Impressions d’automne 1 : Le cas Meredith

28 janvier 2012
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L’automne der­nier, j’ai eu la chance de par­ti­ci­per à plu­sieurs ren­contres sti­mu­lantes dans le domaine de l’édition élec­tro­nique, du libre accès et des digi­tal huma­ni­ties. J’en ren­drai compte à tra­vers une série de billets consa­crés aux idées, his­toires, per­sonnes, pro­jets qui m’ont le plus mar­qués. Atten­tion, sub­jec­ti­vité assu­mée.

Lorsqu’on se trouve à devoir défendre le libre accès devant un audi­toire non spé­cia­lisé, lorsqu’il s’agit d’expliquer de manière acces­sible et mar­quante pour­quoi c’est un mou­ve­ment impor­tant qui mérite d’être sou­tenu, il n’est pas tou­jours évident de trou­ver les bons argu­ments. Le bon argu­ment, c’est le magni­fique cadeau que Phil Bourne, pro­fes­seur à l’Université de Cali­for­nie San Diego a apporté à tous les par­ti­sans du libre accès qui assis­taient à la confé­rence Ber­lin 9 à Bethesda du 9 au 10 novembre der­nier.

Phil Bourne raconte en effet qu’en tant que rédac­teur en chef de la revue Plos Com­pu­ta­tio­nal Bio­logy, il reçut un jour le manus­crit d’un article par­ti­cu­liè­re­ment inno­vant sur les ques­tions de modé­li­sa­tion des pan­dé­mies qui était pro­posé par une cer­taine Mere­dith. Lorsqu’il vou­lut dis­cu­ter de son tra­vail avec l’auteure, c’est à sa grande sur­prise une lycéenne âgée de 15 ans qui se pré­senta. Celle-​ci avait rédigé son article parce qu’elle s’était pas­sion­née pour le sujet à la suite d’une fête de la science. Elle s’était alors ren­sei­gnée en uti­li­sant Wiki­pe­dia puis la lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée en libre accès. Enfin, pour établir son modèle, elle avait demandé et obtenu du temps de cal­cul sur les ordi­na­teurs du San Diego Super­com­pu­ter Cen­ter ainsi que l’accès à des bases de données.

Après avoir rencontré Mere­dith, Bourne lui conseilla de sou­mettre son article à la revue Science et l’invita à pré­sen­ter son tra­vail dans un sémi­naire de son labo­ra­toire. Pour lui, le « cas Mere­dith » est une illus­tra­tion d’un phé­no­mène qu’il qua­li­fie de » lec­teur inat­tendu » (unex­pec­ted rea­der) : lorsqu’une infor­ma­tion est publiée, que ce soit des don­nées ou un article de revue, même si l’auteur et l’éditeur ont un lec­to­rat cible en vue (ici les col­lègues et étudiants spé­cia­li­sés), il existe pro­ba­ble­ment quelque part un « lec­teur inat­tendu » qui pour­rait en tirer pro­fit et en faire son miel pour créer quelque chose à son tour ou appor­ter sa pierre à l’édifice. Le phé­no­mène du lec­teur inat­tendu est un puis­sant argu­ment en faveur du libre accès car il montre que les modèles de dif­fu­sion en accès res­treint, en réser­vant l’information aux seules per­sonnes auto­ri­sées, en dimi­nuent la fécon­dité potentielle.

Plus encore, l’histoire des sciences et des tech­niques montre que pour une bonne part, les inno­va­tions et rup­tures qui conduisent à un renou­vel­le­ment pro­fond d’un domaine viennent d’acteurs mar­gi­naux, qui, parce qu’ils ne sont pas tenus et n’ont pas d’intérêt à la repro­duc­tion des modèles établis, peuvent avan­cer des pro­po­si­tions alter­na­tives radi­cales qui per­mettent de chan­ger de para­digme. Le seul moyen de pré­ser­ver des chances pour l’avènement de telles inno­va­tions futures, est de miser sur une ouver­ture com­plète de la dis­sé­mi­na­tion de l’information, à l’image de la devise « Je sème à tout vent » que Pierre Larousse choi­sit au XIXe siècle pour son célèbre dic­tion­naire.

