Gutenberg, ce criminel

7 août 2009
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La bataille du livre élec­tro­nique est lan­cée, et elle prend des allures de plus en plus industrielles.

Alors que la concen­tra­tion du sec­teur de l’édition paraît ne pas se démen­tir, l’essentiel semble désor­mais ailleurs. Les fabri­cants de machines, de logi­ciels et de ser­vices se sont rués dans l’industrie de la culture numé­rique, cher­chant à y prendre une place de choix. Si pos­sible, avec mono­pole à tous les étages, for­mats pro­prié­taires, gou­lets d’étranglements incon­tour­nables avec péages et octrois, police de la pen­sée, créa­tion arti­fi­cielle de rareté, vente don­nant droit à des usages res­tric­tifs et pro­vi­soires, pri­va­ti­sa­tion du patri­moine cultu­rel de l’humanité. Le livre n’est qu’un sec­teur de la grande bataille enga­gée, à laquelle il pen­sait pou­voir échap­per. Désor­mais, le ter­rain de jeu touche l’ensemble de la culture, et même un peu au-​delà.

Le mono­po­livre n’est pas une fata­lité. Nom­breux sont ceux qui cherchent à pen­ser un nou­veau monde, dans lequel cir­cu­le­rait har­mo­nieu­se­ment la culture tout en per­met­tant aux créa­teurs de vivre. C’est tout l’enjeu de la contri­bu­tion créa­tive et des règles qui la régu­le­ront. La cap­ta­tion de cette nou­velle manne attise l’appétit de puis­sants lob­bys, ceux-​là même qui la refusent aujourd’hui. Mais la licence glo­bale, même intel­li­gem­ment mise au point, ne suf­fira sans doute pas. Il fau­drait égale­ment que les déten­teurs de la tra­di­tion du livre renoncent à la triple ten­ta­tion du repli téta­nisé, de la naï­veté his­to­rique et de l’inertie épui­sée, dans un monde où les entre­prises pha­rao­niques visant à inves­tir des places fortes se lancent à la vitesse du galop d’un cheval…

Pen­dant ce temps, le légis­la­teur cri­mi­na­lise des mil­lions de fran­çais télé­char­geurs et foca­lise l’attention sur une vraie-​fausse répres­sion des audi­teurs et des lec­teurs. Ce fai­sant, il ral­lie à sa cause une par­tie signi­fi­ca­tive des artistes dits de gauche, avec Juliette Gréco, Maxime Le Fores­tier, Pierre Arditi et Michel Pic­coli à leur tête. Lorsque le bar­rage rompt, arrê­ter le déluge à mains nues relève de la déma­go­gie ou d’une totale incom­pré­hen­sion des mou­ve­ments tec­to­niques en cours. Détour­ner à ce point l’attention des citoyens revient à défendre les moines copistes face à Guten­berg, ce cri­mi­nel, en oubliant que l’imprimerie n’a pas seule­ment per­mis une fabu­leuse pro­gres­sion de la culture, de la pen­sée et de la vie en société… elle a aussi créé de la richesse et des emplois ! Et si nous accom­pa­gnions le chan­ge­ment, pour for­ger le futur de la culture, pour inven­ter l’avenir de la lec­ture et gagner ensemble la bataille de l’intelligence ?

L’actualité récente sur le sujet

-Apple cen­sure un dic­tion­naire et, ce fai­sant, devient un méta-​éditeur, déten­teur d’un pou­voir absolu sur l’ensemble des conte­nus livresques dif­fu­sables sur l’Iphone, un smart­phone vendu à plu­sieurs mil­lions d’exemplaires.

http://​www​.actua​litte​.com/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​1​2​5​5​5​-​A​p​p​l​e​-​c​e​n​s​u​r​e​r​-​d​i​c​t​i​o​n​n​a​i​r​e​-​a​n​g​l​a​i​s​-​A​p​p​S​t​o​r​e​.​htm

-Apple refuse le Kama Sutra dans l’Appstore et confirme sa volonté de faire régner sa loi pudi­bonde en abu­sant de sa posi­tion incon­tour­nable dans la dif­fu­sion de livres sur Iphone.

