Google et notre servitude volontaire

25 août 2005
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« Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le com­battre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-​même,
pourvu que le pays ne consente point à sa ser­vi­tude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose,
mais de ne rien lui don­ner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu
qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-​mêmes qui se laissent, ou plu­tôt qui
se font mal­me­ner, puisqu’ils en seraient quittes en ces­sant de ser­vir. C’est le peuple qui s’asservit
et qui se coupe la gorge ; qui, pou­vant choi­sir d’être sou­mis ou d’être libre, repousse la liberté et
prend le joug ; qui consent à son mal, ou plu­tôt qui le recherche… »

En 2014, la Presse, du moins telle que nous la connais­sons, n’existera plus. En 2014, Google et Ama­zon auront fusionné et offri­ront à l’utilisateur une inter­face unique de consul­ta­tion de l’information qui relé­guera le New York Times au rayon des anti­qui­tés. L’Evol­ving Per­so­na­li­zed Infor­ma­tion Construct fonc­tion­nera comme une matrice géante, nour­rie des infor­ma­tions publiées en continu par des mil­lions de blo­gueurs, agré­gées par des mil­liers d’éditeurs spon­ta­nés et ser­vies à des cen­taines de mil­lions d’utilisateur en fonc­tion de leurs goûts, de leurs pré­fé­rences et de leur pro­fil socio-​démographique. En 2014, nous serons tous à la fois source et récep­teur de l’information, mais sur­tout nous accé­de­rons cha­cun à une infor­ma­tion per­son­na­li­sée, remixée et remâ­chée en fonc­tion de nos propres par­ti­cu­la­ri­tés, à la fois sem­blable parce que pui­sée à la même matrice et dif­fé­rente de celle que connaî­tra chacun.

EPIC 2014, c’est l’histoire que nous racontent Robin Sloan et Matt Thomp­son, deux anciens membres du Poyn­ter Ins­ti­tute, sous la forme d’un petit film dif­fusé au for­mat Flash. Images dégra­dées sur fond noir, musique inquié­tante, voix off lugubre, tout nous indique dans le film que le futur que nous pré­pare Google n’est pas rose. Et d’ailleurs, les com­men­taires qu’il n’a pas man­qué de sus­ci­ter vont dans ce sens. Pour­tant, à lire le texte seul du récit que narre la voix off, l’appréciation est plus mesurée :

« Au mieux, assem­blé pour les lec­teurs les plus pers­pi­caces, EPIC pré­sente un pano­rama mon­dial — plus pro­fond, plus large, plus nuancé qu’aucune pré­sen­ta­tion dis­po­nible aupa­ra­vant.
Mais au pire, et pour trop de gens, EPIC n’offre plus que des faits divers.
Presque tout est faux, tout est res­treint, super­fi­ciel et sen­sa­tion­nel.
Mais EPIC est ce que l’on a voulu, ce qu’on a choisi, et son suc­cès com­mer­cial a pré­empté tous débats par les médias et la démo­cra­tie concer­nant l’éthique du journalisme. »

Faits divers, faux, res­treint, super­fi­ciel et sen­sa­tion­nel ; la défi­ni­tion s’applique au moins autant au 20 heures de tf1 , à RTL, à Voici et Gala, qu’aux nou­velles en pro­ve­nance de blogs. Pour­tant, c’est bien à la réflexion qu’incite le film, par son pou­voir d’évocation. Contes­table sur bien des points, il a l’avantage d’avancer des hypo­thèses, d’annoncer un ave­nir pos­sible à par­tir duquel on peut faire des pro­po­si­tions d’actions. Car il est une chose véri­ta­ble­ment incon­tes­table : les condi­tions dans les­quelles l’information est fabri­quée, cir­cule et est uti­li­sée changent à grande vitesse. Et plu­tôt que céder à la ten­ta­tion de tirer la prise, peut-​être vaut-​il mieux se deman­der d’abord quelle est la vali­dité de cer­taines de ces anti­ci­pa­tions, et ensuite com­ment retrou­ver une maî­trise sur ces évolutions.

