Le Complexe du Cyclope. Le Centre national du Livre et les revues

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Was­sers­pie­gel
Image par frood­mat. Licence CC.

Sophie Bar­luet a rendu un rap­port en avril 2006 suite à la mis­sion que lui avait donné en mai 2005 Eric Gross, alors Pré­sident du CNL, le Centre natio­nal du Livre [30] Il s’intitule Les revues fran­çaises aujourd’hui : entre désir et dérives, une iden­tité à retrou­ver. Long de 146 pages, ce rap­port se décom­pose en quatre par­ties : Un modèle his­to­rique, Un modèle éclaté, Un nou­veau modèle ?, Quelle poli­tique pour un nou­veau modèle. Je ne m’étendrai pas sur la par­tie his­to­rique, ni sur la ques­tion des revues de créa­tion, qui est très spé­ci­fique et dépasse mes com­pé­tences, et concen­tre­rai mes remarques sur la ques­tion des revues en Sciences humaines et sociales.

L’enquête est pro­vo­quée par une volonté de moder­ni­sa­tion et de ration­na­li­sa­tion de l’aide du CNL aux revues, alors que le nombre de titres sou­te­nus a aug­menté, que le modèle his­to­rique des revues a évolué et tan­dis que leur situa­tion géné­rale se dégra­dait : baisse de la visi­bi­lité média­tique, dégra­da­tion de l’équilibre écono­mique et émer­gence du sup­port numé­rique (pp. 8 – 10).

Sophie Bar­luet liste les prin­ci­paux orga­nismes qui four­nissent une aide aux revues en Sciences humaines et sociales : le Minis­tère des Postes et des Télé­com­mu­ni­ca­tions (Com­mis­sion pari­taire des Publi­ca­tins et Agences de Presse, CPAP), Le Minis­tère des Finances (TVA réduite), le Minis­tère des Affaires sociales (Fonds d’Action et de Sou­tien pour l’intégration et la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions, FASILD), le Minis­tère des Affaires étran­gères (abon­ne­ments, tra­duc­tions sur le site du Quai d’Orsay), le Minis­tère de l’Éducation natio­nale et de la Recherche (CNRS, presses uni­ver­si­taires, por­tails, biblio­thèques uni­ver­si­taires), le Minis­tère de la Culture et de la Com­mu­ni­ca­tion (CNL, Entr’evues). Le Minis­tère de la Jus­tice finance et les Régions auraient sans doute égale­ment pu être citées. Je m’interroge, en par­ti­cu­lier, sur la nature, la qua­lité et la cohé­rence de l’aide appor­tée par les régions. Les deux poids-​lourds sont cepen­dant le CNRS et le CNL. En 2004, le CNL a accordé 1 616 129€ de sou­tien aux revues, qu’elles soient de créa­tion ou SHS (aides à la publi­ca­tion, aides à la tra­duc­tion en fran­çais, aides à la numé­ri­sa­tion). Les Sciences humaines et sociales repré­sentent 45% des aides appor­tées par le CNL à la créa­tion et au déve­lop­pe­ment des revues (p.113). Le CNRS appor­tait en 2002 un bud­get de 3 517 000 euros aux revues SHS. Il sou­te­nait alors 193 revues, soit 18 222 euros par titre (p. 112). « Ce total inclut des sub­ven­tions directes (450 000 euros) ainsi que des aides indi­rectes par la prise en charge d’agents et de cher­cheurs (77 équi­va­lents temps plein) » pré­cise Sophie Bar­luet. [31] Le CNL a, en dix ans, doublé le nombre de titres aidés, avec une forte tendance à la reconduction des soutiens, années après année. Si la subvention est théoriquement plafonnée à 25% des frais de fabrication et de diffusion, ce taux est dans la pratique variable, notamment pour les petites revues, dont le CNL finance parfois plus de 50% de leur budget (pp. 120-121).

Il me semble inutile de paraphraser les principales recommandations qui sont proposées dans le rapport. Je les ai donc recopiées et placées en annexe de ce billet, telles qu'elles apparaissent des pages 137 à 139.

