Archives de l’auteur : Marin Dacos

A propos Marin Dacos

Marin Dacos est Directeur du Centre pour l'édition électronique ouverte (Cléo). Il a créé le logiciel Lodel et les portails suivants : Revues.org, Calenda, le calendrier des sciences sociales, In-extenso.org, Hypotheses.org.

Un angle mort ? Les infrastructures pour les SHS en général et pour les carnets de recherche en particulier

A blind spot ?

cette image a été conçue par Elo­die Faath. Elle repré­sente les sites cités par les car­ne­tiers d’Hypothèses.

J’ai récem­ment orga­nisé un panel sur le blog­ging scien­ti­fique (qu’on pourra appe­ler car­ne­tage scien­ti­fique si on veut) au Forum mon­dial des sciences sociales, qui se tenait cette année à Mont­réal. Nous fai­sions le voyage pour le compte d’HESAMAndré Gun­thert, Loïc le Pape et Arthur Char­pen­tier étaient de l’aventure, qui avait pour titre «  Minor forms of aca­de­mic com­mu­ni­ca­tion: revam­ping the rela­tion­ship bet­ween science and society? « . Deux contri­bu­tions ont été publiées en ligne (Texte et suite d’Arthur Char­pen­tier et André Gun­thert). Ma contri­bu­tion avait pour titre « A blind spot? Digi­tal infra­struc­tures for digi­tal publi­shing, and for aca­de­mic blog­ging in particular ».

Une forme conversationnelle

The missing linkJ’y ai défendu l’idée (que j’emprunte, me semble-​t-​il, à Pierre Mou­nier) que le blog­ging scien­ti­fique se situe à l’intersection des formes clas­siques de com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique. Il n’est pas exac­te­ment une confé­rence (oral public), ni une publi­ca­tion (écrit public), ni une cor­res­pon­dance (écrit privé), ni une conver­sa­tion (oral privé), mais un assem­blage de toutes ces dimen­sions, pour pro­duire une forme que j’appelle mineure de com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique. Cette forme est mineure car elle n’entre pas dans les formes cano­niques (confé­rence, publi­ca­tion) qui sont évaluées.

Woodcut carved by Johann von Armssheim (1483). Portays a disputation between Christian and Jewish scholars (Soncino Blaetter, Berlin, 1929. Jerusalem, B. M. Ansbacher Collection). http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Disputation.jpg

Wood­cut car­ved by Johann von Arm­ssheim (1483). Por­tays a dis­pu­ta­tion bet­ween Chris­tian and Jewish scho­lars (Son­cino Blaet­ter, Ber­lin, 1929. Jeru­sa­lem, B. M. Ans­ba­cher Col­lec­tion). http://​com​mons​.wiki​me​dia​.org/​w​i​k​i​/​F​i​l​e​:​D​i​s​p​u​t​a​t​i​o​n​.​jpg

Ce sta­tut de micro-​publication (terme uti­lisé par André Gun­thert dans sa pré­sen­ta­tion) consti­tue une chance, car elle réduit la pres­sion aca­dé­mique pesant sur l’objet, ce qui per­met de s’ouvrir à des expres­sions moins for­melles et lis­sées. Dans le car­net de recherche, il y a une forme de liberté que nous n’avons pas dans les livres et dans les articles qui contri­buent à l’avancement de la car­rière uni­ver­si­taire. Ces points ont été plus lon­gue­ment déve­lop­pés dans «  Les car­nets de recherche en ligne, espace d’une conver­sa­tion scien­ti­fique décen­trée  notre contri­bu­tion (Pierre et moi) au deuxième tome des Lieux de savoir diri­gés par Chris­tian Jacob. Le carac­tère conver­sa­tion­nel du car­net de recherche, paraît essen­tiel au déve­lop­pe­ment d’une pen­sée collective.

Nombre moyens de commentaires par billet sur Hypothèses (octobre 2013)

Nombre moyens de com­men­taires par billet sur Hypo­thèses (octobre 2013)

La conver­sa­tion prend diverses formes. La plus évidente de ces formes est le com­men­taire. En 2009, la pla­te­forme Hypo­thèses comp­ta­bi­li­sait plus de 3 com­men­taires par billets. Depuis, le nombre a baissé, pour atteindre un peu plus d’un com­men­taire par billet. Il fau­drait ici affi­ner la mesure, afin d’éliminer les car­nets qui se concentrent sur de la com­mu­ni­ca­tion, par oppo­si­tion à la conver­sa­tion scien­ti­fique. En effet, le suc­cès de la pla­te­forme Hypo­thèses a vu se diver­si­fier le type de car­nets de recherches et émer­ger des car­nets plus offi­ciels et ins­ti­tu­tion­nels. Or, les car­nets qui sont des canaux de dif­fu­sion venant d’organisations plus que des espaces d’échanges attirent peu les com­men­taires, ce qui paraît nor­mal. Dans ces condi­tions, le nombre de com­men­taires par billet me paraît tou­jours rela­ti­ve­ment élevé.

Nombre moyen de twitts par documents présents sur les plateformes d'OpenEdition (en septembre 2014)

Nombre moyen de twitts par docu­ments pré­sents sur les pla­te­formes d’OpenEdition (en sep­tembre 2014)

Avec l’aide d’Elodie Faath (coor­di­na­trice d’Ope­nE­di­tion Lab), j’ai com­paré l’écho conver­sa­tion­nel des quatre pla­te­formes d’OpenEdition sur le réseau Twit­ter. Il appa­raît clai­re­ment que les billets s’intègrent beau­coup plus dans les échanges sur Twit­ter que les autres types de conte­nus que sont les articles, les cha­pitres et les pro­grammes d’événements scien­ti­fique. Cela est pro­ba­ble­ment dû au fait que Twit­ter est un dis­po­si­tif conver­sa­tion­nel, de la même façon que les car­nets de recherches.

