Déconstruire la technique

9 septembre 2007
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En ce moment, je suis plongé dans la lec­ture de La Dia­lec­tique de la Rai­son, d’Adorno et Hor­khei­mer. Il me semble qu’au moment où les indus­tries cultu­relles sont secouées et même mena­cées par les consé­quences de la double révo­lu­tion des réseaux numé­riques, il est impor­tant de faire repar­tir la réflexion de l’ouvrage qui a forgé le concept même d’industrie culturelle.

Cette lec­ture m’incite à pour­suivre ma réflexion sur la notion de tech­nique qui est déci­dé­ment bien dif­fi­cile à appré­hen­der. La mul­ti­pli­ca­tion des dénon­cia­tions d’une époque fas­ci­née par la tech­nique (par oppo­si­tion aux art libé­raux semble-​t-​il), d’une société réso­lu­ment tech­ni­cienne, dont les tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion sont l’aboutissement ultime — la tech­nique vient ainsi per­ver­tir et détruire l’intersubjectivité de la com­mu­ni­ca­tion humaine, voir Louis Quéré — Des miroirs équi­voques -, n’aide pas à une meilleure com­pré­hen­sion du concept. Si vrai­ment, notre société est pla­cée sous le signe de la tech­nique, alors qu’est-ce que la tech­nique, exactement ?

La réponse la plus cou­rante, la plus évidente : la tech­nique, ce sont les machines, révèle bien vite ses insuf­fi­sances, car elle néglige un nombre consi­dé­rables de contextes où l’activité humaine peut faci­le­ment être consi­dé­rée comme tech­nique : la rhé­to­rique, le droit, la méde­cine sont des tech­niques qui ne reposent pas essen­tiel­le­ment sur des machines. D’ailleurs, il est assez facile d’expérimenter l’instabilité des usages qui lui sont asso­ciés. Cette insta­bi­lité m’est d’autant plus évidente que je fré­quente des milieux qui se défi­nissent très sou­vent en oppo­si­tion à elle : les sciences humaines et sociales héritent d’une double oppo­si­tion his­to­rique à la tech­nique : elles cumulent l’héritage des huma­ni­tés, arts libé­raux, arts des hommes libres, par oppo­si­tion au labeur contraint de l’esclave, mais aussi l’héritage de la science, savoir pur et dés­in­té­ressé qui est à lui-​même sa propre fin, par oppo­si­tion aux connais­sances appli­quées, orien­tées par l’utilité. M’intéressant depuis quelque temps à la manière dont les his­to­riens, phi­lo­sophes, lin­guistes avec les­quels je tra­vaille usent (et abusent) du terme, il me semble avoir com­pris que le concept de tech­nique repose pour l’essentiel sur une dimen­sion rela­tion­nelle, mais qui est dans le même temps niée. En quelques mots, il semble que l’on désigne par le terme de tech­nique — et c’est fla­grant pour les cher­cheurs en sciences humaines — l’ensemble des contraintes, résis­tances et autres for­ma­lismes que l’on ren­contre dans la réa­li­sa­tion de son acti­vité. Ainsi, un cher­cheur considère-​t-​il comme tech­nique tout ce qui relève de l’édition de ses textes, domaine que je connais un peu, pré­ci­sé­ment parce que l’édition est le pro­ces­sus par lequel il en perd la maî­trise (en ce qui concerne sa forme et sa publi­ci­sa­tion entre autres). Et même, sa pro­pen­sion à uti­li­ser le qua­li­fi­ca­tif de tech­nique est-​elle d’autant plus grande qu’il maî­trise moins le pro­ces­sus édito­rial. Ainsi, dans les usages, le terme en vient-​il quel­que­fois à être un syno­nyme de contrainte, opa­cité, obs­tacle. Et d’ailleurs, le terme peut-​il être repris en ce sens par ceux-​là même qu’il désigne. « C’est très tech­nique » est un équi­va­lent de ce n’est pas com­pré­hen­sible (pour celui à qui l’on s’adresse).

Tech­nique est donc un terme rela­tion­nel ; il désigne une exté­rio­rité résis­tante contre laquelle on se heurte dans la réa­li­sa­tion de son objec­tif. Cette défi­ni­tion ne nie d’ailleurs pas com­plè­te­ment les approches plus clas­siques : il est lié à la nature (comme exté­rio­rité résis­tante) et à l’outil (comme moyen de la for­cer). La dimen­sion pure­ment rela­tion­nelle du terme implique cepen­dant une uni­ver­sa­lité poten­tielle de son appli­ca­tion. Toute acti­vité peut, à un moment ou à un autre, être qua­li­fiée de tech­nique, parce que pla­cée dans une posi­tion où elle devient le pas­sage obligé, le moyen par lequel quelqu’un doit pas­ser, pour réa­li­ser une fin particulière.

