L’édition en ligne : un nouvel eldorado ?


J’ai récem­ment été invité par l’asso­cia­tion EnthèSe des doc­to­rants de l’ENS LSH à venir par­ler dans une après-​midi de réflexion consa­crée aux enjeux de l’édition scien­ti­fique. Pour cette double table-​ronde, s’exprimaient Yves Win­kin, Cathe­rine Vol­pil­hac, Kim Danière de Cyber­thèses, Oli­vier Jous­lin, sur les ques­tions de la publi­ca­tion de la thèse et de son rôle dans l’évaluation du jeune cher­cheur. De mon côté, je m’exprimais dans une seconde ses­sion consa­crée plu­tôt aux enjeux de l’édition. J’ai eu le plai­sir d’écouter l’exposé très inté­res­sant de Jean-​Luc Giri­bone, que je ne connais­sais pas, des éditions du Seuil, et Denise Pier­rot, d’ENS éditions.

Inter­ve­nant en fin de jour­née, je tenais le rôle de Mr Edi­tion en ligne. Il me reve­nait donc d’expliquer le phé­no­mène à une audience de doc­to­rants en sciences humaines et sociales, dont, fina­le­ment, assez étran­gers à ce qui s’apparente quand même à des dis­cus­sions au sein d’un petit milieu. Voici donc l’essentiel de mon exposé auquel j’ai tenté de don­ner un tour rela­ti­ve­ment didactique.

En guise d’introduction, il me semble néces­saire de faire le point sur un cer­tain nombre de ques­tions qui ont struc­turé les débats sur l’édition élec­tro­nique depuis 10 ans. A mon sens, ces ques­tions sont aujourd’hui lar­ge­ment obsolètes :

1.La dés­in­ter­mé­dia­tion. C’est le terme par lequel on a pu dire que la mise en ligne des publi­ca­tions scien­ti­fiques reve­naient à la sup­pres­sion des inter­mé­diaires (ie les éditeurs). On pas­se­rait donc à un modèle de dis­tri­bu­tion directe du pro­duc­teur au consom­ma­teur. On sait aujourd’hui que cette approche n’est pas per­ti­nente, parce que toute forme de com­mu­ni­ca­tion est mar­quée par la pré­sence d’intermédiaires, aussi dis­crets soient-​ils. Aujourd’hui, les plate-​formes où les uti­li­sa­teurs sont invi­tés à dépo­ser leurs propres pro­duc­tions (les archives ouvertes par exemple), sont des inter­mé­diaires. De par sa seule exis­tence la plate-​forme a un impact édito­rial sur les conte­nus qu’elle héberge ; impact dont il faut tenir compte.

2. L’électronique ver­sus le papier : faut-​il publier au for­mat élec­tro­nique ou papier ? Cette ques­tion ne vaut plus la peine d’être posée ; en ces termes en tout cas. La réa­lité est qu’aujourd’hui, l’édition est for­cé­ment élec­tro­nique ; les auteurs, les éditeurs, les chefs de fabri­ca­tion et même les impri­meurs tra­vaillent en numé­rique. La ques­tion du papier est donc réduite à celle du sup­port de dif­fu­sion. Et même dans ce cas, elle ne concerne qu’un cer­tain type de docu­ments. Typi­que­ment, les livres. Pour les revues, on est aujourd’hui dans une situa­tion où il est peu ima­gi­nable qu’une revue s’abstienne d’être dif­fu­sée en ligne (ou alors elle se pré­pare un très mau­vais ave­nir). La ques­tion qu’elle peut éven­tuel­le­ment se poser est de savoir si elle a inté­rêt à être dif­fu­sée AUSSI sur papier.

3. La chaîne du livre : est-​elle remise en cause par l’électronique ? Ce concept de chaîne du livre me semble inopé­rant pour pen­ser les muta­tions actuelles ; parce qu’il désigne un sec­teur pro­fes­sion­nel consa­cré à la fabri­ca­tion et la dif­fu­sion du livre comme objet maté­riel et non type docu­men­taire. Bref, il écrase le concept de livre sur son actua­li­sa­tion phy­sique et ne cherche pas à le pen­ser d’abord comme objet intel­lec­tuel. Fina­le­ment, le concept même de chaîne est inopé­rant parce qu’il ne rend pas compte d’un mode cir­cu­laire de cir­cu­la­tion des savoirs et pense les choses comme une trans­mis­sion unilatérale.