Score de fidélité des plateformes d'OpenEdition en septembre 2013

Score de fidé­lité des pla­te­formes d’OpenEdition en sep­tembre 2013

J’ai pro­posé, en 2009, la notion de conver­sa­tion silen­cieuse pour décrire le méca­nisme invi­sible qui mène les lec­teurs à être plus fidèles à des car­nets de recherches qu’à des revues. J’ai testé la pro­po­si­tion avec les don­nées de sep­tembre 2013, mais cette fois en me pen­chant non pas sur le car­net ou la revue, mais sur la pla­te­forme. On y découvre un score de fidé­lité se situant entre 1,5 et 2 pour Revues​.org et Calenda, et un score attei­gnant 2,5 pour Hypo­thèses. Plus inté­res­sant encore, la fidé­lité des uti­li­sa­teurs des car­nets anglo­phones et ger­ma­no­phones est plus élevée (valeur : 3). Il semble donc pos­sible d’identifier des com­por­te­ments lin­guis­tiques spé­ci­fiques. Ils s’expliquent sans doute par le fait que les com­mu­nau­tés de car­ne­tiers ger­ma­no­phones et anglo­phones d’Hypothèses sont plus récentes, et donc pro­ba­ble­ment plus enthou­siastes et proches des Digi­tal huma­ni­ties. Si ce déca­lage est bien lié à la jeu­nesse des com­mu­nau­tés ger­ma­no­phone et anglo­phone sur Hypo­thèses, il devrait se résor­ber au fur et à mesure que celles-​ci se déve­loppent. Il reste que la conver­sa­tion silen­cieuse est net­te­ment plus forte autour des car­nets, quelle que soit leur langue, qu’autour des revues.

Affluents d'Hypothèses entre septembre 2012 et septembre 2013. Les moteurs de recherches sont retirés

Affluents d’Hypothèses entre sep­tembre 2012 et sep­tembre 2013. Les moteurs de recherches sont retirés

Obser­vons à pré­sent les affluents (en anglais, refer­rers) qui apportent des visites à Hypo­thèses. En dehors des moteurs de recherches, les cinq pre­miers affluents sont Face­book, Twit­ter, Hypo­thèses, Ope­nE­di­tion et Scoop​.it. Trois des cinq pre­miers affluents sont donc des réseaux sociaux, de nature conver­sa­tion­nelle. Les deux autres sont Hypo­thèses (pla­te­forme nati­ve­ment conver­sa­tion­nelle) et Ope­nE­di­tion. Res­tent 1500 autres affluents, qui apportent, de façon cumu­lée, autant de fré­quen­ta­tion à Hypo­thèses que les cinq pre­miers affluents. Ils ne sont donc pas secon­daires. Ils consti­tuent même l’armature dis­tri­buée du réseau.

Emer­gence et rôle des plateformes

L'émergence des plateformes

L’émergence des plateformes

A ce pre­mier phé­no­mène conver­sa­tion­nel, qui se joue à l’échelle des indi­vi­dus, s’ajoute un phé­no­mène indus­triel, qui se joue à l’échelle des infra­struc­tures. Depuis une dizaine d’années, les pla­te­formes se sont déve­lop­pées et jouent un rôle de plus en plus impor­tant. C’est le cas à l’échelle géné­rale du Web (Face­book, Yahoo, Twit­ter, Bing sont des pla­te­formes), mais aussi dans de l’édition (Wiki­pé­dia) et dans celui de l’édition uni­ver­si­taire. ArXiv, HAL, Scielo, Plos, Per­sée et Ope­nE­di­tion sont des pla­te­formes. Elles se carac­té­risent par une masse cri­tique de docu­ments, de par­te­naires, de moyens et de tech­no­lo­gies et de fonc­tion­na­li­tés, qui leur per­mettent de s’appuyer sur des effets d’échelles et sur des effets de réseaux qui conso­lident leurs posi­tions. Hypo­thèses, qui est une des pla­te­formes d’OpenEdition, ne fait pas exception.

Hypothèses, une plateforme

Hypo­thèses, une plateforme

Le nom « Hypo­thèses » a été choisi car il s’agit d’un espace où chaque peut tes­ter ses hypo­thèses dans la chambre d’écho (ou même le gueu­loir flau­ber­tien) que consti­tue le car­net de recherches.

Nombre de carnets sur Hypothèses

Nombre de car­nets sur Hypothèses

Le nombre de car­nets pré­sents sur Hypo­thèses ne cesse de croître. Le gra­phique montre clai­re­ment une crois­sance très forte : nous venons d’atteindre le 700e car­net. En réa­lité, nous en avons créé envi­ron 1400, mais tous les car­nets ne sont pas ajou­tés au cata­logue. Il s’agit, ici, seule­ment des car­nets qui sont ajou­tés au cata­logue d’OpenEdition. Ceux-​ci reçoivent alors un ISSN et sont inté­grés dans le moteur de recherche d’OpenEdition.

En millions

En mil­lions

La demande sociale venant de la com­mu­nauté de l’enseignement supé­rieur et de la recherche est donc très forte. La fré­quen­ta­tion de la pla­te­forme est, elle aussi, signi­fi­ca­tive, mon­trant l’intérêt d’un lec­to­rat étendu pour ce type de contenus.

