Creative Commons & business

11 juin 2005
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A quel modèle écono­mique de créa­tion et dis­tri­bu­tion des biens cultu­rels peuvent bien cor­res­pondre les licences Crea­tive Commons ?

Plu­sieurs indices montrent que la ques­tion gagne pro­gres­si­ve­ment en impor­tance. Un peu par­tout, les dis­cus­sions se mul­ti­plient sur les condi­tions d’utilisation de conte­nus cou­verts par la ver­sion « non com­mer­ciale » des licences CC. Peut-​on, par exemple, repro­duire in extenso un texte dif­fusé sous licence « nc » dans une news­let­ter dis­tri­buée — gra­tui­te­ment — par une société com­mer­ciale au titre de son acti­vité marketing ?

Au delà de ces ques­tions de « fron­tière » entre le com­mer­cial et le non-​commercial, il semble qu’un nombre crois­sant d’entrepreneurs tentent de démar­rer une acti­vité écono­mique sur la base de ces licences. Et deux exemples récents viennent ilus­trer cette ten­dance, il me semble, mais en lais­sant ouvertes un cer­tain nombre de questions :

-Jamendo, tout d’abord, est un ser­vice offert par une start-​up luxem­bour­geoise pro­po­sant à de jeunes artistes de dis­tri­buer leurs albums sous licence Crea­tive Com­mons. Plu­tôt en retrait par rap­port à Magna­tune en ce qui concerne son modèle d’affaires (il n’y a pas de sys­tème d’achat de droits com­mer­ciaux en ligne), Jamendo se dis­tingue par le recours aux réseaux P2P (Bit­torent et eDon­key) pour dis­tri­buer les albums. Ques­tion : com­ment sont rému­né­rés les artistes ? Ils peuvent être sou­te­nus par des dons de leur fans ; « parai­nés » par leur public. Cela peut-​il être suf­fi­sant ? J’en doute ; mais je serais très inté­ressé d’apprendre le contraire.

-In Libro Veri­tas est un ser­vice d’autopublication pro­posé par l’agence Rever​bere​.net. Le prin­cipe est simple : il per­met à tout auteur poten­tiel de dépo­ser sur le site ses textes, qu’il don­nera à lire direc­te­ment sur le site au for­mat html, au for­mat pdf, ou encore sous forme de livre papier. Evi­dem­ment, le sys­tème fait imman­qua­ble­ment pen­ser à Manus​crit​.com, avec quelques dif­fé­rence notables (il n’y a pas de sys­tème de construc­tion de com­mu­nau­tés de lec­ture en par­ti­cu­lier, ce qui le rend intel­lec­tuel­le­ment moins inté­res­sant). La prin­ci­pale dif­fé­rence est pour­tant l’utilisation sys­té­ma­tique de licences Crea­tive Com­mons pour la dis­tri­bu­tion d’ouvrages qui ne sont pas dans le domaine public. L’originalité du sys­tème repose, à mon avis, dans la manière dont les ouvrages sont dis­tri­bués : si on veut les lire sur le site, l’accès est gra­tuit ; on feuillette alors page après page l’ouvrage. Si on sou­haite télé­char­ger tout le livre au for­mat pdf, il faut obte­nir un code d’accès en appe­lant un numéro sur­taxé. Enfin, on peut com­man­der l’ouvrage et l’ajoutant à un livre papier que l’on com­pose via un panier de la ména­gère (le « livre » peut alors com­por­ter plu­sieurs ouvrages). C’est assez astu­cieux à mon avis. Il reste à voir si cette arti­cu­la­tion fine des dif­fé­rentes modes de dis­tri­bu­tion connaî­tra un suc­cès. Pour l’instant, l’essentiel du cata­logue est consti­tué d’ouvrages du domaine public (le télé­char­ge­ment du pdf est alors gra­tuit) ; le reste est un peu n’importe quoi. Sur­tout, on se demande en quoi In Libro Veri­tas a plus de chance de sur­vivre que Manus​crit​.com. L’usage des licences CC, fort sym­pa­thique au demeu­rant, risque de ne pas y chan­ger grand-​chose.

