Tristes cybertropiques

10 août 2005
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Je viens de ter­mi­ner le vision­nage de Ghost in the Shell 1 et 2. Oui, je sais, je ne suis pas en avance. Cela fait long­temps que j’ai entendu par­ler de ces films sans avoir eu la volonté de les regarder.

C’est main­te­nant chose faite ; et, effec­ti­ve­ment, il s’agit de films de qua­lité. Même le côté mora­li­sa­teur du deuxième épisode, relevé par un cer­tain nombre de cri­tiques, ne m’a pas frappé outre mesure. Ce qui est pénible dans les dis­cours mora­li­sa­teurs, c’est qu’ils pré­tendent appor­ter des réponses défi­ni­tives. Ce n’est pas le cas ici ; les per­son­nages mul­ti­plient les inter­ro­ga­tions, naviguent entre les incer­ti­tudes et le film entier pro­longe le trouble esquissé dans l’épisode pré­cé­dent, sans jamais le résoudre.

Mais il ne s’agit pas ici de refaire la cri­tique de films que tout le monde a com­menté il y a des années. Ce qui me frappe dans ces films, c’est l’état d’esprit tota­le­ment sinistre dans lequel ils baignent. On sent bien à cer­tains moments qu’Oshii est saisi par la ten­ta­tion d’introduire quelque pointe d’humour dans sa réa­li­sa­tion. Mais il se retient, à chaque occa­sion, comme devant un tabou esthé­tique qu’il se garde bien de bri­ser : le film d’anticipation, sur­tout lorsqu’il touche aux cyborgs, au cybe­res­pace, ne doit jamais sus­ci­ter le rire, ni même le sourire.

Regar­dez Matrix : les per­son­nages y font triste figure, comme s’ils repro­chaient per­pé­tuel­le­ment à quelqu’un de les avoir pla­cés là. Souvenez-​vous d’Existenz : l’impression la plus per­sis­tante que j’en aie, est celle d’une ambiance de type Pologne années 50. Pre­nez Blade Run­ner : Har­ri­son Ford y arbore en per­ma­nence un air de chien battu qui fait pitié. Tout se passe comme si le cybe­res­pace, notre futur très cer­tai­ne­ment peu­plé de cyborgs, devait néces­sai­re­ment être triste, ou plus exac­te­ment mélancolique.

Car ce n’est pas le carac­tère sombre de notre ave­nir qui pro­voque cet état d’esprit. On peut très bien vivre dans un monde épou­van­table et en rire, l’exemple s’est vu à de nom­breuses reprises. La numé­ri­sa­tion de l’homme, l’artificialisation de son huma­nité via la figure du cyborg ne sont pas néces­sai­re­ment géné­ra­teurs d’angoisse, ni même de nostalgie.

Il s’agit sans doute bien plu­tôt d’un pro­blème pure­ment esthé­tique, comme sou­vent ; et je me risque à avan­cer qu’ils s’agit d’un pro­blème de cré­dit. De même que le notaire, le ban­quier qui se doivent d’être sinistres pour mon­trer que ce qu’il font est très sérieux, très impor­tants, de la même manière, le cybe­rhé­ros doit être mélan­co­lique pour bien mon­trer au spec­ta­teur que tous ces micro-​événements qui lui sont invi­sibles et qui se déroulent dans les ordi­na­teurs et les robots sont vrai­ment très graves et menacent l’humanité (morale). Bref, le héros cyber­né­tique ne cesse de deman­der cré­dit au spec­ta­teur de la gra­vité de ce qu’il ne voit pas (et ne peut pas voir, car tout se déroule dans des câbles élec­triques et des micro­pro­ces­seurs), en le fixant per­pé­tuel­le­ment d’un regard déses­péré et sur­tout, ter­ri­ble­ment concerné. Les lunettes noires de Tri­nity jouent le même rôle que le cha­peau haut-​de-​forme du finan­cier ; l’un et l’autre sont là pour signi­fier que ça ne rigole pas dans leurs mondes res­pec­tifs ; et ce, même si on ne voit rien.

