Depuis quelque temps, je m’intéresse à ce qu’on appelle un peu pompeusement le Web 2.0. Comme cela a été dit, la notion est assez floue et recouvre plein de choses assez différentes. Ou plutôt, on voit bien qu’il s’agit d’un même phénomène, mais aux multiples dimensions. Certains insistent sur la dimension technique, d’autre sur les pratiques éditoriales, d’autre encore sur la dimension sociologique.
Plus récemment, j’ai suivi attentivement ceux qui essayaient d’imaginer ce que pouvait donner le Web 2.0 dans le cadre éducatif. On peut s’intéresser aussi à ce que cela pourrait donner dans un contexte de recherche en sciences humaines et sociales (Un nouveau tableau pour Marin, donc). François Briatte de son côté manifestait récemment (et en a remis une couche) son impatience/énervement en consultant HAL SHS. De l’autre côté de l’Atlantique, c’est vrai, ArXiv, Nature avec Connotea, ou, plus près de nous (de l’autre côté du Channel), CiteULike ont déjà entamé la révolution.
Je suis au début de mes interrogations sur le sujet. J’essaie donc de poser des questions et de faire des remarques constructives, sans garantie de clarté. Attention, ceci n’est pas une synthèse, vous risquez de perdre votre temps ; je vous aurai prévenu :
Premier point, le Web 2.0 repose sur des technologies que les utilisateurs ne connaissent pas encore. Typiquement, le format RSS dont Nielsen/Netratings nous a dit récemment qu’il était utilisé par 10% des internautes. Le ratio doit être encore plus faible dans les communautés auxquelles je m’adresse.
Par ailleurs, il faut bien comprendre que les révolutions en cours, et surtout celle du Web 2.0, ne sont pas, mais alors pas du tout, des révolutions purement techniques accessibles aux seuls geeks. C’est exactement le contraire qui se passe. Qu’on en juge : du temps du Web statique, il fallait être un vrai geek pour mettre ne serait-ce qu’une seule page sur le web : FTP + balises HTML codées à la main. Avec l’arrivée des CMS, il faut être un peu geek au début (lors de l’installation du système), mais très peu ensuite. Lorsqu’arrivent les blogs, on passe à l’ère du presse-boutons pur : aucune compétence technique n’est exigée. Les autres outils qui se développent dans la foulée : bloglines, del.icio.us, flickr, sont accessibles à quiconque sait ouvrir un navigateur (ce qui ne signifie pas que cette connaissance soit suffisante).
Une des caractéristiques les plus frappantes du Web 2.0, c’est qu’il est centré sur l’utilisateur ; c’est le triomphe de l’individualisme ! (mais pas de l’individualisme atomisé, j’y reviendrai dans un autre billet) et ceci a des conséquences énormes sur la manière dont les institutions de recherche et d’enseignement supérieur devront se positionner dans leurs rapports aux individus sur ce plan. Nous sommes par exemple un certain nombre à avoir essayé de convaincre les chercheurs d’évoluer depuis leur page perso vers des systèmes plus centralisés, plus collectifs, comme, par exemple, des archives institutionnelles où ils pouvaient déposer leurs publications. Je me demande maintenant s’il ne faut pas faire machine arrière finalement.
Une autre manière d’aborder la question est d’établir la typologie suivante : en SHS, on a les unités organisationnelles suivantes : les individus (les chercheurs ou, plus souvent, les enseignants-chercheurs), les collectifs (thématiques, disciplinaires), les institutions de recherche et d’enseignement supérieur. A chaque niveau, on a des formes éditoriales web spécifiques : la page perso jusqu’à présent pour l’individu, les revues et archives thématiques pour les collectifs, les sites institutionnels, archives institutionnelles et ENT pour les institutions. Pour ma part, je reste persuadé que les réticences d’un grand nombre de chercheurs en SHS à utiliser et s’approprier des dispositifs informatiques sont, pour l’essentiel, dues à des problèmes de négociation sur cet articulations de l’individu , des collectifs de recherche et des institutions qui financent tout cela.
En gros, pour dire les choses brutalement, ces sont souvent les institutions qui financent et mettent en place ces dispositifs. Elles s’adressent ensuite directement aux individus (les chercheurs), quelquefois en court-circuitant les collectifs de recherche d’ailleurs, en leur proposant d’entrer dans leur machine (leur portail, leur ENT, leur base de publications, leur base documentaire). Mais sur le plan académique, c’est tout le contraire qui se passe, puisque ce qui est valorisé dans le déroulé de carrière d’un chercheur, c’est au contraire la production individuelle, dont le sommet est la monographie. Il y a comme une distorsion ; et il suffit quelquefois de voir combien certains chercheurs, parmi les plus avertis sur ces questions peaufinent amoureusement leur page perso en statique chez un hébergeur gratuit (avec leur cv, leur liste de publications, leurs goûts artistiques (la reproduction de tableau comme topos de la page perso de chercheur)) pour dédaigner les beaux systèmes documentaires sophistiqués que leur vendent leur établissements de rattachement, au grand dam des professionnels qui les ont mis en place. C’est que souvent ces professionnels oublient de se demander ce qu’un chercheur peut bien gagner en terme de visibilité personnelle par exemple, à se laisser aspirer par la grosse machine institutionnelle.
