Le jour où les machines sont entrées à l’Assemblée

13 janvier 2006
By


Le pro­jet de loi sur le droit d’auteur dans la société de l’information (DADVSI) crée encore beau­coup de remous. Les dis­cus­sions vont bon train, de plus en plus sur la licence légale, mais aussi encore sur les DRM et les menaces qu’une géné­ra­li­sa­tion ferait peser sur les logi­ciels libres (sans par­ler de notre vie privée !).

Bref. Je ne vais pas épilo­guer, et ajou­ter un billet de plus à la masse de ceux qui viennent prendre posi­tion sur le sujet. Car c’est bien davan­tage la manière dont le débat s’organise et évolue qui m’intéresse ici. Il faut d’abord dire que les événe­ments qui se sont dérou­lés à l’Assemblée Natio­nale autour du 20 décembre sont, pour moi, consi­dé­rables ; car, contre toute attente, et en dépit du faible nombre de dépu­tés (ce qui était prévu), le gou­ver­ne­ment a été empê­ché de mener à bien son pro­jet légis­la­tif comme il l’entendait. Mieux que cela encore : il a été débordé par la nais­sance d’un véri­table débat à l’Assemblée, mêlant de manière très inté­res­sante pré­ci­sion tech­nique (sur les DRM, les pra­tiques de télé­char­ge­ment et de par­tage), consi­dé­ra­tions phi­lo­so­phiques (sur le droit d’auteur, l’avenir de la culture), et manoeuvres poli­tiques (avec la bataille d’amendement et les recours à la procédure).

Sui­vant, comme des mil­liers d’autres, les débats en direct sur le site de l’Assemblée, j’étais dans le même temps pré­sent sur les forums et l’interface de chat de Fra­ma­soft [19]. Un cer­tain nombre de ceux qui par­ti­ci­paient ont eu le sen­ti­ment que quelque chose d’exceptionnel se dérou­lait : d’abord, par la qua­lité des inter­ven­tions, tout à fait à la hau­teur des enjeux ; ensuite, parce que, pour la pre­mière fois, à par­tir du moment en par­ti­cu­lier où un cer­tain nombre de dépu­tés UMP ont com­mencé à se pro­non­cer contre leur gou­ver­ne­ment, nous avons eu le sen­ti­ment que les choses n’étaient pas jouées d’avance ; mais aussi lorsque les dépu­tés Paul, Bloche, Dutoit et Billard ont com­mencé à reprendre en choeur les argu­ments déve­lop­pés par EUCD​.info, y com­pris dans ses dimen­sions les plus tech­niques, don­nant le sen­ti­ment que des membres de la classe poli­tique pou­vaient se faire le relais et les porte-​parole d’une mobi­li­sa­tion popu­laire que l’on connaît ; enfin, j’ai per­son­nel­le­ment vécu un cer­tain moment d’ivresse en voyant d’un côté les par­ti­ci­pants du chat sur Fra­ma­soft non seule­ment com­men­ter et s’informer réci­pro­que­ment du sens des amen­de­ments dis­cu­tés, mais aussi écrire en direct des mails de remer­cie­ment aux dépu­tés qu’ils étaient en train d’entendre, et dans le même temps ces dépu­tés évoquer l’importance de l’audience que connais­saient ces débats (et donc l’attention qu’y por­tait l’opinion publique) pour appuyer leurs demandes de temporisation.

Tout à coup, et l’espace d’un ins­tant, tout sem­blait prendre sens et je voyais nos vieilles ins­ti­tu­tions poli­tiques, reprendre vie, nous offrant de manière mira­cu­leuse un moment de démo­cra­tie où la mobi­li­sa­tion de dizaines de mil­liers de citoyens sem­blait s’imbriquer dans un sys­tème repré­sen­ta­tif qui avait l’air de bien vou­loir fonc­tion­ner à nou­veau, et fonc­tion­ner encore mieux du fait des faci­li­tés de com­mu­ni­ca­tion qu’offrent les nou­velles technologies.

Oui, je sais, je suis lyrique et j’avoue une cer­taine naï­veté enthou­siaste en cette occa­sion, mais je refuse de bou­der mon plai­sir, en bon lec­teur de Rous­seau qui sait que la démo­cra­tie s’accommode mal de la durée et que ce miracle poli­tique, ce moment de trans­pa­rence, n’a pu nous être donné que l’espace d’un ins­tant. Je trouve aussi tout à fait signi­fi­ca­tif que des dizaines de per­sonnes aient tra­vaillé et tra­vaillent encore sur les vidéos et comptes ren­dus de ces ses­sions par­le­men­taires, s’échangeant avec pas­sion, non pas le der­nier remake d’une ânerie sor­tie des stu­dios d’Hollywood, mais des enre­gis­tre­ments d’interventions poin­tues sur des amen­de­ments tech­niques à un pro­jet de loi sur le droit d’auteur. Et je m’empresse d’ailleurs de com­man­der le DVD « col­lec­tor » des débats qu’un pas­sionné pro­pose à ceux qui le souhaitent.


