Mobilisation autour du droit d’auteur

6 décembre 2005
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Homo Nume­ri­cus vient de bas­cu­ler l’ensemble de ses pages en mode d’alerte sur le pro­jet de loi DADVSI.

En deux mots, pour ceux qui ne connaissent pas, le pro­jet de loi Droit d’Auteur et Droits Voi­sins dans la Société de l’Information est une adap­ta­tion du droit d’auteur fran­çais à une direc­tive euro­péenne (EUCD) datant de 2001. En gros, cette direc­tive a pour objec­tif d’adapter le droit d’auteur des dif­fé­rents pays euro­péens aux nou­veaux contextes de dif­fu­sion numérique.

Le pro­jet de loi a beau­coup de facettes, que l’on n’évoque pas tou­jours. Deux d’entre elles sont les plus discutées :

1. La pro­tec­tion juri­dique des DRM : le pro­jet de loi léga­lise l’utilisation de méca­nismes anti-​copie sur les fichiers et sup­ports et cri­mi­na­lise non seule­ment les actes, mais aussi les dis­po­si­tifs tech­niques de contour­ne­ment de ces méca­nismes de pro­tec­tion. Autre­ment dit, est assi­milé à de la contre­fa­çon le fait de conce­voir, dif­fu­ser ou par­ler de ces dis­po­si­tifs anti-​copie. C’est l’équivalent euro­péen de la loi amé­ri­caine adop­tée en 1998 (le DMCA) et dont tout le monde sait aujourd’hui qu’il s’agit d’une absur­dité. On se rend compte aujourd’hui, que le texte du pro­jet de loi doit être consi­déré comme « modéré » car un cer­tain nombre d’acteurs sou­haitent aller plus loin en inter­di­sant tout logi­ciel de dif­fu­sion de contenu s’il n’est pas équipé d’un méca­nisme anti-​copie (ce que même les amé­ri­cains ont réussi à repous­ser). Cer­tains oppo­sants au pro­jet de loi font remar­quer que cet amen­de­ment consti­tue une menace poten­tielle pour le sec­teur du logi­ciel libre puisque celui-​ci semble incom­pa­tible avec la notion de DRM (le rai­son­ne­ment est tordu mais semble cor­rect ; voir ici).

Sans aller jusqu’à ces extrêmes, la pro­tec­tion juri­dique des DRM est un dan­ger pour l’innovation car c’est un moyen de ver­rouiller les mar­chés de la consom­ma­tion cultu­relle sur des accords entre dif­fu­seurs de conte­nus, fabri­cants de maté­riels, éditeurs de logi­ciels et de sys­tèmes d’exploitation. Le cas typique est celui des lec­teurs logi­ciels de DVD sur des sys­tèmes comme GNU/​Linux, où l’on s’est rendu compte que cer­taines « mesures de contour­ne­ment » des pro­tec­tions anti-​copies n’avait pas pour usage la copie illi­cite, mais sim­ple­ment l’accès à des conte­nus ver­rouillés, pour des logi­ciels ne dis­po­sant pas des clés d’accès à ces conte­nus (car n’ayant pas passé d’accord avec les dif­fu­seurs). A titre de com­pa­rai­son, on pour­rait dire que tout est censé se pas­ser comme si l’éditeur d’un roman vous contrai­gnait à lire son livre avec une paire de lunettes d’une cer­taine marque (dis­tor­sion de concur­rence sur le mar­ché des opti­ciens) et si vous étiez condamné en contre­fa­çon parce que mal­gré tout vous avez réussi à récu­pé­rer et uti­li­ser une paire de lunettes non agrées par lui…

