Amnésie 2.0

22 septembre 2007
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Depuis quelque temps, on com­mence à entendre en boucle, dans toutes les bouches, une sorte d’évidence, de lieu com­mun selon lequel le web 2.0 se dis­tin­gue­rait radi­ca­le­ment de ce qui le pré­cède par la capa­cité don­née à cha­cun d’émettre de l’information autant que d’en rece­voir. Trois fois cette semaine j’ai entendu la même antienne : le web 2, c’est la par­ti­ci­pa­tion, l’information com­mu­nau­taire, l’échange de pair à pair. Le web 1, c’était le broad­cast, la dif­fu­sion d’un mes­sage stan­dard de un vers tous, une sorte de conti­nua­tion de la télé par d’autres moyens (techniques).

On ne peut qu’être aba­sourdi qu’une telle absur­dité se répande aussi vite et soit ainsi avan­cée sans être cri­ti­quée. Car pour qui connaît un mini­mum l’histoire d’Internet, son mode de fonc­tion­ne­ment intrin­sèque et les usages qui se sont déve­lop­pés depuis le début, il est abso­lu­ment évident que ni Inter­net en géné­ral, ni le web en par­ti­cu­lier, n’ont jamais été des médias de broad­cas­ting ; c’est même exac­te­ment le contraire. Si on parle d’Internet en géné­ral, l’infrastructure tech­nique en elle-​même, comme l’explique très bien Les­sig, comme les pro­to­coles : tcp/​ip, pop, nntp, mais aussi les usages : les MUD, les listes de dis­cus­sion, les news­groups reflètent une concep­tion de la com­mu­ni­ca­tion comme essen­tiel­le­ment mul­ti­la­té­rale et syno­nyme, pour cha­cun des noeuds du réseau, d’une égale capa­cité à envoyer autant qu’à rece­voir de l’information.

Le web lui-​même a tou­jours mani­festé cette concep­tion : la sim­pli­cité du lan­gage html, le faible coût de la dif­fu­sion de pages web, la double fonc­tion­na­lité du pre­mier navi­ga­teur, Nexus, qui était aussi un éditeur de pages en sont des preuves éminentes. D’un point de vue his­to­rique, le déve­lop­pe­ment du web dans les années 90 fut porté, bien avant que les mar­chands s’en emparent, par des com­mu­nau­tés très diverses publiant de manière anar­chique et foi­son­nante des mil­liers de sites plus ou moins ama­teurs. Eton­nante amné­sie qui passe à la trappe de l’histoire des ini­tia­tives comme Altern, Mygale, et Ouva­ton, ou encore le Web indé­pen­dant qui ont porté tout un mou­ve­ment et des pra­tiques d’autopublication et de déve­lop­pe­ment com­mu­nau­taire de la com­mu­ni­ca­tion sur le web. D’ailleurs, les outils de publi­ca­tion auto­ma­tique comme Php­nuke et Spip, parmi beau­coup d’autres, exis­taient bien avant qu’on parle du web 2.0.

On peut même se rap­pe­ler qu’en 2002, un obser­va­teur engagé comme Ber­nard Ben­ha­mou annon­çait jus­te­ment le risque d’une broad­cas­ti­sa­tion de l’Internet por­tée par les tech­no­lo­gies sur les­quelles s’est fina­le­ment déve­loppé le web 2.0. On ne peut que se féli­ci­ter que la menace ne se soit pas réa­li­sée bien sûr, mais il faut ces­ser de pen­ser que la com­mu­ni­ca­tion de pair à pair a été inven­tée par Youtube !

Il y a quelque temps, j’avais émis une autre hypo­thèse à pro­pos des muta­tions en cours : dans la mesure où, contrai­re­ment à ce qu’on dit, la com­mu­ni­ca­tion de pair à pair est le propre d’Internet et est consti­tu­tive de son his­toire, il me semble que ce qu’on appelle le Web 2.0 cor­res­pond à l’application de ce prin­cipe consti­tu­tif à de nou­veaux usages, pour de nou­veaux publics et au moyen de nou­veaux tech­niques. Il consti­tue une redé­cou­verte, un appro­fon­dis­se­ment d’un prin­cipe qui se trouve pré­sent dès l’origine. C’est même toute l’histoire d’Internet qui peut être appré­hen­dée de cette manière, cha­cune des révo­lu­tions qui la ponc­tue (les news­groups, le web puis le web dyna­mique, les cms, les sys­tèmes P2P, le web 2) étant une actua­li­sa­tion du prin­cipe originel.