Au bout du compte, il appa­raît néces­saire, si on veut essayer de com­prendre ce qui est à l’oeuvre avec l’édition élec­tro­nique de remon­ter à un plus haut niveau de géné­ra­lité, d’élargir la pers­pec­tive, c’est à dire de repar­tir de la défi­ni­tion même de ce qu’est l’édition. Bref, il faut ouvrir la boîte noire.

Qu’est-ce que l’édition ?

C’est une acti­vité hybride, bâtarde, qui se déve­loppe à par­tir de l’idée de mise au jour, de trans­mis­sion. L’édition scien­ti­fique, et sin­gu­liè­re­ment l’édition scien­ti­fique de sciences humaines peut être appro­chée par trois côtés.

1. C’est d’abord une acti­vité écono­mique. Ce qui défi­nit d’un point de vue fonc­tion­nel un éditeur, c’est sa capa­cité à mobi­li­ser des res­sources écono­miques qu’un auteur ne peut ou ne veut mobi­li­ser pour dif­fu­ser, don­ner à connaître son oeuvre. Depuis la deuxième moi­tié du XIXe siècle, l’édition est une acti­vité indus­trielle ; elle appar­tient au sec­teur des indus­tries culturelles.

2. Qui est for­te­ment arti­cu­lée au champ scien­ti­fique : Com­mu­ni­ca­tion : the essence of science, écri­vait Gar­vey en 1980. Autre­ment dit, des connais­sances, des résul­tats de recherche qui ne sont pas connus, pas dif­fu­sés et par­tant, pas dis­cu­tés n’existent pas dans le champ scien­ti­fique. Le moteur de l’activité scien­ti­fique, c’est la cir­cu­la­tion interne au champ scien­ti­fique des résul­tats de la recherche ; l’édition joue donc un rôle essen­tiel dans ce champ

3. et ins­crite dans la société : une par­ti­cu­la­rité des connais­sances pro­duites dans le champs des sciences humaines est qu’elles impactent la société par des publi­ca­tions essen­tiel­le­ment, qui vont jouer un rôle impor­tant dans le débat public, alors que les sciences exactes impactent la société plus fré­quem­ment par la média­tion de l’ingénierie.

Au point de jonc­tion entre ces trois dimen­sions, on trouve un modèle, qui s’actualise dans le mode de fonc­tion­ne­ment des mai­sons d’édition et des presses uni­ver­si­taires. Cette construc­tion a fait modèle jusqu’à pré­sent par héri­tage ou sou­ve­nir d’une période par­ti­cu­lière, celle des années 60 – 70 que l’on qua­li­fie d”« âge d’or des sciences humaines ». Jusqu’à pré­sent, il me semble que tout le monde a eu cet âge d’or en tête comme un idéal régulateur.Cet idéal repose sur une conjonc­tion mira­cu­leuse entre les trois dimen­sions que j’ai évoquées. En gros, l’idée est qu’une déci­sion de publi­ca­tion satis­fai­sait les trois dimen­sions alors conver­gentes. Edi­ter Levi-​Strauss (Lacan, Fou­cault, Barthes, etc.) se tra­dui­sait à la fois par une réus­site écono­mique, consa­crait en même temps la valeur scien­ti­fique de l’auteur (et lui per­met­tait du coup de pro­gres­ser dans le champ – avec le Col­lège de France comme Pôle magné­tique), et enfin impac­tait for­te­ment le débat public.

Je ne me pro­nonce pas sur le carac­tère réel ou mythique de cette conjonc­ture. Je dis sim­ple­ment que nous l’avons tous en tête comme idéal lorsque nous pen­sons à l’édition de sciences humaines et qu’il a long­temps fonc­tionné comme idéal régu­la­teur orien­tant le com­por­te­ment de la plu­part des acteurs.

Or, nous sommes tous en train de faire le constat que ce modèle ne fonc­tionne plus, qu’il n’est plus opé­rant. On assiste à une diver­gence entre les trois dimen­sions (on peut esquis­ser des pistes d’explication : la finan­cia­ri­sa­tion du sec­teur de l’édition, la sur-​spécialisation des sciences humaines ou les effets désas­treux de la média­ti­sa­tion du débat public. En tout cas, il semble bien ne plus fonc­tion­ner, et c’est ce qu’on appelle « la crise de l’édition de sciences humaines ».