Rap­pe­lons qu’il ne s’agit, ici, que de recom­man­da­tions, qui pour­ront ne pas être adop­tées ou qui pour­ront être amen­dées. Mais, en l’état, elles sont révé­la­trices d’une démarche du CNL qui reste cen­trée sur l’édition papier, et confère au numé­rique le rôle d’éclaireur-défricheur, pas beau­coup plus. C’est une avan­cée réelle, mais la force de séduc­tion du sup­port papier, dont les qua­li­tés ne peuvent être contes­tée, exerce tou­jours une forte emprise sur les rai­son­ne­ments et les sys­tèmes de valeur. Lors d’une réunion de pré­sen­ta­tion de ce rap­port, d’autres acteurs de pre­mier plan ont égale­ment mani­festé leur atta­che­ment presque exclu­sif au sup­port papier. Certes, le temps n’est plus à l’anathème contre la lie élec­tro­nique [32]. Les temps des dénon­cia­tions du numé­rique comme « fos­soyeur des revues » semble égale­ment der­rière nous. Pour autant, dans bien des esprits, le numé­rique reste un appen­dice de la grande édition, celle de Guten­berg. Sans doute les mêmes défendront-​ils l’édition élec­tro­nique tra­di­tion­nelle dans vingt-​cinq ans. Nous ver­rons. Il reste qu’une telle poli­tique rend dif­fi­cile l’exploration des pistes nou­velles que per­met l’édition électronique.

Les pré­co­ni­sa­tions de ce rap­port qui inté­ressent le plus les revues sont cepen­dant ailleurs. En affir­mant que les revues publiques ne doivent pas rece­voir d’argent public, le CNL ferme la porte à de nom­breuses revues SHS. Le rap­port ne pré­cise pas les rai­sons de ce choix, mais Benoît Yvert, Pré­sident du CNL, a répondu que cette injonc­tion venait de Bercy. Puis par le fait que les éditeurs pri­vés prennent un plus grand risque que les éditeurs publics. Le pre­mier argu­ment de Benoît Yvert pro­vient, me semble-​t-​il, du risque de concur­rence déloyale faus­sant les règles du mar­ché. Mais les revues en Sciences humaines relèvent-​elles vrai­ment du même type de mar­ché que les chewing-​gum et les tubes cathodiques ?

Il semble de plus en plus urgent que la pro­blé­ma­tique du libre accès aux don­nées scien­ti­fiques soit inté­grée aux réflexions qui guident les poli­tiques publiques. En déci­dant de s’appuyer exclu­si­ve­ment sur la dif­fu­sion payante, le CNL donne prio­rité à des rai­son­ne­ments qui viennent du papier. Quand des car­tons de numé­ros s’accumulent dans les stocks des éditeurs, quand la mise au pilon semble l’inéluctable issue des plus anciens numé­ros, quand la dif­fu­sion gra­tuite fausse tota­le­ment les chiffres de dif­fu­sion géné­rale et ne per­met pas de révé­ler le moindre désir (pour reprendre le mot de Sophie Bar­luet) et encore moins le moindre usage, on peut s’interroger sur ce com­plexe du Cyclope. Com­ment expli­quer l’absence de prise en compte de l’hypothèse de la Longue traîne, si fré­quem­ment citée par les pro­fes­sion­nels réflé­chis­sant au mar­ché du numé­rique ? Com­ment expli­quer la mise à l’écart de la pro­blé­ma­tique des usages et des mesures des pra­tiques de lec­ture ? Ne lit-​on vrai­ment que dans les biblio­thèques uni­ver­si­taires et les appar­te­ments des der­niers par­ti­cu­liers abon­nés aux revues, au coin du feu ? Les lec­tures numé­riques ne peuvent-​elles pas être mesu­rées et com­pa­rées aux lec­tures ana­lo­giques ? Ne peut-​on, ne doit-​on pas, un jour, confron­ter les deux uni­vers, les com­bi­ner, étudier leurs com­plé­men­ta­ri­tés, mesu­rer l’efficacité réelle de chaque dif­fu­sion ? Ne peut-​on, ne doit-​on pas, très vite, réflé­chir aux pas­se­relles entre élec­tro­nique et papier ? Il faut applau­dir le cou­rage du rap­port qui défend l’idée d’un sou­tien aux créa­tions numé­riques [33]. Mais s’inquiéter de la concep­tion péjo­ra­tive qu’elle revèle, défi­nis­sant une hié­rar­chie entre ce qui semble rele­ver du bac à sable ou du bouillon de culture, d’une part, et ce qui est érigé sur l’autel du papier, d’autre part. Il faut sor­tir de l’opposition des sup­ports (papier/​électronique) et des modes de dif­fu­sion (vente/​libre accès) pour par­ve­nir à défendre la seule chose qui nous tient à coeur, l’édition. C’est-à-dire l’émergence, la for­ma­li­sa­tion, la sélec­tion puis la dif­fu­sion de la pen­sée. Car seuls les écrits restent.

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