Le cas Mere­dith est une confir­ma­tion de la jus­tesse de l’engagement d’Ope­nE­di­tion pour le libre accès ; en par­ti­cu­lier à tra­vers son modèle écono­mique inno­vant Ope­nE­di­tion free­mium. Pour chaque nou­vel article, nou­veau livre, nou­veau billet de blog que j’y vois « libéré » et dif­fusé sans res­tric­tion, j’aime à m’imaginer quelque Mere­dith incon­nue der­rière son écran, jeune étudiante, acti­viste enga­gée ou cher­cheuse confir­mée, entre­pre­neuse ou future lea­der poli­tique — pour­quoi pas ? — à Poi­tiers, Nantes ou Mar­seille, à Toronto, Rio ou Bey­routh, enthou­sias­mée, illu­mi­née ou des­ta­bi­li­sée par ce qu’elle par­court des yeux, et qui est peut être en train de faire la ren­contre de sa vie, de ces ren­contres qui mettent ceux qui ont la chance de les faire sur la voie de réa­li­sa­tions excep­tion­nelles. Il y a beau­coup d’excellentes rai­sons qui jus­ti­fient qu’on défende le libre accès. Mais toutes ces rai­sons dussent-​elles être démen­ties, la jeune Mere­dith seule suf­fit à me don­ner l’énergie dont j’ai besoin pour ser­vir dans la mesure de mes moyens cette magni­fique idée.

L’exposé de Ph. Bourne a fait l’objet d’un compte rendu par K. Smith dans son blog.

9 Responses to Impressions d’automne 1 : Le cas Meredith

  1. provisoire on 28 janvier 2012 at 16 h 34 min

    Outre sa per­ti­nence, ce billet me touche. Enfant, ce « Je sème à tous les vents » m’a fait rêver et a condi­tionné je crois, non seule­ment mon rap­port per­son­nel au savoir, mais égale­ment cette convic­tion que le savoir ne vaut que s’il est par­tagé, et cette uto­pie qu’on pense tou­jours mieux à plu­sieurs que seul.

    Pour en reve­nir au cas Mere­dith, c’est un bel exemple : il est par­lant de par sa sin­gu­la­rité même, de par son carac­tère excep­tion­nel. Je fais par­tie de ceux qui défendent la sin­gu­la­rité. Cepen­dant n’oublions pas qu’un exemple n’est pas tou­jours un argu­ment, et que cet exemple séduit aussi parce que nous croyons à l’existence de génies féconds. La masse ano­nyme fas­cine moins.

    Il me semble qu’un autre argu­ment puis­sant en faveur du libre accès — parmi tous les argu­ments — serait celui-​là, uto­pique il est vrai, celui d’une société des libres et des égaux, pas for­cé­ment excep­tion­nels et pas tou­jours féconds, mais ayant droit et accès à l’immensité des recherches et savoirs humains (ques­tion­ne­ments et doutes inclus). Pour ma part, j’aime à m’imaginer que toute cette cir­cu­la­tion d’idées peut en per­ma­nence être reçue, recher­chée, trans­mise, par tout un peuple d’invisibles dont je ne sau­rai jamais rien. J’aime à ima­gi­ner que je côtoie ce peuple sans même le savoir. Une société de gens éclai­rés, même s’ils res­tent dans l’ombre.

    Que l’accès au savoir se fasse réservé à une petite élite intel­lec­tuelle et écono­mique, et voilà que se des­sinent des formes de société qui me semblent dan­ge­reuses, et pour le moins dystopiques.