Cela posé, je vais main­te­nant essayer de dres­ser une esquisse d’un nou­veau contexte de publi­ca­tion en émer­gence, où, effec­ti­ve­ment, l’édition élec­tro­nique joue un rôle important.

La dimen­sion écono­mique d’abord

Elle est carac­té­ri­sée par un phé­no­mène assez bien com­pris main­te­nant et qui est qua­li­fié de « longue traîne », pro­po­sée par le jour­na­liste amé­ri­cain Chris Ander­son. Sa pro­po­si­tion repose toute entière sur l’analyse de la loi de dis­tri­bu­tion de la richesse, modé­li­sée par l’économiste ita­lien Vil­fredo Pareto à la fin du siècle der­nier. Appli­quée au com­merce, cette loi de dis­tri­bu­tion rend compte du fait que de manière géné­rale pour tout type de pro­duit, envi­ron 80% des ventes sont réa­li­sées sur 20% des pro­duits. Pour le dire de manière moins mathé­ma­tique, le suc­cès com­mer­cial est réparti de manière très inéga­li­taire. Cette consta­ta­tion de sens com­mun mais qui a fait l’objet d’une modé­li­sa­tion mathé­ma­tique a des consé­quences par­ti­cu­lières pour la dis­tri­bu­tion des biens phy­siques. Elle explique en par­ti­cu­lier que sur un cata­logue total com­por­tant plu­sieurs mil­lions de livres dis­po­nibles en théo­rie, les libraires, qui ne peuvent en pro­po­ser à la vente qu’un nombre limité, pour des rai­sons de simple ratio­na­lité écono­mique vont concen­trer leur offre sur ceux qui se vendent le mieux ; les best-​sellers. Dans un envi­ron­ne­ment phy­sique, il est très coû­teux d’agrandir un maga­sin, d’ajouter des linéaires, bref, d’augmenter son offre. Il n’est donc pas inté­res­sant de le faire pour accueillir des pro­duits pour les­quels la demande est trop faible. On a donc une situa­tion clas­sique de rareté créée par les condi­tions de ren­ta­bi­li­sa­tion des inves­tis­se­ment dans le monde phy­sique. La théo­rie de Chris Ander­son repose sur l’idée inté­res­sante que les pro­prié­tés écono­miques des objets numé­riques sont fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rentes. Ainsi, pour prendre l’exemple de la musique, s’il est très coû­teux pour un dis­quaire clas­sique de pro­po­ser dans ses rayon­nages une très grande diver­sité de CD — dont la plu­part seront ven­dus à un très faible nombre d’exemplaires, il n’est pas plus coû­teux pour un dis­quaire en ligne de pro­po­ser sur son ser­veur une très grande diver­sité de fichiers mp3 plu­tôt qu’un faible nombre. Autre­ment dit, un CD sup­plé­men­taire dans un rayon­nage phy­sique, coûte pro­por­tion­nel­le­ment beau­coup plus cher qu’un fichier mp3 sup­plé­men­taire sur un ser­veur. Donc, alors que dans un envi­ron­ne­ment phy­sique, la ren­ta­bi­lité réside seule­ment dans la vente à un grand nombre d’exemplaires d’un faible nombre de pro­duits dif­fé­rents — les best-​sellers-​, dans un envi­ron­ne­ment numé­rique, il devient aussi ren­table, parce qu’économiquement équi­va­lent, de vendre un grand nombre de pro­duits dif­fé­rents cha­cun à un faible nombre d’exemplaires. C’est sur ces bases que naissent de nou­veaux mar­chés, de niches, qui viennent com­plé­ter (et non rem­pla­cer) le mar­ché global.

L’édition de sciences humaines, royaume des petits tirages risque d’être concer­née par ce modèle.

Quelles sont donc les consé­quences pour le sec­teur qui nous occupe ?

