Bienvenue dans un monde meilleur

18 août 2005
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Bien­ve­nue dans un monde meilleur

L’arrivée d’un nou­veau mono­ma­niaque dans la blo­go­sphère n’est pas un événe­ment. Je com­mence à écrire dans blogo-​numericus au milieu de la fan­tas­tique armée de blogs repé­rée par les médias récem­ment. Le phé­no­mène est donc déjà passé de mode. Il devien­dra sim­ple­ment un puis­sant et durable phé­no­mène de société. Il avait quitté le camp des pion­niers il y a deux ou trois ans déjà. Puis rejoint celui des adop­tants pré­coces. Aujourd’hui, c’est l’heure des adop­tants tar­difs (mais pas encore des retar­da­taires). L’embouteillage esti­val est à craindre et Bison blo­go­futé aurait bien rai­son d’annoncer de radieuses jour­nées de pro­duc­tion de masse, expo­nen­tielle et foi­son­nante. Lorsque j’ai com­mencé à blo­guer, c’était sous pseu­do­nyme, pour trai­ter, d’une part de sujets pro­fes­sion­nels, d’autre part de sujets per­son­nels. En des endroits pro­pre­ment sépa­rés, culti­vant la mul­ti­pli­cité des pseu­do­nymes comme un ado­les­cent adepte des jeux de rôle et des ava­tars typiques des jeux en ligne ou de la scène des hackers infor­ma­tiques. Car s’exposer est ris­qué. On a dit et redit la dif­fi­culté d’assumer sur la durée un dis­cours aussi public en uti­li­sant son pré­nom, son nom, son matri­cule, son lieu de rési­dence, son numéro de Sécu­rité sociale. Les listes de dis­cus­sion et leurs archives ont depuis long­temps mon­tré les écueils qui guettent toute prise de posi­tion publique sur sup­port élec­tro­nique. Sans aller jusqu’aux pro­blèmes liés à l’étalage de conflits inter­in­di­vi­duels, il faut évoquer les prises de posi­tion poli­tiques, reli­gieuses ou pro­fes­sion­nelles qui sont banales un jour et peuvent pro­vo­quer de graves dif­fi­cul­tés quelques mois, quelques années, quelques décen­nies plus tard. Une vie de prises de posi­tion mémo­ri­sée scru­pu­leu­se­ment par le réseau. Une vie de cas­se­roles, de sédi­men­ta­tion et de com­pres­sions césa­riennes. Le réseau permettra-​t-​il à quelqu’un de chan­ger d’avis, de chan­ger de vie, de chan­ger de vice ? On peut en dou­ter, si le citoyen n’a pas pris la constante pré­cau­tion de se doter d’une deuxième peau en choi­sis­sant un pseu­do­nyme. Et d’en chan­ger aus­si­tôt que sa vie entame un tour­nant signi­fi­ca­tif. Très vite, un pseu­do­nyme désigne quelqu’un qui, sous sa nou­velle iden­tité, est inséré dans un réseau, par­ti­cipe à des entre­prises col­lec­tives, est connu pour cer­taines orien­ta­tions, cer­taines posi­tions, cer­taines lubies. Le réseau ne tisse pas que des liens entre les machines, il en déploie égale­ment entre les indi­vi­dus et les groupes. Dès lors, un indi­vidu uti­li­sant un pseu­do­nyme est un indi­vidu socialisé.

