Humanités numériques et patrimoine

En com­pa­gnie d’Aurélien Berra et Bjorn-​Olav Dozo, je suis en train de rédi­ger un petit ouvrage de vul­ga­ri­sa­tion « Qu’est-ce que les Digi­tal Huma­ni­ties ? » pour Ope­nE­di­tion Press. Je publie­rai ici les pre­mières ver­sions des textes for­mant ma contri­bu­tion à cet ouvrage. N’hésitez pas à com­men­ter et cor­ri­ger, j’intégrerai les sug­ges­tions à la ver­sion défi­ni­tive du texte. Celui qui suit consti­tue un bout de cha­pitre consa­cré aux rela­tions entre les huma­ni­tés numé­riques et la société. Il traite de l’aspect patri­mo­nial. Le pro­chain trai­tera des appli­ca­tions indus­trielles en matière de trai­te­ment de l’information.

Qu’apportent les digi­tal huma­ni­ties ?” Lorsque le jour­na­liste Hubert Guillaud tente de rendre compte du déve­lop­pe­ment de ce domaine nou­veau, il touche un point sen­sible en s’interrogeant sur les retom­bées pour l’ensemble de la société :
“En tant que non-​spécialiste, on a du mal à voir, à sai­sir l’apport de cette nou­velle forme de science, au-​delà de ce qu’elle apporte pour le cher­cheur. On constate bien dans le Mani­feste des digi­tal huma­ni­ties qu’il y a d’abord cette volonté de faire com­mu­nauté autour de l’intégration de la culture numé­rique dans les pra­tiques de recherche d’aujourd’hui. […] On est beau­coup dans la struc­tu­ra­tion d’une dis­ci­pline, alors qu’on sou­hai­te­rait sur­tout com­prendre ce que ces outils apportent concrè­te­ment”.
Il est vrai qu’à lire une cer­tain nombre de textes fon­da­teurs ou impor­tants dans ce champ : le Com­pa­nion to the Digi­tal Huma­ni­ties ou les Debates in the Digi­tal Huma­ni­ties, les dif­fé­rents mani­festes qui ont été publiés ou, plus encore, les mul­tiples blogs qui rendent compte de l’activité foi­son­nante qui s’y déploie, on est frappé de leurs Debates in the Digital Humanitiespré­oc­cu­pa­tions très internes au monde aca­dé­mique. Ce tra­vers est en par­tie dû à sa dimen­sion for­te­ment com­mu­nau­taire : des That­Camps à la confé­rence Digi­tal Huma­ni­ties annuelle, des scoié­tés savantes spé­cia­li­sées comme ALLC aux réseaux pro­fes­sion­nels comme Cen­ter­net, c’est un petit monde qui se retrouve régu­liè­re­ment et se côtoie, échange sou­vent entre-​soi, entre spé­cia­listes. Alors, les huma­ni­tés numé­riques auraient-​elles suc­com­bées au syn­drôme de la tour d’ivoire, déli­cieu­se­ment cro­qué par David Lodge qui se moquait déjà en 1984 du petit monde aca­dé­mique ?
Rien n’est moins sûr, et il est pro­bable que cette impres­sion relève sim­ple­ment de l’illusion d’optique. Car les retom­bées du déve­lop­pe­ment des huma­ni­tés numé­riques sur l’ensemble de la société sont nom­breuses et diverses.
Lorsqu’en 2006, le Conseil qui réunit et repré­sente les puis­santes socié­tés savantes amé­ri­caines publie un rap­port remar­qué sur les huma­ni­tés numé­riques, il choi­sit de lui don­ner pour titre “Our Cultu­ral Com­mon­wealth”, notre “bien com­mun cultu­rel”, afin de mar­quer à quel point le mou­ve­ment des huma­ni­tés numé­riques touche d’abord à la ques­tion de l’accès de tous au patri­moine cultu­rel qui fait le ciment d’une société :
“Nous avons mon­tré que l’information numé­rique peut contri­buer à démo­cra­ti­ser les socié­tés — mais ce pou­voir ne peut être effec­tif que si l’accès à la mémoire cultu­relle est aussi ouvert que pos­sible au public, aussi bien en termes intel­lec­tuels qu’économiques.” peut-​on lire dans ce rap­port remar­qué.