Pre­mière consé­quence : l’explosion docu­men­taire. C’est un constat que nous fai­sons tous, le déve­lop­pe­ment d’Internet est syno­nyme d’une mul­ti­pli­ca­tion consi­dé­rable de docu­ments sou­dai­ne­ment ren­dus dis­po­nibles. On assiste à une aug­men­ta­tion du nombre de revues pure­ment élec­tro­niques en créa­tion, une mul­ti­pli­ca­tion des sites web de cher­cheurs, d’équipes et de pro­jets de recherche, une explo­sion docu­men­taire sur les archives ouvertes, la dif­fu­sion des rap­ports, etc. Tout cela est rendu pos­sible par l’abaissement du coût de fabri­ca­tion et dif­fu­sion des docu­ments. C’est le pre­mier prin­cipe d’Anderson : « make eve­ry­thing avai­lable ».

Deuxième consé­quence : cette explo­sion est quand même ren­due pos­sible et n’est viable écono­mi­que­ment, selon le même prin­cipe, que par une mise en fac­teur des moyens de pro­duc­tion. Il y a 5 ou 6 ans, la plu­part des revues élec­tro­niques étaient dis­per­sées ; cela signi­fie une dis­per­sion des com­pé­tences et des moyens de pro­duc­tion. Cette situa­tion ne s’inscrit pas du tout dans la logique de la longue traîne, pour laquelle il y a ren­ta­bi­lité des publi­ca­tions à faible usage si elles sont agré­gées sur une plate-​forme unique. La logique de la longue traîne est cohé­rente avec la mon­tée en puis­sance, au cours des der­nières années des grosses plate-​formes de dif­fu­sion de revues : Revues​.org, CAIRN, Per­sée, etc. Donc, l’explosion docu­men­taire s’accompagne d’une concen­tra­tion des plate-​formes de publication.


Troi­sième consé­quence
 : le deuxième slo­gan d’Anderson, qui com­plète immé­dia­te­ment le pre­mier, c’est : « help me find it ». C’est tout à fait logique : l’explosion docu­men­taire signi­fie que tout existe. On n’a plus de déci­sion de publi­ca­tion en amont. Dans ce contexte, les outils de recherche d’information deviennent stra­té­giques. Google l’a com­pris avant les autres ; on ne peut s’étonner de la posi­tion que cette entre­prise occupe. Pour ce qui nous concerne, on peut dire que d’une cer­taine manière, dans l’ancien modèle, l’organisation édito­riale des publi­ca­tions repo­sait sur la notion de col­lec­tion. Dans le nou­veau contexte, le prin­cipe orga­ni­sa­teur d’un point de vue édito­rial, c’est le moteur de recherche (principalement).

Der­nière consé­quence : dans l’ancien modèle, seules les publi­ca­tions les plus ren­tables existent (font l’objet d’une déci­sion de publi­ca­tion favo­rable). La rareté est donc du côté des publi­ca­tions. Dans le nou­veau contexte, toutes les publi­ca­tions pos­sibles existent. Ce sont donc les lec­teurs qui deviennent rares. C’est le fon­de­ment de ce qu’on appelle l’économie de l’attention, avec une consé­quence impor­tante : si ce sont les lec­teurs qui sont rares et non les publi­ca­tions (rela­ti­ve­ment les unes aux autres), alors les bar­rières d’accès aux docu­ments (l’accès sur abon­ne­ment par exemple) deviennent contre-​productives. Le prin­cipe de la res­tric­tion d’accès est contra­dic­toire avec la logique de ce nou­veau contexte. On voit donc que le mou­ve­ment de l’open access, qui s’est déployé avec une face poli­tique et idéo­lo­gique (libre accès aux résul­tats de la recherche) repose en fait sur une pro­priété très puis­sante de l’économie des biens numé­riques. Il suf­fit de regar­der les nou­velles revues pure­ment élec­tro­niques qui se créent. Aucune ne veut d’une bar­rière d’accès sur abon­ne­ment ; parce que leur prin­ci­pal souci est d’être lues et connues.

Pas­sons main­te­nant aux rela­tions entre l’édition élec­tro­nique dans ses rela­tions avec le fonc­tion­ne­ment du champ scientifique

Ici, on constate des évolu­tions qui ne sont pas le fait des évolu­tions tech­no­lo­giques, mais plu­tôt de l’organisation de la recherche, des évolu­tions poli­tiques et écono­miques, ou propres aux para­digmes scien­ti­fiques. En revanche, on voit com­ment l’édition élec­tro­nique répond plu­tôt bien à ces évolutions.

