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  • Des liseuses aux terminaux mobiles

    Publié dans Edition électronique, L'édition électronique (La Découverte, Repères), e-book par Marin Dacos le 25/08/2009 3:27



    Crédits illustration : « La liseuse », par Denis Collette. Licence CC/. http://www.flickr.com/photos/deniscollette/
    Une lecture confortable…

    Le monde de l’édition semble attendre beaucoup des machines à lire portables. Ces dispositifs, imaginés dès les années 1970 dans le laboratoire de recherche de Palo Alto de Xerox [Soccavo, p.66 dans La bataille de l’imprimé], sont apparus au début des années 2000, puis, après une longue éclipse, sont revenus en 2008 et ont commencé à constituer un marché spécifique en 2009 (surtout autour du Kindle d’Amazon, exclusivement aux USA). On les a longtemps appelés E-Readers, voire même E-books, confondant ainsi le contenu et la machine qui permet de le lire. Virginie Clayssen a proposé d’adopter le terme de liseuse pour désigner la machine.

    La liseuse, une machine qui concentre les attentions et qui fascine

    La lecture sur ordinateur a mauvaise presse. On a tendance à lui reprocher une fatigue occulaire excessive, qui serait due à un scintillement excessif des écrans. Étrangement, l’argument semble perdurer avec l’abandon des écrans CRT et l’adoption progressive des écrans LCD, pourtant extrêmement différents. Il est vrai que subsiste une luminosité forte. Mais constitue-t-elle un véritable handicap ? Il semble que la fatigue occulaire soit moins dûe à l’inadaptation des écrans qu’à notre difficulté à adopter des nouveaux dispositifs de lecture, dans un environnement qui n’est pas optimisé pour cela. Les fabuleux progrès de l’anti-aliasing et des résolutions d’écran n’ont sans doute pas suffit à rendre la lecture en ligne très séduisante. En particulier, l’ergonomie des sites web s’est particulièrement développée pour les textes courts ou mi-longs, et pas pour les livres, qui posent des problèmes spécifiques. A l’inverse, le format PDF est apparu à de nombreux acteurs comme un format d’édition électronique idéal. Cela s’explique par sa proximité avec le papier, confortée par le choix d’embarquer les polices dans le fichier pour produire un rendu stable et précis. Or, les pages web dépendent des polices disponibles sur le poste du lecteur et sont donc soumises à des variations d’affichage importantes. Mais le format PDF a pour objectif principal de permettre une impression proche du fac simile. Ce format clône le livre, c’est-à-dire qu’il le clôt : il ne l’ouvre pas sur l’internet. Il n’a pas été développé pour développer une lecture à l’écran, encore moins une lecture en ligne, associant des interactions hypertextuelles et des éléments dynamiques.

    Malgré ce handicap apparent, la lecture à l’écran semble très courante et en fort développement. Il est en revanche notable qu’elle impose une position du corps à la fois statique, orthogonale et peu confortable. En outre, le temps de lecture est concurrent avec le temps passé à travailler, à correspondre, à échanger. Ceci constitue une concurrence redoutable, d’autant que les postes informatiques sont des lieux de sollicitation importante, pour lesquels une lecture isolée du reste du monde impose de se protéger… A l’opposé, le livre est un objet mobile par excellence, en particulier dans son édition de poche. Cela permet son utilisation à temps perdu, dans des lieux et à des moments où l’environnement et les sollicitations ne sont pas toujours attractifs. Il est en effet des lieux privilégiés de lecture, comme le canapé du salon, le lit et les toilettes. Astérix aux jeux olympiques étant trop long pour un séjour normal, des tolérances familiales existent pour une occupation prolongée des toilettes, qui sont d’ailleurs souvent garnies de rayonnages de livres pour combler l’ennui de l’impétrant ! En dehors du lieu de résidence, les lieux de lecture ne manquent pas non plus : l’ascenseur, le train, le métro, le bus, le taxi sont des lieux privilégiés de lecture, pendant lesquels on cherche à tuer le temps et à s’isoler du bruit et de l’agitation urbaine. Par ailleurs, il existe des lieux confortables, comme le canapé, le fauteuil et le lit, qui peuvent accueillir une lecture de plaisir ou de détente, sans comparaison avec le fauteuil à roulettes du bureau… Enfin, il existe encore des lieux non connectés et des déplacements pour lesquels on n’emporte pas son ordinateur, fût-il portable, pour des raisons économiques ou pour se déconnecter réellement, y compris du travail. Dès lors, à la plage, au sommet des Alpes ou dans la vallée de la Loire, le lecteur apprécie d’être déconnecté et de pouvoir emporter de la lecture. L’apparition des ordinateurs à bas prix plus petits que des ultraportables, les netbooks, début 2008, n’a pas changé grand-chose à cette situation. L’Eee-PC d’Asus n’est pas fait pour lire et il n’a pas été optimisé pour être ouvert entre la station St Marcel et la station Mairie de Bagnolet, avec fermeture rapide pendant la bousculade des changements de station…