La pla­te­forme ne se contente pas d’accueillir des car­nets de recherches. Elle réa­lise un tra­vail de valo­ri­sa­tion édito­riale qui a pour objec­tif d’apporter une valeur ajou­tée aux lec­teurs, en hié­rar­chi­sant l’information.

Schéma simplifié des cinq étapes du workflow d'Hypothèses

Schéma sim­pli­fié des cinq étapes du work­flow d’Hypothèses

Ce tra­vail de valo­ri­sa­tion se construit gros­siè­re­ment par cinq étapes d’un work­flow édito­rial. Le car­ne­tier dépose une can­di­da­ture (1) qui, si elle est rete­nue, fait l’objet d’une créa­tion tech­nique (2). Si le car­net montre une acti­vité réelle et conforme aux objec­tifs de recherches d’Hypothèses, celui-​ci est ajouté au cata­logue (3) et un ISSN lui est attri­bué (ce point a fait l’objet de longues dis­cus­sions avec le bureau fran­çais des ISSN et des dis­cus­sions sont en cours avec le bureau de nom­breux autres pays). L’histoire ne s’achève pas là.

Des billets placés en bandeau

Des billets pla­cés en bandeau

Le conseil scien­ti­fique d’Hypothèses (en fait, les conseils scien­ti­fiques) sélec­tionne des billets en fonc­tion de leur carac­tère remar­quable et les place soit :

- à la Une d’une des pla­te­formes ou de la pla­te­forme générale.

- en ban­deau d’une des pla­te­formes ou de la pla­te­forme géné­rale. En géné­ral, seul un billet est mis en ban­deau par jour. Un tra­vail ico­no­gra­phique et de titraille est réalisé.

La visi­bi­lité et la valeur ajou­tée appor­tée par la pla­te­forme au car­net et/​ou au billet aug­mentent à mesure de la pro­gres­sion dans le pro­ces­sus, de la phase 1 à la phase 5.

Billets à la une

Billets à la une

Nous réa­li­sons égale­ment diverses acti­vi­tés de com­mu­nity mana­ge­ment, sur les listes de dis­cus­sion lin­guis­tiques des carn­tiers, et de docu­men­ta­tion, sur les espaces dédiés à cet effet : Mai­son des car­nets, Blo­ghaus, La casa de los blogs. Ces espaces et ces ani­ma­tions de com­mu­nau­tés sont réa­li­sés dans la langue des car­ne­tiers, par nos par­te­naires (UNED pour l’espagnol, Fon­da­tion Max Weber pour l’allemand) ou par Ope­nE­di­tion (pour le fran­çais). Nous sommes en train de construire un conseil scien­ti­fique, une liste de dis­cus­sions et une docu­men­ta­tion anglo­phones (par­te­naires wel­come !).

Ceci n’est ni facile ni gra­tuit. Cela coût de l’argent et c’est un point sur lequel je vou­drais insis­ter. Car, pour faire fonc­tionne une pla­te­forme comme Hypo­thèses, il faut quelques moyens. Il faut des per­sonnes qui gèrent le work­flow, qui répondent aux ques­tions des uti­li­sa­teurs, qui rédigent de la docu­men­ta­tion, qui tra­duisent, qui testent et retestent des fonc­tion­na­li­tés nou­velles, qui mettent à jour la pla­te­forme, qui coor­donnent et réa­lisent les déve­lop­pe­ments, qui assurent la main­te­nance sys­tème, la haute dis­po­ni­bi­lité et la sau­ve­garde des don­nées. Cet ensemble de fonc­tion­na­li­tés consti­tuent une infra­struc­ture.

The digi­tal infra­struc­tures gap

Par chance, l’Europe a décidé de se doter d’infrastructure pour la recherche. Ces infra­struc­tures intègrent le pro­gramme ESFRI. Le Stra­tegy Report on Research Infra­struc­tures — Road­map 2010 est éclai­rant sur les infra­struc­tures exis­tantes et sur la place des Sciences humaines et sociales (SHS) en leur sein. On y découvre des mon­tants pré­cis rela­tifs aux coûts de construc­tion puis de fonc­tion­ne­ment des infra­struc­tures concer­nées. On y découvre ce qui était à craindre : les sciences humaines et sociales ne sont pré­sentes qu’à la marge (1% du coût total de construc­tion), avec des pro­jets comme DARIAH et CLARIN

Coût de construction des infrastructures ESFRI

Pour­tant, ces infra­struc­tures joue­ront demain un rôle dépas­sant celui que jouaient hier les biblio­thèques et les archives. L’affaire est d’importance. Elle est, pour l’instant, ter­ri­ble­ment sous-​estimée par les poli­tiques publiques.

Coût de construction des infrastructures ESFRI

Coût de construc­tion des infra­struc­tures ESFRI

Pour­tant, l’édition élec­tro­nique en accès ouvert, que ce soit sous la forme de livres et d’articles dif­fu­sés en ligne, ou de nou­velles formes de com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique (wiki et car­nets de recherches, notam­ment), consti­tue une oppor­tu­nité unique de rap­pro­cher (d’autres diront récon­ci­lier) les sciences humaines et sociales et la société. C’est ce que nous avons appelé, avec Pierre Mou­nier, le canon à idées (dans Moritz Huns­mann, Sébas­tien Kapp (dir), Deve­nir cher­cheur. Ecrire une thèse en sciences sociales, Éditions de l’EHESS, col­lec­tion Cas de figure, 10 octobre 2013, p. 251. ISBN 978 – 2-​7132 – 2416-​4.). Il serait bien triste que le tour­nant numé­rique ne soit pas plei­ne­ment négo­cié par les SHS en rai­son d’une per­cep­tion incom­plète des enjeux et pers­pec­tives de l’accès ouvert et des huma­ni­tés numériques.

