Les pairs et le cluster (4. Pouvoir manipuler le système, c’est se l’approprier)

1 juin 2008
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Il ne suf­fit pas d’une masse cri­tique de docu­ments scien­ti­fiques iden­ti­fiés et indexés. Il faut, sur­tout, une masse cri­tique d’utilisateurs aver­tis. Il n’est en effet pas secon­daire de dis­po­ser d’une conscience de l’impact de ce que l’on fait lorsqu’on pro­duit du contenu en ligne. Avoir un mini­mum de conscience des règles du jeu. Cela implique la maî­trise d’un voca­bu­laire mini­mal concer­nant Inter­net. Il fau­drait en effet que l’usager lambda du sys­tème puisse dis­tin­guer Inter­net, le Web et le cour­rier élec­tro­nique ; dis­tin­guer les appli­ca­tions offline des appli­ca­tions online ; dis­tin­guer le moteur de recherche du réseau qu’il indexe par­tiel­le­ment ; maî­tri­ser les notions d’URL et d’identifiant unique, … Sur­tout, com­ment les ins­tances d’évaluation de la recherche vont-​elles uti­li­ser le vaste cor­pus numé­rique savant qui est en cours d’émergence ? Les auteurs doivent pou­voir devi­ner, anti­ci­per et connaître les uti­li­sa­tions pos­sibles de leurs écrits, sous toutes leurs formes. Bref, pour pou­voir s’approprier le sys­tème, et per­mettre son déve­lop­pe­ment, il faut être en mesure de le mani­pu­ler. Ce n’est pas là tri­che­rie ! C’est le début de l’appropriation, le pro­drome de la conscience d’un monde nou­veau, les pré­mices de sa prise en compte.

Appro­pria­tion

Sans appro­pria­tion du numé­rique par les cher­cheurs, donc, point de salut. De grands mou­ve­ments de for­ma­tion et de sen­si­bi­li­sa­tions des cher­cheurs, jeunes et moins jeunes, semblent s’imposer. Tous, ou presque, ont été for­més dans un écosys­tème édito­rial ana­lo­gique. Pour les faire pas­ser du côté (clair ou obs­cur) du numé­rique, la dif­fu­sion de comp­ténces s’impose. Cela ne pas­sera pas par l’enseignement sco­laire d’un outil pour l’outil. Il ne s’agit pas de for­mer à une tech­nique comme on apprend à mar­cher. Mais à une tech­no­lo­gie comme on apprend à lire et à écrire. En y don­nant du sens et de l’autonomie. Les cher­cheurs sont des usa­gers du numé­rique comme des lec­teurs d’une biblio­thèque sont des usa­gers de celle-​ci. Il faut donc égale­ment éviter les leçons ex-​cathedra sur le sexe des anges numé­riques, comme aime sou­vent à en don­ner l’université française.

On pro­po­sera, modes­te­ment, la for­ma­tion par l’usage, comme la plus féconde poten­tiel­le­ment, à condi­tion qu’elle soit sys­té­ma­ti­que­ment pla­cée dans un contexte et inté­grée à des enjeux scien­ti­fiques et poli­tiques, métho­do­lo­giques et heu­ris­tiques. Cette approche risque de ne pas être très popu­laire à l’université car elle sem­blera, au pre­mier abord, tech­no­phile et gad­ge­to­phile. Mais ne vaut-​il pas mieux mettre à dis­po­si­tion de la com­mu­nauté scien­ti­fique des « jouets » immé­dia­te­ment utiles, sus­ci­tant à la fois usages et contenus ?

Quoi qu’il en soit, il paraît dérai­son­nable de vou­loir pen­ser l’évaluation de la recherche à l’aune du numé­rique sans avoir tâté, ne serait-​ce qu’un peu, de web social, de syn­di­ca­tion de conte­nus, de CMS, d’écriture en ligne, de lec­ture en ligne, de cita­tion en ligne, de recherche en ligne [57]… dans le cas contraire, le débat pourrait se résumer à des arguties sans fondement, comme celles d'un historien appelant à une réforme des archives sans y avoir mis les pieds, à un géographe appelant à une nouvelle écriture cartographique sans avoir lu une carte IGN et tâté des Systèmes d'informations géographiques. Restons sérieux ! Retournons, en ce cas, à nos amours du papier, pour le papier, par le papier, sur le papier. Attendons, sagement que le rouleau compresseur numérique emporte notre monde en ignorant la richesse de la matrice qui l'a enfanté durant des millénaires…

Une nou­velle donne docu­men­taire est-​elle possible ?

In fine, le numé­rique uni­ver­si­taire devrait débou­cher sur de vastes moteurs de recherche scien­ti­fiques. Il serait de bon ton qu’ils relèvent du ser­vice public, ou qu’ils soient lar­ge­ment enca­drés par la com­mu­nauté scien­ti­fique qu’ils ordonnent, afin d’éviter leur brouillage –voire leur opa­cité– par des enjeux commerciaux.

On pour­rait donc ima­gi­ner des moteurs de recherche scien­ti­fiques de ser­vice public…

-Ils asso­cie­raient des gise­ments de conte­nus scien­ti­fiques ali­men­tés par des humains (les pairs) à une puis­sance de cal­cul consi­dé­rable (les fermes de ser­veurs, les clusters).

-Ils seraient au débou­ché d’un ensemble d’indicateurs. Les résul­tats seraient affi­chés selon dif­fé­rents algo­rithmes, qui seraient trans­pa­rents et expli­cites, et qui valo­ri­se­raient des logiques dif­fé­rentes, afin de reflé­ter la com­plexité du dossier.

-Ils indexe­raient un cor­pus cir­cons­crit, de façon à ne pas avoir à contour­ner sem­pi­ter­nel­le­ment le spam­dexing et autres tri­che­ries des ven­deurs de Via­gra. Ils seraient poli­cés avant tout par la mise en lumière per­mise par la mise en ligne, secon­dai­re­ment par des dis­po­si­tif de détec­tion des pla­giats et des doublons.

-Ils rédui­raient, dans la mesure du pos­sible, l’opposition entre les sup­ports (papier et élec­tro­nique), tout en s’appuyant sur un sys­tème simple et fiable d’identifiant unique des docu­ments scien­ti­fiques (aujourd’hui, le DOI peut-​il être concurrencé ?)

-Ils consti­tue­raient une base pour ten­ter de mettre au point des indi­ca­teurs de cita­tions plus inté­res­sants et plus repré­sen­ta­tifs que ceux qui consti­tuent, trop sou­vent, la loi d’airain de la recherche. La dif­fi­culté métho­do­lo­gique d’une telle entre­prise, évidente, ne peut suf­fire à en repous­ser la perspective.

-La consti­tu­tion d’outils de mesure de fré­quen­ta­tion cer­ti­fiés ne pourra pas, elle non plus, être évitée.

La pers­pec­tive qui se dégage n’est pas exempte de risques, sans doute supé­rieurs à ceux qui exis­taient dans l’univers analogique.

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