    Une machine à tout lire ou autant de dispositifs que d’usages, d’usagers et de situations ?

    Ce sont tous ces arguments qui ont donné naissance à l’idée que les livres électroniques avaient besoin d’une machine dédiée, optimisée pour la lecture des livres : les liseuses. L’attrait symbolique est évident : une liseuse rematérialise l’objet-livre. Ce faisant, elle facilite la transition entre l’ancien et le nouveau monde, et favorise l’adoption par la profession de ce nouveau support. Ce raisonnement a été poussé un peu trop loin et a débouché sur l’attente de la liseuse absolue, celle qui allait faire basculer le monde de l’édition dans l’électronique. Il pourrait ne pas y avoir de bascule, mais un glissement progressif. Il y aura probablement un ensemble composite de solutions correspondant à des usages et à des populations distinctes. Il faut en effet se rappeler combien le monde de l’édition couvre des sujets, des usages et des populations divers. De la recette de cuisine à l’ouvrage savant sur la définition de la notion de temps, du roman policier à la saga Harry Potter en sept volumes, des jeux dont vous êtes le héros aux best-sellers destinés à la plage, des livres rédigés par des hommes politiques pour soigner leur image aux beaux livres, des rééditions du Petit Nicolas aux dictionnaires de langues, des manuels scolaires à la collection de La Pléiade, il y a un monde. A la fois dans le contenu : la forme, la longueur, la complexité, le besoin d’indexation ; dans le lectorat : classes populaires, classes moyennes, universitaires, élèves, étudiants… ; dans les besoins de ce lectorat : lire dans le bus qui va à l’école, lire sous la couette avec sa lampe de poche, surligner, annoter, apprendre par cœur, retrouver une référence et même… donner fière allure à une bibliothèque dans un salon.

    Les très grands lecteurs sont heureux de pouvoir transporter dans une machine de 700 grammes leurs 25 livres des vacances, qui remplissaient autrefois une petite malle dans un coffre encombré. Pour les petits lecteurs, les liseuses spécialisées constituent un encombrement supplémentaire, un coût initial non négligeable, un risque de vol, d’oubli ou de destruction accidentelle. Dès lors, il faut surtout faire en sorte que les livres aillent vers leur lectorat, plutôt que d’attendre que le lectorat vienne vers les livres. Il faut, pour cela, s’inspirer du succès des téléphones portables. Lorsqu’ils se sont dotés d’une fonctionnalité d’appareil photographique, celle-ci a été plébiscitée et les téléphones portables sont devenus des téléphones-appareil photographique portables. La médiocrité technique de l’appareil photo, tant en ce qui concerne la vitesse, la luminosité et la résolution, n’a pas empêché un succès populaire formidable. L’aspect pratique l’a emporté. C’est autour de ces appareils polyvalents, ainsi que des lecteurs MP3/vidéo portables, que se trouve un débouché pour le livre électronique de masse.