Au delà de la ques­tion du libre accès, qui est par­ti­cu­lière quoique stra­té­gique, un des pre­miers béné­fices de la mul­ti­pli­ca­tion des pro­jets dans ce domaine est déjà, sim­ple­ment, et sans néces­sai­re­ment aller cher­cher des outillages très sophis­ti­qués, de rendre acces­sible une par­tie impor­tante d’un patri­moine cultu­rel jusqu’alors bien caché dans les archives, les réserves des musées ou les sites archéo­lo­giques.
Pre­nons l’excellent exemple récent des Van Gogh Let­ters, pro­jet de numé­ri­sa­tion de l’ensemble de la cor­res­pon­dance de Vincent Van Gogh à son frère Théo et à ses amis, réa­lisé par une équipe de cher­cheurs avec l’appui du Van Gogh Museum à Amster­dam. Ce tra­vail consi­dé­rable, entre­pris pour la pour­suite d’objectifs de recherche, a certes donné lieu à la réa­li­sa­tion d’une magni­fique édition impri­mée, en 6 volumes impo­sants, etVan Gogh Letters illus­trés. Mais elle a sur­tout per­mis la res­ti­tu­tion en ligne et en libre accès de la tota­lité de ce cor­pus, per­met­tant d’accéder au fac simile des lettres, à leur trans­crip­tion, ainsi qu’à leur tra­duc­tion en anglais, le tout accom­pa­gné d’outils de navi­ga­tion très utiles per­met­tant de décou­vrir le cor­pus. Il y a fort à parier que la ver­sion en ligne, par son acces­si­bi­lité même, a un impact beau­coup plus impor­tant sur l’ensemble du public, que la ver­sion impri­mée, qui a par ailleurs tout son mérite.
Dans un tout autre domaine, le pro­jet Usines 3D, mené par des équipes du CNRS en par­te­na­riat avec le Minis­tère de la Culture pro­cède à un minu­tieux tra­vail de recons­ti­tu­tion his­to­rique de l’architecture des usines et des chaînes de construc­tion auto­mo­bile en France au début du XXe siècle. Sochaux, Billan­court, Leval­lois, sont autant de noms qui résonnent par­ti­cu­liè­re­ment dans notre mémoire col­lec­tive, sociale et poli­tique, et qui font par­tie d’un patri­moine indus­triel consti­tu­tif de notre his­toire. Les maquettes numé­riques recons­ti­tuant en volume des ensembles archi­tec­tu­raux aujourd’hui dis­pa­rus, mais aussi en vidéo les opé­ra­tions suc­ces­sives de mon­tage des pre­mières auto­mo­biles Citroën sont le résul­tat d’un tra­vail minu­tieux asso­ciant his­to­riens et pro­gram­meurs. L’accès d’un large public au résul­tat de leur tra­vail montre bien tout l’intérêt que peut revê­tir ce genre de pro­jet.
9-11 digital archiveLe dia­logue que le public peut établir avec son propre patri­moine cultu­rel à tra­vers les pro­jets d’humanités numé­riques est dans cer­tains cas plus intense, plus riche et sur­tout plus inter­ac­tif que les exemples qui viennent d’être don­nés. La public his­tory par exemple mobi­lise sou­vent les médias sociaux pour déve­lop­per des pro­jets spé­ci­fiques. C’est le cas par exemple du pro­jet Sep­tem­ber 11 Digi­tal Archive déve­loppé par le CHNM qui mit en place très vite après les atten­tats du 11 sep­tembre une archive mul­ti­me­dia pro­po­sant aux citoyens new-​yorkais de par­ta­ger des témoi­gnages écrits, visuels ou mul­ti­me­dias de la manière dont ils ont vécu la tra­gé­die. En France, c’est le pro­jet Photo Nor­man­die qui faire réfé­rence, avec la mise