Pre­mière évolu­tion : l’accélération du rythme de com­mu­ni­ca­tion. Comme la recherche est de plus en plus contrac­tua­li­sée et évaluée, les pres­sions sur les équipes de recherche pour com­mu­ni­quer, publier, rendre compte publi­que­ment de l’avancée de leurs tra­vaux vont crois­sant. Alors que l’édition clas­sique avec des délais de publi­ca­tions qui se comptent en années ne peut pas suivre le rythme, l’édition élec­tro­nique aide les cher­cheurs à répondre à cette pression.

Deuxième évolu­tion : une modi­fi­ca­tion de l’équilibre docu­men­taire en faveur des formes courtes. Tra­di­tion­nel­le­ment, la mono­gra­phie est la forme cano­nique de la publi­ca­tion en sciences humaines. Aujourd’hui, on assiste à une mon­tée en puis­sance de l’article comme forme « nor­male » et rému­né­ra­trice pour les car­rières des cher­cheurs. Cette évolu­tion a beau­coup de fac­teurs dif­fé­rents. L’influence de modèles de com­mu­ni­ca­tion propres aux sciences exactes me semble être l’un de ces fac­teurs. Quoi qu’il en soit, l’édition élec­tro­nique est bien posi­tion­née pour répondre à cette évolution.

Troi­sième évolu­tion : le ren­for­ce­ment du col­lec­tif dans le tra­vail de recherche. Beau­coup de cher­cheurs le disent : la figure mythique du savant génial isolé, qui tra­vaille dans son coin et révo­lu­tionne son domaine au bout de vingt ans d’obscurité n’existe pas (plus). La recherche scien­ti­fique, même en sciences humaines, est aujourd’hui un tra­vail d’équipe repo­sant sur une col­la­bo­ra­tion forte, à tous les niveaux, entre cher­cheurs. Là encore, les outils numé­riques sont très utiles pour répondre à ces besoins crois­sants de coordination.


Der­nière évolu­tion
 : pas la plus simple à cer­ner, elle concerne l’évaluation de la recherche. Dans le modèle idéal, comme il y a conver­gence entre les 3 dimen­sions, la déci­sion de publi­ca­tion sanc­tionne la valeur scien­ti­fique qui est consa­crée par le suc­cès. Il ne me semble pas tout à fait juste de dire que la com­mu­nauté scien­ti­fique délègue aux éditeurs l’activité d’évaluation car, dans les mai­sons d’édition, les direc­teurs de col­lec­tion et les refe­rees sont bien des col­lègues ; ils font par­tie du monde uni­ver­si­taire. Le pro­blème est qu’il y a une diver­gence de plus en plus impor­tante entre l’évaluation de la qua­lité scien­ti­fique d’un tra­vail et la déci­sion de publi­ca­tion. Dans le nou­veau contexte, il n’y a pas de véri­table déci­sion de publi­ca­tion. Toute publi­ca­tion pos­sible existe. L’évaluation est donc néces­sai­re­ment dépla­cée ailleurs. Il me semble qu’on se retrouve alors dans des situa­tions docu­men­taires assez connues en sciences dures qui vivent depuis long­temps des situa­tions d’économie de l’attention avec une abon­dance rela­tive de publi­ca­tion (ce qui n’était pas le cas des sciences humaines jusqu’à aujourd’hui). Des sys­tèmes biblio­mé­triques du type ISI, des sys­tèmes de clas­se­ment des revues que l’on voit arri­ver en sciences humaines consti­tuent des méca­nismes d’évaluation dif­fé­rents. Il fau­drait com­plé­ter l’analyse.

Je vou­drais pour finir sur cet aspect, poser une ques­tion qui me semble impor­tante : cette évolu­tion du mode de fonc­tion­ne­ment du champ scien­ti­fique doit avoir des consé­quences épis­té­mo­lo­giques impor­tantes. Quelles sont-​elle ? Je me gar­de­rai bien de répondre à cette ques­tion main­te­nant. Je ren­voie la ques­tion aux dif­fé­rentes com­mu­nau­tés scien­ti­fiques qui, me semble-​t-​il, doivent en débattre sérieusement.