    Quel est le parc installé d’appareils polyvalents susceptibles de se transformer en liseuses ? En 2009, 78% des foyers américains possèdent un téléphone mobile, 71% un ordinateur et 40% une console de jeux [http://www.ctam.com/html/news/releases/090804.htm]. Au deuxième trimestre de l’année 2009, 286 millions de téléphones mobiles ont été vendus dans le monde, dont 40 millions de smartphones (Source : Gartner). On imagine ainsi que les mangas pourraient se développer sur Nintendo DS et sur PSP, les guides touristiques sur des téléphones équipés d’un GPS (Iphone), les livres de cuisine sur ordinateur portable ou sur ordinateurs familiaux équipés d’une imprimante, les prochains grands feuilletons pour adolescents se décomposer en mini-chapitres envoyés par MMS sur leur téléphone ou par Itunes sur leur Ipod… A l’inverse, on ne lira peut-être par Emmanuel Kant sur une PSP, mais le Gaffiot sur Iphone fera peut-être les délices des Hypokhâgneux si on le dote d’une interface performante ? Le Robert, le Vidal, la collection Poésie/Gallimard, sauront-ils trouver leur support électronique de prédilection, celui qui paraîtra naturel au lecteur, en exploitant les ressources du dispositif de lecture et en s’adaptant à la culture ainsi qu’à l’équipement du lecteur. Il reste beaucoup à explorer. 

    Dans ce contexte, les liseuses spécialisées pourraient trouver leur place si elles s’ouvrent à la fois vers le réseau, afin de s’inscrire dans la nouvelle sociabilité du livre et de permettre les rebonds permis par la lecture hypertextuelle, et vers les autres supports, en n’enfermant pas le livre électronique dans la liseuse, mais en facilitant le passage d’un même exemplaire vers l’Iphone, l’ordinateur, ou l’imprimante, en fonction des besoins du lecteur au moment où il s’exprime…

    7 commentaires pour “Des liseuses aux terminaux mobiles”

    1. dbourrion dit :

      Sur le dernier paragraphe : à mon avis, probable convergence (technologique – je parle de l’affichage e-ink) prévisible entre netbook, tablettes type Crunchpad ou l’encore hypothétique version Apple, liseuses dont vous parlez ici.

      Par ailleurs, une fois liseuse connectée (sans doute généralisation sur les modèles à venir – c’est déjà le cas sur certaines), on peut parfaitement imaginer mise en réseau et synchro de la lecture sur tous les outils utilisés : le lecteur (je parle de l’être humain) possède une bibliothèque (un paquet) de ‘livres’ sous forme numérique en ligne. Il s’y connecte avec n’importe quel outil de lecture et retrouve sa lecture là où il l’a laissé – l’outil de lecture adaptant le texte en fonction de ses possibilités propres, à l’instant T (i.e. réseau ou pas, grand écran / petit écran, etc…)

      Voilà, c’était la minute : c’est pas encore super les livrels (oui, je préfère) mais qu’est-ce que ça sera super bientôt (imaginons)

    2. Aldus dit :

      Bravo pour ce billet, j’aime beaucoup l’expression « glissement progressif », c’est effectivement ce qui va se passer. Cette rentrée voit l’arrivée de nouveaux lecteurs de petits formats à des prix plus attrayants, une amélioration notable de la mise en page avec le format ePub, autant d’éléments décisifs pour ce nouveau marché. En espérant que nous rattrapions rapidement notre retard vis-à-vis des anglo-saxons en ce qui concerne l’offre de livres.
      Il faut abandonner le terme livre électronique qui, en effet, confond à la fois contenant et contenu.
      Pour ce terme de « reader », je milite pour lecteur (eInk ou ePub, on a bien lecteur mp3), lectorès en espagnol, lettore en italien, lesegerät en allemand.
      Pour les livres, l’affreux ebook à proscrire, je crois que l’on est tous d’accord, je pense que livrel ou livre numérique sont de bonnes options.

    3. dbourrion dit :

      Zut, je radote, j’ai dit exactement la même que ci-dessus il y a quelques mois :-( (http://detoutsurrien.wordpress.com/... )

    4. sdo dit :

      Bonjour,

      10 ans après l’apparition des premières liseuses, on continue à penser que les liseuses sont destinés à des lecteurs et on s’étonne donc qu’il n’y ait toujours pas une explosion des ventes. Ou bien, à l’inverse, on s’étonne qu’elles ne soient pas encore passées aux oubliettes.