« La Presse, telle que vous la connais­siez, n’existe plus. Les forces du « Qua­trième Pou­voir » ont décliné. Les orga­ni­sa­tions de Presse du 20ème siècle ne laissent qu’un vague sou­ve­nir, les restes épars d’un passé encore proche. »

Cette pré­dic­tion repré­sente très cer­tai­ne­ment la manière dont une part impor­tante des pro­fes­sion­nels de l’information se repré­sente encore la révo­lu­tion en cours. Comme dans tous les autres sec­teurs d’activité, la numé­ri­sa­tion de l’information menace les posi­tions acquises en contrai­gnant ceux qui les détiennent à remettre en ques­tion leur pra­tique pro­fes­sion­nelle. Est-​il pour autant rai­son­nable d’en déduire que la Presse n’a pas les res­sources pour se repo­si­tion­ner et est condam­née à dis­pa­raître bru­ta­le­ment comme les dino­saures, par inca­pa­cité à s’adapter ? Il est cer­tain qu’il lui sera de plus en plus dif­fi­cile de vendre de la com­pi­la­tion de dépêches d’agence, parce que les robots font cela très bien, de la fabri­ca­tion d’opinion par édito­riaux, parce que la blo­go­sphère le fait bien mieux (et de manière plus démo­cra­tique), ou encore de la rela­tion brute et mul­ti­mé­dia de fait divers, parce que les « sna­pa­razzi » sont déjà sur le coup. En revanche, des repor­tages en condi­tion dan­ge­reuse, des enquêtes de fond, longues et coû­teuses qui mettent en pers­pec­tive les points de vue des acteurs, du dévoi­le­ment d’informations bien cachées par ceux qui n’ont aucun inté­rêt à la trans­pa­rence, il semble bien que seuls des jour­na­listes pro­fes­sion­nels soient capables de les assu­mer. Et qui pour­rait se plaindre que la presse se recentre sur ces acti­vi­tés là ?

« Uti­li­sant un nou­vel algo­rithme, les ordi­na­teurs de Goo­gle­zon com­posent dyna­mi­que­ment de nou­velles his­toires, à par­tir de phrases et de faits qui pro­viennent de mul­tiples sources. L’ordinateur pro­duit une his­toire adap­tée à chaque utilisateur. »

Dif­fi­cile de sous­crire à cette affir­ma­tion ; non pas que sa réa­li­sa­tion soit tech­ni­que­ment impos­sible — les tech­no­lo­gies de trai­te­ment du lan­gage sont très avan­cées -, mais sur­tout parce que cela n’a aucun inté­rêt. On l’a dit et redit, la blo­go­sphère fonc­tionne sur le prin­cipe d’une reprise et répé­ti­tion des mêmes infor­ma­tions, mais pré­sen­tées de manière sin­gu­lière par chaque blo­gueur. C’est bien la dif­fé­rence de ton, de per­son­na­lité, l’inventivité per­son­nelle qui plaît dans la lec­ture des blogs ; ten­ter de fabri­quer des récits mélan­geant des phrases issues de sources aux styles si dif­fé­rents abou­ti­rait à la consti­tu­tion d’une écoeu­rante bouilla­baisse infor­ma­tion­nelle dont per­sonne ne vou­drait. Ce que fait Google bien au contraire, c’est
com­po­ser auto­ma­ti­que­ment (par ordi­na­teur) une liste d’informations, une série de récits pro­ve­nant de sources dif­fé­rentes. L’unité édito­riale du récit est pré­ser­vée. Des­cendre en des­sous est tout sim­ple­ment absurde. Plus encore, on peut avan­cer que cette idée ne peut venir que d’une sur­vi­vance d’une régime média­tique anté­rieur où les acteurs pro­duisent des dis­cours si sem­blables (y com­pris dans le ton), qu’on peut faci­le­ment les mélan­ger : une phrase de tf1, trois mots de France 2, un zeste de Canal+ pour rele­ver la sauce, et tout est parfait.

