat sur lequel Homo Nume­ri­cus a été construit, alors il est néces­saire qu’émergent des pro­po­si­tions poli­tiques arti­cu­lées qui soient adap­tées au nou­veau contexte glo­bal. Autre­ment dit, la société change à tous les niveaux ; les rela­tions que les gens établissent entre eux, le rap­port que les indi­vi­dus établissent avec le col­lec­tif, dans tous les domaines, est en train de chan­ger. Or, je suis abso­lu­ment effaré de consta­ter à quel point notre sys­tème poli­tique, et la classe poli­tique qui l’entretient, reste glo­ba­le­ment scot­ché sur un mode de fonc­tion­ne­ment en déca­lage com­plet, fos­si­lisé sur des héri­tages du siècle der­nier qui n’ont plus aucune pertinence.

Fran­che­ment, je ne me retrouve plus du tout dans le petit théâtre poli­tique qui se joue devant nous, non pas même en ce qui concerne les pro­po­si­tions qui sont faites, mais même du point de vue des pro­cé­dures par les­quelles elles sont élabo­rées. Les condi­tions dans les­quelles nous autres citoyens sommes infor­més par exemple, avec le jour­na­lisme en ligne, les blogs, des ini­tia­tives comme Wiki­leaks, l’open data, mais aussi les condi­tions dans les­quelles nous par­ti­ci­pons au débat public via les forums, les sites per­son­nels, les com­men­taires, les réseaux sociaux, tout cela a com­plè­te­ment changé au cours des der­nières années et désa­morce aujourd’hui abso­lu­ment le dis­cours poli­tique tra­di­tion­nel. C’est quand même un phé­no­mène majeur : Lorsqu’un homme poli­tique fait une décla­ra­tion aujourd’hui, il ne convainc à peu près que les mili­tants de son propre parti (et encore). Et on sait à quel point ils sont, en France, peu nom­breux, quel que soit le parti considéré.

En un mot, je n’attends plus aujourd’hui des hommes poli­tiques qu’ils trouvent « la » bonne idée, qu’ils for­mulent « la » bonne pro­po­si­tion pour résoudre tel ou tel pro­blème ; je n’attends pas d’eux qu’ils me disent ce que je dois pen­ser de tel ou tel sujet, et il me semble que c’est le cas aussi d’une part crois­sante de la popu­la­tion ; car nous avons accès à de tels moyens d’information et d’expression que nous sommes désor­mais auto­nomes sur ce point. Ce qui manque désor­mais, c’est un cadre poli­tique qui per­mette à cette nou­velle manière de faire citoyen­neté de prendre sa place.

Alors, quel rap­port avec le Parti Pirate ? Mon opi­nion est que ce parti est por­teur d’un nou­veau modèle de citoyen­neté même s’il n’est pas encore assez établi et ancien pour l’avancer de manière aussi expli­cite. Pour­quoi ? parce qu’il émane fon­da­men­ta­le­ment d’une géné­ra­tion qui pour l’essentiel a fait son éduca­tion poli­tique dans les com­mu­nau­tés de déve­lop­pe­ment de logi­ciels libres ou au sein de col­lec­tifs col­la­bo­ra­tifs et de par­tage en ligne qui reposent très peu sur la délé­ga­tion de pou­voir et beau­coup sur une culture démo­cra­tique radi­cale fon­dée sur la par­ti­ci­pa­tion et l’échange. Pour le dire autre­ment, une nou­velle culture poli­tique s’est élabo­rée depuis vingt ans je dirais, autour de la ges­tion tech­nique d’Internet, des com­mu­nau­tés de logi­ciel libre comme Linux, de com­mu­nau­tés en ligne pour le par­tage du savoir comme Wiki­pé­dia, parmi bien d’autres exemples. Je pense que cette culture poli­tique nou­velle (et qu’on voit émer­ger dès le début d’ailleurs au sein du Net­work Wor­king Group avec les RFC) a per­colé année après année auprès d’une popu­la­tion tou­jours plus large. Or, dans la mesure où les tech­no­lo­gies et les usages sur les­quels elle repose ont eu une influence consi­dé­rable dans tous les domaines, il est néces­saire que cette culture poli­tique nou­velle émerge à son tour, sorte du ghetto geek dans lequel on essaie de la main­te­nir et s’assume à un niveau plus glo­bal. C’est comme cela que j’interprète l’émergence des par­tis pirates dans tous les pays déve­lop­pés, et j’ai évidem­ment très envie d’apporter mes forces à ce mou­ve­ment libérateur.