      Le concept de liseuse a été imaginé pour répondre non aux besoins des lecteurs mais à celui des « empêchés de la lecture » c’est à dire tous ceux qui pour une raison ou une autre ne peuvent accéder à la lecture sur papier. Cela va du voyageur qui ne peut transporter sa bibliothèque à l’amateur de skate board qui s’est fracturé les deux poignets en passant par les mal-voyants ou le lecteur boulimique qui, par suite de grippe, est interdit de bibliothèque publique. Les nouvelles liseuses remplissent de mieux en mieux les fonctions attendues pas ce type de lectorat (bien que l’on pourrait faire mieux en matière face pour tenir compte de la situation de ceux qui n’ont plus la capacité physique à tourner une page même en cliquant sur un écran tactile). Mais une liseuse ne fera pas d’un non-lecteur un lecteur. Et elle ne séduira un lecteur que lorsqu’il se retrouve en situation d’empêchement. Donc même si les nouvelles liseuses vont attirer un public plus large, il ne faudra jamais s’attendre à un raz de marée.

      Les terminaux mobiles, eux s’adressent au grand public. Et pour vendre des terminaux, il faut encourager les flux, peu importe lesquels. Le flux le plus facile à encourager sur les terminaux a été celui de la communication interpersonnelle (téléphone et messagerie), puis la musique, puis la vidéo. Les fabricants de terminaux et les fournisseurs d’accès explorent maintenant le reste et donc la lecture. Cela restera très marginale par rapport aux autres flux mais aucune niche est à négliger et l’on verra effectivement se développer une offre de contenu textuel se développer et dans une bonne logique commerciale, cette offre sera aussi ciblée que possible : manga sur console de jeux, rubrique boursière et horoscope sur les iphones, … Est-ce que les terminaux mobiles seront un media pour les romans et les ouvrages longs et abstraits ? Probablement pas plus que les liseuses. Verra-t-on apparaitre des hybrides entre les terminaux mobiles et les liseuses (un terminal mobile à écran de 10 pouces), très probablement (la rumeur est forte d’iTouch d’apple avec un écran de ce type).

      Pour l’évolution des liseuses, cela reste encore incertain comme il y a 10 ans : soit les fabricants se positionnent sur le grand public (mais celui-ci sera plus séduit par un terminal multi-fonctionnel) soit ils explorent à fond leur niche des lecteurs empêchés qui n’est pas si étroite qu’elle n’en a l’air (il suffit de voir le nombre de, lecteurs qui, passés, 50 ans mettent à la poubelle leur collection de livres de poche aux minuscules caractères, achètent des lunettes et regrettent que les catalogues de livres en grands caractères soient si indigents). Mais pour cela ils faudrait qu’ils aille plus loin technologiquement par rapport aux besoins de ce public : tourne page amélioré pour handicapés moteur, exploration des vrais formats multimédia comme le Daisy qui est souvent trop injustement oublié, ….

    5. Anonyme dit :

      Le passage qui compare le HTML et le PDF est peut-être un peu schématique. Tout d’abord par ce que la nouvelle version d’HTML offre la possibilité de télécharger à la volée les polices de caractère. Des attributs comme Canvas permettent de faire des choses similaires au Postscript. D’autre part, PDF a évolué pour introduire les hyperliens, les fichiers attachés, les vidéos et même dans la dernière version un système de calques qui peut permettre de donner à un document PDF un aspect « à la site Web » avec un menu, des chemins de lecture, des endroits à cliquer, etc.
      Il me semble qu’il y a convergence entre les deux formats (en tout cas en ce qui concerne leurs fonctionnalités) et que c’est sans doute HTML qui va gagner pour le meilleur comme pour le pire.

    6. Eric Duchemin dit :

      Beau Billet, court et complet. Il faudrait aussi que les revues scientifiques et les chercheurs s’y mettent. les revues ne donnent plus de copies papiers aux auteurs mais leur fournissent le pdf. Les chercheurs téléchargent les version pdf des articles, mais pour les consulter (ce qu’ils font régulièrement et souvent à l’extérieur du bureau où se trouvent les versions pdf) ils impriment encore. L’utilisation d’une liseuse et une version performante de l’article sur celle-ci serait un must. A ma connaissance ce n’est pas encore le cas. Pour l’instant j’utilise un portable et les versions pdf des articles…coute cher en énergie et pas nécessairement conviviale.

    7. Un dossier documentaire : le livre électronique « zeblogamari dit :

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