Ce qui est vrai en revanche, et sur ce point Goo­gle­zon n’est que le point d’aboutissement d’une évolu­tion qui existe depuis les débuts du réseau, c’est que dans la mesure où l’utilisateur a la pos­si­bi­lité de sélec­tion­ner ses sources d’informations, de choi­sir ses sujets à l’exclusion d’autres, cha­cun d’entre nous construit pour lui-​même une repré­sen­ta­tion par­ti­cu­lière et dif­fé­rente de toute autre de la réa­lité qui l’entoure. Nous ne dis­po­sons plus dès lors de repré­sen­ta­tion com­mune, de récit com­mun qui donne une unité à un col­lec­tif stable dans le temps et l’espace ; typi­que­ment une société. C’est en tout cas l’analyse que répète sou­vent Domi­nique Wol­ton par exemple, pour le déplo­rer dans son cas. L’importance gran­dis­sante du réseau comme source d’information et le déve­lop­pe­ment d’outils de plus en plus sophis­ti­qués pour gérer, choi­sir, trier, fil­trer cette infor­ma­tion, repré­sente le risque que plus per­sonne n’ait d’agenda com­mun, qu’il n’y ait plus de conver­sa­tion glo­bale pos­sible au sein du corps social.

On peut le déplo­rer. On peut s’en réjouir, en par­ti­cu­lier si on ana­lyse le mode de fonc­tion­ne­ment du champ défini par les anciens médias comme tra­versé par des opé­ra­tions de mani­pu­la­tion qui ont pour résul­tat fré­quent de ren­for­cer les méca­nismes de domi­na­tion. L’éclatement du champ média­tique, l’autonomie gagnée par les indi­vi­dus et les col­lec­tifs infor­mels dans la maî­trise de leur ordre du jour peut aussi être un pro­ces­sus de libé­ra­tion. Dans le cadre défini par cette évolu­tion, il y a un enjeu de taille, celui de recréer un lien social d’une nature nou­velle sur les décombres de l’ancien monde. En effet, la dis­po­ni­bi­lité pour l’utilisateur d’outils de trai­te­ment de l’information de plus en plus puis­sants consti­tue une menace pour des socié­tés dont le lien a été pensé dans un contexte tech­no­lo­gique par­ti­cu­lier : les médias de masse déli­vrant un mes­sage unique à l’ensemble d’une popu­la­tion. Mais ce n’est pas parce que le contexte change que tout est perdu. Le lien social tel que l’histoire récente de nos socié­tés l’a défini n’est qu’une pos­si­bi­lité parmi d’autres. Des cen­taines d’autres socié­tés orga­ni­sées dif­fé­rem­ment et appuyées sur des régimes infor­ma­tion­nels très dif­fé­rents nous sont connues. L’Etat-nation appuyé sur les mass-​media est un modèle qui com­mence à prendre l’eau. A nous de nous don­ner les moyens d’inventer une autre manière de vivre ensemble en fai­sant cir­cu­ler l’information dif­fé­rem­ment entre les col­lec­tifs qui com­posent notre société.

« Google et Ama­zon unissent leurs forces pour fon­der Goo­gle­zon. Google four­nit la tech­no­lo­gie de Google Grid, une per­for­mance inéga­lée dans la recherche. Ama­zon apporte le moteur de recom­man­da­tions per­son­na­li­sées et son énorme infra­struc­ture com­mer­ciale. Ensemble, ils appliquent leurs connais­sances détaillées de tous les réseaux sociaux de l’utilisateur, leurs don­nées démo­gra­phiques, leurs éléments concer­nant les habi­tudes de consom­ma­tion et zones d’intérêts pour pro­duire une cus­to­mi­sa­tion totale des conte­nus et de la publicité. »

A ce niveau, on est au coeur du sujet, en plein dans une pro­blé­ma­tique mélan­geant enjeux poli­tiques, écono­miques et cultu­rels. Car ce qui est annoncé est clai­re­ment une situa­tion de mono­pole sur le sys­tème d’information de la pla­nète, avec son cor­tège de menaces sur la démo­cra­tie, la liberté d’expression et le plu­ra­lisme d’opinions.

Rap­pe­lons tout d’abord, à pro­pos de la ques­tion du mono­pole , que l’entreprise n’a jamais été convain­cue de pra­tiques anti-​concurrentielle ; elle n’a jamais été accu­sée de vou­loir étouf­fer ses concur­rents ou de domi­ner le mar­ché par des méthodes répré­hen­sibles. De ce point de vue, la com­pa­rai­son avec Micro­soft qu’on lit quel­que­fois paraît lar­ge­ment abusive.