L’édition élec­tro­nique et l’inscription sociale de la recherche scientifique

Sur cet aspect, il y a une bonne nou­velle et une mau­vais nou­velle pour les chercheurs.

La bonne nou­velle, c’est que les réseaux numé­riques leur donnent de nou­veau la pos­si­bi­lité d’intervenir direc­te­ment dans le débat public sans devoir pas­ser sous les fourches cau­dines du for­ma­tage média­tique. Les blogs de cher­cheurs (ceux de Jean Véro­nis, André Gun­thert,Bap­tiste Coul­mont, parmi d’autres, les revues intel­lec­tuelles en ligne, La Vie des idées, Telos, Sens Public) sont un moyen pour eux de prendre posi­tion dans le débat public et de per­pé­tuer d’une cer­taine manière la posi­tion de l’intellectuel.

La mau­vaise nou­velle (pour les cher­cheurs) main­te­nant, c’est que si les cher­cheurs peuvent de nou­veau inter­ve­nir direc­te­ment dans le débat public, ils ne sont pas les seuls à pou­voir le faire. Il sont même plu­tôt mis en concur­rence avec.…tout le monde ! Pire encore, la posi­tion de pré­émi­nence par l’expertise dont ils pou­vaient se pré­va­loir (et sur laquelle ils comptent) est de moins en moins recon­nue a priori…La mani­fes­ta­tion de cela, c’est Wiki­pe­dia qui est une épine dans le pied de la com­mu­nauté scien­ti­fique. La ques­tion qui est der­rière ce phé­no­mène est la sui­vante : quelle est désor­mais la place, quelle recon­nais­sance pour la spé­ci­fi­cité des connais­sances scien­ti­fiques, c’est-à-dire de connais­sances pro­duites selon des normes pro­fes­sion­nelles par­ti­cu­lières, dans la société de l’information.

Der­nier phé­no­mène inté­res­sant : ce sont les usages non-​contrôlés des publi­ca­tions scien­ti­fiques. Dans un contexte d’accès ouvert aux publi­ca­tions, avec la par­ti­cu­la­rité des sciences humaines que les connais­sances pro­duites sont com­mu­ni­quées en lan­gage natu­rel (pas de rup­ture lin­guis­tique comme ailleurs), on voit des articles poin­tus, publiés dans des revues qui n’étaient jusqu’à récem­ment consul­tables qu’en biblio­thèque uni­ver­si­taires, être cités dans des forums de dis­cus­sion, sur des sites per­son­nels, bref, dans des dis­cus­sions cou­rantes, sans être pas­sées par le filtre de la vul­ga­ri­sa­tion paten­tée. C’est un phé­no­mène mal connu à mon avis, et pour­tant assez passionnant.

Conclu­sion

Tout au long de l’exposé, j’ai essayé de dépas­ser les visions idyl­liques ou infer­nales, pour ten­ter de jeter un éclai­rage sur un nou­veau contexte de publi­ca­tion en émer­gence. Ce que j’ai décrit n’est évidem­ment pas un ins­tan­tané de la situa­tion actuelle. Dans cet ins­tan­tané, j’ai choisi de bra­quer le pro­jec­teur uni­que­ment sur des éléments encore peu visibles, encore en émer­gence, et tenté de mon­trer qu’ils étaient la mani­fes­ta­tion d’une logique assez puis­sante en cours de consti­tu­tion à l’intérieur des cadres héri­tés dans les­quels nous agissons.

PS : Un grand merci très ami­cal à Yann Cal­bé­rac etVanessa Obry qui ont eu la gen­tillesse de m’inviter à m’exprimer au cours de cette après-​midi et à qui revient la pater­nité du titre de mon intervention !


Cré­dit photo : « OMG MACRO ! », par Don solo, en CC by-​nc-​sa 2.0, sur Flickr

9 réflexions au sujet de « L’édition en ligne : un nouvel eldorado ? »

  1. Ping : Formation doctorale sur la publication SHS à l’époque du numérique | Rumor

  2. Ping : Des orages sémantiques « teXtes

  3. Alain Pierrot

    c’est Wiki­pe­dia qui est une épine dans le pied de la com­mu­nauté scientifique

    Je ne suis pas sûr que foca­li­ser l’attention sur Wiki­pe­dia à pro­pos de la perte d’autorité des cher­cheurs soit pertinent.