Image cc par edbrambley

Image cc par edbrambley

Abs­tract

After seve­ral cen­tu­ries of deve­lop­ment, know­ledge tech­no­lo­gies today form a highly orga­ni­sed eco­sys­tem, struc­tu­red around books and jour­nals and with its own clearly iden­ti­fied pro­fes­sions, infra­struc­tures and actors. From publi­shers to libra­rians, authors to book­sel­lers, a book indus­try has emer­ged and encou­rages the cir­cu­la­tion of ideas. With the rise of the net­work, these roles are slowly being rede­fi­ned and new actors are rapidly emer­ging. The 2006 ACLS report (“Our Cultu­ral Com­mon­wealth: The Report of the Ame­ri­can Coun­cil of Lear­ned Socie­ties Com­mis­sion on Cybe­rin­fra­struc­ture for the Huma­ni­ties and Social Sciences”) is one of the first signs of recog­ni­tion of the need for digi­tal infra­struc­tures. These infra­struc­tures are not sim­ply confi­ned to “noble” publi­ca­tions i.e. books and jour­nals. They also concern the so-​called minor forms of aca­de­mic com­mu­ni­ca­tion. Yet deve­lo­ping such infra­struc­tures requires much more than sim­ply ins­tal­ling a ser­ver under a desk. On the contrary, digi­tal infra­struc­tures neces­si­tate the crea­tion of plat­forms, which in turn entail the emer­gence of new teams and new pro­fes­sions – those of digi­tal publi­shing. These plat­forms are often deve­lo­ped or bought up by pre­da­tory mul­ti­na­tio­nals (for example, Men­de­ley absor­bed by Else­vier). Academic-​led alter­na­tives do exist (Zotero for biblio­gra­phies, Hypo­theses for blogs), yet the aca­de­mic com­mu­nity has fai­led to fully reco­gnise the asso­cia­ted oppor­tu­ni­ties and risks. The aca­demy has every inter­est in making sure it does not become mar­gi­na­li­sed within its own infra­struc­tures. The alter­na­tive is to repro­duce the vaga­ries of the extra­or­di­na­rily concen­tra­ted glo­bal publi­shing sys­tem, which has strip­ped the research sec­tor of some of its intel­lec­tual and bud­ge­tary initiative-​taking capacities.

Résumé

Voici son résumé en fran­çais : « Après plu­sieurs siècles de déve­lop­pe­ment, les tech­no­lo­gies du savoir ont abouti à un écosys­tème très struc­turé autour du livre et de la revue, avec des métiers, des infra­struc­tures et des acteurs clai­re­ment iden­ti­fiés. De l’éditeur à la biblio­thèque, de l’auteur à la librai­rie, un monde du livre s’est déve­loppé et a favo­risé la cir­cu­la­tion des idées. Avec l’avènement du réseau, ces rôles se redé­fi­nissent len­te­ment et de nou­veaux acteurs émergent rapi­de­ment. Le rap­port de l’ACLS en 2006 (Our Cultu­ral Com­mon­wealth, The report of the Ame­ri­can Coun­cil of Lear­ned Socie­ties Com­mis­sion on Cybe­rin­fra­struc­ture for the Huma­ni­ties and Social Sciences) est une des pre­mières prises de conscience de ce besoin d’infrastructures numé­riques. Celles-​ci ne concernent pas que les objets nobles, comme la revue et le livre. Elles concernent égale­ment les formes dites mineures. Or, il ne suf­fit pas pas de poser un ser­veur sous un bureau pour déve­lop­per de telles infra­struc­tures. Au contraire, elles néces­sitent la créa­tion de pla­te­formes, qui occa­sionnent la nais­sance de nou­velles équipes et de nou­veaux métiers, ceux de l’édition élec­tro­nique. Ces pla­te­formes sont sou­vent pro­po­sées ou rache­tées par des mul­ti­na­tio­nales pré­da­trices (Men­de­ley absorbé par Else­vier). Les alter­na­tives issues du monde uni­ver­si­taire existent (Zotero pour les biblio­gra­phies, Hypo­thèses pour les blogs), mais sans que la com­mu­nauté uni­ver­si­taire ait pris la pleine mesure des oppor­tu­ni­tés et des risques que cela repré­sente. L’université aurait inté­rêt à ne pas se lais­ser mar­gi­na­li­ser dans ses propres infra­struc­tures, au risque de repro­duire les erre­ments liés au sys­tème édito­rial mon­dial, extra­or­di­nai­re­ment concen­tré, qui a lar­ge­ment dépos­sédé le monde de la recherche de capa­ci­tés d’initiatives intel­lec­tuelles et budgétaires.

Il importe à la félicité du genre humain que soit fondée une Encyclopédie…

Leibniz_Monadology_2

Leibniz_​Monadology_​2

« Il importe à la féli­cité du genre humain que soit fon­dée une Ency­clo­pé­die, c’est-à-dire une col­lec­tion ordon­née de véri­tés suf­fi­sant, autant que faire se peut, à la déduc­tion de toutes choses utiles. » Ini­tia et spe­ci­mina scien­tiae gene­ra­lis1679-1680.

