A quel modèle économique de création et distribution des biens culturels peuvent bien correspondre les licences Creative Commons ?
Plusieurs indices montrent que la question gagne progressivement en importance. Un peu partout, les discussions se multiplient sur les conditions d’utilisation de contenus couverts par la version « non commerciale » des licences CC. Peut-on, par exemple, reproduire in extenso un texte diffusé sous licence « nc » dans une newsletter distribuée — gratuitement — par une société commerciale au titre de son activité marketing ?
Au delà de ces questions de « frontière » entre le commercial et le non-commercial, il semble qu’un nombre croissant d’entrepreneurs tentent de démarrer une activité économique sur la base de ces licences. Et deux exemples récents viennent ilustrer cette tendance, il me semble, mais en laissant ouvertes un certain nombre de questions :
Jamendo, tout d’abord, est un service offert par une start-up luxembourgeoise proposant à de jeunes artistes de distribuer leurs albums sous licence Creative Commons. Plutôt en retrait par rapport à Magnatune en ce qui concerne son modèle d’affaires (il n’y a pas de système d’achat de droits commerciaux en ligne), Jamendo se distingue par le recours aux réseaux P2P (Bittorent et eDonkey) pour distribuer les albums. Question : comment sont rémunérés les artistes ? Ils peuvent être soutenus par des dons de leur fans ; « parainés » par leur public. Cela peut-il être suffisant ? J’en doute ; mais je serais très intéressé d’apprendre le contraire.
In Libro Veritas est un service d’autopublication proposé par l’agence Reverbere.net. Le principe est simple : il permet à tout auteur potentiel de déposer sur le site ses textes, qu’il donnera à lire directement sur le site au format html, au format pdf, ou encore sous forme de livre papier. Evidemment, le système fait immanquablement penser à Manuscrit.com, avec quelques différence notables (il n’y a pas de système de construction de communautés de lecture en particulier, ce qui le rend intellectuellement moins intéressant). La principale différence est pourtant l’utilisation systématique de licences Creative Commons pour la distribution d’ouvrages qui ne sont pas dans le domaine public. L’originalité du système repose, à mon avis, dans la manière dont les ouvrages sont distribués : si on veut les lire sur le site, l’accès est gratuit ; on feuillette alors page après page l’ouvrage. Si on souhaite télécharger tout le livre au format pdf, il faut obtenir un code d’accès en appelant un numéro surtaxé. Enfin, on peut commander l’ouvrage et l’ajoutant à un livre papier que l’on compose via un panier de la ménagère (le « livre » peut alors comporter plusieurs ouvrages). C’est assez astucieux à mon avis. Il reste à voir si cette articulation fine des différentes modes de distribution connaîtra un succès. Pour l’instant, l’essentiel du catalogue est constitué d’ouvrages du domaine public (le téléchargement du pdf est alors gratuit) ; le reste est un peu n’importe quoi. Surtout, on se demande en quoi In Libro Veritas a plus de chance de survivre que Manuscrit.com. L’usage des licences CC, fort sympathique au demeurant, risque de ne pas y changer grand-chose.
Il est très possible que l’environnement permettant de construire un modèle d’affaires à partir de la distribution de biens culturels sous licences CC ne soit pas encore sufisamment mûr. C’est en tout cas ce que laissent penser les questions posées par les exemples précédents. Mais c’est encourageant de constater qu’un nombre croissant d’acteurs s’y consacre, preuve, s’il en était besoin, que l’initiative déclenche tout un tas d’envies et d’initiatives.




Très bon article ! Merci de nous citer (oui je fais parti de l’équipe Jamendo) …
Les licences Creatives Commons sont en pleine croissance, les business s qui vont fonctionner autour de cela seront probablement ceux qui ont eu du succès autour du logiciel libre, car après tout L. Lessig s’en est inspiré. Donc, si aujourd’hui Jamendo ressemble à un sourceforge.net et les premiers musiciens qui s’y publient aux barbus de la FSF, demain peut-être Jamendo sera le Red Hat de la musique en ligne, et le futur groupe planetaire genre U2 remplira des stades, vendra des produits dérivés tout en proposant tout ou partie de sa musique en Creative Commons.
Notre boule de crystal n’est pas suffisament puissante pour être sûr de l’avenir des business s autour des licences Creative Commons, mais au moins on essaie !
Merci encore pour le relai sur ce blog et pour la critique avisée.
Long Tail à tous ;)
Bonjour,
Je suis le gérant fondateur de In Libro Veritas et j’ai lu avec attention votre article sur notre site.
