Les pairs et le cluster (5. Du Journal total aux tentations obsidionales, le musée des risques du numérique scientifique)


La ten­ta­tion tota­li­taire est un risque qu’il ne faut pas négli­ger. La puis­sance des clus­ters enclenche des pro­ces­sus qui peuvent étouf­fer, lit­té­ra­le­ment, le pay­sage scien­ti­fique. Entre l’idée d’un cor­pus cir­cons­crit, mais ouvert et plu­ri­forme, et celle d’un sys­tème total, dans lequel on enfer­me­rait à double tour toute la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, il n’y a qu’un pas que cer­tains esprits caressent régu­liè­re­ment. En effet, quoi de plus ten­tant pour le pilote natio­nal, euro­péen ou mon­dial de la recherche, que de consti­tuer un « gui­chet unique » à son échelle ? Pour­quoi pas, au fond, une revue unique, qui contien­drait toute la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, dans un bel objet brillant, sans aspé­rité et sans cou­leur, un Jour­nal total qui serait régulé par un col­lège des 100 meilleurs cher­cheurs du monde ?

La défaite des scien­ti­fiques est un autre risque majeur. Ils ont inventé Inter­net. Mais leurs outils peuvent rapi­de­ment être dépas­sés par la vitesse et les masses cri­tiques d’information mises en œuvre par les outils géné­ra­listes. Cela revien­drait à s’en remettre au Dieu Google/​Amazon ou à leurs suc­ces­seurs. De toute évidence, les sciences humaines et sociales sont, à l’heure actuelle, qua­si­ment désar­mées face à une telle puis­sance. Les masses cri­tiques mini­males semblent, en revanche, pou­voir être réunies par l’ensemble de la com­mu­nauté scien­ti­fique via le pro­to­cole OAI-​PMH et le mouvent de l’open access dans son ensemble.

La ten­ta­tion obsi­dio­nale semble, aujourd’hui, moins puis­sante qu’au début des années 2000, mais on ne doit pas la négli­ger pour autant. En remet­tant en cause nombre des repères de l’écosystème édito­rial tra­di­tion­nel, Inter­net pro­voque une inquié­tude légi­time, qui peut se résu­mer en deux ten­dances majeures. D’une part, le « syn­drôme wiki­pe­dia », consi­déré comme popu­liste et détrui­sant l’autorité du savant. D’autre part, l’exposition publique mas­sive de débats scien­ti­fiques qui étaient, autre­fois, confi­nés à des sphères plu­tôt fer­mées. Il semble dif­fi­cile de pla­cer ces espaces nou­veaux en qua­ran­taine, et les dyna­miques qui les animent avec eux. Au contraire, la com­mu­nauté scien­ti­fique semble en mesure de titrer parti du nou­veau pay­sage édito­rial qui se des­sine en dehors d’elle, en y déve­lop­pant un entrisme assumé et de bon niveau scien­ti­fique. La triade géné­ra­liste « GAW » (Google/​Amazon/​Wikipedia) n’est pas impénétrable.

Enfin, les ten­ta­tions tech­no­phobes et tech­no­cen­trées sont les deux faces oppo­sées d’un rap­port malade à la tech­no­lo­gie numé­rique. La ten­ta­tion tech­no­phobe consis­te­rait à igno­rer la dimen­sion tech­no­lo­gique des pro­ces­sus en cours. Il ne s’agit pas d’apprendre à pro­gram­mer, ni à enco­der des textes en XML. Mais nier tota­le­ment la tech­ni­cité des pro­ces­sus à l’œuvre revient à les subir. Cela revien­drait à renon­cer à les pen­ser et à les mettre au ser­vice de la recherche. A l’inverse, la ten­ta­tion tech­no­cen­trée consis­te­rait à croire que les algo­rithmes, les grilles et les auto­mates com­posent une vérité indis­cu­table, dépas­sant les humains qui les ont construits, offrant des rac­cour­cis com­modes pour faire et défaire les car­rières scien­ti­fiques, d’un coup de dé lancé par une requête hasar­deuse sur Google scho­lar et ses avatars.

Pour­suivre l’alliance des humains avec les machines, dans un dia­logue per­ma­nent et un esprit cri­tique en éveil, c’est sans doute cela, l’alliance des pairs et des clusters.

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