    Les ency­clo­pé­dies impri­mées étaient (sont ?) tra­di­tion­nel­le­ment bien dif­fé­ren­ciées entre d’une part des ouvrages de docu­men­ta­tion pour « non-​chercheurs », élèves ou étudiants de pre­mier cycle, dont l’usage, s’il était par­fois encou­ragé, ne four­nis­sait pas des réfé­rences « valo­ri­sables » pour l’obtention des diplômes et d’autre part les grandes ency­clo­pé­dies dont la rédac­tion était signée. Seuls, de fait, les articles de l’Uni­ver­sa­lis signés par des auto­ri­tés déjà recon­nues par ailleurs étaient tolé­rables. Wiki­pe­dia entre bien dans la pre­mière catégorie…

    Du point de vue de la car­rière des cher­cheurs, la rédac­tion d’articles d’encyclopédies ne consti­tuait pas une réfé­rence biblio­gra­phique uti­li­sable effi­ca­ce­ment pour l’obtention de postes ou bud­get, et repré­sen­tait tout au plus une gra­ti­fi­ca­tion écono­mique, plus que pres­ti­gieuse, venant en fait a pos­te­riori de la recon­nais­sance institutionnelle.

    La valo­ri­sa­tion de l’expertise des cher­cheurs auprès d’un public élargi passe plu­tôt par la mono­gra­phie (voir le suc­cès des éditions Odile Jacob) et aujourd’hui, sans doute, par les blogs, pour une com­mu­ni­ca­tion per­son­na­li­sée visible, mais de faible ren­de­ment en termes de car­rière et la plu­part du temps sans com­pen­sa­tion économique.

    Répondre
  4. Piotrr

    Bon­jour,

    merci de votre com­men­taire. Atten­tion, je n’évoque pas Wiki­pe­dia
    dans la par­tie concer­nant le fonc­tion­ne­ment du champ scien­ti­fique, mais
    dans celle qui porte sur l’insertion dans le débat public. Le pro­blème
    de wiki­pe­dia pour les cher­cheurs n’est donc pas que leurs contri­bu­tions
    ne sont pas rému­né­ra­trices pour leur car­rière, mais qu’elles sont contes­tées
    par des non-​professionnels qui ont des droits d’édition stric­te­ment
    équi­va­lents aux leurs.

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  5. JM Salaun

    Bon­jour Pierre,

    Merci pour cette inté­res­sante syn­thèse, qui four­nit un texte de réfé­rence bien utile. Deux petites remarques :

    -La réfé­rence, clas­sique, à W Pareto en terme de dis­tri­bu­tion ren­voie au champ de l’économie et cela induit un biais. Les lois de puis­sance se retrouvent dans de très nom­breux domaines et tout par­ti­cu­liè­re­ment dans le domaine de l’information, plus spé­ci­fi­que­ment encore dans celui docu­men­taire avec les lois de Brad­ford et de Lotka par exemple. Cette nuance est impor­tante, car je crois qu’il n’est pas per­ti­nent d’assimiler ce sec­teur à tous les autres sec­teurs de l’économie. Ses spé­ci­fi­ci­tés sont trop fortes.

    -pour répondre à Alain. Pour des cher­cheurs les blogues sont tout à fait ren­tables, y com­pris en terme de car­rière. C’est en effet la porte d’entrée à de nom­breuses sol­li­ci­ta­tions à publier et com­mu­ni­quer et un vec­teur puis­sant de noto­riété. De ce point de vue, je suis scep­tique sur le dis­cours lais­sant entendre que les experts sont contes­tés. Le propre des scien­ti­fiques, par­ti­cu­liè­re­ment en SHS, est d’intervenir sur l’espace public. Autre­fois cela pas­sait par des com­mu­ni­ca­tions dans les aca­dé­mies. Aujourd’hui c’est sur le Web. Mais les contro­verses ont tou­jours été fortes, avec toutes sortes de public. Sim­ple­ment le ter­rain s’est déplacé.

