Eloge de la passivité

17 mai 2007
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Depuis quelques semaine, je réap­prends à lire. Lire, c’est-à-dire, éteindre momen­ta­né­ment le flot d’idées, de réflexions, de dia­logues ima­gi­naires, de sou­ve­nirs, d’opinions, de sen­ti­ments qui coule en per­ma­nence dans mon esprit, pour m’ouvrir sur une longue période à l’argumentation ou au récit qu’un autre me propose.

La lec­ture d’essais ou d’études, déve­lop­pées sur plu­sieurs cen­taines de pages, m’ont tou­jours demandé un effort de dis­ci­pline ; sur­tout si l’étude en ques­tion est très sti­mu­lante par sa nou­veauté, son anti-​conformisme ou sa per­ti­nence. J’ai natu­rel­le­ment ten­dance à m’arrêter sur chaque phrase pour en tirer de moi-​même les consé­quence, voire écha­fau­der toute une argu­men­ta­tion à par­tir de cette seule phrase. Du coup, je n’avance pas, et il me faut me for­cer à la pas­si­vité pour pou­voir aller jusqu’au bout. Cette dis­ci­pline, aussi contrai­gnante soit-​elle, est béné­fique et néces­saire, car elle garde la pen­sée de tour­ner au solip­sisme. L’ouverture à l’autre est un constant effort à faire sur soi-​même. Un effort vers une néces­saire passivité.

Avec ces ten­dances lourdes, mon usage inten­sif de l’ordinateur au cours de ces dix der­nière années a accen­tué le pro­blème. Comme machine de trai­te­ment de l’information, l’ordinateur n’est pas du tout adapté à la pas­si­vité du lec­teur. A plu­sieurs niveaux, on a pu mon­trer que l’interactivité en consti­tuait le trait domi­nant. On sait aujourd’hui que s’il est très dif­fi­cile de lire un texte long — roman ou étude — sur un ordi­na­teur, ce n’est pas seule­ment en rai­son de la fatigue ocu­laire que pro­voque la lec­ture sur écran, ce n’est pas seule­ment pour des rai­sons de pos­ture de lec­ture, ni même de perte de repère du fait de la déma­té­ria­li­sa­tion de la page, mais aussi parce que tout le dis­po­si­tif est conçu pour, tend à, incite à agir : cli­quer, écrire, cir­cu­ler, plu­tôt que lire et ne faire que lire. Lire dans la lon­gueur sur un écran, c’est se rete­nir en per­ma­nence de cli­quer ici, copier-​coller là, signa­ler, enre­gis­trer, clas­ser , envoyer, com­men­ter ; écrire.

Ayant ter­miné la semaine der­nière la seconde ses­sion d’une for­ma­tion sur la recherche et la ges­tion de l’information scien­ti­fique sur Inter­net (usage des moteurs de recherche, des flux de syn­di­ca­tion, des signets par­ta­gés et des blogs de veille), je me suis rendu compte à quel point uti­li­ser l’information que l’on reçoit, c’est la mani­pu­ler et la trai­ter de manière concrète et tan­gible. On n’est pas du tout dans une tra­di­tion d’ingestion et d’assimilation pro­gres­sive qui est propre à la lec­ture de livres. Du coup, en appre­nant à uti­li­ser un ordi­na­teur, c’est-à-dire à effec­tuer les mul­tiples opé­ra­tions de trai­te­ment de l’information qu’il per­met, et en m’immergeant dans cet appren­tis­sage, j’ai désap­pris dans le même temps à lire passivement.

Aujourd’hui, je m’auto-administre un pro­gramme de réédu­ca­tion, en me contrai­gnant tous les jours, sur un cré­neau horaire pré­cis, à fer­mer mon ordi­na­teur pour me consa­crer à la lec­ture sur sup­port papier. ; le papier, sup­port maté­riel pas­sif, qui, du fait même de ses limi­ta­tions, parce qu’il ne per­met de faire rien d’autre que lire, m’intéresse tout spé­cia­le­ment. C’est une réédu­ca­tion qui est loin d’être désa­gréable d’ailleurs et s’accompagne de la redé­cou­verte d’une véri­table plai­sir : non pas le soi-​disant plai­sir char­nel du contact du papier et du vieux cuir, lar­ge­ment fan­tas­ma­tique pour quelqu’un de ma géné­ra­tion qui a davan­tage connu la piètre qua­lité des éditions de poche, et même main­te­nant des éditions bro­chées, que les somp­tueuses reliures d’éditions numé­ro­tées, mais bien plu­tôt le plai­sir de la lec­ture sans action, sans ten­sion, tem­po­rai­re­ment aban­don­née au pou­voir de celui que l’on lit.

