Modèles économiques pour l’édition numérique : l’exemple d’Elsevier

27 septembre 2009
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Else­vier est un bon exemple de la manière dont les entre­prises domi­nant l’époque de l’imprimé ont su prendre le tour­nant du numé­rique, et tentent, avec dif­fi­culté, de réin­ven­ter un modèle d’affaire aussi ren­table que par le passé.
Fon­dée en 1880 à Rot­ter­dam, la mai­son Else­vier a cer­tai­ne­ment su anti­ci­per tous les tour­nants his­to­riques qu’a pris le sec­teur des publi­ca­tions scien­ti­fiques : c’est d’abord, au moment de sa fon­da­tion, l’installation des revues scien­ti­fiques modernes comme sup­port cen­tral à la com­mu­ni­ca­tion des résul­tats de la recherche dans les dif­fé­rentes dis­ci­plines. Puis, au len­de­main de la seconde guerre mon­diale, du fait en par­ti­cu­lier de l’exil depuis le début des années trente de la plu­part des savants ger­ma­no­phones puis de l’Europe conti­nen­tale entière vers les Etats-​Unis, la mon­tée en puis­sance de la langue anglaise comme lin­gua franca du monde scien­ti­fique. Dans les années 60, la société s’internationalise en s’implantant dura­ble­ment aux Etats-​Unis. A par­tir des années 80, elle entre dans le bal des fusions-​acquisitions qui touchent le sec­teur, en ava­lant suc­ces­si­ve­ment North Hol­land, puis Per­ga­mon, The Lan­cet, Cell Press, Aca­de­mic Press, Har­court, parmi bien d’autres, et fina­le­ment fusion­ner avec l’éditeur de presse pro­fes­sion­nelle et grand public Reed pour for­mer le groupe Reed Else­vier. Dès les années 80, Else­vier s’est inté­ressé à la trans­mis­sion par voie élec­tro­nique des articles de ses revues, vers les biblio­thèques uni­ver­si­taires. De manière assez inté­res­sante, il appa­raît d’ailleurs que cette pre­mière expé­ri­men­ta­tion cher­chait à répondre au prêt inter-​bibliothèques qui, grâce à la géné­ra­li­sa­tion des pho­to­co­pieuses au cours de la décen­nie pré­cé­dente, leur per­met­tait de se répar­tir les abon­ne­ments aux revues. Arri­vant trop tôt eu égard à la matu­rité des tech­no­lo­gies de consul­ta­tion sur sup­port élec­tro­nique, le projet,surnommé « Ado­nis » fut un échec, aban­donné au bout de quelques années. Il fut suivi, dans les années 90, par le pro­jet Tulip, un peu plus heu­reux, et qui débou­cha en 1997, sur la mise en place d’un por­tail web d’accès direct à la tota­lité du cata­logue pro­posé par Else­vier : Science Direct. Le ser­vice Science Direct offre aujourd’hui un accès à près de 2500 revues scien­ti­fiques, 9 mil­lions d’articles et 6000 livres.