Par ailleurs, toute la démons­tra­tion des deux auteurs d’EPIC 2014 repose sur l’hypothèse d’une fusion entre Google et Ama­zon — vous avez remar­qué ? on ne parle pas de Yahoo ! ; autre­ment dit sur la néces­sité qu’aurait ce mar­ché d’évoluer natu­rel­le­ment vers le mono­pole. Mais la ques­tion est bien de savoir ce qui pour­rait pous­ser les deux entre­prises à la fusion. L’appétit de l’ogre Google ? mais jusqu’à pré­sent la poli­tique d’acquisition de la société a concerné uni­que­ment des entre­prises com­plé­men­taires four­nis­sant des ser­vices par­ti­cu­liers que Google peut orien­ter de manière à les faire inter­agir avec son propre coeur de métier qui est la recherche d’information. de ce point de vue, Ama­zon, qui vient d’un autre point de départ que Google, la vente de livres, se posi­tionne comme concur­rent, avec le déve­lop­pe­ment de son moteur A9.

N’est-il pas plu­tôt plau­sible d’imaginer à terme un mar­ché dominé par trois ou quatre acteurs de taille s’appuyant sur des cen­taines de petites entre­prises spé­cia­li­sées, dont les ser­vices seraient agré­gés au sein de ces énormes machines à bras­ser de l’information ? Google, Ama­zon, Yahoo !, Micro­soft, parmi d’autres, voici les grands acteurs écono­miques qui joue­ront un rôle pré­pon­dé­rant dans la dis­tri­bu­tion de l’information de demain. Est-​ce vrai­ment beau­coup plus hor­rible qu’AOL-Time War­ner, Vivendi Uni­ver­sal, Dis­ney, Via­com, ces media borgs dont on crai­gnait la domi­na­tion avant l’éclatement de la bulle ? Il me semble que non, car les opé­ra­teurs tech­niques ont mani­fes­te­ment moins de prise sur les conte­nus, et sur­tout, bâtissent cer­tai­ne­ment leur modèle écono­mique sur une diver­sité impor­tante des sources d’information.

D’ailleurs, les deux auteurs du film recon­naissent eux-​mêmes que leur pro­pos se situe à un cer­tain niveau de géné­ra­lité. Il ne s’agit pas tant pour eux d’annon­cer une éven­tuelle fusion entre les acteurs que d’attirer l’attention sur le dépla­ce­ment du centre de gra­vité infor­ma­tion­nel de la presse clas­sique vers des opé­ra­teurs tech­niques, parmi les­quels Google occupe une place prépondérante.

Mais finis­sons main­te­nant sur la pré­ten­due hégé­mo­nie de Google sur son sec­teur. On dénonce sou­vent l’appétit et la domi­na­tion de Google sur Inter­net et les pra­tiques de recherche d’information : parce qu’il est le pas­sage obligé par lequel on accède aux sites Web, le moteur acquiert une impor­tance consi­dé­rable dans la fré­quen­ta­tion, c’est-à-dire la visi­bi­lité, de ces sites. A ce stade, il est peut-​être néces­saire de s’attarder un ins­tant sur la réa­lité des chiffres : selon les ins­ti­tuts et les méthodes, la part de mar­ché déte­nue par Google aux Etats-​Unis s’établit entre 36 et 46%, la part déte­nue par Yahoo ! se sta­bi­li­sant entre 22 et 30%.
Exa­mi­nons main­te­nant l’équivalent fran­çais, publié par Stats report pour la même période : Google : 83%, et tous les autres sus la barre des 10%. L’exception fran­çaise aurait-​elle frappé ? Pas sûr, car les chiffres four­nis par Web­si­deS­tory pour le mois de juin indiquent que si Google a –tem­po­rai­re­ment– pu atteindre 52% de part de mar­ché aux USA, c’est près de 91% qu’il occupe en Alle­magne, 80% en Aus­tra­lie, 73% en Grande-​Bretagne et, seule­ment 41% au Japon. En Ita­lie, il ne prend que 47%. Il pour­rait être très inté­res­sant (et long) de col­lec­ter ces don­nées sur un plus grand nombre de pays et de ten­ter de trou­ver des expli­ca­tions à cha­cun d’eux. On se conten­tera ici d’en conclure que l’hégémonie de Google au niveau mon­dial est toute rela­tive et ne repré­sente bien une menace qu’en Alle­magne et…en France.