Le papier joue aujourd’hui ce rôle d’adjuvant à la lec­ture pas­sive. Demain, les e-​books de nou­velle géné­ra­tion devront prendre eux aussi en charge ce rôle ; c’est-à-dire bri­der volon­tai­re­ment les pos­si­bi­li­tés tech­niques dont ils sont capables, ne pas me pro­po­ser d’annoter, d’extraire, de trai­ter, d’enregistrer, d’envoyer, d’écrire. Et il y a un risque qu’ils ne s’en s’abstiennent pas du fait de la concur­rence entre les marques et les modèles et de la course à la sophis­ti­ca­tion qui frappe de ce fait habi­tuel­le­ment les objets tech­niques de grande consom­ma­tion. De même qu’aujourd’hui l’ipod ne fait (qua­si­ment) rien d’autre que de per­mettre d’écouter, l’e-​book ne devrait rien faire d’autre que de per­mettre une lec­ture dans les meilleures condi­tions de confort pos­sible. Et de même que le fichier conte­nant le flux audio peut être traité, mixé, par­tagé, com­menté par l’intermédiaire de mon ordi­na­teur mais seule­ment écouté sur mon ipod, de même je sou­hai­te­rais dis­po­ser sur mon ordi­na­teur du fichier tex­tuel que j’aurais sim­ple­ment lu sur mon e-​book, pour pou­voir y appli­quer tous les trai­te­ments de l’information dont j’aurais besoin. Et là encore, cette pos­si­bi­lité est loin d’être assu­rée en par­ti­cu­lier du fait de l’utilisation des DRM, ou tout sim­ple­ment du ver­rouillage des fichiers au sein de for­mats tota­le­ment idio­syn­cra­siques par les éditeurs, par crainte du piratage.

Pour résu­mer, demain, pour rem­pla­cer le petit dis­po­si­tif que je me suis fabri­qué, j’aurai besoin de dis­po­ser de textes à la fois sur mon ordi­na­teur et sur mon e-​book, avec à la fois une néces­saire absence de fonc­tion­na­li­tés sur ce der­nier, et une totale liberté de mani­pu­la­tion sur le pre­mier. Il n’est pas sûr que ce soit cette direc­tion qui soit prise par les four­nis­seurs com­mer­ciaux de ser­vices et de matériels.


Cré­dit photo : « stu­dying for class »» by Jake­bouma, en cc by-2.0, 2006

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5 Responses to Eloge de la passivité

  1. Virginie on 21 mai 2007 at 16 h 59 min

    Merci pour ce texte. Je l’ai décou­vert sur La Feuille, et j’en cite moi aussi un extrait que je com­mente sur teXtes, mon blog.
    J’aime qu’on parle de « néces­saire absence de fonc­tion­na­li­tés » : c’est le début de la sagesse numé­rique. Cela per­met aussi d’énormes pro­grès dans l’ergonomie : la per­fec­tion ergo­no­mique des logi­ciels de 37 signals par exemple, vient de leur capa­cité à renon­cer à des fonc­tion­na­li­tés. Tout uti­li­sa­teur de Word a rêvé un jour que les déve­lop­peurs de chez Micro­soft aient effec­tué quelques renon­ce­ments de ce type. Non ?

  2. vitalie on 23 mai 2007 at 0 h 09 min

    mais…il y a des prin­ters et des xerox pour impri­mer les e-​livres sur papier…et pour gagner cet clo­ture de l“espace et la pas­si­vite dont vous parlez…

  3. Piotrr on 24 mai 2007 at 1 h 30 min

    Marin me signale, via son deli­cious, un billet de Remi Sus­san sur une appli­ca­tion de pré­sen­ta­tion de texte à l’écran qui serait adap­tée à la forme du champ de vision, cir­cu­laire et non linéaire. Du coup, le texte s’étage en cas­cade. Déconcertant !

  4. Marin on 27 mai 2007 at 3 h 25 min

    A titre per­son­nel, j’ai tou­jours pré­paré mes cours de cette façon. Ils se pré­sentent sous une forme très proche de celle qui est com­po­sée par l’application en ques­tion, en cas­cade. Ils ne sont jamais écrits sous forme de para­graphes des­ti­nés à une lec­ture aca­dé­mique, qui me semblent illi­sible en situa­tion debout, au moment de prendre la parole.

  5. celec on 12 juin 2007 at 8 h 06 min

    Per­son­nel­le­ment je suis un fan de nou­velles tech­no­lo­gies mais je n’ai jamais pu me concen­trer sur un autre sup­port que le papier. L’électronique déma­té­ria­lise. Est-​ce le geste de tour­ner une page ? Une démarche ?. On vit dans l’électronique et le sup­port papier est une sorte de break salutaire !

    Celec
    Abé­cé­daire du Busi­ness Contemporain

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