Dans ce contexte, le Web 2.0 m’a l’air très intéressant, car intelligemment pratiqué, il ouvre la voie à une forme de conciliation entre les différents niveaux. Les niveaux individuels et communautaires sont bien servis par les blogs , les signets, documents et bibliographies partagés. Et les institutions ? Je me demande si elles ne doivent pas effectuer une sorte de révolution copernicienne au niveau des services web qu’elles peuvent rendre, en ne considérant plus le système (documentaire, d’information, web) comme étant au centre de la photo (avec les chercheurs qui viendraient se brancher dessus), mais bien plutôt les individus et les collectifs de recherche (parfois très éphémères et informels). Concrètement, cela signifie, d’abord offrir des services et outils centrés sur l’utilisateur, puis, dans un deuxième temps, faire émerger une représentation globale, institutionnelle de la masse d’informations qui a été produite en son sein. Autrement dit, laisser les chercheurs faire leur page perso, tenir eux-mêmes leur biblio, construire des communautés sur leurs thèmes de recherche, par le biais de tout un tas de services (d’hébergement, d’alertes, de biblio, de recherche) offerts par l’institution, tout en veillant à une circulation possible des informations de différentes natures entre tous les services proposés, de manière à pouvoir en fin de compte, à la fois assurer une capitalisation de l’information et en donner une représentation globalisée (et éventuellement sélectionnée) qui réponde au besoin de visibilité de l’institution à un autre niveau.
Bon, tout ceci n’est pas clair . Il faut que je développe des exemples concrets pour tester la validité de l’intuition. A suivre donc. Si vous avez un avis sur la question, n’hésitez pas. Les commentaires sont ouverts.
Crédit photo : Coffee and painting © Independentman — cc-by-2.0




Désolé pour le long commentaire j’aurais peut-être dû en faire un billet mais l’occasion était trop belle.
Je te rassure tout de suite à la lecture de ton billet, je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir perdu du temps, bien au contraire, tes idées sont les plus claires que j’ai pu lire depuis longtemps (je crois depuis l’article de Marin le numérique au secours du papier et le New age of the book de Robert Darnton) sur l’avenir des SHS sur le Web.
Pour ajouter une note technique, il semble évident que ce que tu décris sonne le glas des systèmes d’informations intégrés ce qui est une bonne nouvelle !
On va pouvoir véritablement dresser des toiles, des réseaux, où il n’y a pas un centre alimenté par des périphéries, mais des réseaux d’informations qui se rassemblent au gré des besoins : personnels, institutionnels, collectifs et disciplinaires, c’est à dire de l’agrégateur au service provider OAI par exemple. Il n’y a plus un point d’accès à l’information, mais plusieurs points d’accès, chacun représentant un point nodal d’une communauté d’intérêt.
Cela est permis par les systèmes de syndication et encore plus par les Web services. En effet, il semble évident que l’échange des seules métadonnées qui est le principe de RSS et de OAI sera demain dépassé pour un système de partage et de syndication du contenu de façon simple et standardisé (cf le travail de normalisation mené au W3C autour de SOAP, mais aussi le protocole REST). Il suffit pour s’en convaincre de voir qu’un nombre de plus en plus importants de fils RSS contiennent l’ensemble du texte des billets (ce qui n’est pas sans poser des problèmes, cf le standblog) et la version 1.0 du format ATOM.
Mais, cela ne suffira pas. Autant, ce mouvement s’accompagne sur le Web grand public de la folksonomie, autant nous ne devrons pas nous aussi faire l’économie de réfléchir à la gestion de cette information. Cela passera par la prise en compte des recherches en « knowledge management » et donc du Web sémantique. Car, si nos point d’accès sont vides de sens et incapables de donner accès à l’information (et pas seulement de la trouver…), cela ne servira à rien. Finalement, même si l’utilisateur revient au centre, nous aurons un rôle important à jouer dans la mise en place des outils et des systèmes d’indexation du futur que représentent par exemple les ontologies.
Malgré tout, une chose me gêne. Ce n’est pas grand chose et c’est peut-être mon côté geek qui ressort, mais à l’image de Znarf, je suis complètement opposé à cette appellation de Web 2.0. Cette expression (qui vient du monde du marketing…) conviendrait si l’architecture du Web changeait en profondeur, c’est à dire le protocole HTTP et les langages utilisés sur le Web. Or, ce n’est pas le cas, il s’agit dans la plupart des cas d’une utilisation de technologies existantes auxquels on a trouvé une utilité et que l’on s’est approprié. Il est indéniable que nous vivons actuellement une période d’évolution profonde du Web qui démontre sa maturité, prenant son indépendance par rapport aux médias existants (qui parle encore de WebTV ?) et se caractérisant par l’apparition de nouvelles pratiques et d’une nouvelle écologie de l’information (vive la validation a posteriori ;-) !). Bref, après être passé par une phase d’imitation et d’adaptation, nous rentrons dans une réelle phase d’innovation.