Source : http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​G​o​t​t​f​r​i​e​d​_​W​i​l​h​e​l​m​_​L​e​i​b​niz

Humanités numériques, l’association

Quelques notes rapides, avant THAT Camp Saint Malo auquel je ne pour­rai pas par­ti­ci­per concrè­te­ment, car je suis en ce moment à Mont­réal, suite à ma par­ti­ci­pa­tion au Forum mon­dial des sciences sociales. J’y mets en place de riches par­te­na­riats entre Ope­nE­di­tion et d’autres acteurs, qué­bec­quois, mais aussi mexi­cains, bré­si­liens, de Nouvelle-​Zélande, séné­ga­lais, etc.

Les sites cités par les carnetiers d'Hypothèses. Image par Elodie Faath.

Les sites cités par les car­ne­tiers d’Hypothèses. Image par Elo­die Faath.

Nous en par­lons depuis THAT Camp Paris, 1ère édition, qui fut le pre­mier THAT Camp euro­péen, juste avant Cologne et Londres, de cette asso­cia­tion fran­co­phone des huma­ni­tés numé­riques. Nous n’avons pas la culture de créer des struc­tures et des com­mis­sions à la vitesse de l’éclair, contrai­re­ment à cer­tains de nos voi­sins. Cela peut appa­raître comme de la len­teur, mais je l’interprète plu­tôt comme une pro­pen­sion à pen­ser le pro­jet scien­ti­fique et poli­tique avant de mettre sur pied l’institution. On sent par­fois trop, dans la course ins­ti­tu­tion­nelle qui se joue depuis quelques années autour des Digi­tal huma­ni­ties, la course aux hon­neurs et aux postes de pou­voir. Oui, nous avons pris le temps de la réflexion, notam­ment à tra­vers cinq années de sémi­naire à Paris (grâce à la très fer­tile liberté don­née par l’EHESS à ses membres, dans le cadre Pierre Mou­nier, Auré­lien Berra et moi-​même) : 2009, 201020112012, 2013.

Je pro­pose que la future Asso­cia­tion fran­co­phone des huma­ni­tés numé­riques (AFHN pour les intimes, mais qui pourra por­ter d’autres noms) se posi­tionne clai­re­ment sur un cer­tain nombre de points.

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Sauna en Finlande.
CC BY Marin Dacos

La stratégie du Sauna finlandais

La stra­té­gie du Sauna finlandais.

Les fron­tières de Digi­tal Huma­ni­ties. Essai de Géo­gra­phie poli­tique d’une com­mu­nauté scientifique

Marin Dacos – Mai 2013 – Ver­sion 1.0

Résumé

Les Digi­tal Huma­ni­ties, on en parle ! Mais existent-​elles comme une com­mu­nauté, unie et cohé­rente ? Le gou­ver­ne­ment de cette com­mu­nauté est-​il équi­li­bré et démo­cra­tique ? Aucune étude n’avait, jusque-​là, exploré une telle com­mu­nauté à tra­vers une enquête concer­nant ses membres, au prisme du mul­ti­lin­guisme et de la géo­gra­phie. L’enquête « Who are you, Digi­tal Huma­nists ? » lan­cée à l’issue de THAT­Camp Luxem­bourg (2012) et pro­mue au cours de DH2012 (Ham­bourg), a per­mis de récol­ter un échan­tillon incom­plet, mais déjà signi­fi­ca­tif, de 850 per­sonnes, qui ont accepté de se prê­ter au jeu du ques­tion­naire. On y découvre une très grande diver­sité lin­guis­tique et géo­gra­phique, l’existence d’un hors-​monde qui n’a pas vu l’enquête ou n’y a pas prêté atten­tion, la mar­gi­na­lité de l’anglais comme pre­mière langue, mais sa domi­na­tion comme second idiome. S’y révèlent des Digi­tal Huma­ni­ties for­te­ment mar­quées par l’Histoire et les études clas­siques, mais très peu, beau­coup trop peu, connec­tées aux dis­ci­plines s’intéressant au monde contem­po­rain, d’une part, et au sciences du Web, à la fouille de don­nées, à la fouille de textes, d’autre part. On y découvre égale­ment un événe­ment majeur, les ren­contres Digi­tal Huma­ni­ties 2012, dont le thème était la diver­sité cultu­relle, gou­verné par l’Europe et l’Amérique du Nord, et plus pré­ci­sé­ment par le Royaume-​Uni et ses anciennes colo­nies (Irlande, Canada, Etats-​Unis d’Amérique, Aus­tra­lie). L’anglophonie a encore frappé, dira-​t-​on. Afin de mesu­rer les pro­grès de la diver­sité au cœur du pou­voir de notre com­mu­nauté, cet article pro­pose la créa­tion d’un indi­ca­teur, le Digi­tal Huma­ni­ties Deci­sion Power (DHDP), qui per­met de mesu­rer l’écart entre la taille des bas­sins de Digi­tal Huma­nists et leur pou­voir dans l’expertise et les pro­cé­dures de sélec­tion scien­ti­fiques. Sur la base de cet indi­ca­teur, un débat col­lec­tif est néces­saire pour rendre notre com­mu­nauté plus ouverte à la diver­sité lin­guis­tique et géo­gra­phique. Nous appe­lons cela la stra­té­gie du Sauna finlandais.