  2. everdeil on 29 janvier 2012 at 1 h 05 min

    L’exemple cor­res­pond exac­te­ment à ce que l’on peut attendre du libre accès. Mais il me semble qu’aujourd’hui, le débat se déplace de la per­ti­nence du libre accès à celle de son finan­ce­ment. Pour le dire en termes concrets : Plos est fondé sur le modèle de l’auteur — payeur. Com­ment Mere­dith pour­rait trou­ver un finan­ce­ment pour y publier sa recherche?

  3. Pierre Mounier on 29 janvier 2012 at 3 h 09 min

    @« provisoire » : il ne faut pas oppo­ser quelques être excep­tion­nels à une « masse ano­nyme ». Des gens excep­tion­nels, il en existe par­tout, qui font des choses extra­or­di­naires à tous les niveaux. Des Mere­dith, on en trouve à tous les coins de rue, cha­cune dans son domaine ; et oui, c’est le sens du libre accès que de les y aider.

  4. Pierre Mounier on 29 janvier 2012 at 3 h 16 min

    @Eric : excel­lente ques­tion et j’ai le rouge au front de ne pas avoir pensé à la poser en direct à Phil Bourne. Il me semble qu’OpenEdition free­mium pro­pose cepen­dant une réponse à cette ques­tion. On débat beau­coup en ce moment de la défi­ni­tion du libre accès : doit-​on y inclure la réuti­li­sa­tion ou non, par exemple. Je pense avec toi qu’on devrait aussi s’interroger sur ce fameux modèle auteur-​payeur qui s’applique d’ailleurs à Plos Comp. Bio. : le libre accès n’implique-t-il pas libre accès à la publi­ca­tion, c’est-à-dire sur la seule base de la qua­lité scientifique ?

  5. Le lecteur inattendu | le Cresson veille… on 7 février 2012 at 12 h 25 min

    […] Il existe pro­ba­ble­ment quelque part un « lec­teur inat­tendu » qui pour­rait en tirer pro­fit et en faire son miel pour créer quelque chose à son tour ou appor­ter sa pierre à l’édifice. Le phé­no­mène du lec­teur inat­tendu est un puis­sant argu­ment en faveur du libre accès car il montre que les modèles de dif­fu­sion en accès res­treint, en réser­vant l’information aux seules per­sonnes auto­ri­sées, en dimi­nuent la fécon­dité poten­tielle. Lire la suite […]

  6. Marin Dacos on 16 février 2012 at 12 h 47 min

    Lors de ma confé­rence à l’Ecole fran­çaise de Rome, j’ai uti­lisé cet exemple très inté­res­sant. On m’a demandé des détails, car cer­tains pen­saient qu’il s’agissait d’un « fake ». Est-​ce qu’on dis­pose du nom com­plet de cette jeune et intel­li­gente per­sonne? Cela aide­rait à concré­ti­ser le récit et à éloi­gner les soupçons.

  7. […] Mais dans l’espace numé­rique, lorsqu’on uti­lise des for­mats ouverts – licences libres et for­mats stan­dards -, la réuti­li­sa­tion des don­nées et des infor­ma­tions va bien au-​delà des « publics » atten­dus. D’une part, on peut tou­cher des publics qui ne peuvent avoir accès aux fonds : c’est le cas par exemple des docu­ments numé­ri­sés sur Gal­lica qui ne sont acces­sibles que dans la biblio­thèque recherche. D’autre part, on contri­bue à l’existence du « public inat­tendu ». Le public inat­tendu c’est le public qui accède aux conte­nus sans que celui-​ci lui soit direc­te­ment des­tiné et rend évidente la dimen­sion impré­vi­sible de la récep­tion de la connais­sance dans l’espace numé­rique. C’est ce dont parle Pierre Mou­nier dans son billet « Impres­sion d’automne 1 : le cas Mérédith ». […]

  8. […] 1 : lire le billet de Pierre Mou­nier Impres­sions d’automne sur le blog Homo numéricus […]

  9. […] grâce à un très beau billet de Pierre Mou­nier, “Impres­sions d’automne 1 : Le cas Mere­dith“, que j’ai décou­vert la “lec­trice inat­ten­due” il y a quelques mois. […]

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