Gutenberg, ce criminel
Publié dans Edition électronique, Liberté d'expression, e-book par Marin Dacos le 7/08/2009 2:57

La bataille du livre électronique est lancée, et elle prend des allures de plus en plus industrielles.
Alors que la concentration du secteur de l’édition paraît ne pas se démentir, l’essentiel semble désormais ailleurs. Les fabricants de machines, de logiciels et de services se sont rués dans l’industrie de la culture numérique, cherchant à y prendre une place de choix. Si possible, avec monopole à tous les étages, formats propriétaires, goulets d’étranglements incontournables avec péages et octrois, police de la pensée, création artificielle de rareté, vente donnant droit à des usages restrictifs et provisoires, privatisation du patrimoine culturel de l’humanité. Le livre n’est qu’un secteur de la grande bataille engagée, à laquelle il pensait pouvoir échapper. Désormais, le terrain de jeu touche l’ensemble de la culture, et même un peu au-delà.
Le monopolivre n’est pas une fatalité. Nombreux sont ceux qui cherchent à penser un nouveau monde, dans lequel circulerait harmonieusement la culture tout en permettant aux créateurs de vivre. C’est tout l’enjeu de la contribution créative et des règles qui la réguleront. La captation de cette nouvelle manne attise l’appétit de puissants lobbys, ceux-là même qui la refusent aujourd’hui. Mais la licence globale, même intelligemment mise au point, ne suffira sans doute pas. Il faudrait également que les détenteurs de la tradition du livre renoncent à la triple tentation du repli tétanisé, de la naïveté historique et de l’inertie épuisée, dans un monde où les entreprises pharaoniques visant à investir des places fortes se lancent à la vitesse du galop d’un cheval…
Pendant ce temps, le législateur criminalise des millions de français téléchargeurs et focalise l’attention sur une vraie-fausse répression des auditeurs et des lecteurs. Ce faisant, il rallie à sa cause une partie significative des artistes dits de gauche, avec Juliette Gréco, Maxime Le Forestier, Pierre Arditi et Michel Piccoli à leur tête. Lorsque le barrage rompt, arrêter le déluge à mains nues relève de la démagogie ou d’une totale incompréhension des mouvements tectoniques en cours. Détourner à ce point l’attention des citoyens revient à défendre les moines copistes face à Gutenberg, ce criminel, en oubliant que l’imprimerie n’a pas seulement permis une fabuleuse progression de la culture, de la pensée et de la vie en société… elle a aussi créé de la richesse et des emplois ! Et si nous accompagnions le changement, pour forger le futur de la culture, pour inventer l’avenir de la lecture et gagner ensemble la bataille de l’intelligence ?
L’actualité récente sur le sujet
Apple censure un dictionnaire et, ce faisant, devient un méta-éditeur, détenteur d’un pouvoir absolu sur l’ensemble des contenus livresques diffusables sur l’Iphone, un smartphone vendu à plusieurs millions d’exemplaires.
http://www.actualitte.com/actualite/12555-Apple-censurer-dictionnaire-anglais-AppStore.htm
Apple refuse le Kama Sutra dans l’Appstore et confirme sa volonté de faire régner sa loi pudibonde en abusant de sa position incontournable dans la diffusion de livres sur Iphone.
http://www.actualitte.com/actualite/10610-Apple-Eucalyptus-interdire-Kama-Sutra.htm
Apple interdirait les nouvelles applications-livres dans l’Appstore. Il aurait des projets internes en ce qui concerne les liseuses et les ebooks. Ce serait dommage de laisser de la place à la concurrence. De plus en plus, internet ressemble à un Minitel, contrôlé par un acteur central. Petit à petit, internet se dote de centres et de périphéries. Il devient, progressivement, un média d’ancienne génération : un robinet détenu par quelques-uns. Un déni de démocratie culturelle.
