Improbable révolte

25 mars 2006
By


Je viens de ter­mi­ner la lec­ture de La révolte du pro­né­ta­riat, écrit par Joël de Ros­nay et Carlo Revelli, et je dois avouer ici toute ma déception.

L’idée de base de l’ouvrage n’est pour­tant pas inin­té­res­sante, et c’était la pre­mière fois, me semble-​t-​il, qu’elle était expri­mée à tra­vers un livre, en France tout du moins [22]. Il s'agit simplement de dire que nous sommes en train d'assister à un changement d'organisation médiatique, qui nous fait passer d'un mode de diffusion unilatéral de l'information d'un petit nombre de sources vers un grand nombre de destinataires qui n'en sont que le réceptacle passif (organisation top-​down, few-​to-​many), à un mode d’organisation où cha­cun est autant source que des­ti­na­taire de l’information. Pour illus­trer son idée, Joël de Ros­nay choi­sit d’utiliser la méta­phore de la lutte des classes : d’un côté une classe d’infocapitalistes, concen­trant les moyens de pro­duc­tion et de dif­fu­sion de biens infor­ma­tion­nels pro­prié­taires ; de l’autre, une masse de pro­lé­taires de l’information, qui sont acteurs d’un nou­veau mode de cir­cu­la­tion de l’information, hori­zon­tal, décen­tra­lisé, et qui ne dis­posent que du réseau, outil col­lec­tif dont ils n’ont pas la pro­priété, pour le faire.

Il fau­drait d’abord rela­ti­vi­ser une oppo­si­tion qui méri­te­rait d’être pré­ci­sée ; car si, d’un côté, la repré­sen­ta­tion du fonc­tion­ne­ment de médias tra­di­tion­nels comme étant pure­ment ver­ti­caux et indui­sant une pas­si­vité des des­ti­na­taires de l’information a pu être lar­ge­ment remise en cause (par les études de récep­tion par exemple), de l’autre il ne fau­drait pas croire que les conver­sa­tions hori­zon­tales et de pair-​à-​pair que la masse des pro­né­ta­riens entre­tient de blog à blog n’a rien à voir avec l’actualité telle qu’elle est sélec­tion­née et pré­sen­tée par la presse et les médias radio-​télévisés clas­siques. Il existe au contraire une arti­cu­la­tion qui doit être exa­mi­née avec atten­tion. On pour­rait évoquer, à titre d’exemple, une récente dis­cus­sion polé­mique entre Cyrille Fié­vet et Gilles Klein sur le rôle de l’un ou l’autre des types de médias dans la réso­lu­tion d’une affaire récente.

Il fau­drait inter­ro­ger la notion de « révolte » aussi, pré­sente dans le titre, mais qui me semble très mal décrire la situa­tion actuelle. Car s’il y a révo­lu­tion, c’est bien d’une révo­lu­tion sans révolte qu’il s’agit, mar­quée par le déploie­ment rapide de nou­veaux usages à côté, et non contre les anciens, sans qu’il soit néces­saire de sur­dé­ter­mi­ner ce mou­ve­ment par un sens poli­tique qu’il n’a pas néces­sai­re­ment. En fai­sant des blogs, en par­ta­geant leurs pho­tos et vidéos, et même en ali­men­tant Ago­ra­vox, les indi­vi­dus n’ont pas néces­sai­re­ment en tête de débou­lon­ner la dic­ta­ture du 20 heures, comme on pour­rait le croire. Il font sim­ple­ment autre chose à côté, et sou­vent en s’alimentant aux sujets que les mass média proposent.

La ques­tion n’est peut-​être donc pas, fina­le­ment, dans une oppo­si­tion aussi fron­tale entre deux modèles, contrai­re­ment à ce que laisse croire le titre et l’introduction du livre (oppo­si­tion qui et ensuite nuan­cée plus loin (p. 123). L’articulation/opposition entre, d’un côté un mode ver­ti­cal de difus­sion de l’information et de l’autre des pra­tiques de com­mu­ni­ca­tion hori­zon­tales, per­va­sives et inter­sub­jec­tives a fina­le­ment tou­jours existé. Plu­tôt que d’opposer les deux et faire croire qu’on passe de l’un à l’autre, il serait peut-​être plus per­ti­nent de se deman­der quelle forme pré­cise, sin­gu­lière, et donc nou­velle fina­le­ment, cette arti­cu­la­tion prend aujourd’hui.

