1000 fois mieux

11 août 2005
By


« 1000 fois mieux », c’est ce que pré­tend faire Emma­nuel Hoog, pré­sident de l’INA quand Libé­ra­tion l’interroge sur Google video, le pro­jet de numé­ri­sa­tion lancé par l”« ogre de Moun­tain View ».

En gros, la réponse de l’INA se posi­tionne sur le même registre que celle de la BNF-​Gallica à Google Print (la dra­ma­ti­sa­tion en moins) : « pour­quoi ne parle-​t-​on que de Google alors que nous fai­sons mieux, plus, plus sophis­ti­qué depuis plus long­temps ? ». Et tout le monde d’aller répé­tant l’antienne selon laquelle Google n’est pas si bien que cela, très pri­mi­tif, une sorte de fast-​food de la société de l’information n’arrivant pas à la che­ville de nos belles réa­li­sa­tions natio­nales en plus de mena­cer notre sou­ve­rai­neté par la seule puis­sance de ses moyens [5].

Sur tous ces points, l'opinion commune a totalement raison : Google fait beaucoup moins bien, beaucoup moins gros, beaucoup plus rudimentaire ; et c'est évidemment le secret de sa réussite...

Jason Fried, fondateur de la société 37 Signals mise à l'honneur cette semaine par Salon :

« We have this big thing about embra­cing constraints. When you have constraints — less time, less money — people care about every dol­lar they spend. Cus­to­mers ask us, “How does Base­camp [6] com­pare with other project-​management tools ?” We say it does less. Our pro­ducts do less, and that’s why they’re suc­cess­ful. People don’t want bloa­ted pro­ducts, and constraints force us to keep our pro­ducts small, and to keep them valuable ».

Il est pro­bable que la même leçon puisse être tirée de l’histoire de Google : un ser­vice simple, un simple ser­vice, mais bien rendu, et sans mul­ti­plier les à côtés, fonc­tions avan­cées et autres fio­ri­tures (ce que fai­saient les moteurs de recherche concur­rents lorsque Google a vrai­ment pris son envol). Il y a là une appa­rence d’injustice : car le monde entier se pré­ci­pite sur le rudi­men­taire en délais­sant le plus sophis­ti­qué, le « mille fois mieux » [7], la crème de la crème qu’apparemment, il ne com­prend pas.

Fli­ckr, Del​.icio​.us, Google, autant de ser­vices très simples qui ne pré­tendent pas faire plus que ce pour quoi on les uti­lise. Autant de ser­vices conçus et lan­cés rapi­de­ment, avec peu de moyens, par un petit nombre de per­sonnes. Bref, d’un côté on mobi­lise des pré­si­dents de la Répu­blique, on écrit des tri­bunes, on col­loque, on dis­serte, on sort les trom­pettes d’airain, on va voir ce qu’on va voir…de l’autre, on fait sans trop se poser de ques­tion ; on a une idée, on la lance, on voit ce que ça donne. Dans un contexte à cycles d’innovations rapides, les deux méthodes n’aboutissent pas au même résul­tat : d’un côté, on abou­tit enfin, au bout de plu­sieurs années, à de beaux pro­duits, bien conçus, sophistiqués…et dépas­sés car conçus en fonc­tion d’un contexte devenu obso­lète. De l’autre, on dis­pose immé­dia­te­ment d’objets simples, voire sim­plistes, mais constam­ment adap­tables, en rai­son de cette sim­pli­cité pré­ci­sé­ment, et donc constam­ment en phase avec leur contexte d’usage. Pre­mier point donc : on ne tra­vaille pas sur cahier des charges, mais sur vali­da­tion a pos­te­riori de l’expérimentation en situa­tion. Chez Google, c’est le rôle de Google labs, que Yahoo se met aujourd’hui à copier

Deuxième point : il ne suf­fit pas de lan­cer des ser­vices basiques pour réus­sir, ni sur­tout pour per­du­rer ; ce serait trop facile. La grande réus­site de Google, c’est d’avoir mul­ti­plié les pro­duits basiques pour les com­bi­ner, les agré­ger, les mettre en com­mu­ni­ca­tion le moment venu : Google, Google print, Google maps, puis earth, Google news, Google adsense, Gmail, sans oublier Blog­ger et Picasa, sont des ser­vices qui se nour­rissent et se ren­forcent mutuel­le­ment en for­mant un cercle ver­tueux dont nous connais­sons seule­ment le début. C’est tout sim­ple­ment génial [8]. En face, on a de superbes pyra­mides iso­lées, dont les concep­teurs ignorent mani­fes­te­ment jusqu’à la notion de réseau. En face, on a du « mille fois mieux », mais pour une petite élite triée sur le volet, ou tout sim­ple­ment inutile, invi­sible, parce qu’incapable de communiquer.

