Connais-​toi toi-​même

21 août 2006
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Pas si inin­té­res­sant que cela, fina­le­ment, le débat sur le Web 2.0. Depuis quelque temps, il a dépassé le pre­mier cercle des pro­fes­sion­nels, geeks et autres pas­sion­nés du réseau, pour être évoqué de manière de plus en plus fré­quente par la presse géné­ra­liste. Libé­ra­tion par exemple a demandé à Pierre Chap­paz de lui livrer une chro­nique sur ce thème. Le Monde a publié au début de l’été une série de papiers expli­quant de quoi il s’agissait. Et ainsi de suite.

Il res­sort de la plu­part de ces articles que le Web 2.0 consti­tue une révo­lu­tion de l’Internet, carac­té­ri­sée par la place cen­trale qu’y prend l’utilisateur et l’interactivité. Évidem­ment, les vieux rou­tiers du réseau de se moquer, en disant qu’il n’y a là rien de révo­lu­tion­naire et que c’est ce qui carac­té­rise le sys­tème depuis les pre­mières minutes de son exis­tence. [28]. D’où les inter­mi­nables débats : s’agit-il d’une véri­table révo­lu­tion ? d’un nou­vel Inter­net ? ou d’un buzz idiot comme il en fleu­rit tous les 15 jours dans ce sec­teur ? Pour ma part, j’aurais ten­dance à dire que l’un et l’autre camps ont par­fai­te­ment rai­son. Et c’est cette contra­dic­tion qui m’intéresse, parce qu’elle me semble révé­ler un trait carac­té­ris­tique de l’histoire du réseau.

En gros, l’idée est que cha­cun des grand sou­bre­sauts qui ont changé quelque chose d’important sur le réseau depuis qu’il existe (je sélec­tionne par exemple : le mail, Use­net, le Web, Mosaic, les CMS, la bulle de 2000, le Web 2.0) consti­tue à la fois une étape clas­sique de la dif­fu­sion d’une inno­va­tion auprès de nou­veaux cercles d’utilisateurs, et en même temps une manière pour tous de (re)découvrir et l’approfondissant ce qui en consti­tue l’essence sin­gu­lière. Inter­net est un ins­tru­ment de com­mu­ni­ca­tion mul­ti­la­té­ral de pair à pair. Cette défi­ni­tion est tota­le­ment banale, et pour­tant il semble bien que nous ayons tous besoin d’en expé­ri­men­ter la réa­lité à l’occasion de cha­cune des « révo­lu­tions » qui émaillent son his­toire , ou, plus exac­te­ment, d’imaginer à chaque fois, pour de nou­veaux uti­li­sa­teurs, de nou­veaux usages qui ne font pour­tant qu’en actua­li­ser l’essence de manière nou­velle. Autre­ment dit, tout se passe comme si Inter­net était dans un état de per­pé­tuelle redé­cou­verte de ce qu’il est, à tra­vers la mise en place de tech­no­lo­gies, de formes et d’usages différents.

Dire que le Web 2.0 est une révo­lu­tion est à la fois vrai et faux. C’est faux parce que l’interactivité et la place cen­trale de l’utilisateur dans le pro­ces­sus de com­mu­ni­ca­tion consti­tuent l’essence même d’Internet depuis ses débuts. Mais c’est vrai parce que les ser­vices qua­li­fiés de « Web 2.0 » consti­tuent une nou­velle manière d’actualiser cette essence pour de nou­veaux uti­li­sa­teurs. Et si on veut raf­fi­ner, on peut dire que jusqu’à pré­sent ces uti­li­sa­teurs se ser­vaient du réseau, mais d’une manière non conforme à son essence par­ti­cu­lière ; par exemple comme une télé­vi­sion, un jour­nal ou une bou­tique. Le Web 2.0, c’est ce qui leur per­met de décou­vrir une nou­velle dimen­sion d’un outil tech­nique dont ils se servent déjà, et d’en exploi­ter à leur tour toute la puis­sance, en mode lecture/​écriture, c’est-à-dire très exac­te­ment pour y agir au même titre que les autres. Et de ce point de vue, on peut dire que cette « révo­lu­tion » a bien des points com­muns avec celles qui l’ont pré­cé­dée dans l’histoire d’Internet (c’est par exemple l’histoire de Use­net dont le déve­lop­pe­ment tient en par­tie à l’impossibilité pour un cer­tain nombre d’universités de pos­ter sur Arpa­net, tout en étant auto­risé à lire).

Qu’est-ce qui carac­té­rise cette évolu­tion ? Tout sim­ple­ment la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de l’obstacle tech­nique, avec la mul­ti­pli­ca­tion d’outils intui­tifs per­met­tant aujourd’hui de faire sans appren­tis­sage ce qui néces­si­tait autre­fois de pas­ser de longues heures les mains dans le cam­bouis des lignes de code.