Il y a pour­tant quelque chose de nou­veau dans les déve­lop­pe­ments actuel­le­ment à l’oeuvre, qui consti­tue une forme de rup­ture avec ce qui a pré­cédé. Jusqu’à pré­sent, le web était essen­tiel­le­ment struc­turé par la double acti­vité de créa­tion et de publi­ca­tion. Qu’on le prenne par son ori­gine docu­men­taire ou par son évolu­tion comme média, le web fonc­tion­nait jusqu’à pré­sent sur le prin­cipe de la dif­fu­sion, de l’exposition d’oeuvres créées par des auteurs. La juris­pru­dence puis le cor­pus légis­la­tif fran­çais l’ont bien com­pris qui ont assi­milé très tôt les sites web au régime de res­pon­sa­bi­lité de la presse, après quelque hési­ta­tion cependant.

Aujourd’hui, nous assis­tons au fort déve­lop­pe­ment de plates-​formes sociales qui changent radi­ca­le­ment la donne, car, ce qui est donné à publi­ci­sa­tion plu­tôt qu’à publi­ca­tion, ce sont moins les oeuvres, les pro­duits du tra­vail de créa­tion, que les simples traces de vie que pro­duisent quo­ti­dien­ne­ment les indi­vi­dus. La plate-​forme Face­book en est un excellent exemple. Cette muta­tion qui fait pas­ser d’un régime de créa­tion (de textes, d’images, de sons et de vidéos) et publi­ca­tion à un régime d’expression et publi­ci­sa­tion de signes de la per­sonne semble être déterminante.

Tout un ensemble d’outils pro­fon­dé­ment ambi­gus ont pré­paré cette muta­tion. On peut pen­ser aux blogs par exemple. A pre­mière vue, le blog est un dis­po­si­tif per­met­tant de consi­gner des traces de vie : en bonne étymo­lo­gie, c’est un web-​log : un jour­nal de bord, sur le web. J’ai avancé l’idée qu’il s’agissait en réa­lité d’un piège à auteur, c’est-à-dire d’un dis­po­si­tif qui avait la poten­tia­lité de consti­tuer avec le temps son scrip­teur en véri­table auteur et de se trans­for­mer peu à peu, du fait de sa confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière, en véri­table oeuvre littéraire.

Bien entendu, il s’agit, pour les blogs, d’une poten­tia­lité qui n’est pas tou­jours réa­li­sée. Je pense que des dis­po­si­tifs comme You­tube ou Fli­ckr ont la même poten­tia­lité ambigüe : on peut ne les voir que comme des outils de com­mu­ni­ca­tion de traces d’activité. Mais un indi­vidu peut à tout moment bas­cu­ler dans une autre dimen­sion où son compte, son pho­to­stream devient un espace de publi­ca­tion fré­quenté par un public et où l’ensemble des items qu’il donne à voir ou à lire se met à être consi­dé­rée comme une oeuvre en tant que telle.

Toute plate-​forme sociale qu’elle est, Mys­pace reste dans cette logique. Et d’ailleurs les uti­li­sa­teurs l’ont bien com­pris, puisque des mil­liers de musi­ciens, chan­teurs et autres artistes plus ou moins ama­teurs ou pro­fes­sion­nels l’utilisent pour com­mu­ni­quer leurs oeuvres à leur public. Avec Lin­ke­din, Orkut, Face­book, ou alors avec des appli­ca­tions comme Twit­ter, cette dimen­sion est tota­le­ment absente. On en revient à une com­mu­ni­ca­tion expres­sive basée sur la dif­fu­sion à des­ti­na­tion de groupes par­ti­cu­liers et non plus d’un public glo­ba­lisé d’informations simples, spon­ta­nées sur les acti­vi­tés, les goûts, les rela­tions de tel ou tel.

