Depuis quelque temps, le dernier gadget à la mode sur le Web, c’est le « social bookmarking » ; en clair, le partage de signets : plutôt que de garder ses signets pour soi, on les rend consultables par tout un chacun en les envoyant sur un site web et en les décrivant au moyen de mots clés. Si des milliers de gens participent au même système, leur mots clés se recoupent fatalement, et il est donc facile de proposer un système en ligne permettant de naviguer au sein de « grappes » de signets introduits par plusieurs personnes ne se connaissent pas. Ces personnes peuvent du coup se (re)connaître sur la base d’un intérêt jugé commun pour tel ou tel thème : les signets, les descripteurs de signets, les utilisateurs ; le social bookmarking reconstitue des réseaux fluides et transversaux par interconnexion de ces trois types d’objets. Del.icio.us, Furl, Spurl, parmi d’autres, offrent ce type de fonctionnalités. Depuis, de nouveaux services se sont développés sur d’autre types d’objets : Flickr permet à chacun de poster des photos sur un serveur, et de les décrire par mots clés ; on retrouve alors le même système de navigation par mots clés entre les collections de photos.
La revue scientifique Nature propose le même service pour les scientifiques. Cela s’appelle Connotea et les chercheurs peuvent y référencer les communications scientifiques qu’ils ont retenues, et partager leur liste avec leurs collègues. Le système est, à mon avis, bien plus intéressant dans ce contexte, car on a au moins une relative homogénéité du vocabulaire descriptif utilisé par les internautes. On peut lire un très bon double papier dans la revue D-lib d’avril sur le sujet.
J’avoue être passé au travers de cet outil jusqu’à présent, pour la simple raison que cela fait une éternité que je n’utilise plus de bookmark : entre l’abonnement à des flux rss proposés par les sites, et Google formant équipe avec ma mémoire, sans compter l’instabilité des pages visitées, généralement indisponibles au bout de six mois, la notion de signet m’est devenue étrangère depuis assez longtemps. Je dois avoir tort, mais j’hésite à me lancer, moi aussi, dans le social bookmarking. J’ai déjà du mal à assimiler la quantité d’information que me procurent mes 150 fils rss et la dizaine de listes auxquelles je suis abonné ; j’ai bien peur qu’ajouter un troisième canal me conduise à une sévère indigestion informationnelle…
Mais là n’est pas la question en fait. Ce qui est le plus étonnant dans cette affaire, c’est que les promoteurs les plus zélés du social bookmarking, je veux dire ceux qui sont vraiment intéressés, voire fascinés et qui voudraient en propager l’usage, sont souvent des bibliothécaires ou documentalistes. On voit bien la relation : il s’agit de gens dont une grosse partie du travail consiste à classer et décrire des ressources, autrement dit à « tagger » pour reprendre le vocabulaire des plateformes de social bookmarking. Ce qui est plus étonnant, c’est qu’ils ne semblent pas destabilisés par le caractère démocratique voire franchement basiste de cette activité, récemment qualifiée avec justesse de « folksonomy ». Quand on regarde les classifications produites par la Bibliothèque du Congrès ou, pire, la classification Rameau (aspirine exigée), on a quand même l’impression qu’une importante partie du métier de bibliothécaire ou documentaliste repose sur une compétence particulière à concevoir, créer, maintenir et faire fonctionner ce type d’objet. Comment donc peuvent-ils regarder autrement qu’avec horreur cette classification spontanée produite sans contrôle (pas de liste d’autorité, pas de thesaurus !) par les usagers eux-mêmes ? Et de fait, pour ma part, quoique n’étant pas du métier, j’ai tendance à ne pas trop accorder de valeur aux mots clés en usage sur Del.icio.us par exemple : « web
blog, programming, design, software, reference, tools, music, javascript » pour les plus actifs.…rien qui m’aide vraiment dans ma recherche d’information.
C’est certain, il doit me manquer un élément d’explication. Si quelqu’un veut bien me le fournir…




Bonjour,
Permettez moi d’intervenir sur votre post de ce jour ! Je suis documentaliste et je n’ai absolument rien contre les nouveaux outils proposés sur internet, qu’ils soient mis au point ou pas par mes pairs. Je suis absolument prête à suivre la vague du progrès puisse-t-elle améliorer mes recherches documentaires au quotidien. J’adopterai volontiers ce système d’organisation et le conseillerai bien évidemment à mes utilisateurs et collègues si effectivement il s’avèrait performant pour eux. Ce dont je ne doute pas, car ce système m’a l’air souple.