Appel à traduction

Après les échanges en ligne avec les lec­teurs, cet article sera pro­posé à la publi­ca­tion dans une revue spé­cia­li­sée. Je cherche des volon­taires pour la tra­duc­tion en anglais/​espagnol/​italien/​allemand/​… de cet article.

Ver­sion espa­gnole : La estra­te­gia de la sauna finlandesa

Tra­duc­ción de José López Vil­la­nueva (josemlv@​msn.​com), Uni­ver­si­dad Nacio­nal Autó­noma de México – UNAM, RedHD).

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Donner un visage à l’open access : les lecteurs

Julien Sicot a publié sur You­Tube une vidéo sous-​titrée en fran­çais expli­quant très sim­ple­ment et plu­tôt avec effi­ca­cité ce qu’est l’open access. On notera, dans cette vidéo :

- une approche très prag­ma­tique et sans agres­si­vité, ce qui est tou­jours agréable

- une vision asso­ciant les deux voies de l’open access, c’est-à-dire les archives ouvertes et les revues en accès ouvert

- une péda­go­gie mon­trant que les mon­tants des abon­ne­ments liés aux oli­go­poles grippent tout le sys­tème (sous-​entendu : inves­tis dans l’open access, ces mon­tants pour­raient chan­ger le monde)

- une volonté de don­ner un visage à tous ceux qui peuvent pro­fi­ter de l’open access. Trop sou­vent, les cher­cheurs ont ten­dance à consi­dé­rer que les per­sonnes pou­vant pro­fi­ter de l’open access sont des col­lègues et, secon­dai­re­ment, des étudiants. La réa­lité est très dif­fé­rente, car beau­coup de lec­teurs inat­ten­dus sont pos­sibles. Ne déci­dons pas a priori du groupe de per­sonnes qui pourra être inté­ressé par nos pro­duc­tions scien­ti­fiques. En établir une typo­lo­gie serait déjà ter­ri­ble­ment réduc­teurs. Laissons-​nous sur­prendre par la curio­sité des lec­teurs. C’est aussi impor­tant d’un point de vue scien­ti­fique que d’un point de vue culturel.

- que, depuis 2009, date de la réa­li­sa­tion de la vidéo, on est pas­sés de 4000 revues en OA iden­ti­fiées à 8800. Nous savons que ce chiffre sous-​estime la réa­lité, car toutes ne can­di­datent pas à un réfé­ren­ce­ment dans le DOAJ, mais aussi parce que le DOAJ a du mal à suivre le rythme, tant la crois­sance est rapide. Pas encore assez rapide? Ca vient!

Flying Hearts V, by Stefan Georgi (Creative commons licence)

Gratuité ou libre accès? Poser les termes du débat, c’est déjà y répondre en partie

Flying Hearts V, by Stefan Georgi (Creative commons licence)

Flying Hearts V, by Ste­fan Georgi (Crea­tive com­mons licence)

Les mots sont très impor­tants, nous le savons. Ils sont les vec­teurs que nous uti­li­sons pour poser les débats et chan­ger le monde. Celui qui défini le voca­bu­laire du débat détient les termes de l’alternative. Il détient, fina­le­ment, les clés du futur. Il faut donc que nous soyons par­ti­cu­liè­re­ment méti­cu­leux lorsque nous choi­sis­sons les mots que nous employons pour défendre une cause. Il est frap­pant de noter que, par­fois, deux par­ties semblent s’entendre entre elles pour fixer une dis­cus­sion binaire qui résume le débat à leurs irré­duc­tibles posi­tion. Élégante façon de jeter hors du bateau la diver­sité des solu­tions, et de sim­pli­fier la déci­sion poli­tique, en la rame­nant à une option « noire » et une option « blanche ». Cette alliance objec­tive entre enne­mis est à l’oeuvre sur la ques­tion du libre accès aux résul­tats de la recherche scientifique.

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OpenEdition lauréat des équipements d’excellence

OpenEdition lauréat des équipements d'excellence

Ope­nE­di­tion lau­réat des équi­pe­ments d’excellence

Ce n’est pas pour me van­ter, mais, Ope­nE­di­tion est désor­mais un Equi­pe­ment d’excellence, ouvert à la com­mu­nauté scien­ti­fique dans son ensemble :

Le pro­jet Digi­tal Library for Open Huma­ni­ties (DILOH) a reçu le 14 février 2012 le Label Equi­pex des inves­tis­se­ments d’avenir. Le jury et le minis­tère de l’Enseignement supé­rieur et de la Recherche recon­naissent ainsi Ope­nE­di­tion comme domaine stra­té­gique de la recherche et l’innovation. Ope­nE­di­tion sera doté de 7 mil­lions d’euros sur 8 ans, et construira une biblio­thèque inter­na­tio­nale pour l’édition en libre accès et les huma­ni­tés numé­riques.
Le pro­jet est porté par le Centre pour l’édition élec­tro­nique ouverte (Cléo, Mar­seille, Paris et Lis­bonne), en par­te­na­riat avec le Centre pour la com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique directe (CCSD, Lyon), le Labo­ra­toire des sciences de l’information et des sys­tèmes (LSIS-​CNRS, Mar­seille), le Roy Rosenz­weig Cen­ter for His­tory and New Media (CHNM, Washing­ton) et Open Access Publi­shing in Euro­pean Net­works (Oapen, La Haye).