Cette idée est féconde, je trouve, mais elle sus­cite aussi des inter­ro­ga­tions. Côté fécon­dité, elle me four­nit une pierre de touche me per­met­tant de révé­ler l’adéquation de tels ou tels inno­va­tions, gad­gets, légis­la­tions dans le domaine. Je peux dire aujourd’hui avec une rela­tive assu­rance qu’Internet ne consti­tue pas seule­ment un outil tech­nique qui n’aura pour effet que d’améliorer l’efficacité des pra­tiques dans les domaines où il est uti­lisé. C’est au contraire une véri­table techno-​logie qui imprime sa forme par­ti­cu­lière à une société entière, au même titre que la télé­vi­sion [29] ou l'automobile, étant entendu que plusieurs technologies peuvent modeler de manière concurrente les sociétés, et non une seule à son tour, successivement. Internet n'est donc pas la plus grande bibliothèque du monde, ou la télévision numérique de demain, ni même le téléphone sur IP, etc. Le Réseau a une logique propre, une dynamique interne, une constitution technique, dit Lessig, qui s'actualise sous différentes formes au cours de son développement. Il y a là, pour moi, une certitude grandissante.

A l’inverse, la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de l’obstacle tech­nique que je vois à l’oeuvre sus­cite pour moi beau­coup d’interrogations ; d’abord comme pro­fes­sion­nel, et for­ma­teur, où je me pose très concrè­te­ment la ques­tion de l’utilité de faire des cours sur le html, voire sur la mani­pu­la­tion de tel ou tel outil. Je me demande s’il ne vau­drait pas mieux orien­ter ces for­ma­tions vers une meilleure connais­sance de ce que c’est que la com­mu­ni­ca­tion en ligne, de l’exploration des consé­quences de tel ou tel type d’action dans ce contexte, de l’acquisition d’une vue pano­ra­mique de la société (presque au sens de socia­bi­lité) de l’Internet. Je me pose des ques­tions pour mes enfants aussi, qui com­mencent à arri­ver à l’âge de la mani­pu­la­tion des outils infor­ma­tiques. Il y a une chose dont je suis cer­tain, c’est que tous les jeux et autres logi­ciels plus ou moins ludo-​éducatifs spé­cia­le­ment conçus pour eux sont à mettre au pla­card car ils ne sont jamais, pour ceux que j’ai vus du moins, que des sortes de films inter­ac­tifs qui placent l’enfant dans le car­can d’un scé­na­rio pré-​établi extrê­me­ment contraint. Ces jeux, pour moi sont men­son­gers en lais­sant croire que l’enfant est actif alors qu’il ne doit le plus sou­vent que réagir aux sol­li­ci­ta­tions du logi­ciel. Au contraire, je suis à la recherche d’outils tout à fait simi­laires à ceux que nous uti­li­sons, nous les adultes. Tux­paint est de ce point de vue un véri­table modèle du genre en ce qui concerne le des­sin. J’aimerais bien connaître un trai­te­ment de texte du même aca­bit. Mais mes inter­ro­ga­tions ne sont pas vrai­ment là. Hier, j’ai regardé la pré­sen­ta­tion par Steve Jobs de la future ver­sion, Leo­pard, de Mac OS X. J’avoue en être resté un peu baba ; on voit bien qu’il y a une énorme dif­fé­rence avec des envi­ron­ne­ments du type win­dows ou Linux où la moindre mani­pu­la­tion demande des com­pé­tences tech­niques non négli­geables. Sous Mac OS, un nombre incroyable d’entre elles (sur du texte, du web, de l’image, de la vidéo) se fait de manière tota­le­ment intui­tive, et ne néces­sité même pas la maî­trise des notions de base (le copier-​coller, qu’est-ce qu’un fichier, redi­men­sion­ner une image, local/​distant, etc.). Comme je suis sur le point d’acheter un ordi­na­teur pour les enfants, je me vois très bien lan­cer sans effort mes petits bouts sur la retouche photo, la créa­tion de pages Web, la com­po­si­tion de mails sophis­ti­qués sans effort, avec un tel outil. Mais en même temps, j’ai quelques scru­pules à les ins­tal­ler dans un envi­ron­ne­ment que j’estime opaque (où sont mes fichiers ? je n’ai jamais com­pris avec Mac) et cade­nassé et dont je ne veux pas pour moi (dans l’état actuel de ma réflexion, mais je peux chan­ger, à force de regar­der les shows de Steve).

Qu’en pensez-​vous ?


Cré­dit photo : Me and my camera, par Stria­tic, CC-​2006

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