J’ai long­temps cru que les Verts por­te­raient avec eux une nou­velle culture poli­tique qui nous sor­ti­rait enfin de l’étouffoir démo­cra­tique que consti­tuent les ins­ti­tu­tions bona­par­tistes de la Ve Répu­blique aux­quelles le Parti Socia­liste a fini par se ral­lier. Lest Verts avaient autre­fois ce slo­gan de « faire de la poli­tique autre­ment » qui a mani­fes­te­ment été jeté aux orties depuis… En réa­lité, il y a tou­jours eu deux cultures poli­tiques presque contra­dic­toires chez les Verts. Une culture scien­ti­fique d’abord, et je dirais par­fois « scien­tiste », sur les ques­tions d’écologie : les déci­sions doivent être prises sur la base de véri­tés scien­ti­fiques indis­cu­tables et il n’y a pas de dis­cus­sion pos­sible. Il y a d’ailleurs beau­coup de scien­ti­fiques chez les Verts qui rai­sonnent de manière méca­niste sur les ques­tions poli­tiques : s’il y a un réchauf­fe­ment cli­ma­tique, s’il y a un pro­blème démo­gra­phique, si nous ne pou­vons gérer cor­rec­te­ment le nucléaire, alors…et s’ensuit un cha­pe­let de mesures abso­lu­ment logiques mais qui mettent juste de côté la variable que repré­sente la volonté humaine, la matière même du poli­tique. D’où un petit côté auto­ri­taire quel­que­fois que l’on voir sur­gir en par­ti­cu­lier sur les sujet envi­ron­ne­men­taux. On va dire que c’est la tra­di­tion René Dumont. Et puis au sein des Verts, il y a une tra­di­tion abso­lu­ment anti-​autoritaire au contraire qui vient des années 60 via des intel­lec­tuels comme Félix Guat­tari. C’est ici une visée éman­ci­pa­trice pour l’individu qui s’exprime et qui a déve­loppé toute une réflexion pra­tique au sein du parti pour contrer les méca­nismes d’embrigadement, de domi­na­tion et même de pou­voir dans le contexte politique.

Cette der­nière tra­di­tion aurait très bien pu faire la jonc­tion avec la nou­velle culture poli­tique venue d’Internet dont je par­lais pré­cé­dem­ment. Je pense que cela pour­rait même don­ner des pistes très inté­res­santes. Mais j’ai l’impression qu’elle a été lami­née entre-​temps par la nor­ma­li­sa­tion des écolo­gistes, contraints de se cou­ler dans le moule ins­ti­tu­tion­nel pour exis­ter poli­ti­que­ment. Et comme par ailleurs le centre de gra­vité de la pro­po­si­tion poli­tique des Verts s’établit néces­sai­re­ment autour des ques­tions d’environnement et d’écologie, ils ne se trouvent pas à la bonne posi­tion dans le champ poli­tique pour iden­ti­fier et por­ter la nou­velle culture démo­cra­tique qui vient d’Internet, du logi­ciel libre, de wikipédia.

