Ils sont jeunes, ils sont des foules

8 juin 2007
By


Chaired aloft a sea of dancers
Je suis frappé, à la lec­ture du rap­port que vient de pro­duire le Forum des Droits de l’Internet sur l’enquête publique qu’il a mené au cours des der­niers mois, par le carac­tère à la fois mas­sif et inap­pro­prié de cette caté­go­rie qu’il uti­lise pour défi­nir son objet : les inter­nautes. Il n’y a pas que le FDI d’ailleurs qui l’utilise. La Ministre de la Culture nou­velle nom­mée, Chris­tine Alba­nel, inter­viewée sur France 2 déclare à pro­pos des ques­tions de droit d’auteur : « les inter­nautes sont évidem­ment très nom­breux, ils sont jeunes, ils sont des foules, il y a nos enfants évidem­ment à l’intérieur ». Les inter­nautes, ils… Je ne peux m’empêcher de res­sen­tir un cer­tain malaise en écou­tant ce genre de décla­ra­tion. On a l’impression d’entendre par­ler d’une 5ème colonne, d’une sorte d’ennemi de l’intérieur, d’une secte étrange qu’il convient de cir­cons­crire avec pru­dence. Encore peut-​on voir un pro­grès dans la recon­nais­sance qu”« il y a nos enfants évidem­ment à l’intérieur », héri­tage direct du débat sur la DADVSI où l’opposition entre le pré­dé­ces­seur de Chris­tine Alba­nel et la plu­part des dépu­tés se construi­sait pour l’essentiel sur cette prise de conscience. Les dépu­tés n’avaient cer­tai­ne­ment pas envie de voir leurs fis­tons finir à Fleury-​Mérogis pour avoir cra­qué un DVD. Il n’empêche, ce « ils sont des foules » vaut son pesant d’or et méri­te­rait, pour l’imaginaire poli­tique auquel il ren­voie, d’être sou­mis à la pers­pi­ca­cité d’unJean Véro­nis.

Un petit coup d’oeil au delà de nos fron­tières n’est pas inin­té­res­sant. Lorsque le Pew Inter­net and Ame­ri­can Life Pro­ject rend compte de ses enquêtes, il n’utilise pas, à ma connais­sance, un sub­stan­tivé de cette nature. Pour­tant on sait à quel point l’anglo-américain dans son inven­ti­vité, est capable de pro­duire des caté­go­ries dési­gnant des mino­ri­tés de toutes sortes. S’il ne le fait pas en cette occa­sion, c’est peut-​être parce qu’il a conscience que les inter­nautes, cela n’existe pas ; les inter­nautes en l’occurrence, ce sont les amé­ri­cains. Pour­tant, c’est bien dans ce pays qu’on trouve aussi l’expression la plus abou­tie de cette sépa­ra­tion entre le peuple des inter­nautes et le reste de la popu­la­tion. Datant de 1996, la Décla­ra­tion d’Indépendance du Cybe­res­pace tente de repro­duire le méca­nisme de consti­tu­tion d’une nation (dont le modèle est ici les Etats-​Unis d’Amérique) par sépa­ra­tion et oppo­si­tion d’avec une autre. Je peux me trom­per mais j’ai plu­tôt l’impression que cette décla­ra­tion a plu­tôt fonc­tionné aux Etats-​Unis comme une menace de séces­sion, comme un rai­son­ne­ment par l’absurde donc, que comme un véri­table appel à la séces­sion. La meilleure preuve en est que son auteur s’est ensuite retrouvé co-​fondateur d’une asso­cia­tion tra­vaillant à l’intérieur du sys­tème juri­dique et poli­tique natio­nal pour défendre les droits civiques de tous les amé­ri­cains en matière de nou­velles technologies.

En France au contraire, on a construit cette caté­go­rie stig­ma­ti­sante, les inter­nautes, qui est d’ailleurs reprise par cer­tains comme un éten­dard, selon le pro­ces­sus clas­sique de retour­ne­ment du stig­mate. Je pense en par­ti­cu­lier à l’asso­cia­tion des audio­nautes, fon­dée par Aziz Ridouan. Dans la plu­part des cas, comme Chris­tine Alba­nel, lorsqu’on dit les inter­nautes, on pense les jeunes, voire les ado­les­cents. Et le stig­mate semble n’être ici qu’une décli­nai­son par­ti­cu­lière de la manière dont on construit une repré­sen­ta­tion très par­ti­cu­lière de cette caté­go­rie de la popu­la­tion. Les jeunes, ce peuple étrange, incom­pré­hen­sible, un peu idiot et sur­tout très dan­ge­reux qu’il faut abso­lu­ment contrô­ler en mobi­li­sant un appa­reil poli­cier tout à fait déme­suré. Je suis frappé du silence assour­dis­sant qui accom­pagne les arres­ta­tions en masse dont les jeunes sont vic­times à l’occasion de mani­fes­ta­tions, comme lors des élec­tions pré­si­den­tielles. Outrage et rébel­lion, les deux piliers sur les­quels on construit une véri­table poli­tique de per­sé­cu­tion de toute une classe d’âge, poli­tique dont les consé­quences com­mencent à peine à être repé­rées, à l’occasion de la publi­ca­tion de récents rap­ports.

