Les pairs et le cluster (3. Elargir les horizons)

26 mai 2008
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L’enquête Jean­nin ouvrait la voie à une forme de démo­cra­tie évalua­tive, dans laquelle l’évaluation de la recherche n’est pas pro­duite par un algo­rithme aveugle, dominé par les biais de mesure, ou par un expert isolé dans son bou­doir savant, mais par une masse consé­quente de pairs. Bien sûr, une telle approche com­porte ses propres défauts. En par­ti­cu­lier, elle favo­rise une forme de conser­va­tisme liée à la force et à l’inertie des répu­ta­tions : elle est chro­no­lo­gi­que­ment fort peu pré­cise. Mais il semble illu­soire de vou­loir échap­per à cette iner­tie, qui est égale­ment le reflet de struc­tu­ra­tions ins­ti­tu­tion­nelles fortes du monde de la recherche. Aujourd’hui, l’enquête Jean­nin semble tota­le­ment oubliée. Cette approche a cédé la place à une sorte de guerre des clas­se­ments bibliométriques.

Une culture de l’évaluation ?

Sur le mar­ché de l’évaluation de la recherche pro­li­fèrent les ini­tia­tives et les enquêtes s’appuyant sur des cor­pus et des méthodes dif­fé­rentes [52]. La machine à géné­rer des clas­se­ments concur­rents peut conti­nuer à se déve­lop­per. La France va-​t-​elle mettre au point un « plan évalua­tion de la recherche » tirant son ins­pi­ra­tion du « plan cal­cul » (Géné­ral de Gaulle dans les années 1960) et du plan « Infor­ma­tique pour tous » (1985, Laurent Fabius), mobi­li­sant beau­coup de moyens et caduque à peine sorti des cartons ?

Avant d’initier un nou­veau clas­se­ment, et avant même de défaire l’architecture ins­ti­tu­tion­nelle exis­tante pour s’adapter à ceux qui existent déjà [53], il fau­drait ces­ser d’utiliser les clas­se­ments exis­tants comme de simples argus uni­ver­si­taires. Le taux de cita­tion d’un auteur affi­ché par Google scho­lar ne devrait pas deve­nir l’alpha et l’omega de l’évaluation des cher­cheurs. Cet indi­ca­teur est lit­té­ra­le­ment faux et s’appuie sur un cor­pus lar­ge­ment tron­qué et exces­si­ve­ment opaque. Les com­mis­sions de spé­cia­listes ont besoin d’indicateurs valables et com­pa­rables, pas de mesures prises sans dis­cer­ne­ment, à la sor­tie de la can­tine uni­ver­si­taire, avant d’entrer dans la salle de déli­bé­ra­tions… Quelle que soit la ten­dance qui se des­si­nera à l’avenir dans le domaine des indi­ca­teurs, ceux-​ci ne pour­ront res­ter dans l’angle mort de la culture uni­ver­si­taire, qua­si­ment au même titre, d’ailleurs, que l’édition scien­ti­fique. A titre d’exemple, révé­la­teur, posons une simple ques­tion : com­bien de Centres d’initiation à l’enseignement supé­rieur (CIES) pro­posent aux futurs cher­cheurs une intro­duc­tion aux enjeux de l’édition scien­ti­fique ou à ceux de l’évaluation de la recherche ?

Déve­lop­per une culture de l’évaluation ne suf­fira sans doute pas, si les indi­ca­teurs n’évoluent pas avec les usages d’édition élec­tro­nique. Il semble en effet que des pers­pec­tives pour­raient s’ouvrir, en pre­nant appui sur l’ensemble des dis­po­si­tifs numé­riques mis en place par les scien­ti­fiques depuis la puis­sante démo­cra­ti­sa­tion du Web, au milieu des années 1990. Il est en effet ima­gi­nable de modi­fier l’approche à la fois en terme de cor­pus et de méthode. Il est désor­mais pos­sible de prendre en compte un cor­pus savant élargi, issu de la ren­contre entre la com­mu­nauté scien­ti­fique avec les pos­si­bi­li­tés offertes par les usages numé­riques. Il s’agit de chan­ger radi­ca­le­ment les échelles d’observation, deve­nant à la fois plus fines et plus larges, c’est-à-dire cou­vrant plus d’acteurs, plus de focales, plus d’objets édito­riaux et plus de types d’interactions scientifiques.

Pour for­mu­ler ces pro­po­si­tions, il faut opé­rer un rapide détour vers les usages numé­riques dis­po­nibles ou en cours de développement.

Une nou­velle donne éditoriale

A côté de la mono­gra­phie reine et des cam­pagnes d’évaluation biblio­mé­triques tau­to­lo­giques, appa­raissent en effet de nou­veaux usages qui consti­tuent une nou­velle donne édito­riale en cours d’émergence.