à dis­po­si­tion sur la pla­te­forme de par­tages de pho­to­gra­phies Fli­ckr de mil­liers de cli­chés retra­çant la Bataille de Nor­man­die et pro­po­sant à l’ensemble du public de l’enrichir en infor­ma­tions his­to­riques. Mais dans ce domaine, c’est sans doute le Quilt Index qui repré­sente un des exemples les plus fas­ci­nants de ce qui peut être fait. Les quilts sont des couvre-​lits épais com­po­sés de plu­sieurs pièces de tis­sue cou­sues ensemble et déco­rés de motifs géo­mé­triques ou figu­ra­tifs, que l’on appelle “patch­works” en France. Cette tech­nique de cou­ture est pra­ti­quée inten­si­ve­ment et depuis l’ère colo­niale aux Etats-​Unis, par­ti­cu­liè­re­ment. Chaque quilt se dis­tingue par sa dimen­sion, la qua­lité des tis­sus assem­blés, sa tech­nique de fabri­catiquilting at Central Parkon, mais sur­tout les motifs qui y sont bro­dés. Ces motifs font l’objet de tra­di­tions spé­ci­fiques, qui se trans­mettent et se déclinent, font office de mar­queurs iden­ti­taires et de sup­ports d’innovation à tra­vers les cen­taines de mil­liers de quilt bro­dés au cours des siècles sur le conti­nent nord-​américain et ailleurs. Il revient au centre d’humanités numé­riques MATRIX de l’Université d’Etat du Michi­gan d’avoir déve­loppé un “Quilt Index”, autre­ment dit un cor­pus de 75 000 images de quilts numé­ri­sés clas­sés par lieu, époque, col­lec­tion, mais aussi type et motif. Ce pro­jet, qui relève à la fois de l’histoire, de l’anthropologie et des cultu­ral stu­dies, s’appuie d’un côté sur un appa­reillage infor­ma­tique sophis­ti­qué de logi­ciels de recon­nais­sance de formes par­cou­rant l’énorme masse de don­nées pour y détec­ter “auto­ma­ti­que­ment” des rap­pro­che­ments et des filia­tions, et d’un autre côté d’une dimen­sion patri­mo­niale évidente, offrant aux pas­sion­nés de “quil­ting” une res­source ines­ti­mable sur laquelle ils pour­ront s’appuyer pour déve­lop­per leur acti­vité. Mais ces pas­sion­nés peuvent enri­chir eux-​mêmes l’index, en y décla­rant leur col­lec­tion pri­vée par exemple, en docu­men­tant le wiki asso­cié, en par­ti­ci­pant aux dis­cus­sions de la liste asso­ciée, en fai­sant des dons qui assurent une péren­nité finan­cière du pro­jet. Ce der­nier est donc emblé­ma­tique de la manière dont la mobi­li­sa­tion des tech­no­lo­gies numé­riques peut aider les sciences humaines à nouer des inter­ac­tions riches et mul­tiples avec les socié­tés qui les envi­ronnent, en tra­vaillant le patri­moine cultu­rel consti­tu­tif de leur iden­tité propre.
Cha­cun des trois exemples évoqués asso­cient d’une manière ou d’une autre des équipes de recherche, des équipes tech­niques, mais aussi des ins­ti­tu­tions patri­mo­niales comme des biblio­thèques, des musées, des fon­da­tions ou des archives qui jouent un rôle essen­tiel à la fois dans la col­lecte des docu­ments pri­maires mais aussi dans l’articulation de la recherche avec leurs publics. Cette struc­tu­ra­tion en par­te­na­riat autour de cor­pus spé­ci­fiques, mobi­li­sant des ins­ti­tu­tions et des col­lec­tifs posi­tion­nés dif­fé­rem­ment est typique de la manière dont les huma­ni­tés numé­riques se sont déve­lop­pées depuis le début de leur his­toire et consti­tue une pre­mière réponse à la lan­ci­nante ques­tion de l’intérêt des huma­ni­tés numé­riques au delà des cercles académiques.