Et pour cela, il fau­drait évoquer un cer­tain nombre de phé­no­mènes pré­cis et les ana­ly­ser de manière plus appro­fon­die que ce qui est ici fait. Car La révolte du Pro­né­ta­riat a cet autre défaut qu’il évoque à peu près tous les phé­no­mènes dont on parle en ce moment [23], depuis les blogs jusqu'aux imprimantes 3D, en passant par les podcast, le web 2.0, le RSS, FLickr, les wikis et j'en passe, sans qu'on sache toujours bien quel est le rapport avec la question qu'est censé traiter le livre. Cette énumération « tendance » est d'autant plus dommageable, qu'elle n'est pas véritablement appuyée sur une analyse du champ de bataille économique qui sous-tend la mise en oeuvre de ces services. Car la mise en place de la « nouvelle nouvelle économie », comme on l'appelle, signifie la montée en charge de nouveaux acteurs industriels érigeant leur puissance sur la dépouille d'anciens empires médiatiques qui ont formidablement souffert de la conflagration due à l'éclatement de la bulle Internet. Il n'y donc pas que des citoyens contre des chaînes de télévision dans cette histoire, et il aurait été bon de refaire un panorama complet de la situation.

Pour finir, les pas­sages por­tant sur Ago­ra­vox et les conseils en matière de vali­da­tion de l’information sur Inter­net, qui sont de la pro­mo­tion à peine dégui­sée pour le por­tail Ago­ra­vox et la société Cybion, sont assez déplo­rables, à mon avis.

Bref, ce livre est un peu une occa­sion ratée, il me semble, parce qu’au delà de l’identification très géné­rale d’un phé­no­mène dont tout le monde com­mence à prendre conscience, il échoue à en décrire avec pré­ci­sion les res­sorts, comme s’il avait été écrit trop rapi­de­ment et en survol.

2 Responses to Improbable révolte

  1. thierry teulé on 30 mai 2006 at 11 h 33 min

    Tout à fait d’accord avec votre analyse.

    Le titre de l’ouvrage « La révolte du pro­né­ta­riat » ne peut que sus­ci­ter décep­tion quant au contenu voire déri­sion : est-​ce un clin d’oeil au « mani­feste du parti com­mu­niste » du siècle der­nier ? J. D. ROSNAY est-​il cré­dible pour por­ter ce mes­sage en se pré­sen­tant lui-​même comme Pro­né­taire (pour ouvrir et faire mar­cher son « Ago­ra­vox » sur le Net j’ai l’impression qu’il a lar­ge­ment ouvert son car­net rela­tion­nel ce qui n’est pas trés « peuple ») ? En plus j’ai l’impression d’avoir lu un cata­logue des actuelles inno­va­tions de la blo­go­sphère et du Web social. Et sur­tout où est la por­tée théo­rique, l’apport du cher­cheur dans l’ouvrage (j’avoue être tou­jours irrité par son aper­cep­tion « évolutioniste/​biologiste » du chan­ge­ment, des orga­ni­sa­tions — le fameux cybionte, le macro-​organisme pla­né­taire en for­ma­tion — que nombre de théo­ri­ciens des NTIC reprennent depuis des années. Par ailleurs sa pos­ture ne semble être que des­crip­tive, et il le reven­dique même, mais aussi participative).

    Donc décep­tion par­ta­gée dans l’ensemble. Cepen­dant je dois avouer que par­mis les spé­cia­listes fran­çais de la ques­tion « NTIC » il est l’un des plus com­pé­tents en matière de connais­sance des inno­va­tions et usages (ce qui est loin d’être le cas d’autres), que j’aime bien sa poly­va­lence et sa poly­cul­ture (scien­ti­fique, tech­nique, entre­pre­neu­riale) si peu fran­çaise. Mais au final décep­tion sur cet ouvrage-​catalogue. Je pense qu’il peut mieux faire sauf s’il per­siste dans la voie macro-​biologiste pour expliquer/​commenter les évène­ments de « l’ère numérique ».

  2. Anonyme on 20 juin 2006 at 10 h 23 min

    Sans par­ler de la par­tie du « Cyworld » qui est une tra­duc­tion quasi inté­grale d’un article de Busi­ness Week :(

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*


Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.

Enter your email address to subscribe to this blog and receive notifications of new posts by email.

Join 5 other subscribers

Twitter de Marin

Twitter de Pierre