On peut tou­jours bran­dir le dra­peau natio­nal, défendre notre belle tra­di­tion d’excellence et d’élitisme, et mou­rir sur place, momi­fiés dans notre fas­ci­na­tion pour la culture morte. Je pense pour ma part avoir beau­coup à apprendre de Google [<a href=”#nb9” class=“spip_note” rel=“footnote” title=“Pour ceux qui s’inquiéteraient, je n’ai pas été mara­bouté par Larry Page. J’ai (…)” id=“nh9”>9].

Tags:

6 Responses to 1000 fois mieux

  1. frenchy on 13 août 2005 at 20 h 42 min

    J’ai trouvé cet article très intéressant.

    Je crois que cela se retrouve aussi dans le sys­tème éduca­tif fran­çais qui est essen­tie­le­ment basé sur la théo­rie (et aussi sur la rhé­to­rique de l’expert) alors que les anglo-​saxons sont beau­coup plus dans une péda­go­gie par pro­jet. Mal­gré cela la France n’a plus de prix Nobel depuis 8 ans .. Peux-​être qu’on est tel­le­ment fort qu’on est hors catégorie ;)

  2. Ghaylam on 16 août 2005 at 22 h 00 min

    Les BBS et les labels under­ground c’est bien, mais alors impos­sible de résis­ter à l’envie vous indi­quer ce chef d’oeuvre absolu de Roger Cor­man : Last Woman On Earth (Via Boing Boing).
    Et puis si vous aimez Betty Boop, Felix le Chat, Bugs Bunny et les autres, cli­quez ici : Film Chest Vin­tage Car­toons.
    Inter­net Archive meri­te­rait bien un blog entié­re­ment dédié à sa valo­ri­sa­tion, par­ceque en ce qui concerne les inter­faces et l’ergonomie on est encore sou­vent loin du compte.

  3. Piotrr on 16 août 2005 at 12 h 13 min

    Je plus­soie. Inter­net Archive est un super pro­jet, sur lequel on peut télé­char­ger actuel­le­ment des inter­views des foun­ding fathers des BBS. Le pro­jet héberge aussi des net labels dont cer­tains valent la peine d’être connus.

  4. Ghaylam on 14 août 2005 at 21 h 45 min

    Il existe au Etats-​Unis un grand pojet cultu­rel, non com­mer­cial et ouvert avec Inter­net Archive. Pour­quoi per­sonne chez nos défen­seurs de la culture numé­rique fran­çaise ne parle jamais de cette fabu­leuse biblio­thèque mul­ti­me­dia en ligne gra­tuite et ouverte à tous ? c’est peut-​être que pour obte­nir les euros du contri­buable Inter­net Archive ça n’est 1000 fois pas assez effi­cace, il vaut mieux faire peur avec le grand méchant G et l’horrible ton­ton Sam.
    En atten­dant pour celles et ceux qui aiment le cinéma vous pou­vez par exemple aller sur Inter­net Archive voir un film comme celui-​là : Nobody Needs To Know ou bien écou­ter la voix de Caruso
    et 1000 fois 1000 autres choses encore.

  5. Hubert Guillaud on 16 août 2005 at 12 h 20 min

    Que ça fait du bien quand c’est bien dit !

  6. Alex Moatti on 5 octobre 2006 at 14 h 19 min

    Inter­net Archive est à ma connais­sance membre du pro­jet OCA Open Content Alliance, qui se pose lui aussi en biblio­thèque numérique.

    Alexandre Moatti
    (blog biblio­thèques numé­riques http://​www​.bib​num​.info)
    (rap­port biblio­thèque numé­rique euro­péenne http://​www​.bib​num​.net)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*


Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.

Enter your email address to subscribe to this blog and receive notifications of new posts by email.

Join 5 other subscribers

Twitter de Marin

Twitter de Pierre