Les pairs et le cluster (1. Les rapports sur les revues)

23 novembre 2007
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Le 31 jan­vier 2007, s’est dérou­lée à Paris une Jour­née d’étude des Urfist (Uni­tés régio­nales de for­ma­tion à l’information scien­ti­fique et tech­nique) sur le thème « Évalua­tion et vali­da­tion de l’information sur inter­net ». J’y ai pro­posé une réflexion ayant pour titre « Les pairs et le clus­ter », por­tant sur la pro­blé­ma­tique de l’évaluation de la recherche en sciences humaines et sociales. Agnès de Saxcé a publié un compte-​rendu de cette jour­née dans le Bul­le­tin des biblio­thèques de France (BBF).

L’annonce d’un nou­veau col­loque sur le même thème, avec un titre engagé et enga­geant, « Eva­luer, déva­luer, rééva­luer l’évaluation », me pousse à publier sur Blogo-​numericus, en deux ou trois par­ties, quelques conclu­sions de ma com­mu­ni­ca­tion, afin de contri­buer à un débat essen­tiel, qui est trop sou­vent abordé de façon rapide.

L’évaluation de pilo­tage : le règne du papier

En sciences humaines et sociales, le « fac­teur d’impact »» n’a pas acquis la même domi­na­tion que dans d’autres dis­ci­plines. Diverses enquêtes ont eu lieu, à chaque fois pour amé­lio­rer le pilo­tage de la recherche et des poli­tiques de sub­ven­tion aux revues. Cha­cune a pro­posé une méthode dif­fé­rente. Et pro­duit des résul­tats dis­tincts. Citons trois rap­ports, dont deux enquêtes biblio­mé­triques majeures, tous com­man­dés par des orga­nismes natio­naux ayant voca­tion à sou­te­nir les pério­diques scien­ti­fiques en SHS.

En 2003, Phi­lippe Jean­nin a rendu un rap­port, fruit d’une mis­sion ayant duré quatre années. Sa Revue­mé­trie de la recherche en Sciences humaines et sociales. Rap­port syn­thé­tique et final de mis­sion (1999 – 2003) s’appuie sur une méthode ori­gi­nale, qui s’apparente au son­dage d’opinion sur popu­la­tion très pré­cise. Il s’agit sim­ple­ment de pro­po­ser une très large liste de titres de pério­diques à des cen­taines de cher­cheurs d’une dis­ci­pline, en leur posant une ques­tion unique et simple : « Cette revue est-​elle scien­ti­fique ? ». Les cher­cheurs pou­vaient répondre par l’affirmative, la néga­tive ou l’aveu d’ignorance (« Ne sait pas »). Il tota­lise les votes ainsi expri­més et élabore, de ce fait, un score qui per­met de clas­ser les revues. Cette métho­do­lo­gie pré­sente des par­ti­cu­la­ri­tés inté­res­santes : elle ne s’appuie pas sur la méthode que met­tait en oeuvre l’UPS CNRS Pério­diques, qui consis­tait en une longue exper­tise rédi­gée par un ou deux spé­cia­listes. Ici, pas de place pour la nuance ni pour l’avis exprimé en trois par­ties et deux sous-​parties, avec intro­duc­tion et conclu­sion. Pas de dis­cus­sion sur la notion même de scien­ti­fi­cité, que le ques­tion­naire de Jean­nin refuse volon­tai­re­ment de défi­nir, fai­sant le pari de s’appuyer sur la défi­ni­tion par­ti­cu­lière du cher­cheur inter­rogé, qui n’a pas, lui-​même, à en défi­nir les contours. Ori­gi­nale, cette méthode n’est pas tota­le­ment démo­cra­tique, mais elle s’appuie mal­gré tout sur une enquête cher­chant à reflé­ter des ten­dances fortes dans l’opinion des chercheurs.

En 2004, Chris­tian Hen­riot et Etienne Fleu­ret ont publié une enquête dans la Lettre du dépar­te­ment SHS du CNRS (Sciences de l’homme et de la socité, n°69, mai 2004, 69p.). Cette enquête s’appuie sur un constat, celui de la faible per­ti­nence des mesures de fac­teur d’impact pro­po­sées par l’ISI (Ins­ti­tute for scien­ti­fic infor­ma­tion) en Sciences humaines et sociales fran­co­phones, le cor­pus des titres étant de qua­lité très inégale. Elle se donne pour objec­tif d’être la contri­bu­tion fran­çaise au pro­jet d’index de cita­tions euro­péen (pro­jet de l’ESF), ins­tru­ment dont la des­ti­née semble aujourd’hui incer­taine. L’enquête Henriot/​Fleuret a mobi­lisé d’importantes res­sources humaines et une métho­do­lo­gie s’appuyant sur la mise au point d’une liste de titres de réfé­rence dans chaque dis­ci­pline, fran­çais et étran­gers. Les enquê­teurs ont cher­ché, dans le cor­pus défini, le nombre de fois où les revues fran­çaises étaient citées. Ce nombre, modulé en fonc­tion de cri­tères ten­tant de réduire cer­tains biais, a défini un score, qui a per­mis au CNRS de défi­nir des revues d’envergure inter­na­tio­nale ayant voca­tion à être sou­te­nues sur deux sup­ports (papier et élec­tro­nique), des revues ayant voca­tion à être sou­te­nues sur un seul sup­port (pour la pre­mière fois, l’électronique) et des revues à voca­tion natio­nale, dont le CNRS ne sou­hai­tait plus assu­rer le soutien.

En 2006, Sophie Bar­luet a rendu un rap­port au Centre natio­nal du Livre (CNL). Si son enquête n’avait pas pour objec­tif prin­ci­pal d’évaluer les revues, elle abouti, mal­gré tout, à pro­po­ser un état des lieux et une méthode d’évaluation. Il s’agit de croi­ser deux cri­tères, le nombre d’exemplaires papier en dif­fu­sion payante et l’expertise réa­li­sée par une com­mis­sion. J’ai dit ailleurs que cette enquête me sem­blait mar­quée par le com­plexe du Cyclope, en prô­nant de façon rela­ti­ve­ment contra­dic­toire la créa­tion de revues élec­tro­niques, mais en leur don­nant comme seul hori­zon de pas­ser sur sup­port papier, ensuite, et en ne pro­po­sant de pro­cé­dure d’évaluation que sur la base de la dif­fu­sion payante, ce qui empêche de pen­ser le numé­rique comme un espace de publi­ca­tion à part entière, dis­po­sant d’une écono­mie de l’écriture, d’un public et d’un modèle écono­mique radi­ca­le­ment dif­fé­rents des revues papier.

Faute de maté­riau élec­tro­nique mas­sif et de prise de conscience de l’importance des enjeux du numé­rique, ces enquêtes s’appuient exclu­si­ve­ment sur le sup­port papier pour rendre leurs conclu­sions. Le para­doxe n’est pas secon­daire, car il s’agissait de se pré­pa­rer à la moder­ni­sa­tion des pro­cé­dures de publi­ca­tion scien­ti­fique, qui passe notam­ment par la mise en place d’une édition élec­tro­nique de qua­lité. La publi­ca­tion des résul­tats de ces enquêtes a pro­vo­qué des réac­tions par­fois vives.

A chaque fois s’est posée la ques­tion de la légi­ti­mité de la démarche, de la qua­lité de la méthode, de la per­ti­nence des conclu­sions. Ce point sera abordé dans le pro­chain billet.

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