Je viens de terminer le visionnage de Ghost in the Shell 1 et 2. Oui, je sais, je ne suis pas en avance. Cela fait longtemps que j’ai entendu parler de ces films sans avoir eu la volonté de les regarder.
C’est maintenant chose faite ; et, effectivement, il s’agit de films de qualité. Même le côté moralisateur du deuxième épisode, relevé par un certain nombre de critiques, ne m’a pas frappé outre mesure. Ce qui est pénible dans les discours moralisateurs, c’est qu’ils prétendent apporter des réponses définitives. Ce n’est pas le cas ici ; les personnages multiplient les interrogations, naviguent entre les incertitudes et le film entier prolonge le trouble esquissé dans l’épisode précédent, sans jamais le résoudre.
Mais il ne s’agit pas ici de refaire la critique de films que tout le monde a commenté il y a des années. Ce qui me frappe dans ces films, c’est l’état d’esprit totalement sinistre dans lequel ils baignent. On sent bien à certains moments qu’Oshii est saisi par la tentation d’introduire quelque pointe d’humour dans sa réalisation. Mais il se retient, à chaque occasion, comme devant un tabou esthétique qu’il se garde bien de briser : le film d’anticipation, surtout lorsqu’il touche aux cyborgs, au cyberespace, ne doit jamais susciter le rire, ni même le sourire.
Regardez Matrix : les personnages y font triste figure, comme s’ils reprochaient perpétuellement à quelqu’un de les avoir placés là. Souvenez-vous d’Existenz : l’impression la plus persistante que j’en aie, est celle d’une ambiance de type Pologne années 50. Prenez Blade Runner : Harrison Ford y arbore en permanence un air de chien battu qui fait pitié. Tout se passe comme si le cyberespace, notre futur très certainement peuplé de cyborgs, devait nécessairement être triste, ou plus exactement mélancolique.
Car ce n’est pas le caractère sombre de notre avenir qui provoque cet état d’esprit. On peut très bien vivre dans un monde épouvantable et en rire, l’exemple s’est vu à de nombreuses reprises. La numérisation de l’homme, l’artificialisation de son humanité via la figure du cyborg ne sont pas nécessairement générateurs d’angoisse, ni même de nostalgie.
Il s’agit sans doute bien plutôt d’un problème purement esthétique, comme souvent ; et je me risque à avancer qu’ils s’agit d’un problème de crédit. De même que le notaire, le banquier qui se doivent d’être sinistres pour montrer que ce qu’il font est très sérieux, très importants, de la même manière, le cyberhéros doit être mélancolique pour bien montrer au spectateur que tous ces micro-événements qui lui sont invisibles et qui se déroulent dans les ordinateurs et les robots sont vraiment très graves et menacent l’humanité (morale). Bref, le héros cybernétique ne cesse de demander crédit au spectateur de la gravité de ce qu’il ne voit pas (et ne peut pas voir, car tout se déroule dans des câbles électriques et des microprocesseurs), en le fixant perpétuellement d’un regard désespéré et surtout, terriblement concerné. Les lunettes noires de Trinity jouent le même rôle que le chapeau haut-de-forme du financier ; l’un et l’autre sont là pour signifier que ça ne rigole pas dans leurs mondes respectifs ; et ce, même si on ne voit rien.
Tout cela est relativement faux ; car le cyberespace est, et sera évidemment, bien plus drôle, ironique, ludique, non seulement que la représentation qu’en donne le cinéma, mais aussi que la vie dans le monde physique. A cela, il y a une raison très simple : dans l’univers numérique, les décisions prises sont rarement irréversibles ; il y a toujours quelque part un bouton « undo », un ctrl-z pour revenir en arrière et défaire l’erreur que l’on vient de commettre. Bref, il est bien rare qu’il y ait mort d’homme ; dans la mesure où rien n’est définitif, on peut même se demander si ce monde connaît la mort. Inutile cependant de chercher si loin : le monde numérique, le cyberespace sont des univers où l’existence est bien plus légère qu’ailleurs, en raison, précisément, de cette propriété.
Il est donc assez faible, à mon avis, d’en donner une représentation aussi accablée. On le sait, la représentation cinématographique de tout ce qui touche aux technologies de l’information constitue un véritable défi du fait du caractère absolument anti-spectaculaire de ces technologies. La question morale semble redoubler ce défi.




J’ai bien aimé aussi ce billet mais je ne suis pas entièrement d’accord…
Dans la monde Physique et oral je peux me permettre de bien rigoler et de raconter beaucoup de conneries : les paroles s’envolent.
Dans le monde numérique des réseaux tous nos gentils délires restent dans les listes, forums, etc.. et mes conneries seront forcément bien critiquées par un internaute qui me veut du bien.
Il n’et pas difficile avec Google de tracer une personne même derrière un pseudo et effacer ses bétises d’une liste ou d’un forum reste difficile.
Effacer ses traces dans le monde virtuel est difficile mais pas impossible. C’est en tout cas l’objet de négociations qu’il est possible de mener, au nom du droit de retrait. Et même, je crois qu’on en fait un peu beaucoup sur cette fameuse différence entre l’oral et l’écrit. Si vous dites quelque chose, bien sûr, il n’en restera pas de trace matérielle, mais il en restera névessairement quelque chose dans la mémoire de ceux qui vous auront entendu ; mémoire qui déformera ces propos, les amplifiera peut-être, pourra donner matière à ragots, calomnie…ce n’est nécessairement très bon non plus.
En fait, dans l’exemple que vous citez (Google qui garde trace de ce que j’écris sur un forum), il faut moins s’intéresser à la dimension temporelle de la trace écrite, qu’à la maitrîse de la publicité de cette trace. J’écris un message sur un forum, j’imagine ne m’adresser qu’aux participants du forum (effet de communauté), mais en fait, c’est la terre entière qui voit mon message (à cause de Google). J’écris un mail à quelqu’un, qui le forwarde sur une mailing list, cette mailing list offre des archives web, indexées par Google, etc. C’est donc plus, pour moi, un problème de destinataire que de temporalité (syndrome David H.)
Dans le monde physique, il y a des lois de la physique avec lesquelles on ne négocie pas (ou peu) ; celles qui concernent la vie et la mort en particulier ; là, il n’y a pas de retour en arrière possible. Le temps ne s’écoule que dans un sens.