L’acteur indus­triel qui semble le mieux com­prendre cette évolu­tion, c’est Google. Marin l’a très bien résumé, récem­ment, d’une for­mule qui fait mouche : pour Google, l’unité docu­men­taire c’est vous. A par­tir de là, on peut ima­gi­ner plu­sieurs scé­na­rios diver­gents : ou bien un mou­ve­ment de rap­pro­che­ment et de fusion entre la per­sonne et son oeuvre ; la per­sonne devient son oeuvre par les signes et les rela­tions qu’elle pro­duit d’elle-même, ce qui n’est pas tota­le­ment nou­veau, ni en phi­lo­so­phie ni en esthé­tique. Ou bien une dis­jonc­tion radi­cale entre des outils de com­mu­ni­ca­tion inter­per­son­nels d’un côté, et des espaces de publi­ca­tion de l’autre, les uns et les autres coexis­tants sur le web. Per­son­nel­le­ment, j’aurais ten­dance à croire le pre­mier scé­na­rio le plus pro­bable, au vu de l’ambigüité carac­té­ris­tique de la plu­part des outils. Une piste à creuser.


Cré­dit photo : 147 of 365 — just dandy, par paul+photos=moody, en by-​nc sur Flickr

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7 Responses to Amnésie 2.0

  1. Christian Fauré on 22 septembre 2007 at 14 h 19 min

    Merci pour cette belle note.
    A mettre en pers­pec­tive avec la pro­bable annonce de Google le 5 Nov concer­nant de nou­velles API agré­geant nos acti­vi­tés sur l’ensemble des ser­vices Google.

  2. piotrr on 24 septembre 2007 at 0 h 41 min

    Inté­res­sant : peut-​on avoir plus de détails sur cette annonce ?

  3. Fr on 22 septembre 2007 at 15 h 55 min

    Ton éton­ne­ment est dû à une mau­vaise défi­ni­tion du Web, Pio­trr. Dans « Web 2.0″, « Web » ne désigne pas ce que as connu avec altern et les autres. Le « Web 1.0″ c’est la vente en ligne façon cata­logue. Ce qu’ils appellent « 2.0″ c’est cette impres­sion de pou­voir contri­buer en rajou­tant « kikoo lol x » en dessous.

    Je ne déconne qu’à moi­tié : tu ver­ras, plus le Web réécrira son his­toire, le moins on men­tion­nera les ser­vices gra­tuits de masse et sans publi­cité, IRC pour com­men­cer. Seul la face capi­ta­li­sée (les fameux « blo­gueurs d’influence » rentrent dans cette caté­go­rie) y figu­re­ront. Le Web futile et sans valeur des débuts va se retrou­ver à l’état de mythe archéo­lo­gique. Le 2.0 c’est sur­tout la mise en ser­vice de l’utilisateur, qui devient audi­teur de contenu, antenne de redif­fu­sion, juge-​produit, échan­tillon d’expérimentation, et ainsi de suite.

    Cela suit une ten­dance plus large, obser­vable dans le droit de la pro­priété intel­lec­tuelle par exemple. La men­ta­lité 2.0 est piégée.

  4. piotrr on 23 septembre 2007 at 10 h 12 min

    A la fin des Maîtres du Réseau, je défen­dais l’idée d’Internet comme espace public, c’est-à-dire un espace au sein duquel des acteurs aux pré­oc­cu­pa­tions très dif­fé­rentes doivent apprendre à coexis­ter. J’avais par exemple iden­ti­fié, un peu à la hache je l’avoue, trois types d’acteurs : les scien­ti­fiques, les citoyens et les marchands.

    Ton dis­cours est à la fois pes­si­miste et défai­tiste. Pes­si­miste, parce qu’il ren­voie la dimen­sion citoyenne à un passé révolu. Défai­tiste parce qu’il sup­pose que la bataille est per­due d’avance (« la men­ta­lité 2.0 est pié­gée »). Je ne par­tage pas cette ana­lyse. Rien n’oblige les citoyens à res­ter empri­son­nés dans le web des débuts. Je ne vois pas pour­quoi, par exemple, on ne pour­rait pas ima­gi­ner des logi­ciels sociaux sociaux, gérés de manière coopé­ra­tive, sans pub, en toute transparence.