9 réflexions au sujet de « Humanités numériques et patrimoine »

  1. Hubert Guillaud

    Bien sûr, l’accès au bien com­mun cultu­rel et le dia­logue avec le public sont deux com­po­santes essen­tielles de ce qu’apportent les Digi­tal Huma­ni­ties, Pierre. Mais il me semble que ce qu’on en attend d’abord, ce sont des connais­sances nou­velles. C’est un éclair­cis­se­ment sur ce que l’on com­prend du monde via des méthodes qui ne le per­met­taient pas avant. Ce sont bien de nou­velles connais­sances. Et j’ai ten­dance à pen­ser que ce sont ces apports là qui seront différenciants.

    Répondre
    1. Pierre Mounier Auteur de l’article

      Tout à fait d’accord, Hubert. Cette ques­tion fait l’objet d’un autre cha­pitre qui ne sera pas écrit par moi d’ailleurs. J’aimerais par ailleurs inter­ro­ger un peu cette notion de « connais­sances nou­velles » qu’il ne fau­drait pas conce­voir de manière trop positive(iste) comme une accu­mu­la­tion. J’aurais ten­dance à per­ce­voir cette ques­tion plu­tôt sous l’angle de l’interprétation En quoi les DH nous permettent-​elles d’interpréter le monde dif­fé­rem­ment, d’en pro­duire des lec­tures nou­velles ? Tu me diras que c’est presque la même chose. Peut-​être, mais mon angle d’attaque per­met de moins cen­trer sur la dimen­sion cal­cu­la­toire — « big data » de la ques­tion (qui fas­cine beau­coup Inter­net Actu) et d’introduire les dimen­sions com­mu­nau­taires et contri­bu­tives sur les­quelles j’insiste davan­tage ici. Je conçois que ce soit moins fas­ci­nant parce que moins « techno », mais cela me semble tout aussi impor­tant : la pro­duc­tion d’interprétations nou­velles du monde résul­tant de tra­vaux ouverts et col­la­bo­ra­tifs qui recon­fi­gurent les rela­tions science-​société (et je dirais même qui sortent les huma­ni­tés du para­digme scien­ti­fique du labo­ra­toire si je vou­lais pous­ser un peu) un apport par­ti­cu­liè­re­ment dif­fé­ren­ciant, là encore.

      Répondre
      1. Stéphane POUYLLAU

        Bon­jour,
        Je suis d’accord avec Pierre sur l’idée que « je dirais même qui sortent les huma­ni­tés du para­digme scien­ti­fique du labo­ra­toire si je vou­lais pous­ser un peu ». La masse des don­nées « embras­sable » par une équipe de recherche lors d’un pro­jet peut deve­nir si impor­tante qu’elle néces­site d’utiliser des outils de trai­te­ment qui ne peuvent qu’être col­lec­tif. Dans le pro­jet U3D ce fut d’ailleurs le cas pour les modèles et bases de don­nées 3D (cf. Benoit S. et al., « Usines 3D. La simu­la­tion pour ques­tion­ner les sources et les ves­tiges de l’histoire indus­trielle » http://​hdl​.handle​.net/​1​0​6​7​0​/​1​.​z​5​y​6ow). En cela, le trai­te­ment col­lec­tif des masses de don­nées change le rôle des struc­tures qui « portent » (payent, hébergent, etc.) les indi­vi­dus. Ca trans­forme le labo­ra­toire qui n’est plus par­fois qu’un lieu : dans Usine3D, 90% des échanges scien­ti­fiques se sont pas­sés en visio entre Paris, Evry et Bor­deaux et en par­ti­cu­lier depuis la Halle au cuirs de la Cité des sciences (lieu assez loin du concept de labo). Très inté­res­sant ce projet.

        Sté­phane.

  2. Benjamin Caraco

    Concer­nant la dif­fu­sion per­mise par le numé­rique du patri­moine, je pense qu’on pour­rait aussi inclure des ini­tia­tives qui tentent de recréer les condi­tions de dif­fu­sion ou de créa­tion de cer­taines œuvres (en les actua­li­sant par­fois). Par exemple, les jour­naux de George Orwell : http://​orwell​dia​ries​.word​press​.com/ qui sont publiés soixante-​dix ans après leur écri­ture sous la forme d’un blog ou encore (mais je ne retrouve plus la réfé­rence) la publi­ca­tion sous forme de feuille­ton de romans de Charles Dickens (comme à leur ori­gine). Ainsi, et à peu de frais, on peut retrou­ver la même forme de réception.

    Répondre
  3. JFC MORFIN

    Pour­quoi par­ler de Digi­tal Huma­ni­ties au lieu d’écrire un livre sur les Huma­ni­tés Numé­riques, alors que jus­te­ment une très forte par­tie des Huma­ni­tés Numé­riques repose(ra) sur l’apport de la langue fran­çaise en matière de méta­langue ?
    Cor­dia­le­ment
    jfc

    Répondre
  4. Ping : Qu’est-ce qui se cache derrière le terme "Humanités numériques" | Le Tourbillon Spatio-temporel

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.