Bien entendu, il ne ser­vi­rait à rien de nier qu’à l’adolescence, il y a un phé­no­mène de construc­tion iden­ti­taire qui passe par la consti­tu­tion d’un entre-​soi fondé sur l’âge. Dans une récente tri­bune publiée dans le New York Times, une mère de famille bran­chée raconte avec beau­coup d’humour et de per­ti­nence com­ment elle tente d’entrer en contact avec sa fille et de ses amis par l’intermédiaire de Face­book, ce qui n’est pas, on l’imagine, sans créer quelque per­tur­ba­tion. Mais on est bien là dans la ges­tion de rela­tions intra-​familiales et non dans un méca­nisme de construc­tion d’identités poli­tiques telles qu’elles peuvent être mobi­li­sées à l’occasion des débats sur tel pro­jet de loi, des décla­ra­tions de telle ministre, ou autre cir­cons­tance de même nature. Il faut bien le dire, la manière dont on a construit ces caté­go­ries de « les inter­nautes », ou « les jeunes », voire « la racaille », témoigne d’un enva­his­se­ment de l’espace public de débat par des repré­sen­ta­tions de vieux, ou plus exac­te­ment de petits vieux.

En regar­dant la com­po­si­tion socio­lo­gique de l’électorat de Nico­las Sar­kozy au len­de­main du second tour de l’élection pré­si­den­tielle, j’ai été pris d’une sorte de rage subite en voyant com­bien le poids élec­to­ral des plus de 65 ans avait repré­senté un élément déter­mi­nant dans l’élection du can­di­dat de l’UMP. Il y avait quelque iro­nie par exemple à voir que les par­ti­sans du tra­vailler plus étaient pour l’essentiel des retrai­tés qui déci­daient de remettre la France, mais pas eux donc, au tra­vail. Dans mon élan, je m’apprêtais à écrire un billet inti­tulé « Le péril vieux » où je poin­tais le carac­tère pro­blé­ma­tique d’un vote aussi homo­gène sur une classe d’âge qui a plu­tôt ten­dance à regar­der dans le rétro­vi­seur que vers l’avenir. En ce sens, la France d’après a de fortes chances de res­sem­bler, à bien des égards, à la France d’avant. Mais je n’ai fina­le­ment pas écrit ce billet. D’abord, parce qu’honnêtement, il n’y a pas que les vieux à avoir voté en ce sens — les 25 – 34 ans aussi, à 57%, mais aussi et sur­tout parce que ce genre de rai­son­ne­ment qui construit de toute pièce une caté­go­rie pour la dési­gner de l’extérieur comme j’aurais pu le faire, est poli­ti­que­ment douteux.

S’il est poli­ti­que­ment dou­teux dans un sens, il doit l’être aussi dans l’autre. A l’issue de mon rai­son­ne­ment tor­tueux et quelque peu digres­sif, je dois bien l’avouer, deux choses appa­raissent donc, der­rière cette caté­go­rie des « inter­nautes » et l’usage qui en est fait dans l’arène poli­tique. D’abord, il s’agit d’une décli­nai­son par­ti­cu­lière de la peur géné­ra­li­sée de la jeu­nesse que l’on voit se mani­fes­ter dans d’autres domaines : ils sont jeunes, ils sont des foules.… Et il y a là quelque chose qui est à la fois détes­table et dan­ge­reux pour l’avenir. Mais par ailleurs, toute cette caté­go­ri­sa­tion est fausse, parce qu’elle occulte com­plè­te­ment le fait que les inter­nautes, c’est tout simplement…nous ! Dire « les inter­nautes, ils », c’est oublier que l’usage de l’Internet s’est for­te­ment démo­cra­tisé en France au cours des der­nières années. Il n’est qu’à consul­ter les der­niers chiffres publiés par le por­tail gou­ver­ne­men­tal de la société de l’information pour se rendre compte du carac­tère mas­sif, géné­ra­lisé de la pra­tique de l’Internet. La conclu­sion vient d’elle-même, je crois : tant que l’on conti­nuera à faire comme s’il s’agissait de contrô­ler une popu­la­tion dan­ge­reuse, une sorte de société paral­lèle dans la société, tant qu’on conti­nuera à dire « les inter­nautes, ils », et non, « nous, qui vivons avec Inter­net », le débat poli­tique sur cette ques­tion res­tera blo­qué et aucun méca­nisme de construc­tion d’une gou­ver­nance légi­time de l’Internet ne pourra être enclenché.


Cré­dit photo : « Chai­red aloft a sea of dan­cers » © chris­john­be­ckett sur Fli­ckr en CC by-​sa 2.0

One Response to Ils sont jeunes, ils sont des foules

  1. Hubert Guillaud on 11 juin 2007 at 5 h 09 min

    Com­plè­te­ment d’accord.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*


Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.

Enter your email address to subscribe to this blog and receive notifications of new posts by email.

Join 5 other subscribers

Twitter de Marin

Twitter de Pierre