Pour­quoi le mar­ché fran­çais est-​il à ce point dominé par un seul moteur de recherche et que pouvons-​nous y faire ? Je me demande pour ma part s’il ne s’agit pas avant tout d’un pro­blème d’éducation aux (nou­veaux) médias. Tant que nous n’utilisons Google que comme un moyen, parmi d’autres, de trou­ver de l’information per­ti­nente, tout va bien. Google est très effi­cace dans un cer­tain nombre de cas, moins dans d’autres. Il ne couvre pas tous les domaines et son inter­face ne convient pas à tout le monde. Le pro­blème com­mence à appa­raître lorsque nous consi­dé­rons Google, ou tout moteur de recherche en fait, comme autre chose qu’un moteur de recherche ; comme une place publique où le col­lec­tif se repré­sente à lui-​même. Suis-​je sur Google ? M’as-tu trouvé sur Google ? Que dit-​on de moi sur Google (et même, que dit Google de moi) ? Nous avons tous entendu, dit ce genre de phrases symp­to­ma­tiques : Google comme place publique, agora, forum, Google comme juge de l’importance de cha­cun et de ce qui est dit sur tous les sujets. Voilà une dérive par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse dont nous, et nous seuls, devons être tenus res­pon­sables. De la Ser­vi­tude volon­taire ; c’est nous qui, col­lec­ti­ve­ment, créons le tyran dont nous nous plai­gnons, en lui don­nant tout pouvoir.

La ques­tion dépasse donc le simple cas Google. La ques­tion est de savoir si nous sou­hai­tons conti­nuer à cher­cher à recons­ti­tuer un espace public, un lieu spec­ta­cu­laire unique, y com­pris dans un envi­ron­ne­ment tech­nique qui n’est pas fait pour cela, ou si nous pre­nons par­tie de la frag­men­ta­tion de cet espace public en une myriade de cercles spé­cia­li­sés qui s’ignorent plus ou moins com­plè­te­ment. Si nous choi­sis­sons la pre­mière hypo­thèse, il est cer­tain qu’il faut s’interroger rapi­de­ment sur la nature de l’acteur qui consti­tue et maî­trise cet espace. Et il est cer­tain qu’il est plu­tôt effrayant de consi­dé­rer qu’il puisse l’être par une société pri­vée qui plus est, hor­resco refe­rendi, nord-​américaine. On peut aussi consi­dé­rer que c’est de l’unicité de l’espace public que vient le pro­blème, espace à conqué­rir et à maî­tri­ser, sys­tème média­tique favo­ri­sant une lutte poli­tique pour la domi­na­tion dans un pre­mier temps, une société hié­rar­chique dans un second, et qu’il est bien pré­fé­rable que cha­cun apprenne à construire son espace de débats, à mul­ti­plier les zones d’autonomie et de résis­tance, à s’insérer et navi­guer entre plu­sieurs espaces, au sein des­quels il tien­dra des places qui peuvent être très différentes.

Pour cela, il est néces­saire que cha­cun connaisse et maî­trise les outils qu’il a à sa dis­po­si­tion, parmi les­quels les moteurs de recherche et les dif­fé­rents ser­vices qu’ils offrent consti­tuent des res­sources stra­té­giques. Il n’y a pas que les moteurs de recherche d’ailleurs. Les signets par­ta­gés, les blo­grolls, les listes et espaces de dis­cus­sion, ou tout sim­ple­ment le bouche à oreille sont d’excellents moyens de trou­ver de l’information autre­ment que via un moteur de recherche. Dif­fi­cile d’ignorer aujourd’hui que la liberté poli­tique passe par la connais­sance et la maî­trise tech­nique des outils d’information (dans les deux sens : pour rece­voir et émettre de l’information). Ce que nous sommes en train de vivre au contraire, ce sont les consé­quences de l’illusion selon laquelle la sau­ve­garde de la démo­cra­tie infor­ma­tion­nelle (défi­nie en par­ti­cu­lier par la notion de plu­ra­lisme) puisse être entiè­re­ment délé­guée à des orga­nismes régu­la­teurs. C’est bien au contraire désor­mais à cha­cun de nous de consti­tuer, agran­dir et enri­chir une mul­ti­pli­cité d’espaces de débats qui s’interconnecteront, s’entrecroiseront ensemble pour for­mer un réseau dont per­sonne ne pourra fina­le­ment pré­tendre avoir la maîtrise.