Ce n’est pas ainsi, pour­tant, que ce terme est uti­lisé dans la plu­part des cas. La dimen­sion rela­tion­nelle qui le défi­nit est oubliée, niée, au pro­fit d’une défi­ni­tion sub­stan­tive qui ins­ti­tue un grand par­tage entre des acti­vi­tés qui seraient essen­tiel­le­ment non tech­niques et des acti­vi­tés essen­tiel­le­ment tech­niques. Il m’est dif­fi­cile de voir dans ce mou­ve­ment de réi­fi­ca­tion de la tech­nique autre chose qu’un pur enjeu de pou­voir, j’y revien­drai. On l’a bien com­pris, si le tech­nique se défi­nit par sa dimen­sion rela­tion­nelle, on se trouve assez clas­si­que­ment dans une dia­lec­tique de la fin et des moyens. On peut redire de manière très simple ce qui pré­cède : est tech­nique tout ce qui se trouve dans la posi­tion d’être un moyen pour la réa­li­sa­tion d’une fin. Si l’on pré­sup­pose que la dia­lec­tique fin-​moyen est à la fois uni­ver­selle et réver­sible, on sait donc que toute acti­vité humaine est sus­cep­tible d’être le moyen de la réa­li­sa­tion d’une fin qui lui est étran­gère, mais connaît en même temps sa propre fin, et défi­nit à son tour une rela­tion de moyen à d’autres acti­vi­tés dont elle a besoin pour accom­plir sa propre fin.

Tout ceci est vrai­ment clas­sique ; on vient de défi­nir la société humaine par la divi­sion sociale du tra­vail, la rela­tion fin-​moyen et la réci­pro­cité. Il est éton­nant de consta­ter pour­tant que cette défi­ni­tion banale est bat­tue en brèche par l’usage que l’on fait habi­tuel­le­ment du mot tech­nique. Car défi­nir cer­taines acti­vi­tés comme essen­tiel­le­ment tech­niques et d’autres comme essen­tiel­le­ment non tech­niques, c’est dire que celles-​là n’ont pas la noblesse requise pour être jamais à elles-​mêmes leur propre fin, tan­dis que celles-​ci sont à ce point nobles qu’elles doivent tou­jours être consi­dé­rées comme des fins. Il s’agit d’une des­truc­tion défi­ni­tive du droit à une égale dignité pour toutes les acti­vi­tés humaines, par l’instauration d’un par­tage d’essence entre le noble et l’ignoble. On voit les impli­ca­tions pro­fondes de ce simple mou­ve­ment par lequel une qua­lité rela­tive, liée à une situa­tion, est attri­buée comme qua­lité essen­tielle, indé­pen­dante de tout contexte, à cer­taines formes du tra­vail de l’homme. Ce fai­sant, on crée deux caté­go­ries ; celle des hommes libres — qui se meuvent dans le royaume des fins ; le noble, et celle des esclaves qui ne pour­ront jamais s’élever au des­sus du monde des moyens ; l’ignoble.