http://www.macplus.net/itrafik/depeche-48319-les-ebook-non-grata-sur-l-appstore
Amazon visite votre Kindle et efface des ouvrages et vos notes sur les dites ouvrages. Amazon revisite 1984 et brûle les livres qu’il vous a vendus, annotations incluses. Ce n’est d’ailleurs que le début de ce qui s’annonce avec l’internet « dans les nuages », ce cloud computing dans le cadre duquel les individus déposent leurs données à distance, via des applications qu’ils utilisent en ligne, et non en local. Magnifique d’un point de vue fonctionnel, l’internet dans les nuages est un filet dans lequel les citoyens se prendront comme des mouches si le rapport de forces tourne au profit de quelques intérêts peu scrupuleux. Les interventions des sociétés au sein de votre machine n’ont pas attendu le Kindle pour apparaître. Bientôt, peut-être, vous allumerez votre ordinateur et vous serez chez GoogleZon, qui vous accordera mensuellemtn un droit temporaire et limité d’accès à votre machine (avec option supplémentaire pour accéder à vos données)…
http://lafeuille.homo-numericus.net/2009/08/kindle-ce-que-vous-possedez-ne-vous-appartient-pas.html
Méfiez-vous des contrefaçons ! Philippe Aigrain nous invite à la vigilance et à la réflexion concernant la contribution créative.
http://www.laquadrature.net/fr/mefiez-vous-des-contrefacons
Analyse inquiétante et malheureusement teintée de lucidité d’Olivier Ertzscheid sur Google books : « Google libraire. Google bibliothécaire. Amazon éditeur. Amis admirateurs de l’ancienne (antienne ?) chaîne-du-livre-en-un-seul-mot, vous voilà désormais affranchis. La messe est pourtant loin d’être dite. L’avenir donnera lieu a de bien beaux débats, a de bien belles analyses délicieusement partisanes, soulèvera de nouvelles questions essentielles pour ce que l’on appelle – par le tout petit bout de la lorgnette – l’avenir de la prescription documentaire, et qui n’est rien moins – sans lyrisme déplacé – que le simple avenir de la transmission des savoirs et de la culture à l’échelle de la planète. «
Is it a bird ? Is it a plane ? No. It’s a monopolistic library-bookseller.
Références
Joël Faucilhon, sur la culture pirate
Le portrait du pirate en conservateur en bibliothèque
Milad Doueihi, sur les résistances au changement dans l’édition.
« Le livre à l’heure du numérique : objet fétiche, objet de résistance », in Les Cahiers de la librairie, Qu’est-ce qu’un livre aujourd’hui ? Pages, marges, écrans, Paris, Syndicat de la librairie française, Editions de la Découverte, n°7, 2009.
Philippe Aigrain, sur la licence globale.
La contribution créative : le nécessaire, le comment et ce qu’il faut faire d’autre
Robert Darnton, sur Google books.
La bibliothèque universelle, de Voltaire à Google
Tim O’Reilly, sur Google books, en réponse à Robert Darnton.
Concurrence sur le marché du livre, traduction Virginie Clayssen
Andew Savikas, sur les multiples verrous mis en place par Amazon sur le marché du livre électronique.
Amazon Ups the Ante on Platform Lock-In
Francis Epelboin, sur l’enjeux des métadonnées.
Données et métadonnées : transfert de valeur au cœur de la stratégie des média
La Quadrature du net, lecture politique d’Hadopi.
8 août 2009 à 2 h 28 min
Le monopolivre (joli terme) correspond à mon avis à la construction d’écosystèmes (formats propriétaires, DRM, boutiques associées et exclusives…) que l’informatique a depuis longtemps cherché à mettre en place autour du matériel et du logiciel (et y est plutôt bien parvenu). Les vendeurs de logiciels de bibliothèques finalement, en rendant leur clients captifs de leur solutions ne font pas autre chose.
La question reste de savoir, si cette conception, issue de l’informatique, va envahir l’édition (de livre, de musique, de films…) et être la solution pour créer ces fameux Minitels 2.0 dont les industriels rêvent ? Ou si cette conception demeure intenable, ne reflétant qu’une période d’un marché en construction, les nouveaux venants ouvrant toujours plus logiciels et matériels pour gagner de nouveaux publics ?