Il est très pos­sible que l’environnement per­met­tant de construire un modèle d’affaires à par­tir de la dis­tri­bu­tion de biens cultu­rels sous licences CC ne soit pas encore sufi­sam­ment mûr. C’est en tout cas ce que laissent pen­ser les ques­tions posées par les exemples pré­cé­dents. Mais c’est encou­ra­geant de consta­ter qu’un nombre crois­sant d’acteurs s’y consacre, preuve, s’il en était besoin, que l’initiative déclenche tout un tas d’envies et d’initiatives.

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3 Responses to Creative Commons & business

  1. lkratz on 12 juin 2005 at 2 h 58 min

    Très bon article ! Merci de nous citer (oui je fais parti de l’équipe Jamendo) …

    Les licences Crea­tives Com­mons sont en pleine crois­sance, les busi­ness s qui vont fonc­tion­ner autour de cela seront pro­ba­ble­ment ceux qui ont eu du suc­cès autour du logi­ciel libre, car après tout L. Les­sig s’en est ins­piré. Donc, si aujourd’hui Jamendo res­semble à un sour​ce​forge​.net et les pre­miers musi­ciens qui s’y publient aux bar­bus de la FSF, demain peut-​être Jamendo sera le Red Hat de la musique en ligne, et le futur groupe pla­ne­taire genre U2 rem­plira des stades, ven­dra des pro­duits déri­vés tout en pro­po­sant tout ou par­tie de sa musique en Crea­tive Commons.

    Notre boule de crys­tal n’est pas suf­fi­sa­ment puis­sante pour être sûr de l’avenir des busi­ness s autour des licences Crea­tive Com­mons, mais au moins on essaie !

    Merci encore pour le relai sur ce blog et pour la cri­tique avisée.

    Long Tail à tous ;)

  2. Mathieu Pasquini on 27 juin 2005 at 9 h 54 min

    Bon­jour,

    Je suis le gérant fon­da­teur de In Libro Veri­tas et j’ai lu avec atten­tion votre article sur notre site.

    Tout d’abord, je vous remer­cie pour ce très bon article à notre sujet, mais je me per­mets de réagir sur quelques points. La com­pa­rai­son avec manus​crit​.com, même si elle est flat­teuse, n’a pas lieu d’être. Manus​crit​.com est un éditeur qua­si­ment comme les autres car son contrat d’édition est un contrat stan­dard qui vous lie à lui pen­dant 3 ouvrages et vos royal­ties sont ceux de l’édition clas­sique. Sur In Libro Veri­tas vous n’êtes tenu par aucun contrat d’exclusivité et les royal­ties sont plus impor­tant. De plus sur ILV l’auteur conserve l’ensemble de ses droits, pas avec le mnaus​crit​.com. Nous avons une approche tota­le­ment dif­fé­rente, voire complémentaire.

    Au moins sur ILV l’auteur peut voir ses oeuvres tout de suite dans un livre papier pour une somme plus que raisonnable.

    Notre approche est réel­le­ment dif­fé­rente, le site est encore jeune (moins de 6 mois) mais nous parions sur une réelle com­mu­nauté d’auteurs et de lec­teurs qui pour­ront échan­ger, écrire et par­ta­ger leur pas­sion de la lit­té­ra­ture et du livre papier.

    Les CC ne sont pas un pré­texte, mais un outil qui per­met de mettre à dis­po­si­tion du public les oeuvres des autres tout en pro­té­geant l’auteur.

    Enfin, nous pré­pa­rons, de nou­velles choses, de nou­veaux ser­vices et allons encore amé­lio­rer le ser­vice, plan­çant ILV au devant de l’innovation éditoriale.