Ser­vice à accès res­treint, Science Direct s’adresse aux biblio­thèques de recherche et uni­ver­si­taires sur sous­crip­tion. Les prin­cipes de tari­fi­ca­tion adop­tés par Science Direct sont d’une grande com­plexité, et cette com­plex­sité est en par­tie due à la dif­fi­culté de gérer la tran­si­tion du papier à l’électronique. Ainsi, Else­vier distingue-​t-​il pour son ser­vice deux sys­tèmes différents :
- un sys­tème d’abonnement, conçu comme le moyen pour une biblio­thèque de conti­nuer à acqué­rir les nou­veaux numé­ros de revues dont elle pos­sède une col­lec­tion sur sup­port papier. Dans ce cas, le prix de la licence varie en fonc­tion du nombre de titres, des prix d’abonnements à la ver­sion papier des dif­fé­rents titres, mais aussi des ser­vices dont la biblio­thèque veut béné­fi­cier (droit d’archivage local, accès à des col­lec­tions sup­plé­men­taires, accès aux articles sous presse)
- un sys­tème d’accès, tota­le­ment indé­pen­dant du papier, qui donne droit d’accès à des « bou­quets de titres », sans archi­vage local pos­sible. Ici, la tari­fi­ca­tion est sur­tout établie en fonc­tion du nombre d’utilisateurs décla­rés et de la pré­vi­sion d’usage (nombre de télé­char­ge­ments) moyenne sur un an. L’éditeur a for­maté son offre pour des ins­ti­tu­tions types : agences gou­ver­ne­men­tales, petites uni­ver­si­tés, busi­ness schools, entre­prises. Il doit être com­pris comme un « prix de gros » établi sur un nombre prévu de télé­char­ge­ments d’articles, cha­cun d’entre eux étant d’ailleurs pos­sible à tout inter­naute, sur la base d’une tari­fi­ca­tion à l’unité ( prin­cipe du « pay-​per-​vew »).
Pour résu­mer, le sys­tème de tari­fi­ca­tion pro­posé par Else­vier balance entre une fac­tu­ra­tion sur les conte­nus indé­pen­dam­ment des usages (c’est le prin­cipe tra­di­tion­nel de l’abonnement), et une fac­tu­ra­tion sur les usages de lec­ture, qui obéit à des prin­cipes tout dif­fé­rents. Le manque d’expérience de la plu­part des pres­ta­taires sur ce der­nier type d’offre incite à la pru­dence : alors que 90% des sous­crip­tions au bou­quet de revues Else­vier, se fait via Science Direct, c’est-à-dire sur sup­port élec­tro­nique, il devient de plus en plus aber­rant que les tarifs des abon­ne­ment soient établis sur la base de ceux pra­ti­qués pour la ver­sion papier. Le modèle a pour­tant un énorme avan­tage sur tous les autres : il est pra­ti­qué, connu depuis des décen­nies, et surtout…extrêmement ren­table ! Ainsi pour l’année 2006, Else­vier annon­çait un béné­fice de 580 mil­lions d’euros pour un chiffre d’affaire de 2,286 milliards…