Le deuxième point en contro­verse est celui des excep­tions au droit d’auteur : la direc­tive euro­péenne pré­voit un cer­tain nombre d’exceptions obli­ga­toires (excep­tions tech­niques per­met­tant, par exemple, à un four­nis­seur d’accès de mettre en cache sur un ser­veur un contenu afin de le ser­vir plus rapi­de­ment aux ordi­na­teurs clients), et un cer­tain nombre d’exceptions facul­ta­tives parmi les­quelles chaque Etat a la pos­si­bi­lité de pio­cher en fonc­tion de sa situa­tion locale. Parmi toutes les excep­tions pos­sibles, le pro­jet de loi n’en retient qu’une, celle qui per­met de favo­ri­ser l’accès des han­di­ca­pés aux docu­ments (mais atten­tion, dans des condi­tions dras­tiques, contrô­lées et via quelques asso­cia­tions agréées). Deux excep­tions en par­ti­cu­lier n’ont pas été rete­nues : celle qui concerne les biblio­thèques (leurs pri­vi­lèges de dif­fu­sion du docu­ment papier ne sont pas renou­ve­lés pour le numé­rique), et l’exception péda­go­gique qui per­met la dif­fu­sion des docu­ments pour l’enseignement et la recherche (ceci est le résul­tat d’âpres négo­cia­tion entre la Culture et l’Education Natio­nale se résol­vant par un véri­table Water­loo( puisqu’on fait dans le Napo­léo­nien en ce moment) de cette der­nière. Les caté­go­ries pro­fes­sion­nelles concer­nées (biblio­thé­caires, docu­men­ta­listes, uni­ver­si­taires) com­mencent à mon­ter des pétitions.

Tout ceci n’est déjà pas bien réjouis­sant ; cela l’est encore moins quand on sait que le Gou­ver­ne­ment tente de faire adop­ter la loi en pro­cé­dure d’urgence la veille de Noël ! Autant dire que les débats risquent d’être nour­ris et sui­vis ! C’est pour cette rai­son que le col­lec­tif EUCD qui suit l’affaire depuis le début se mobi­lise à fond, sou­tenu par les amis de Fra­ma­soft. La péti­tion réunit déjà près de 20000 per­sonnes et les forums sont très actifs. On semble se diri­ger vers quelque chose qui res­semble à une mani­fes­ta­tion devant l’Assemblée, mais beau­coup d’autre types d’actions sont envi­sa­gés. Je me trompe peut-​être, mais j’ai l’impression qu’il y a une vraie mobi­li­sa­tion de masse pos­sible sur ce dos­sier, car un nombre incroyable de gens ont goûté à la liberté d’usage des pro­duits cultu­rels et ils ont une mau­vaise expé­rience des sys­tèmes anti-​copies qui sont sources de cau­che­mars d’incompatibilité.

Cyrille Fie­vet cri­tique ver­te­ment ce début de mobi­li­sa­tion en fai­sant remar­quer que tous les sites lient vers Eucd​.info qui est un site mili­tant, et non vers des expli­ca­tions objec­tives du pro­jet de loi (tech­ni­que­ment très com­plexe). C’est juste, mais cet après-​midi, j’ai cher­ché sur le réseau ces fameuses expli­ca­tions objec­tives sur les sites des médias clas­siques, même spé­cia­li­sés… c’est assez pauvre, et je n’ai pas trouvé de réfé­rence fai­sant clai­re­ment le point sur la ques­tion, hor­mis Eucd. Quant aux posi­tions de ceux qui sou­tiennent les amen­de­ments les plus répres­sifs, autant dire qu’elles ne sont pas publiques, car sys­té­ma­ti­que­ment expri­mées en com­mis­sions tech­nique. Force est donc de consta­ter qu’aujourd’hui, ceux qui font un véri­table tra­vail d’information sur cette loi, sont ses oppo­sants, et non ses par­ti­sans qui ne semblent pas sou­hai­ter de débat public et en pleine lumière sur ces ques­tions. Cha­cun en tirera les conclu­sions qu’il voudra.

Alors, lisez-​le ce pro­jet et faites-​vous votre opi­nion. C’est un texte impor­tant ; qua­si­ment une consti­tu­tion du cybe­res­pace (natio­nal) puisqu’il fixe les règles de cir­cu­la­tion et d’échange de l’information dans le contexte numérique.

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