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  6. F

    merci, vache­ment pré­cieux d’organiser de cette façon le parcours

    évidem­ment tout ça trans­po­sable à 80% à ce qu’on aborde pour la littérature

    seule dif­fé­rence : quasi impos­si­bi­lité se faire entendre par nos par­te­naires prin­ci­paux (éditeurs tout d’abord), dans la mesure où ils se réor­ga­nisent tous, plus ou moins consciem­ment, sur la part la plus indus­trielle et valide de leur métier, livres de rota­tion courte

    autre grande dif­fé­rence dans notre sta­tut, puisque côté lit­té­ra­ture on n’est pas cher­cheur lié à une ins­ti­tu­tion et rému­néré comme tel, d’où l’importance de cette « visi­bi­lité » Net, asso­ciée à gra­tuité et vrai tra­vail de conte­nus, pour conti­nuer à être sol­li­cité pour lec­tures, stages, articles etc

    et donc ça laisse même inter­ro­ga­tion pour la part via­bi­lité écono­mique : là je viens de consti­tuer une EURL, ça fait plan­cher de 3000 euros/​an à peu près pour seules charges obli­ga­toires, compta etc — d’autre part, si on veut faire un tra­vail rigou­reux d’édition numé­rique de conte­nus, com­ment s’en tirer sans inves­tis­se­ment logi­ciel et énorme inves­tis­se­ment temps ? — et com­ment trou­ver ces (minus­cules) moyens ailleurs que dans la dis­tri­bu­tion rému­né­rée de ces mêmes contenus ?

    Répondre
  7. Piotrr

    Bon­jour Jean-​Michel,

    merci de ton com­men­taire. Le ren­voi au champ de l’économie était
    en effet volon­taire car il s’agissait de mon­trer que l’édition est
    aussi une acti­vité écono­mique. L’idée était aussi de mon­trer que
    le sec­teur des publi­ca­tions en SHS, très petit, très mor­celé échap­pait
    peut-​être jusqu’à pré­sent aux lois de puis­sance et que ce n’est plus
    le cas. On voit en effet arri­ver dans le champ des pro­blé­ma­tiques du
    type clas­se­ment des revues, fac­teurs d’impact, qui me semblent assez
    nou­velles dans ce domaine. C’est bien en effet les lois de Brad­ford
    et de Lotka qui sont der­rière cette logique.

    Par contre, je vou­drais bien connaître quelle est la spé­ci­fi­cité de ces lois
    par rap­port à celle de Pareto ?

    Ami­tiés,

    Pierre

    Répondre
  8. Piotrr

    Bon­jour François,

    merci. Je suis très titillé par ta der­nière ques­tion. Il est clair que le modèle Ander­son dans son impla­cable
    logique écono­mique a une consé­quence assez effrayante — et qu’il se garde bien de tirer très expli­ci­te­ment :
    la ren­ta­bi­lité écono­mique est concen­trée sur les plate-​formes de dif­fu­sion ou de recherche d’information (cf Google), et de moins en moins sur les struc­tures d’édition.
    N’est-ce pas d’ailleurs ce que nous sommes plus ou moins en train de consta­ter ? En gros, la struc­tu­ra­tion des
    mai­sons d’édition telle que nous la connais­sons aujourd’hui, je ne suis pas sûr qu’elle ait un ave­nir écono­mique
    dans ce contexte. Est-​ce que cela signi­fie que le tra­vail d’édition est condamné ? J’espère bien que non. Mais
    c’est vrai que le modèle écono­mique est encore à trou­ver pour rému­né­rer ce tra­vail. J’espère qu’on en redis­cu­tera
    au cours du Bookcamp !

    Ami­tiés,

    Pierre

    Répondre
  9. F

    alors RV au BookCamp

    rien qui puisse nous per­mettre de mettre en cause l’approche d’Anderson

    mais se tenir quand même les coudes — par exemple la volonté des biblio­thèques d’utiliser leurs bud­gets d’acquisition numé­rique pour sou­te­nir nos démarches

    et croire mal­gré tout que si nos conte­nus en valent la peine, et ne sont pas les conte­nus dis­po­nibles chez géants, on trou­vera tou­jo­rus de quoi par­ta­ger au moins entre nous

    au pire : que tenir et s’incruster comme nous le fai­sons dans le Net gra­tuit nous per­met au moins de valo­ri­ser notre acti­vité autre­ment que via la seule dif­fu­sion des textes…

    en tout cas, c’est bien pour tout cela que ton ana­lyse est pré­cieuse, on sait ce qu’on affronte

    Répondre

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