    Ammi­ca­le­ment,

  3. Piotrr on 29 juin 2005 at 18 h 52 min

    Bon­jour,

    c’est exac­te­ment ce que je dis dans mon post : même si ILV fait pen­ser à manus​crit​.com, l’utilisation des licences cc apporte une réelle dif­fé­rence. Loin de moi l’idée de vou­loir « plom­ber » votre ini­tia­tive à laquelle j’adresse tous mes voeux de réussite.

    Je pense sim­ple­ment qu’il y a une dif­fi­culté à laquelle vous ne répon­dez pas pour l’instant : être éditeur, c’est d’abord aller cher­cher les textes, accom­pa­gner les auteurs, faire évoluer leurs écrits vers quelque chose qui, au final, sera assez dif­fé­rent du manus­crit pro­posé (je sais que bien des éditeurs clas­siques ne le font pas, mais ce n’est pas une rai­son). Or, manus­crit comme inlv pro­posent essen­tiel­le­ment des dis­po­si­tifs tech­niques, un « libre-​service » de l’édition qui accom­pagne très peu au niveau humain les auteurs. Je ne dis pas que cet accom­pa­gne­ment doive néces­sai­re­ment prendre une forme tra­di­tion­nelle, mais je pense qu’il y a tout un tra­vail à faire.

    Je prends un exemple idiot et tri­vial : la cor­rec­tion des textes. Chez un éditeur clas­sique, cette pré­pa­ra­tion du texte est délé­guée par l’auteur à l’éditeur (en prin­cipe). Ici, il fau­drait ima­gi­ner un dis­po­si­tif qui arrive au même résul­tat. Peut-​on ima­gi­ner une sorte de pro­lexis en ligne par exemple, ou un ser­vice de cor­rec­tion humaine mutualisée ?

    Idem pour la réécri­ture des textes avant publi­ca­tion. Ce serait inté­res­sant à mon avis que les auteurs puissent pro­po­ser des brouillons en interne, qui seraient lus, com­men­tés et cor­ri­gés au sein d’une com­mu­nauté de pairs avant publi­ca­tion. La ques­tion est bien com­ment moti­ver les pairs à faire ce tra­vail sur le texte des autres. Par une sorte de bourse ? => je com­mente et cor­rige un texte, ce qui me donne droit à voir mon texte cor­rigé et com­menté. Par une recon­nais­sance sym­bo­lique de ce tra­vail d’éditeur ?

    Si on vou­lait pous­ser, ce serait inté­res­sant, amha, d’organiser des for­ma­tions, en ligne et en réel ; de véri­tables ate­liers d’écritures, avec des aspects tech­niques (com­ment bien se ser­vir de son trai­te­ment de texte, com­ment géné­rér de bons pdf, mais aussi les règles de l’orthographe et de la typo (il faut savoir que la ques­tion de l’orthographe est un véri­table frein à l’expression per­son­nelle écrite)), et puis aussi les tech­niques d’écriture, les outils sty­lis­tiques, toutes choses qu’on ne fait plus en France depuis long­temps, ce qui est bien dommage.

    Bref, la mise à dis­po­si­tion d’un outil tech­nique ne suf­fit pas à faire de vous un éditeur d’une part, et sur­tout ne résoud pas du tout toutes les dif­fi­cul­tés qu’implique la publi­ca­tion d’un texte abouti : il ne suf­fit pas d’imprimer pour publier, ni même de publier pour éditer.

    Tout ça pour dire que vous pro­met­tez de nou­veau ser­vices : très bien, mais ceux-​ci ne doivent pas être uni­que­ment tech­niques. Il faut de l’investissement humain, qui peut aussi venir d’une com­mu­nauté, mais alors que vous devez savoir cris­tal­li­ser autour de votre ser­vice. Et évidem­ment, tout ceci coûte cher. Bref, le pari n’est pas gagné, mais je ne pré­juge de rien ; et encore une fois, je sou­haite de tout coeur que votre ini­tia­tive réussisse.

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