A l’ère du jour­nal imprimé, on pen­sait qu’il suf­fi­sait de savoir lire pour être un citoyen averti. A l’ère de la télé­vi­sion, on esti­mait qu’il suf­fi­sait de savoir tour­ner un bou­ton pour connaître le monde. Nous savons que ce n’est vrai ni dans un cas ni dans l’autre. Aujourd’hui, il est hors de ques­tion de lais­ser croire qu’on en sait assez lorsqu’on peut uti­li­ser un navi­ga­teur. Google ne sera jamais que ce que nous en ferons.

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8 Responses to Google et notre servitude volontaire

  1. Hubert Guillaud on 29 août 2005 at 11 h 31 min

    Merci. Mais le tien est bien meilleur Piotrr.

    PS : Y’a pas de track­backs sur BlogoNumericus ?

  2. Piotrr on 26 août 2005 at 16 h 45 min

    Au moment même où j’écrivais ce texte, Hubert guillaud écri­vait le sien et le publiait sur Inter­net Actu.

    Je vous incite for­te­ment à lire son billet, très inté­res­sant sur, à la fois, les réus­sites et les dan­gers du phé­no­mène Google.

  3. Piotrr on 29 août 2005 at 11 h 41 min

    Y’a pas de track­backs sur BlogoNumericus ?

    Il y a un début d’implémentation non abouti. A chaque fois que j’essaie de com­prendre com­ment fonc­tionne un track­back, j’ai mal à la tête. Ca va venir donc, quand je serai arrivé à m’approprier le truc…

  4. marin on 29 août 2005 at 11 h 58 min

    Ami blo­gueur, des billets aussi longs ne mériteraient-​ils pas d’être trai­tés en 3 ou 4 billets sépa­rés, avec une sorte de numé­ro­ta­tion, éven­tuel­le­ment un feuille­ton quo­ti­dien, ou quelque chose de ce genre ?

    Il n’y pas de taille idéale pour un billet dans un blog, mais il existe tout de même des rythmes de lec­ture assez brefs, me semble-​t-​il.

  5. Piotrr on 29 août 2005 at 14 h 21 min

    Pour l’instant on ne peut pas. Je me demande s’il faut abso­lu­ment pla­cer un fil RSS sur ces épigrammes (pour le coup) ; doit-​on rssi­fier le monde ? Moi, je m’en tien­drais là pour l’instant. Pour moi, les qui­ckies, c’est un peu des petits bon­bons qui viennent sur­prendre le lec­teur. Ile ne doit pas y avoir de côté attendu ; c’est un sup­plé­ment.

    Mais je peux me tromper.

  6. Hubert Guillaud on 29 août 2005 at 12 h 30 min

    Encore une remarque « déso­bli­geante » : com­ment s’abonne-t-on aux excel­lents qui­ckies (via RSS) ?

  7. Hubert Guillaud on 29 août 2005 at 12 h 23 min

    Vive les longs billets, quand ils sont bons !

  8. Piotrr on 29 août 2005 at 12 h 19 min

    oui oui, je sais, c’est trop long ; je me suis laissé débor­der par mon sujet…je suis à la dure école des blogs. Et dire que j’ai fait une maî­trise de latin sur l’épigramme…je suis encore loin du compte :-(

    Je retiens l’idée de publier par épisodes. C’est bon pour mon busi­ness model, ça : ça fait mon­ter la pres­sion, on attend la suite, ça crée un buzz.

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