Pour revenir aux SHS et pour finir, le problème est peut-être précisément là, la phase d’adaptation indispensable à l’appropriation (cf les analyses des historiens du livre, Roger Chartier et Heanr-Jean Martin en particulier) n’est pas terminé dans le monde universitaire et scientifique. Il nous faudra donc encore du temps et beaucoup d’explications pour finir cette phase d’adaptation et en arriver à ce que tu décris. C’est ce à quoi nous devons nous atteler le plus vite possible pour ne pas être dépassé.
Merci Got pour cette analyse. Je n’ajouterai rien sur le plan technique, parce que, hein, j’en connais bien moins que toi.
Sur l’expression web 2.0, ne nous étendons pas outre mesure, le sujet a une potentialité trollesque particulièrement importante. Je dirais simplement que, moi, l’usage qui est fait de cette expression ne me gêne (presque) pas, dans la mesure où il s’agit justement de vendre des outils et des usages qui sont très peu spectaculaires pour les gens qui restent à l’extérieur du truc. Donc, faut bien faire un peu d’esbrouffe pour encourager les gens qui ont des pouvoirs décisionnels à penser un peu autrement. Je me souviens bien d’un certain gautier qui m’avait opposé exactement le même argument sur un autre sujet ;-)
Pour ton dernier paragraphe, il est possible que le circuit de diffusion de l’innovation ne soit pas le même que dans les cas précédents. Il est très possible que ce soient les utilisateurs qui, guidés par les fournisseurs de services commerciaux, fassent du web 2.0 sans le savoir. Notre rôle consistera alors, non pas à les convaincre d’ouvrir des blogs, de partager leurs docs, de les tagger, etc, mais plutôt à essayer d’imaginer avec eux l’usage intéressant qu’ils pourraient en faire dans leur activité d’étudiant, d’enseignant ou de chercheur ; et à convaincre les administrations centrales de toute la richesse qui se trouve dans ces pratiques « populaires » (d’où l’utilité du côté esbrouffe du web 2.0).
En tout cas, merci d’avoir accroché ton billet ici, plutôt que là
Quand j’ai relu mon commentaire le lendemain, j’étais sûr que tu allais me faire la remarque pour le « Web 2.0 ». Tu as totalement raison et je fais amende honorable ;-) Serais-je prêt à pardonner les faux discours politique et pas l’instrumentalisation de points techniques ?
Merci d’avoir soulevé cette contradiction et donc un abus de langage chacun ;-)
Je souscris entièrement à cette analyse.
Je cite souvent le blog de Nicolas Nova en exemple pour montrer comment un jeune chercheur aujourd’hui peut se mettre en réseau dans sa discipline.
Je suis bien content de tout ce que je lis là. Ce n’est pas obscur, du moins pour moi. Je me suis permis de citer un paragraphe de ton billet sur mon wiki. Si ça pose problème je peux me contenter uniquement d’un lien. Dis moi ce qu’il en est. Je suis fortement intéressé par l’approche réseau décrite par le commentateur précédent (désolé j’ai oublié ton nom…). En standardisant les outils (portails d’entreprise gigantesques foutoirs où on veut tout faire rentre à coup de chausse-pied) on en a oublié le principal. Chaque personne a besoin de son espace perso, qu’il aménage à sa guise (quand un beau template ne traine pas de le secteur c’est parfois, certes, au détriment de la beauté graphique). Je travaille dans un service formation d’une grande (100 000+) entreprise. Je suis en train d’essayer de faire comprendre aux gens qu’il faut aller au delà des modules de formation e-learning standardisés et balancés à tout le monde et plutôt favoriser l’émergence d’un écosystème d’apprentissage basé sur des logiciels sociaux, wiki et blogs (le tout saupoudré de RSS, pourquoi pas social bookmarks). Je peux vous dire que c’est dur à faire rentrer dans les esprits mais une fois que la mayonnaise va prendre on va bien s’éclater (et surtout limiter les réinventions de roue comme on fait actuellement).
Merci de ton commentaire. Bien sûr, tu peux copier/coller tout ce que tu veux. D’ailleurs, j’en suis récompensé puisque je découvre ton wiki qui m’a l’air d’être une vraie mine d’or d’information.
Nous sommes d’accord sur l’essentiel, je pense (ça fait plaisir de voir qu’on n’est pas seul à penser un truc), mais je ne retiendrais ici qu’une seule phrase de ton intervention : « une fois que la mayonnaise va prendre on va bien s’éclater ». J’approuve !
Nota : le service de Nature s’appelle Connotea, si je me souviens bien.
Corrigé ! Merci françois x ;-) pour la précision.
Vraiment une excellente réflexion sur les impacts des actuelles innovations technologiques sur nos sociétés, nos organisations et les acteurs y participant !
Geoffroi
Mais comme le souligne Jean-Pierre Cloutier, bloguer dans le monde universitaire n’est pas encore tout à fait simple.