Permettez moi d’ajouter que tous les documentalistes ne lisent pas la classification Rameau devant leur bol de céréales matinal et qu’il n’existe pas, à mon humble connaissance, de dictature de la classification. La première chose que l’on apprend aux étudiants en doc est de trouver des solutions techniques viables correspondant à des types de besoins bien précis émis par les utilisateurs. La mise en place des réponses techniques s’inscrit dans le cadre d’une réflexion bien particulière. Par ailleurs, je connais peu de documentalistes qui « tag » toute la journée et bon nombre d’entre nous sommes aussi chargés de mener recherches et synthèses documentaires, de mettre en place des produits documentaires (revue de presse) ou d’installer des systèmes d’informations.
Bonjour,
et merci de votre réponse. J’avoue une certaine dose de provoc” dans mon post. Je sais bien que les documentalistes ne sont pas des psychopathes de la classification, et que cette activité ne représente qu’une partie de leur métier. Mais, il m’avait semblé qu’ils revendiquaient une compétence particulière qui était contournée par ce type d’outils. Ce n’est d’ailleurs pas un phénomène particulier, à mon avis : le net est le support par excellence du « do it yourself ». Le fameux scénario de la désintermédiation se retrouve ici, il me semble. Et de la même manière qu’éditeurs, diffuseurs, journalistes et d’autre corps de métier doivent apprendre à se repositionner par rapport à l’émergence de pratiques populaires sur leur pratique professionnelle, de la même manière, je me demande comment votre compétence peut s’articuler avec ces outils ; par exemple en s’investissant sur une fonction d’expertise, de conseil et de formation ? laisser les gens tagger eux-mêmes, certes, mais leur apprendre à le faire d’une manière optimale… ou encore, utiliser ces données spontanées pour produire des classifications et descriptions optimisées ?
Pour éviter toute usurpation de titre je souhaite juste préciser que j’ai une formation en veille et intelligence économique mais pas en documentation.
Pour ce qui est de del.icio.us je pense qu’il est maintenant aisé de contrôler ses tags et de faire en sorte de ne pas en utiliser plusieurs pour décrire la même choses (ex : blog, weblogs, weblogues) grâce à des services comme « big del.icio.us » qui proposent, au moment de l’enregistrement d’une url, de prendre en compte les tags déjà existants pour celle-ci (les siens ou ceux des autres) et permettent ainsi d’arriver à un vocabulaire à peu près unifié démocratiquement (les tags initialement les plus utilisés devenant de plus en plus utilisés).
Personnellement je suis abonné à 5 fils rss de tags del.icio.us et c’est là que j’obtiens quotidiennement le plus d’infos pertinentes en fonction des sujets que je traite.
J’avoue ne pas être convaincu. A la lecture de votre message, je suis retourné sur del.icio.us et je n’ai pas réussi à trouver l’information plus pertinente que cela. Premier problème : qu’est-ce qu’on est censé tagger ? des sites ou des pages ? lorsque je consulte les tags d’autres utilisateurs, je me rends compte que tout est un peu mélangé. Deuxième problème, le plus important à mon sens, l’hétérogénéité des utilisateurs et de leurs objectifs. Du coup, les mots clés ne sont pas entendus dans le même sens et me renvoient beaucoup de bruit. Troisième problème : à quoi sert exactement ce système ? le social bookmarking, c’est du bookmarking. Or, le système de signets est a priori destiné à retenir les sites ou pages web dignes d’intérêt ; c’est une sélection, un filtre qui correspond à un objectif de qualité et non d’exaustivité : pas plus d’information, mais une meilleure information, sélectionnée ; la bibliothèque virtuelle comme bibliothèque idéale.
Or, on le voit bien, vous le dites vous-mêmes, et les auteurs des articles de D-lib en parlent également, un des usages qui font le succès de ces outils, c’est l’abonnement à des fils rss « branchés » sur des tags, des groupes de tags ou des utilisateurs. Là, on est dans un usage complètement différent, orienté sur l’actualité et la nouveauté, qui me semble assez contradictoire.
En revanche, j’ai approfondi ma connaissance des systèmes de social bookmarking pour des univers professionnels clos. Par exemple, CiteUlike pour les chercheurs. Dans ce cas, il me semble que la plupart des objections que je formule précédemment sont levées : on retrouve une homogénéité des utilisateurs et de la sémantique utilisée qui en fait un système exploitable. Bien plus, il offre des services bibliographiques associés (exports bibtex/endnote, import via les bases bibliographiques) qui en font un outil de premier ordre il me semble. A creuser.