Les deux éléments me semblent impor­tants pour com­prendre ce qu’est la tech­nique : c’est à la fois une rela­tion, et en même temps l’essentialisation de cette rela­tion afin d’établir une domi­na­tion durable et repro­duite indé­fi­ni­ment. La puis­sance expli­ca­tive de cette approche me semble assez grande. Elle per­met en par­ti­cu­lier de com­prendre un cer­tain nombre de traits carac­té­ris­tiques du monde social. Le per­fec­tion­nisme de l’artisan, quel que soit son domaine, qui prend le temps d’achever et peau­fi­ner l’objet qu’il fabrique, qui amé­liore en per­ma­nence ses méthodes, mani­feste une ten­dance, à l’exacte opposé de ce qu’on dit de lui, à dé-​techniciser son acti­vité. Il mani­feste une résis­tance contre la réduc­tion de son acti­vité et du pro­duit de son acti­vité à n’être qu’un moyen. On retrouve ici l’humanité que Simon­don recon­naît dans les objets tech­niques. L’activité humaine, à la recherche de sa propre per­fec­tion, porte en elle une ten­dance qui l’élève au des­sus de la rai­son ins­tru­men­tale, c’est-à-dire asser­vie, pour recher­cher sa propre satis­fac­tion dans le libre jeu de la Rai­son, ce qui explique d’ailleurs qu’elle se teinte alors très sou­vent d’une dimen­sion esthé­tique. C’est dans ces condi­tions que le juge­ment esthé­tique peut s’appliquer sur des objets a priori aussi éloi­gnés d’une oeuvre d’art que du code infor­ma­tique ou une loco­mo­tive à vapeur. D’un autre côté, et c’est le prix qui doit être payé, l’activité n’est pas entiè­re­ment auto­nome, elle ne peut être jus­ti­fiée –et pas seule­ment pour des rai­sons de sub­sis­tance matérielle-​, que dans une rela­tion d’utilité qui en défi­nit le carac­tère tech­nique. C’est cette rela­tion d’utilité qui est à l’origine de la com­mande et qui déclenche donc le tra­vail. Condi­tion néces­saire à la réa­li­sa­tion de l’activité, elle est en même temps un obs­tacle à son éman­ci­pa­tion, parce qu’elle lui impose des contraintes qui lui sont étran­gères, comme des contraintes de coût (pro­duire moins cher) ou des contraintes de temps (pro­duire vite), ou d’autres encore.

C’est la recherche per­ma­nente de com­pro­mis per­met­tant de résoudre tem­po­rai­re­ment et loca­le­ment cette contra­dic­tion, qui me semble carac­té­ri­ser le mieux l’industrie. C’est la dif­fi­cile mais pas­sion­nante mis­sion de ceux qui aident les hommes à tra­vailler ensemble, c’est-à-dire à la fois les uns pour les autres, et c’est la tech­nique, mais aussi pour eux-​mêmes, et c’est l’art. A priori, rien n’interdit de pen­ser que toutes les acti­vi­tés, quel que soit leur domaine d’application, sont contraintes par une égale néces­sité de se sou­mettre aux exi­gences de la tech­nique, et ont une dignité égale à pré­tendre être un art et que la recherche de condi­tions de tra­vail justes, soit à recher­cher du côté d’un com­pro­mis entre cette contrainte et cette pré­ten­tion. Ce fai­sant, on défi­nit en creux l’envers de l’industrie, c’est-à-dire cette posi­tion par laquelle un indi­vidu ou un groupe peut réduire l’activité des autres à une pure rela­tion ins­tru­men­tale. Cette posi­tion au regard de laquelle tout est tech­nique, parce que tout est un moyen, et n’est qu’un moyen, ce qui jus­ti­fie l’arbitraire des ordres que l’on donne, n’est autre que la posi­tion de pou­voir. On retrouve bien le rai­son­ne­ment de tout à l’heure : en obser­vant la réi­fi­ca­tion de la rela­tion tech­nique, c’est à la source du pou­voir, ou plu­tôt à sa péren­ni­sa­tion que l’on assiste. Le pou­voir s’érige sur la néga­tion de l’autonomie vers laquelle tend l’activité humaine. C’est pour cette rai­son qu’il ne peut se mani­fes­ter que sous le registre de l’arbitraire, du contrôle et de l’instrumentalisation. Fina­le­ment, il révèle sa grande fra­gi­lité et son inca­pa­cité à s’imposer dans le temps ; car les rela­tions sociales sur les­quels il s’appuie ne peuvent durer bien long­temps. On a donc toutes rai­sons d’être rai­son­na­ble­ment opti­mistes. Car l’industrie a toutes les chances de l’emporter dans le temps sur le pouvoir.

C’est peut-​être la rai­son pour laquelle, ce que l’on appelle le pro­grès tech­nique, et qui est en réa­lité le pro­grès des sciences et des arts — mais au sens le plus uni­ver­sel du terme, c’est-à-dire tou­chant à toutes les acti­vi­tés -, est une réa­lité qui dure et s’étend par delà les empires, royaumes et autres prin­ci­pats, condam­nés, eux, à s’effondrer aussi rapi­de­ment qu’ils finissent pas las­ser la patience des hommes.


Cré­dit photo : « The Skys­cra­per Of Self », par drp, en cc by-​nc-​nd 2.0 sur Flickr

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One Response to Déconstruire la technique

  1. Ce que sait la main | Blogo-Numericus on 16 octobre 2010 at 0 h 44 min

    […] ici-​même, pour ce qui concerne les ques­tions de gou­ver­nance du tra­vail d’un côté, de défi­ni­tion de la tech­nique de […]

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