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9 Responses to Modèles économiques pour l’édition numérique : l’exemple d’Elsevier

  1. […] aujourd’hui, notam­ment les modèles écono­miques de l’édition scien­ti­fique, du modèle Else­vier à l’Open Access, avec une pré­sen­ta­tion plus détaillée des outils dis­po­nibles en France. […]

  2. fournier on 23 novembre 2010 at 6 h 33 min

    J’ai une petite ques­tion, peut etre ano­dine, mais les auteurs de ces publi­ca­tions sont-​ils rému­né­rés au pro­rata du télé­char­ge­ment de leurs publi­ca­tions ou sim­ple­ment par un cachet fixe ?

  3. Tru Dô-Khac on 12 octobre 2011 at 12 h 05 min

    Inté­res­sant cas qu’il fau­drait creuser.

    Outre la réponse à la ques­tion per­ti­nente de « four­nier », pour com­prendre un modèle écono­mique, il faut obser­ver l’ensemble de la chaîne, savez vous com­ment Else­vier exploite les réseaux sociaux ?

  4. Olivier on 27 septembre 2009 at 20 h 16 min

    La tran­si­tion de l’édition (de manière géné­rale, film, musique, textes, …) vers le numé­rique com­porte deux aspects : la moné­ti­sa­tion d’un for­mat déma­té­ria­lisé (le suc­cès d’Elsevier dans ce domaine est bien expli­qué ici), mais aussi la rému­né­ra­tion des auteurs. Hors, sur ce point, Else­vier est plu­tôt un mau­vais élève. Le par­tage des avan­cées scien­ti­fiques est la norme dans le milieu, d’où la grande variété des revues scien­ti­fiques. Les articles publiés par les éditeurs scien­ti­fiques sont donc sou­mis par les cher­cheurs eux-​mêmes, l’éditeur les fait évaluer par d’autres cher­cheurs et quand le pro­ces­sus ité­ra­tif arrive à son terme publi l’article. L’essentiel du tra­vail n’est pas réa­lisé par l’éditeur et pour­tant c’est lui qui récolte 100% des béné­fices. Les cher­cheurs doivent donc payer pour avoir accès aux publi­ca­tions qu’ils contri­buent à faire paraître.
    C’est donc tou bénéf pour l’éditeur qui a effec­ti­ve­ment réussi sa tran­si­tion vers le numé­rique. Mais ques­tion rému­né­ra­tion des auteurs, c’est pas vrai­ment un exemple à suivre.

  5. gerard bigot on 27 septembre 2009 at 22 h 56 min

    Je pro­pose l’editeur ame­ri­cain BAEN (http://​www​.baen​.com). Je pense que c’est un meilleur exemple.

    A ne pas rater, la par­tie nume­rique (http://​www​.webs​crip​tion​.net/)

    A ne pas rater non plus, la par­tie gra­tuite. Ou des livres entiers sont four­nis gra­tui­te­ment et legalement.

    G.

  6. piotrr on 28 septembre 2009 at 0 h 51 min

    Bon­jour,

    vous avez tout à fait rai­son. J’explique ce point dans un para­graphe qui pré­cède, mais je vais sans doute men­tion­ner à nou­veau ce point dans cette par­tie. Par contre, le fond de la ques­tion est bien plu­tôt : y a-​t-​il une rela­tion entre le pas­sage au numé­rique et la contes­ta­tion gran­dis­sante dans les milieux de la recherche du modèle Else­vier (res­tric­tion sur l’accès) ? D’un côté, on pour­rait répondre posi­ti­ve­ment : c’est un effet de la déma­té­ria­li­sa­tion pour tous les pro­duits cultu­rels. Mais de l’autre la ques­tion de l’open access pré­cède la dis­tri­bu­tion des articles par voie électronique.

  7. Eric Duchemin on 30 septembre 2009 at 20 h 43 min

    IL faut aussi savoir que dans plu­sieurs cas le cher­cheur doit payer pour publier son article. Dans les domaines des sciences natu­relles, ce mon­tant peut aller à plus de 500US$ par article,

    Exemples : les jour­naux de l’AGU et le jour­nal Eco­logy and Society (open acces, mais bon).

    Je ne crois pas que ce soit encore le cas pour les jour­naux d’Elsevier.

  8. piotrr on 28 septembre 2009 at 0 h 54 min

    Ah euh, oui certes, mais,(j’ai oublié de le pré­ci­ser et je m’en excuse), ce pas­sage concerne les revues scien­ti­fiques uni­que­ment. Par contre, je vais par­ler des livres un peu plus loin. Je vais regar­der de près votre exemple qui est peut-​être meilleur que celui que j’ai choisi.

    Merci de votre suggestion.

  9. Piotrr on 1 octobre 2009 at 3 h 04 min

    @ Eric : merci pour ce mes­sage. Je n’ai pas vu qu’Elsevier fasse cela. Le pas­sage ici publié n’est que la moi­tié du rai­son­ne­ment, puisque j’essaie d’y expo­ser une anti­no­mie cou­rante de l’économie numé­rique, à savoir le modèle lecteur-​payeur vs auteur-​payeur. Else­vier relève clai­re­ment du pre­mier, et je prend Plos pour exemple du second (qui annonce des tarifs à 3000$ plu­tôt que 500 d’ailleurs). Du coup, les éditeurs clas­siques pro­posent des for­mules « open choice » ou équi­va­lent à leurs auteurs qui sou­haitent publier leur article en texte inté­gral immé­diat. Sprin­ger le pro­pose, par exemple, avec des tarifs sen­si­ble­ment équivalents.

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