« qu’est-ce qu’on est censé tagger ?, des sites ou des pages ? » : la même chose que ce que vous taggez habituellement(du moins ce que je tagge) dans un outil de bookmark, c’est à dire des sites et des pages.
Je crois qu’en fait tout se résume ici à une question de besoins.
Personnellement je ne pense pas que le social bookmarking soit équivalent au bookmarking personnel. Parce qu’il est « social » justement il possède un certain nombre de spécificités que vous citez bien, à commencer par une hétérogénéité des utilisateurs entraînant l’imprécision sémantique, entraînant elle-même l’imprécision dans les résultats fournis par chaque tag. Ainsi il me renvoie les sites ou pages dignes d’intérêt pour les besoins d’une personne en particulier et ne peut donc répondre parfaitement à mes besoins personnels. Le fait de mutualiser ses découvertes et l’existence de « tags stars » montre juste qu’à un niveau général une forte population d’internaute à de l’intérêt pour tel ou tel sujet. Il peut aussi montrer tout simplement qu’un sujet est très présent sur le web et qu’il a donc toutes les chances, statistiquement parlant, d’être fortement représenté dans une folksonomie (ex : mp3, Google).
A partir de ce moment il est bien sûr illusoire d’y rechercher la qualité. Personnellement mes besoins sont « exploratoires », je cherche des sites sur lesquels des médiateurs, des intermédiaires auront effectué pour moi un premier tri de données, tri que j’effectuerai à nouveau en fonction de mes besoins propres. Je n’attends donc pas d’un service de « social bookmarking » qu’il me fournisse directement des pages de qualité mais je l’utilise comme une cartographie du web créé collaborativement par ses utilisateurs. Libre à moi de survoler le territoire ou de l’explorer de manière plus approfondie. Le suivi rss des pages tools et softs dans del.icio.us répond par exemple à une grande partie de mes besoins de veille pour Outils Froids. Il me convient donc bien que l’outil me propose de « l’actualité et de la nouveauté » puisque c’est ce que j’attends de lui. Par ailleurs si une page nouvelle correspond à des axes de recherche plus pointus que la simple veille que j’effectue pour Outils Froids, ou à des besoins à long terme, elle a autant sa place sur del.icio.us que dans un outil de bookmarking off-line.
Parce que je n’ai aucune compétence en développement j’essaye de prendre les outils comme ils viennent, seule manière de ne pas être frustré par eux et de les mettre à mon service si besoin est.
Je me dois tout de même de signaler que del.icio.us est fonctionnellement bien plus puissant que ce qu’il donne à voir immédiatement. C’est en effet un outil qui est deux fois social, l’API qu’il met à disposition a permis à de nombreux développeurs de créer de nouveaux services pouvant lui être greffés. Il peut alors répondre de manière plus précise, quoique toujours imparfaite, à des besoins de qualité. Exemples :
Big delicious, un bookmarklet à générer sur cette page, vous propose, au moment de l’enregistrement, de choisir dans les tags qui ont déjà été utilisés par d’autres pour cette url (tout en vous permettant d’ajouter vos propres tags bien sûr)
Facetious (voir ce billet) : vous permet de chercher dans l’ensemble des pages del.icio.us en croisant des tags afin d’affiner vos résultats (principe de la classification à facettes).
Delicious Director vous permet d’explorer vos propres tags de manière beaucoup plus précise que Delicious (voir ce billet)
Je pense que de plus en plus nous utilisons peu ou prou les mêmes outils (de word au navigateur, du moteur de recherche à la mutualisation de signets, du CMS et j’en passe…), que nous soyons professionnels ou non. C’est certainement une grande nouveauté pour nous tous : avant (?), nous avions chacun nos outils. Mais rassurons-nous, nous les utilisons différemment.
Et si les documentalistes se sont lancés dans la mutualisation de signets c’est parce que l’on galère depuis des lustres pour gérer nos catalogues de sources (et partager cette gestion au sens de suivi et mise à jour).
Il y a … 20 ans (et oui), nous galérions avec excel à échanger périodiquement (mais les sources bougeaient moins souvent), parfois une base de données sous filemaker pro.
Il est clair que cette gestion à distance convient très bien aux documentalistes.… pour eux-mêmes avant tout !
que d’autres utilisent ces mêmes outils forts agréables à exploiter, tant mieux.
Quant à Rameau, je n’en dirais rien si ce n’est en présence de mon avocat ;-), mais je vous assure : ce n’est pas une classification du tout. Je connais un grand nombre de bibliothécaires qui vont « sauter en l’air » !!