    Pour moi, l’histoire (d’Internet) n’est pas finie et l’équilibre entre les dif­fé­rents types d’acteurs, entre les cités au sein d’Internet, et même sur le web, est un ave­nir possible.

  5. FR on 24 septembre 2007 at 14 h 16 min

    Je ne suis pes­si­miste que dans le cadre du « 2.0″ et dans ce que j’aborde par cette occa­sion : l’historiographie du réseau, qui sera très sélec­tive et biai­sée. Je ne pense pas que l’on attein­dra « l’équilibre » de ce point de vue, même si cela semble contre­dit par quelques petites vic­toires ponc­tuelles (la vente de MP3 sans DRM par exemple).

    Et je ne doute pas une seconde que les sup­ports tech­no­lo­giques coopé­ra­tifs puissent ser­vir à d’autres échanges tota­le­ment gra­tuits, je m’en sers tous les jours !

  6. Got on 23 septembre 2007 at 2 h 23 min

    Est-​ce de l’amnésie ou de la prise de conscience col­lec­tive des particularités/​caractéristiques du média Web qui doit for­cé­ment pas­ser par la dif­fé­ren­cia­tion avec l’époque précédente ?

    Je m’explique. Dans l’article sur les blogs et les Wikis que j’ai écrit l’an der­nier pour le BBF, j’ai essayé de mon­trer en quoi ils étaient les héri­tiers d’une appro­pria­tion pro­gres­sive des pos­si­bi­li­tés du média Web, idée que tu reprends aussi dans ton billet.
    C’est un pro­ces­sus habi­tuel dans l’émergence d’un nou­veau média qui se carac­té­rise par un mimé­tisme avec les médias exis­tants et une décou­verte pro­gres­sive des pos­si­bi­li­tés du nou­veau média, puis par la prise de dis­tance du nou­veau média avec les médias pré-​existants.

    Dans ce pro­ces­sus, afin de ral­lier le plus grand nombre à la soi-​disant nou­veauté, n’est-il pas néces­saire de mar­quer une rup­ture nette et pré­cise avec l’ère des pion­niers au point de nier leur apport ? Je pense qu’on doit retrou­ver peu ou prou le même phé­no­mène avec le livre imprimé ou la télévision.

    Je ne nie pas le carac­tère « aga­çant » que peut avoir ce pro­ces­sus, mais je me contente d’interroger. Qu’en penses-​tu ?

  7. piotrr on 23 septembre 2007 at 9 h 54 min

    Je trouve ton expli­ca­tion trop méca­niste. Tu la pré­sentes comme une loi géné­rale, alors que sa géné­ra­lité ne me semble pas démon­trée. Ce qui est vrai, c’est que les dis­cours qui accom­pagnent les nou­velles tech­no­lo­gies sont fon­dés sur le prin­cipe de la révo­lu­tion per­ma­nente : on est dans le tou­jours nou­veau qui conduit en effet à igno­rer toute pro­fon­deur his­to­rique. C’était com­pré­hen­sible il y a quelques années, au moment du bas­cu­le­ment du non-​réseau ana­lo­gique vers le réseau numé­rique. Aujourd’hui, il faut appré­hen­der les choses dif­fé­rem­ment. Je crois que nous avons dépassé le stade du com­men­ce­ment absolu ; nous com­men­çons main­te­nant à avoir une expé­rience des réseaux numé­riques et une his­toire de cette expé­rience que nous ne devons pas igno­rer, ou pire : réécrire, comme le craint FR juste au-​dessus.

    Dire Web 2.0, c’est dire qu’il y a eu un web 1.0, c’est-à-dire, recon­naître qu’il y a une his­toire. A par­tir de là, il faut se gar­der de tout révi­sion­nisme his­to­rique ; même pour des rai­sons marketing.

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