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Ope­nE­di­tion Faci­lity of Excel­lence Awards (Equipex)

14 February 2012, the Digi­tal Library for Open Huma­ni­ties(DILOH) recei­ved the Label Equi­pex future invest­ment award. The jury and French Higher Edu­ca­tion and Research Minis­try issued the award in recog­ni­tion of OpenEdition’s role as a stra­te­gic plat­form for research and inno­va­tion. Ope­nE­di­tion is set to 7 mil­lion euros over 8 years, with which it intends to build an online open-​access inter­na­tio­nal library for the digi­tal humanities.

The pro­ject is backed by the Centre for Open Elec­tro­nic Publi­shing (Cléo, Mar­seilles, Paris and Lis­bon), in part­ner­ship with the Centre pour la Com­mu­ni­ca­tion Scien­ti­fique Directe (CCSD, Lyon), the Labo­ra­toire des Sciences de l’Information et des Sys­tèmes (LSIS-​CNRS, Mar­seille), the Roy Rosenz­weig Cen­ter for His­tory and New Media (CHNM, Washing­ton) and the Open Access Publi­shing in Euro­pean Net­works (Oapen, the Hague).

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CNRS

Le comité d’éthique du CNRS se prononce pour le libre accès et dresse un portrait édifiant du secteur de l’édition scientifique

Le CNRS dis­pose d’un Comité d’éthique (COMETS) qui émet des avis sur des ques­tions aussi impor­tantes et com­plexes que :

  • Les aspects éthiques de la contro­verse sur le chan­ge­ment cli­ma­tique : avis (30 juin 2011 — pdf), résumé (pdf)
  • Aspects éthiques du finan­ce­ment public de la recherche sur pro­jet : avis (28 juin 2010 — pdf 235 ko), auto­sai­sine (sep­tembre 2008 — pdf 19 ko)
  • Ethique de la recherche dans l’expérimentation sociale : avis (19 jan­vier 2010 — pdf 158 ko)

En juin 2011, le COMETS a publié un avis sur les rela­tions entre cher­cheurs et mai­sons d’édition scien­ti­fique (30 juin 2011 — pdf, résumé — pdf). Cet avis «  se pro­pose d’analyser quelques-​uns des pro­blèmes actuel­le­ment ren­con­trés par les cher­cheurs dans leurs rela­tions avec les mai­sons d’édition scien­ti­fiques, d’en étudier les consé­quences et d’envisager des mesures qui pour­raient être prises pour y remé­dier.  »

Ce rap­port rap­pelle les fonc­tions majeures de l’édition dans le pro­ces­sus scien­ti­fique: enre­gis­tre­ment, vali­da­tion par les pairs, valo­ri­sa­tion, dif­fu­sion et archi­vage. Ces éléments consti­tuent le point aval de l’ensemble du pro­ces­sus de recherche et sont le coeur de pro­blèmes d’ordre juri­diques, éthiques et heuristiques.

Le pro­blème de la ces­sion des droits par les auteurs

L’avis men­tionne le pro­blème des ces­sions exclu­sives de droits aux éditeurs : « l’auteur est a priori pas­sible de pour­suites s’il met l’article, dont il est l’auteur, sur son site Web ou sur celui de son labo­ra­toire, une pra­tique pour­tant cou­rante, qu’il semble sou­hai­table de soutenir. »

L’avis ajoute que «  la pra­tique actuelle du droit d’auteur (…) n’encourage pas de façon évidente la créa­ti­vité. » Il va plus loin, en men­tion­nant le pro­blème de la « posi­tion domi­nante » de cer­tains éditeurs grâce à cer­tains titres consi­dé­rés comme majeurs. Regret­tant l’absence d’aide «  aux cher­cheurs dans la négo­cia­tion de leurs contrats avec les mai­sons d’édition  », le COMETS insiste sur­tout sur la néces­sité d’une la plus grande cir­cu­la­tion des idées et des résul­tats de la recherche.

La ces­sion d’une idée est un jeu à somme positive

Insis­tant sur le carac­tère cumu­la­tif et col­lec­tif du savoir («  Chaque géné­ra­tion de cher­cheurs s’appuie sur le savoir des géné­ra­tions pré­cé­dentes et sur les recherches effec­tuées dans tous les pays  »), le COMETS met en évidence les carac­tères spé­ci­fiques des pro­duc­tions intel­lec­tuelles des scien­ti­fiques, quelle que soit leur discipline :

« quand on donne une pomme on la perd, mais quand on donne une idée, on la garde, tout en en fai­sant béné­fi­cier d’autres le plus lar­ge­ment pos­sible. Ainsi la ces­sion d’une pomme est-​elle un “jeu à somme nulle” (selon la ter­mi­no­lo­gie de Fer­nand Brau­del) tan­dis que la ces­sion d’une idée est un “jeu à somme positive” « .

C’est là qu’intervient la notion de biens non rivaux. Cette notion n’est pas uti­li­sée expli­ci­te­ment par l’avis, mais elle sous-​tend l’ensemble de l’argumentation du Comité : les carac­té­ris­tiques des idées et des docu­ments numé­riques sont très proches. En effet, trans­mettre à quelqu’un une idée, ou un docu­ment numé­rique, n’en dépos­sède pas son pro­prié­taire, alors que c’était le cas pour les biens ana­lo­giques (le livre papier étant l’idéal-type des biens ana­lo­giques dans le sec­teur des idées).