Bonne continuation à tous. SD
J’avoue que mon utilisation principale de del.icio.us n’est pas de mettre en commun des signets en les taguant et d’appartenir ainsi à une communauté. Cela remplace plutôt mes anciens bookmarks et me permet de les centraliser à un seul endroit accessible facilement depuis n’importe quelle machine. Je les utilise aussi pour donner accès à mes collègues, stagiaires ou futurs stagiaires à un certain nombre de ressources importantes sur telle ou telle question.
Par exemple, si j’ai un stagiaire qui va faire de la TEI (à tout hasard…), comme j’ai rassemblé dans mon tag TEI, tous les liens dont il a besoin pour commencer, je l’envoie directement sur cette page pour qu’il commence à regarder le problème avant et au début du stage. Ca devient un outil pédagogique. Evidemment, l’excellente conséquence est le partage de mes signets (il semble qu’au moins une personne soit abonnée à mon fil RSS) et surtout, quand j’ai un peu de temps, je rebondis sur les autres comptes à partir des ressources indexées et qui sont identiques au miennes, ça me permet effectivement de découvrir d’autres ressources.
En ce qui concernent les bibliothécaires, les derniers billets de Manue sur le figoblog (http://figoblog.org/document803.php et http://figoblog.org/document794.php) montrent bien le double intérêt de disposer des folksonomies et des classifications existantes. Je ne voudrais pas trahir ses idées et je vous invite à lire ses billets, mais en gros il y aurait deux couches de « taggage » : une couche qui serait constitué par les classifications de bibliothécaires et une deuxième constituée par les utilisateurs. Elles viendrait se compléter et non se concurrencer.
De plus, il est vrai que mettre des tags (c’est à dire indexer) est un exercice difficile pour lequel les documentalistes et les bibliothécaires sont formés et ils pourraient nous aider à mieux indexer et aussi reclasser et relier les tags des utilisateurs entre eux ce qui n’est pas fait actuellement (c’est à dire mettre en place des réseaux d’informations, on s’approche alors du Web sémantique).
Comme le précisait Dalbin, Rameau n’est pas une classification, mais de l’indexation et c’est bien là tout le problème de Rameau qui est devenu un truc inutilisable. Mais, tout n’est pas à jeter dans cette idée, d’où l’intervention des bibliothécaires qui doivent comprendre que la notion d’indexation change et évolue dans le contexte du Web. D’un outil de repérage, il devient un outil de navigation à travers les ressources ; bref, ce que Manue (encore elle désolé… ;-) et d’autres appellent la navigation à facette.
Dans le cadre du “tagage », je pense donc que la présence des bibliothécaires permet de lui assurer une cohérence et de lui donner un aspect “générique” et commun à tous, qui sera ensuite avantageusement complété par des tagages spécifiques à des communautés différentes. Maintenant, je m’arrête là, en vous laissant imaginer ce que cela peut donner dans la recherche.…
Je suis relativement d’accord avec vous : la caste des biblio-précaires, docu-menteurs et merdiateurs culs-terreux caresse dans le sens du poil, par impuissance, par souci de bien faire, par naïveté, pour « faire bien ».
Ce terme de « folksonomy » aux relents populistes signifierait « dénomination par le peuple », attribution d’un nom par le plus grand nombre…on sait à quelles catastrophes ce genre de prétention peut mener…même et surtout sous-tendue par le recours diabolique aux technologies de pointe. Il porte aussi en connotation l’image inconsciente et très « mode » de l’abjection : l’idée de la sodomisation des gens par eux-mêmes, l’orgie collective, en somme…à quoi semble mener toute « démocratie », lorsqu ‘elle ne conduit pas à la guerre.
La dénomination par une minorité (voir la liste de descripteurs « Rameau », qui n’a rien d’une classification) est loin d’être satisfaisante, car, elle aussi, est sujette aux perversions langagières qu’entraîne toute lutte de pouvoir . Ainsi se révèlent l’ignorance, l’effet de mode, le populisme, la dictature de minorités, l’imposture…
Quant à « la »classification (du « Congress » ou autre…), laissez-la tranquille ! C’est sa raison d’exister que de ne pas trop être mise en cause, car si elle traite du mouvant, elle néglige l’ephémère : comme toute théologie qui se respecte, elle permet à l’humain de s’y retrouver, ce qui n’est déjà pas mal…et ce qui n’est pas le cas du babélisme sociétal porté haut par la niaiserie du siècle.