Tout cela est rela­ti­ve­ment faux ; car le cybe­res­pace est, et sera évidem­ment, bien plus drôle, iro­nique, ludique, non seule­ment que la repré­sen­ta­tion qu’en donne le cinéma, mais aussi que la vie dans le monde phy­sique. A cela, il y a une rai­son très simple : dans l’univers numé­rique, les déci­sions prises sont rare­ment irré­ver­sibles ; il y a tou­jours quelque part un bou­ton « undo », un ctrl-​z pour reve­nir en arrière et défaire l’erreur que l’on vient de com­mettre. Bref, il est bien rare qu’il y ait mort d’homme ; dans la mesure où rien n’est défi­ni­tif, on peut même se deman­der si ce monde connaît la mort. Inutile cepen­dant de cher­cher si loin : le monde numé­rique, le cybe­res­pace sont des uni­vers où l’existence est bien plus légère qu’ailleurs, en rai­son, pré­ci­sé­ment, de cette propriété.

Il est donc assez faible, à mon avis, d’en don­ner une repré­sen­ta­tion aussi acca­blée. On le sait, la repré­sen­ta­tion ciné­ma­to­gra­phique de tout ce qui touche aux tech­no­lo­gies de l’information consti­tue un véri­table défi du fait du carac­tère abso­lu­ment anti-​spectaculaire de ces tech­no­lo­gies. La ques­tion morale semble redou­bler ce défi.

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2 Responses to Tristes cybertropiques

  1. frenchy on 13 août 2005 at 21 h 00 min

    A cela, il y a une rai­son très simple : dans l’univers numé­rique, les déci­sions prises sont rare­ment irré­ver­sibles ; il y a tou­jours quelque part un bou­ton « undo », un ctrl-​z pour reve­nir en arrière et défaire l’erreur que l’on vient de commettre.

    J’ai bien aimé aussi ce billet mais je ne suis pas entiè­re­ment d’accord…

    Dans la monde Phy­sique et oral je peux me per­mettre de bien rigo­ler et de racon­ter beau­coup de conne­ries : les paroles s’envolent.
    Dans le monde numé­rique des réseaux tous nos gen­tils délires res­tent dans les listes, forums, etc.. et mes conne­ries seront for­cé­ment bien cri­ti­quées par un inter­naute qui me veut du bien.
    Il n’et pas dif­fi­cile avec Google de tra­cer une per­sonne même der­rière un pseudo et effa­cer ses bétises d’une liste ou d’un forum reste difficile.

  2. Piotrr on 16 août 2005 at 12 h 43 min

    Effa­cer ses traces dans le monde vir­tuel est dif­fi­cile mais pas impos­sible. C’est en tout cas l’objet de négo­cia­tions qu’il est pos­sible de mener, au nom du droit de retrait. Et même, je crois qu’on en fait un peu beau­coup sur cette fameuse dif­fé­rence entre l’oral et l’écrit. Si vous dites quelque chose, bien sûr, il n’en res­tera pas de trace maté­rielle, mais il en res­tera néves­sai­re­ment quelque chose dans la mémoire de ceux qui vous auront entendu ; mémoire qui défor­mera ces pro­pos, les ampli­fiera peut-​être, pourra don­ner matière à ragots, calomnie…ce n’est néces­sai­re­ment très bon non plus.

    En fait, dans l’exemple que vous citez (Google qui garde trace de ce que j’écris sur un forum), il faut moins s’intéresser à la dimen­sion tem­po­relle de la trace écrite, qu’à la mai­trîse de la publi­cité de cette trace. J’écris un mes­sage sur un forum, j’imagine ne m’adresser qu’aux par­ti­ci­pants du forum (effet de com­mu­nauté), mais en fait, c’est la terre entière qui voit mon mes­sage (à cause de Google). J’écris un mail à quelqu’un, qui le for­warde sur une mai­ling list, cette mai­ling list offre des archives web, indexées par Google, etc. C’est donc plus, pour moi, un pro­blème de des­ti­na­taire que de tem­po­ra­lité (syn­drome David H.)

    Dans le monde phy­sique, il y a des lois de la phy­sique avec les­quelles on ne négo­cie pas (ou peu) ; celles qui concernent la vie et la mort en par­ti­cu­lier ; là, il n’y a pas de retour en arrière pos­sible. Le temps ne s’écoule que dans un sens.

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