http://​www​.actua​litte​.com/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​1​0​6​1​0​-​A​p​p​l​e​-​E​u​c​a​l​y​p​t​u​s​-​i​n​t​e​r​d​i​r​e​-​K​a​m​a​-​S​u​t​r​a​.​htm

-Apple inter­di­rait les nou­velles applications-​livres dans l’Appstore. Il aurait des pro­jets internes en ce qui concerne les liseuses et les ebooks. Ce serait dom­mage de lais­ser de la place à la concur­rence. De plus en plus, inter­net res­semble à un Mini­tel, contrôlé par un acteur cen­tral. Petit à petit, inter­net se dote de centres et de péri­phé­ries. Il devient, pro­gres­si­ve­ment, un média d’ancienne géné­ra­tion : un robi­net détenu par quelques-​uns. Un déni de démo­cra­tie culturelle.

http://​www​.mac​plus​.net/​i​t​r​a​f​i​k​/​d​e​p​e​c​h​e​-​4​8​3​1​9​-​l​e​s​-​e​b​o​o​k​-​n​o​n​-​g​r​a​t​a​-​s​u​r​-​l​-​a​p​p​s​t​ore

-Ama­zon visite votre Kindle et efface des ouvrages et vos notes sur les dites ouvrages. Ama­zon revi­site 1984 et brûle les livres qu’il vous a ven­dus, anno­ta­tions incluses. Ce n’est d’ailleurs que le début de ce qui s’annonce avec l’internet « dans les nuages », ce cloud com­pu­ting dans le cadre duquel les indi­vi­dus déposent leurs don­nées à dis­tance, via des appli­ca­tions qu’ils uti­lisent en ligne, et non en local. Magni­fique d’un point de vue fonc­tion­nel, l’internet dans les nuages est un filet dans lequel les citoyens se pren­dront comme des mouches si le rap­port de forces tourne au pro­fit de quelques inté­rêts peu scru­pu­leux. Les inter­ven­tions des socié­tés au sein de votre machine n’ont pas attendu le Kindle pour appa­raître. Bien­tôt, peut-​être, vous allu­me­rez votre ordi­na­teur et vous serez chez Goo­gle­Zon, qui vous accor­dera men­suel­lemtn un droit tem­po­raire et limité d’accès à votre machine (avec option sup­plé­men­taire pour accé­der à vos données)…

http://​lafeuille​.homo​-nume​ri​cus​.net/​2​0​0​9​/​0​8​/​k​i​n​d​l​e​-​c​e​-​q​u​e​-​v​o​u​s​-​p​o​s​s​e​d​e​z​-​n​e​-​v​o​u​s​-​a​p​p​a​r​t​i​e​n​t​-​p​a​s​.​h​tml

-Méfiez-​vous des contre­fa­çons ! Phi­lippe Aigrain nous invite à la vigi­lance et à la réflexion concer­nant la contri­bu­tion créative.

http://​www​.laqua​dra​ture​.net/​f​r​/​m​e​f​i​e​z​-​v​o​u​s​-​d​e​s​-​c​o​n​t​r​e​f​a​c​ons

-Ana­lyse inquié­tante et mal­heu­reu­se­ment tein­tée de luci­dité d’Olivier Ertz­scheid sur Google books : « Google libraire. Google biblio­thé­caire. Ama­zon éditeur. Amis admi­ra­teurs de l’ancienne (antienne ?) chaîne-​du-​livre-​en-​un-​seul-​mot, vous voilà désor­mais affran­chis. La messe est pour­tant loin d’être dite. L’avenir don­nera lieu a de bien beaux débats, a de bien belles ana­lyses déli­cieu­se­ment par­ti­sanes, sou­lè­vera de nou­velles ques­tions essen­tielles pour ce que l’on appelle — par le tout petit bout de la lor­gnette — l’avenir de la pres­crip­tion docu­men­taire, et qui n’est rien moins — sans lyrisme déplacé — que le simple ave­nir de la trans­mis­sion des savoirs et de la culture à l’échelle de la planète. »

Is it a bird ? Is it a plane ? No. It’s a mono­po­lis­tic library-​bookseller.

Réfé­rences

-Joël Fau­cil­hon, sur la culture pirate

Le por­trait du pirate en conser­va­teur en bibliothèque

-Milad Doueihi, sur les résis­tances au chan­ge­ment dans l’édition.