Je vais dire les choses plus crû­ment : l’écologie poli­tique a per­mis de rendre visible les insuf­fi­sance et les limites du sys­tème poli­tique actuel : basé sur le prin­cipe de la sou­ve­rai­neté natio­nale et l’électoralisme court-​termiste, ce sys­tème est inca­pable, on le voit bien, de répondre aux défis que posent des menaces aussi impo­santes, trans­na­tio­nales et de long terme que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique et le nucléaire. L’écologie poli­tique a l’immense mérite de poser le pro­blème de la gou­ver­nance. Mais elle s’est aussi avé­rée abso­lu­ment inca­pable de pro­po­ser des solu­tions poli­tiques à ce pro­blème de gou­ver­nance. Je peux bien sûr me trom­per mais mon hypo­thèse est que les com­mu­nau­tés tech­niques qui gèrent l’Internet, les com­mu­nau­tés en ligne de type Linux ou Wiki­pé­dia, mais aussi les réseaux décen­tra­li­sés peer to peer au sein des­quels s’échangent des conte­nus, les com­mu­nau­tés fortes et les réseaux faibles, parce qu’ils ont fait la preuve de leur capa­cité à ras­sem­bler et coor­don­ner des dizaines de mil­lions de per­sonnes de manière tota­le­ment trans­ver­sale aux fron­tières natio­nales et en les mobi­li­sant sur des objec­tifs com­plexes et par­fois très dis­tants, ont mon­tré qu’elles por­taient en germe un ensemble de pro­po­si­tions poli­tiques et je dirais presque ins­ti­tu­tion­nelles très inté­res­santes pour chan­ger de mode de gouvernance.

Voilà où j’en suis de ma réflexion sur le sujet et c’est pour cet ensemble de rai­sons que je me ren­drai au pique-​nique des pirates demain — en dehors du soleil radieux pro­mis par la météo. J’espère bien y retrou­ver — pour­quoi pas — cer­tains lec­teurs de Blogo Nume­ri­cus pour dis­cu­ter de tout cela IRL, ce qui n’empêche pas de réagir en ligne en com­men­tant ce billet.

Le pique-​nique fran­ci­lien se déroule donc Place des Vosges à midi. Pour en connaître la liste dans les autres régions, c’est ici.

3 réflexions au sujet de « Un pique-​nique pour les pirates »

  1. Jérôme

    Salut Pio­trr,
    Bel article, je par­tage tout à fait ton point de vue. On en a suc­cinc­te­ment parlé hier, mais le PP même s’il porte une véri­table pers­pec­tive socié­tale est encore trop jeune pour avoir une véri­table influence dans la vraie vie du quo­ti­dien, à la grande dif­fé­rence d’EELV… L’IRL chez le PP, c’est encore l’exception ;-)
    A titre indi­vi­duel, il me semble que l’idéologie ne doit jamais prendre le pas sur l’action poli­tique et vice-​versa… Il s’agit plu­tôt d’ancrer une dyna­mique idéo­lo­gique dans une réa­lité, dans du concret, pour s’épargner des errances utopiques.

    Répondre
  2. Piotrr Auteur de l’article

    Bon­jour Jérôme,

    d’accord avec toi : aidons donc le pp à gran­dir (il y a des pro­grès à faire du côté de l’IRL effec­ti­ve­ment ;-) ) . D’accord aussi avec l’idée d’ancrer le poli­tique (plu­tôt que l’idéologique) dans le concret. Une chose qui était inté­res­sante chez les Verts, c’était l’idée de ne pas attendre d’être en mesure de chan­ger la légis­la­tion pour com­men­cer à chan­ger de com­por­te­ment. J’aime bien cette idée d’avancer sur deux pieds : por­ter un pro­gramme poli­tique et déve­lop­per dès main­te­nant des pra­tiques alter­na­tives. On pour­rait faire plein de choses : orga­ni­ser des copy party par exemple, un réseau géo­lo­ca­lisé « pirate » de type Peu­plade ; s’articuler d’avantage aux mul­tiples asso­cia­tions de type LUG, fai alter­na­tifs, etc. Mais ça demande des forces.

    Répondre
  3. Ping : Hacker le domaine public ? | :: S.I.Lex ::

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.