Tout d’abord, je vous remercie pour ce très bon article à notre sujet, mais je me permets de réagir sur quelques points. La comparaison avec manuscrit.com, même si elle est flatteuse, n’a pas lieu d’être. Manuscrit.com est un éditeur quasiment comme les autres car son contrat d’édition est un contrat standard qui vous lie à lui pendant 3 ouvrages et vos royalties sont ceux de l’édition classique. Sur In Libro Veritas vous n’êtes tenu par aucun contrat d’exclusivité et les royalties sont plus important. De plus sur ILV l’auteur conserve l’ensemble de ses droits, pas avec le mnauscrit.com. Nous avons une approche totalement différente, voire complémentaire.
Au moins sur ILV l’auteur peut voir ses oeuvres tout de suite dans un livre papier pour une somme plus que raisonnable.
Notre approche est réellement différente, le site est encore jeune (moins de 6 mois) mais nous parions sur une réelle communauté d’auteurs et de lecteurs qui pourront échanger, écrire et partager leur passion de la littérature et du livre papier.
Les CC ne sont pas un prétexte, mais un outil qui permet de mettre à disposition du public les oeuvres des autres tout en protégeant l’auteur.
Enfin, nous préparons, de nouvelles choses, de nouveaux services et allons encore améliorer le service, plançant ILV au devant de l’innovation éditoriale.
Ammicalement,
Bonjour,
c’est exactement ce que je dis dans mon post : même si ILV fait penser à manuscrit.com, l’utilisation des licences cc apporte une réelle différence. Loin de moi l’idée de vouloir « plomber » votre initiative à laquelle j’adresse tous mes voeux de réussite.
Je pense simplement qu’il y a une difficulté à laquelle vous ne répondez pas pour l’instant : être éditeur, c’est d’abord aller chercher les textes, accompagner les auteurs, faire évoluer leurs écrits vers quelque chose qui, au final, sera assez différent du manuscrit proposé (je sais que bien des éditeurs classiques ne le font pas, mais ce n’est pas une raison). Or, manuscrit comme inlv proposent essentiellement des dispositifs techniques, un « libre-service » de l’édition qui accompagne très peu au niveau humain les auteurs. Je ne dis pas que cet accompagnement doive nécessairement prendre une forme traditionnelle, mais je pense qu’il y a tout un travail à faire.
Je prends un exemple idiot et trivial : la correction des textes. Chez un éditeur classique, cette préparation du texte est déléguée par l’auteur à l’éditeur (en principe). Ici, il faudrait imaginer un dispositif qui arrive au même résultat. Peut-on imaginer une sorte de prolexis en ligne par exemple, ou un service de correction humaine mutualisée ?
Idem pour la réécriture des textes avant publication. Ce serait intéressant à mon avis que les auteurs puissent proposer des brouillons en interne, qui seraient lus, commentés et corrigés au sein d’une communauté de pairs avant publication. La question est bien comment motiver les pairs à faire ce travail sur le texte des autres. Par une sorte de bourse ? => je commente et corrige un texte, ce qui me donne droit à voir mon texte corrigé et commenté. Par une reconnaissance symbolique de ce travail d’éditeur ?
Si on voulait pousser, ce serait intéressant, amha, d’organiser des formations, en ligne et en réel ; de véritables ateliers d’écritures, avec des aspects techniques (comment bien se servir de son traitement de texte, comment générér de bons pdf, mais aussi les règles de l’orthographe et de la typo (il faut savoir que la question de l’orthographe est un véritable frein à l’expression personnelle écrite)), et puis aussi les techniques d’écriture, les outils stylistiques, toutes choses qu’on ne fait plus en France depuis longtemps, ce qui est bien dommage.
Bref, la mise à disposition d’un outil technique ne suffit pas à faire de vous un éditeur d’une part, et surtout ne résoud pas du tout toutes les difficultés qu’implique la publication d’un texte abouti : il ne suffit pas d’imprimer pour publier, ni même de publier pour éditer.
Tout ça pour dire que vous promettez de nouveau services : très bien, mais ceux-ci ne doivent pas être uniquement techniques. Il faut de l’investissement humain, qui peut aussi venir d’une communauté, mais alors que vous devez savoir cristalliser autour de votre service. Et évidemment, tout ceci coûte cher. Bref, le pari n’est pas gagné, mais je ne préjuge de rien ; et encore une fois, je souhaite de tout coeur que votre initiative réussisse.