« Le livre à l’heure du numé­rique : objet fétiche, objet de résis­tance », in Les Cahiers de la librai­rie, Qu’est-ce qu’un livre aujourd’hui ? Pages, marges, écrans, Paris, Syn­di­cat de la librai­rie fran­çaise, Edi­tions de la Décou­verte, n°7, 2009.

-Phi­lippe Aigrain, sur la licence globale.

La contri­bu­tion créa­tive : le néces­saire, le com­ment et ce qu’il faut faire d’autre

-Robert Darn­ton, sur Google books.

La biblio­thèque uni­ver­selle, de Vol­taire à Google

-Tim O’Reilly, sur Google books, en réponse à Robert Darnton.

Concur­rence sur le mar­ché du livre, tra­duc­tion Vir­gi­nie Clayssen

-Andew Savi­kas, sur les mul­tiples ver­rous mis en place par Ama­zon sur le mar­ché du livre électronique.

Ama­zon Ups the Ante on Plat­form Lock-​In

-Fran­cis Epel­boin, sur l’enjeux des métadonnées.

Don­nées et méta­don­nées : trans­fert de valeur au cœur de la stra­té­gie des média

-La Qua­dra­ture du net, lec­ture poli­tique d’Hadopi.

Dos­sier HADOPI

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6 Responses to Gutenberg, ce criminel

  1. […] élec­tro­niques, per­met­tant d’éviter le syn­drôme du gou­let d’étrangelement évoqué dans Guten­berg, ce cri­mi­nel et dans Et si Itunes ava­lait tous vos livres? L’enjeu est écono­mique. Il est cultu­rel. Il est […]

  2. Livre électronique: bataille industrielle « pintiniblog on 27 décembre 2009 at 14 h 03 min

    […] Livre élec­tro­nique: bataille indus­trielle Guten­berg, ce criminel […]

  3. Hubert Guillaud on 8 août 2009 at 2 h 28 min

    Le mono­po­livre (joli terme) cor­res­pond à mon avis à la construc­tion d’écosystèmes (for­mats pro­prié­taires, DRM, bou­tiques asso­ciées et exclu­sives…) que l’informatique a depuis long­temps cher­ché à mettre en place autour du maté­riel et du logi­ciel (et y est plu­tôt bien par­venu). Les ven­deurs de logi­ciels de biblio­thèques fina­le­ment, en ren­dant leur clients cap­tifs de leur solu­tions ne font pas autre chose.

    La ques­tion reste de savoir, si cette concep­tion, issue de l’informatique, va enva­hir l’édition (de livre, de musique, de films…) et être la solu­tion pour créer ces fameux Mini­tels 2.0 dont les indus­triels rêvent ? Ou si cette concep­tion demeure inte­nable, ne reflé­tant qu’une période d’un mar­ché en construc­tion, les nou­veaux venants ouvrant tou­jours plus logi­ciels et maté­riels pour gagner de nou­veaux publics ?

  4. Marin Dacos on 8 août 2009 at 5 h 48 min

    Je crois que nous sommes influen­cés par le suc­cès de la liberté sur inter­net. Nous avons ten­dance à oublier que ses fon­de­ments ont été len­te­ment conçus en dehors de la logique du mar­ché, à l’abri, dans les labo­ra­toires de recherche scien­ti­fique. De ce fait ont pu mûrir des prin­cipes qui l’orientent encore aujourd’hui. Je pense à la sacro-​sainte neu­tra­lité du réseau, par exemple. Les tech­no­lo­gies et les usages étant plu­tôt cumu­la­tifs, chaque couche a une influence sur la couche qui suit. En l’espèce, inter­net a pu prendre le déve­lop­pe­ment que l’on connaît grâce à des bases extra­or­di­nai­re­ment humanistes.