A mes yeux, le dis­cours intro­duc­tif que Chris­tian Paul a pro­noncé pour défendre son excep­tion d’irrecevabilité consti­tue un véri­table monu­ment du genre et a valeur de modèle pour la manière dont des dis­cus­sions techno-​juridiques com­plexes peuvent être conduites au sein d’une assem­blée démo­cra­tique géné­ra­liste. Car pour la pre­mière fois, les sys­tèmes tech­niques dont il était ques­tion fai­saient l’objet d’une évoca­tion concrète et authen­tique qui contras­tait dure­ment avec les pro­pos très méta­pho­riques du ministre. Par rap­port à une tra­di­tion d’évocation très dis­tante et théo­rique des usages d’Internet dans laquelle sem­blait jusqu’alors se com­plaire l’Assemblée, le député semble avoir réussi en un coup à régler la focale sur cet objet que toute une par­tie de la classe poli­tique consi­dère d’un regard myope.

Sou­dain, ces machines à com­mu­ni­quer qui peuplent notre quo­ti­dien, sans les­quels nous ne savons plus vivre et que nous ne savons pas encore consi­dé­rer poli­ti­que­ment, semblent avoir fran­chi les portes de l’Assemblée et s’inviter en per­sonne au débat. For­mi­dable sym­bole donc que ces ipod pré­sents à la tri­bune de l’Assemblée, pre­nant sou­dain la parole devant le repré­sen­ta­tion natio­nale pour poser la seule ques­tion qui vaille la peine d’être posée : com­ment allons-​nous redé­fi­nir les règles de fonc­tion­ne­ment d’une société qui ne peut plus igno­rer notre exis­tence ?

Tags: , ,

3 Responses to Le jour où les machines sont entrées à l’Assemblée

  1. Sic Transit on 13 janvier 2006 at 13 h 21 min

    L’écho ren­con­trée sur le net par les débats sur la loi DADVSI à l’Assemblée furent réel­le­ment remar­quables, au point d’avoir été remar­qués et signa­lés, comme vous l’avez dit, par les dépu­tés eux-​mêmes au cours même de leurs délibérations.

    Beau­coup de jeunes éloi­gnés de la poli­tique ont indi­qués, sur les forums de Fra­ma­soft dont vous par­lez égale­ment, que cela avait été l’occasion pour eux de s’intéresser à la poli­tique pour la pre­mière fois de leur vie !! Et ainsi de chan­ger un peu leur juge­ment sur la « politique ».

    La poli­tique est l’affaire de tous avait dit un vieux philosophe.

    Comme quoi il suf­fit que nos repré­sen­tants poli­tiques rede­viennent un peu plus repré­sen­ta­tifs pré­ci­sé­ment pour qu’à nou­veau le goût de la poli­tique revienne égale­ment, ce qui est plu­tôt bon signe :-)

    Sic Tran­sit

  2. brigetoun on 14 janvier 2006 at 18 h 58 min

    mal­heu­reu­se­ment il y a eu le côté plus désa­gréable de la poli­tique après la très longue sus­pen­sion de séance
    On recom­mence comme si de rien n’était, en met­tant en réserve les amen­de­ments et articles en rap­port avec l’amendement voté, on constate que Madame Bou­tin et le père de famille UMP inquiet pour sa des­cen­dance sont absents, on dis­cute sérieu­se­ment et puis le jeune UMP qui s’était abs­tenu fait amende hono­rable et on voit arri­ver les belles gens de l’UMP que l’on a rameuté pen­dant cette attente et qui viennent avec des anglots refou­lés indi­quer qu’au Bour­bon la bras­se­rie proche les grands artistes fran­çais comme Hal­li­day etc.. et Sou­chon (zut) sont effon­drés et com­bien Jack Lang et Anne Hidalgo (re zut) les sou­tiennent et s’indignent.
    Donc on se calme et on arrête tout, avec non pas un débat plu­ra­liste pour pré­pa­rer un texte qui se tienne mais un groupe d’étude UMP
    La comé­die était par­faite.
    Ca se des­si­nait avant la sus­pen­sion ; il n’y avait qu’à voir Madame Bou­tin ras­sem­bler bru­ta­le­ment sac, étole et papiers et sor­tir avec fra­cas après qu’un autre député soit venu lui par­ler.
    Chris­tian Paul a été très bon, Patrick Bloche un peu moins car un rien pon­ti­fiant et Chris­tine Bou­tin très sym­pa­thique, mais si
    Mais j’ai bien peur que rien ne soit acquis

  3. Frenchy on 15 janvier 2006 at 23 h 02 min

    J’adhère entiè­re­ment à ce billet et à son enthousiasme.

    Il se passe bien quelque chose et de plus en plus de per­sonnes s’en rendent compte.

    La sor­tie du nou­veau livre (et du blog) de Joel De Ros­nay sont égale­ment je crois signi­fi­ca­tifs de ces changements :

    Une nou­velle démo­cra­tie est en train de naître, inven­tée grâce aux nou­velles tech­no­lo­gies ou médias des masses (Inter­net, blogs, SMS, chats…) par les citoyens du monde. Or ni les médias tra­di­tion­nels, ni les poli­tiques n’en com­prennent vrai­ment les enjeux…

    http://​www​.pro​ne​ta​riat​.com/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*


Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.

Enter your email address to subscribe to this blog and receive notifications of new posts by email.

Join 5 other subscribers

Twitter de Marin

Twitter de Pierre