8 août 2009 à 5 h 48 min
Je crois que nous sommes influencés par le succès de la liberté sur internet. Nous avons tendance à oublier que ses fondements ont été lentement conçus en dehors de la logique du marché, à l’abri, dans les laboratoires de recherche scientifique. De ce fait ont pu mûrir des principes qui l’orientent encore aujourd’hui. Je pense à la sacro-sainte neutralité du réseau, par exemple. Les technologies et les usages étant plutôt cumulatifs, chaque couche a une influence sur la couche qui suit. En l’espèce, internet a pu prendre le développement que l’on connaît grâce à des bases extraordinairement humanistes.
En revanche, nous avons du haut débit bridé, l’ADSL, comme l’explique si bien Benjamin Bayart. http://www.ecrans.fr/Tout-le-monde-a-interet-a,5762.html L’ADSL construit une architecture où le débit montant est dix fois inférieur au débit descendant. Ca a l’air d’être parti pour durer, alors que ça aurait complètement changé la face du réseau si l’upload et le download étaient égalitaire…
Nous avons mis une décennie à digérer UNICODE, alors qu’il aurait été (plus) simple de le penser bien plus tôt, et bien moins compliqué de l’intégrer dans des millions d’applications. Dans certains systèmes, UNICODE n’est toujours pas utilisé en natif, et continue à être une source de bugs…
Bref, je crois que la société informatisée se construit à toute vitesse, et qu’elle a du mal à revenir sur des solutions peu optimales qui ont jalonné son histoire.
Tu sembles faire confiance au bouillonnement d’internet pour casser les monopolivres. Puisses-tu avoir raison ! Ce serait une excellente nouvelle. Je crains que la liberté culturelle soit figée dans des réserves, sans disposer des moyens de plus en plus industriels que nécessitent les plateformes diverses dont l’édition va avoir besoin.
8 août 2009 à 7 h 48 min
Je ne sais pas. A vrai dire, j’aurais tendance à être aussi pessimiste que toi. Cependant, je constate juste qu’un nouvel entrant pour s’imposer, doit casser le monopole du précédent… Et que jusqu’à présent, ça fonctionne plutôt bien. Ca en créé de nouveaux, certes, mais petit à petit l’ouverture s’élargit.
Pour vaincre le Kindle d’Amazon par exemple, il faudra proposer un livre électronique intéropérable, qui accepte plus facilement tout types de formats de fichiers… Pour battre l’iPhone, Androïd devra proposer des formats d’applications plus ouverts…
8 août 2009 à 8 h 17 min
En fait, à un moment, un acteur majeur risque de parvenir à installer son système, avec ses qualités, et ses verrous.
Et, par souci de modérer la prise de risque, par intérêt commun, ou sous la contrainte, les acteurs peuvent s’y soumettre, cherchant à construire leur niche à l’intérieur du système fermé. Je ne parviens pas à expliquer la domination de Microsoft autrement. Combien de sociétés ont réduit leurs amibitions à des secteurs que Microsoft laissait vacants, pour ne pas avoir à affronter l’ogre frontalement ? Parmi les sociétés qui n’ont pas fait ce choix, combien de sociétés Microsoft a-t-il stérilisé, tué, syphoné ? Je repense au secteur de la bureautique, que tente désespérément de repeupler OpenOffice.org, qui est une histoire dramatique et terrible pour l’innovation…
La survie d’Apple n’est dûe qu’aux pressions américaines contre les trusts, qui ont poussé Microsoft à sauver la firme à la pomme (en achetant des actions Apple et en relançant Word, qui était de facto abandonné sur Macintosh). Mais c’était moins une. Et, quoi qu’on pense de l’attitude d’Apple, la firme a su innover et bousculer le jeu là où on ne l’attendait pas.
Ajoutons l’autre risque, celui de l’incompatibilité et de l’absence de standard, avec des mondes qui ne se parlent pas. Combien d’années avons-nous subi l’affrontement Apple/Microsoft, qui rendait les passerelles entre les univers volontairement délicates ? Combien d’années avons-nous subi la loi des formats bureautiques de Microsoft, qui se rendait incompatible avec lui-même pour nous forcer à acheter la nouvelle version d’Office ?… Aujourd’hui, on voit bien que le Palm Pre cherche à se connecter à Itunes, et qu’Apple le lui refuse. Il faut donc tout réinventer, à côté. C’est la guerre.
15 décembre 2009 à 2 h 57 min
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27 décembre 2009 à 14 h 03 min
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