    En revanche, nous avons du haut débit bridé, l’ADSL, comme l’explique si bien Ben­ja­min Bayart. http://​www​.ecrans​.fr/​T​o​u​t​-​l​e​-​m​o​n​d​e​-​a​-​i​n​t​e​r​e​t​-​a​,​5​7​6​2​.​h​tml L’ADSL construit une archi­tec­ture où le débit mon­tant est dix fois infé­rieur au débit des­cen­dant. Ca a l’air d’être parti pour durer, alors que ça aurait com­plè­te­ment changé la face du réseau si l’upload et le down­load étaient égalitaire…

    Nous avons mis une décen­nie à digé­rer UNICODE, alors qu’il aurait été (plus) simple de le pen­ser bien plus tôt, et bien moins com­pli­qué de l’intégrer dans des mil­lions d’applications. Dans cer­tains sys­tèmes, UNICODE n’est tou­jours pas uti­lisé en natif, et conti­nue à être une source de bugs…

    Bref, je crois que la société infor­ma­ti­sée se construit à toute vitesse, et qu’elle a du mal à reve­nir sur des solu­tions peu opti­males qui ont jalonné son histoire.

    Tu sembles faire confiance au bouillon­ne­ment d’internet pour cas­ser les mono­po­livres. Puisses-​tu avoir rai­son ! Ce serait une excel­lente nou­velle. Je crains que la liberté cultu­relle soit figée dans des réserves, sans dis­po­ser des moyens de plus en plus indus­triels que néces­sitent les pla­te­formes diverses dont l’édition va avoir besoin.

  5. Hubert Guillaud on 8 août 2009 at 7 h 48 min

    Je ne sais pas. A vrai dire, j’aurais ten­dance à être aussi pes­si­miste que toi. Cepen­dant, je constate juste qu’un nou­vel entrant pour s’imposer, doit cas­ser le mono­pole du pré­cé­dent… Et que jusqu’à pré­sent, ça fonc­tionne plu­tôt bien. Ca en créé de nou­veaux, certes, mais petit à petit l’ouverture s’élargit.

    Pour vaincre le Kindle d’Amazon par exemple, il fau­dra pro­po­ser un livre élec­tro­nique inté­ro­pé­rable, qui accepte plus faci­le­ment tout types de for­mats de fichiers… Pour battre l’iPhone, Androïd devra pro­po­ser des for­mats d’applications plus ouverts…

  6. Marin Dacos on 8 août 2009 at 8 h 17 min

    En fait, à un moment, un acteur majeur risque de par­ve­nir à ins­tal­ler son sys­tème, avec ses qua­li­tés, et ses verrous.

    Et, par souci de modé­rer la prise de risque, par inté­rêt com­mun, ou sous la contrainte, les acteurs peuvent s’y sou­mettre, cher­chant à construire leur niche à l’intérieur du sys­tème fermé. Je ne par­viens pas à expli­quer la domi­na­tion de Micro­soft autre­ment. Com­bien de socié­tés ont réduit leurs ami­bi­tions à des sec­teurs que Micro­soft lais­sait vacants, pour ne pas avoir à affron­ter l’ogre fron­ta­le­ment ? Parmi les socié­tés qui n’ont pas fait ce choix, com­bien de socié­tés Micro­soft a-​t-​il sté­ri­lisé, tué, syphoné ? Je repense au sec­teur de la bureau­tique, que tente déses­pé­ré­ment de repeu­pler Ope​nOf​fice​.org, qui est une his­toire dra­ma­tique et ter­rible pour l’innovation…

    La sur­vie d’Apple n’est dûe qu’aux pres­sions amé­ri­caines contre les trusts, qui ont poussé Micro­soft à sau­ver la firme à la pomme (en ache­tant des actions Apple et en relan­çant Word, qui était de facto aban­donné sur Macin­tosh). Mais c’était moins une. Et, quoi qu’on pense de l’attitude d’Apple, la firme a su inno­ver et bous­cu­ler le jeu là où on ne l’attendait pas.

    Ajou­tons l’autre risque, celui de l’incompatibilité et de l’absence de stan­dard, avec des mondes qui ne se parlent pas. Com­bien d’années avons-​nous subi l’affrontement Apple/​Microsoft, qui ren­dait les pas­se­relles entre les uni­vers volon­tai­re­ment déli­cates ? Com­bien d’années avons-​nous subi la loi des for­mats bureau­tiques de Micro­soft, qui se ren­dait incom­pa­tible avec lui-​même pour nous for­cer à ache­ter la nou­velle ver­sion d’Office ?… Aujourd’hui, on voit bien que le Palm Pre cherche à se connec­ter à Itunes, et qu’Apple le lui refuse. Il faut donc tout réin­ven­ter, à côté. C’est la guerre.

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