Tout d’abord, on constate que les pério­diques, autre­fois objets géné­ra­le­ment pla­cés dans l’ombre des mono­gra­phies [54], reprennent peu à peu un rôle impor­tant. La puis­sante domi­na­tion du livre était issue d’une repré­sen­ta­tion de l’objet sur des rayons de librai­rie et consul­table en biblio­thèque comme tel, alors que les pério­diques étaient des œuvres col­lec­tives, dans les­quelles le génie de l’auteur sem­blait émer­ger avec moins de vigueur, et au cœur des­quelles les contraintes d’espace sem­blaient plus fortes. Il était pré­fé­rable de publier un livre que cinq articles ; pres­tige, force sym­bo­lique et poids phy­sique de l’objet obligent. Les mono­gra­phies, qu’elles soient le reflet d’études poin­tues ou de vastes syn­thèses, pesaient plus que de petits articles, enfi­lés comme des perles mul­ti­co­lores dans des numé­ros varia de pério­diques savants, mal dif­fu­sés et géné­ra­le­ment inac­ces­sibles en librairie.

Or, Inter­net favo­rise les uni­tés édito­riales [55] de petite taille. En ligne, les prestigieuses monographies paraissent obèses, difficiles à manier, on les pressent obsolètes (mais on peut se tromper). Pour passer en ligne, elles sont souvent tronçonnées en petites unités documentaires. En tant qu'objet, comme le suggérait Robert Darnton sans en mesurer –sans doute– la conséquence majeure, elles s'éclatent en quantités de nouveaux objets. Dès lors, la revue, avec ses articles plus adaptés à la consultation en ligne, reprend un coup de jeune. La rapidité de parution et d'échange en ligne, la taille de l'unité documentaire, la faiblesse du marché économique favorisant l'open accesset limi­tant la concur­rence écono­mique entre les sup­ports papier et élec­tro­nique : les condi­tions semblent réunies pour un nou­vel âge d’or de la revue.

La revue, ce vieil objet savant, devra cepen­dant com­po­ser avec un nou­vel objet édito­rial, né au cœur du réseau Inter­net lui-​même, le blog uni­ver­si­taire, qu’on pour­rait appe­ler car­net de recherches (dans l’attente d’une typo­lo­gie plus fine). Le car­net de recherches radi­ca­lise toutes les qua­li­tés de la revue élec­tro­nique : rythme de publi­ca­tion encore plus secs, billets encore plus courts, uni­tés docu­men­taires encore plus faci­le­ment citables (une idée, un billet), écono­mie de l’écriture en cours de réinvention.

Les savants sta­tis­ti­ciens qui pensent les futures cam­pagnes d’évaluation ont, sans doute, pensé à intro­duire les revues élec­tro­niques dans le spectre cou­vert par leur radar. Il serait oppor­tun qu’ils songent à y ajou­ter les car­nets de recherche, pour peu que ceux-​ci s’identifient comme ins­tru­ments de recherche et se regroupent. Ce pro­ces­sus semble en cours. Il fau­dra égale­ment comp­ter avec un objet plus petit encore, aujourd’hui à peine sus­pec­tés par les radars de l’évaluation : la biblio­gra­phie savante en ligne.

L’émergence du « Web 2.0 » en Sciences humaines et sociales [56] offre en effet des pers­pec­tives sérieuses à ceux qui vou­draient pen­ser de nou­velles méthodes d’évaluation de la recherche. On aurait tort de dénon­cer le « Web 2.0 » et les « User gene­ra­ted contents » (UGC) comme des feux de paille, des objets jour­na­lis­tiques faciles, un effet de mode qui sera passé aussi vite que les autres. L’émergence d’outils de social book­mar­king per­met de per­ce­voir ce que pour­raient être les biblio­gra­phies en ligne rédi­gées par les cher­cheurs eux-​mêmes. Il s’agit là d’un vivier inex­ploité, qui pour­rait deve­nir une source pour la mesure des cita­tions des tra­vaux des cher­cheurs par les cher­cheurs. Del​.icio​.us, CiteU­Like et Zotero vont, peu à peu, consti­tuer des banques de réfé­rence incon­tour­nables, révé­la­trices de véri­tables usages biblio­gra­phiques. Dans le monde uni­ver­si­taire, ce mou­ve­ment est aujourd’hui embryon­naire et confus, dans la mesure où il est dif­fi­cile d’identifier clai­re­ment les lieux numé­riques qui les accueillent en tant qu’objets savants. Ces nou­veaux usages n’en sont qu’à leurs débuts. En sciences humaines et sociales, ils sont bal­bu­tiants et cir­cons­crits à des niches dis­ci­pli­naires. Pour que le sys­tème fonc­tionne, il faut une masse cri­tique d’ingrédients, c’est-à-dire de mono­gra­phies et de revues en ligne, d’entrepôts d’archives ouvertes, de car­nets de recherches, de com­men­taires en ligne, de banques de don­nées biblio­gra­phiques pro­duites par les cher­cheurs eux-​mêmes, … Même trop peu nom­breux, on ne peut plus se per­mettre, aujourd’hui, de les négliger.

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