Dis-​moi ce que tu book­markes, je te dirais qui tu es. Le social book­mar­king donne un accès public à l’équivalent de votre biblio­thèque, poten­tiel­le­ment celle qui est dans votre séjour (anciennes, actuelles et futures lec­tures), celle qui est dans votre cui­sine (tiens, tu manges congelé ?), celle qui est dans vos toi­lettes (ça te fait vrai­ment rire, Soeur Marie-​Thérèse des Bati­gnoles ?), celle qui est dans votre chambre (sous la table de nuit, celle qu’on ne lit qu’à deux car elle traite de sujets pirouet­tiques), celle qui est dans votre gar­çon­nière sexuelle, poli­tique ou ludique. De la cave au gre­nier, de la tête aux pieds. Si vous n’y pre­nez garde, le social book­mar­king vous révèle. Les blo­gue­ries aussi. Des pro­pos de comp­toir sou­vent rapides, qui comptent peu en théo­rie, mais pour­ront être mis un jour à votre débit, tout autant qu’à votre cré­dit. Ce qui fait l’unité de votre per­son­na­lité et sa richesse n’est-il pas le com­par­ti­men­tage méti­cu­leux que vous établis­sez entre les par­ties de la jour­née, de la semaine, de l’année, de la vie ? Faut-​il autant de pseu­dos et de lieux d’expression book­mar­kienne ou blo­go­sphé­rique que de pièces dans votre appar­te­ment ? Autant que de facettes de votre per­son­na­lité et de périodes dans votre vie ? Ou allons-​nous voir appa­raître des être publics glo­baux ? Nous dirigeons-​nous au contraire vers l’émiettement élec­tro­nique de l’individu, n iden­ti­tés méti­cu­leu­se­ment étanchéisées ?

Autre­fois, seuls les résis­tants et les écri­vains se dotaient d’identités secondes. Il en allait de la sur­vie des pre­miers. Les seconds avaient par­fois besoin de liberté pour écrire et pour être lus, sous peine d’être enfer­més dans un per­son­nage. Que ce soit le besoin de gagner faci­le­ment de l’argent en toute dis­cré­tion. Ou de s’amuser à goû­ter de genres jugés moins nobles, ou sim­ple­ment de ten­ter une expé­rience d’écriture jugée trop auda­cieuse. La com­pa­rai­son entre les écri­vains et les blo­gueurs uti­li­sant un pseu­do­nyme est par­ti­cu­liè­re­ment valide parce que les écrits res­tent. Sans doute même persistent-​ils davan­tage sur Inter­net, car leur fra­gi­lité rela­tive est com­pen­sée par leur incroyable et quasi uni­ver­selles acces­si­bi­lité, indexa­bi­lité, repro­duc­ti­bi­lité. Elle se pour­suit parce que les deux types d’auteurs prennent des risques pro­fes­sion­nels et judi­ciaires : toute prise de posi­tion publique peut entraî­ner incom­pré­hen­sion, licen­cie­ment, pla­car­di­sa­tion ou pro­cès. Elle ne peut tenir toute la lon­gueur, cepen­dant, parce que l’écrivain fai­sait par­tie de l’élite. Les blo­gueurs, par­ta­geurs de liens pré­fé­rés, par­ti­ci­pants à des listes de dis­cus­sion ou à des forums, ne sont plus des membres de l’élite cultu­relle. S’ils ne sont pas encore tout le monde, ils sont déjà Mon­sieur tout le monde.

Si tu uti­lises un pseu­do­nyme, c’est sans doute que tu as quelque chose à cacher. Ainsi parlent ceux qui défendent les lois liber­ti­cides qui, sous pré­texte de lutte contre le ter­ro­risme et la cri­mi­na­lité cherchent à nous doter d’un numéro de série unique, tra­çable comme des vaches dingues, loca­li­sable, fil­mable, archivé. Tout ce que vous ferez et ne ferez pas, tout ce que vous direz et ne direz pas, tout ce que vous pen­se­rez et ne pen­se­rez pas, tout ce que vous aime­rez et n’aimerez pas pourra être retenu contre vous. Bien­ve­nue dans un monde meilleur.

Bien­ve­nue dans la blo­go­sphère sans pseu­do­nyme, Marin.

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One Response to Bienvenue dans un monde meilleur

  1. Hubert Guillaud on 19 août 2005 at 12 h 13 min

    N’oublie pas de tour­ner 7 fois ta sou­ris sur ton cla­vier avant de pos­ter — ne fais pas comme moi, déjà perdu pour la mémoire électronique.

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