Un sec­teur à la ren­ta­bi­lité com­mer­ciale excessive

Para­doxa­le­ment, l’entrée dans le monde numé­rique a favo­risé l’apparition d’un oli­go­pole pla­çant les biblio­thèques devant une situa­tion bloquée :

C’est dans ce contexte que cer­taines mai­sons d’édition scien­ti­fique com­mer­ciales ont pro­gres­si­ve­ment pris le contrôle des échanges aca­dé­miques. Cette évolu­tion s’est accé­lé­rée lors de la der­nière décen­nie depuis que des inves­tis­seurs finan­ciers se sont aper­çus du carac­tère “inélas­tique” du mar­ché de l’édition scien­ti­fique (les clients conti­nuent à ache­ter même si les prix aug­mentent) de par le carac­tère non sub­sti­tuable des pro­duits échan­gés. Cette concen­tra­tion a été faci­li­tée par la tran­si­tion aux moyens élec­tro­niques de dif­fu­sion, qui ont d’abord bou­le­versé l’industrie de l’impression, néces­si­tant une recon­ver­sion du per­son­nel et des inves­tis­se­ments impor­tants. Pour ceux qui ont pu fran­chir ce pas et qui par­viennent à sus­ci­ter et à tirer parti des pro­grès tech­no­lo­giques, si le coût mar­gi­nal de la mise en ligne est négli­geable, il reste les coûts d’exploitation de la plate-​forme infor­ma­tique ainsi que sa mise à jour per­ma­nente et aussi de pro­mo­tion, coûts dont la per­ti­nence est sou­vent dis­cu­tée. Cer­taines mai­sons d’édition com­mer­ciales par­viennent tout de même à des taux de ren­ta­bi­lité supé­rieurs à 35 %, une situa­tion excep­tion­nelle pour un sec­teur écono­mique où est censé régner la concur­rence et qui conduit à s’interroger sur les prix pratiqués.

Le Comité d’éthique ne se pro­non­çant pas sur des cas par­ti­cu­liers, il ne cite pas Else­vier, mais c’est bien de lui et de ses équi­va­lents qu’il s’agit. Allons au terme du rai­son­ne­ment. Avec un chiffre d’affaires tour­nant autour 5 mil­liards d’euros1, Else­vier est un géant de l’édition. Son chiffre d’affaire est signi­fi­ca­ti­ve­ment plus élevé que celui d’Hachette Livres. Or, Else­vier fait état de béné­fices tour­nant autour de 25 à 30% (après salaires, dont on sait qu’ils ne sont pas ridi­cules). Ces taux sont proches de ceux de Micro­soft, qui est dans une situa­tion de quasi-​monopole sur son marché.

Des marges de manoeuvre considérables

Ainsi, la recherche mon­diale pour­rait écono­mi­ser plus d’1,6 mil­liard d’euros par an avec le seul Else­vier. Dans la mesure où d’autres éditeurs pri­vés sont dans des situa­tions proches du point de vue de leur marge béné­fi­ciaire, on constate qu’il serait pos­sible de déga­ger plu­sieurs mil­liards de dol­lars d’économies pour les puis­sances publiques occidentales.

Le Comité insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas, pour autant, de contes­ter la légi­ti­mité du tra­vail d’édition et sa néces­saire rému­né­ra­tion : «  La rétri­bu­tion des ser­vices ainsi ren­dus n’est pas contes­tée par les uti­li­sa­teurs, qu’ils soient cher­cheurs ou biblio­thé­caires  ». En effet, le métier d’éditeur n’a sans doute jamais été aussi indis­pen­sable pour struc­tu­rer la pro­duc­tion de savoir, qui n’a jamais été aussi mas­sive et complexe.

Le Comité met l’accent sur la dimen­sion inélas­tique du mar­ché de l’édition scien­ti­fique, et sur l’incapacité du sec­teur public à faire face à des pra­tiques contraires aux inté­rêts col­lec­tifs de la part des éditeurs domi­nant le marché :

Pour appuyer ces remarques nous cite­rons les conseils don­nés, il y a quelques années, par la firme Mor­gan Stan­ley à ses inves­tis­seurs : “The scien­ti­fic jour­nal busi­ness is cha­rac­te­ri­sed by rela­ti­vely inelas­tic demand, with indi­vi­dual jour­nals gene­rally having a strong fol­lo­wing within their par­ti­cu­lar niche […] The niche nature of the mar­ket and the rapid growth in the bud­gets of aca­de­mic libra­ries have com­bi­ned to make scien­ti­fic publi­shing the fas­test gro­wing sub-​sector of the media indus­try over the last 15 years” (Paul Goo­den, Mat­thew Owen, Sarah Simon and Louise Sin­gle­hurst, Scien­ti­fic Publi­shing: Know­ledge is Power, Mor­gan Stan­ley, Equity Research Europe, 30 Sep­tem­ber 2002). La situa­tion n’a pas vrai­ment changé mais pour­rait chan­ger brus­que­ment dans un ave­nir proche comme on peut le lire dans l’article “Aca­de­mic Publi­shing: Of Goats and Hea­daches” (The Eco­no­mist, 26 mai 2011), dont le sous-​titre est “One of the best media busi­ness is also one of the most resen­ted”.

Pour une redis­tri­bu­tion des cartes dans le sec­teur de l’édition scientifique

Fort de ce constat, le Comité appelle à une redis­tri­bu­tion des cartes dans ce secteur :

« Les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par de nom­breuses ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques lors de la négo­cia­tion des abon­ne­ments numé­riques illus­trent bien le fait qu’il devient urgent de mettre au point de nou­velles pra­tiques en matière de dif­fu­sion des résul­tats scien­ti­fiques. »

Pour cela, le Comité d’éthique émet cinq recom­man­da­tions qui sont citées inté­gra­le­ment en annexe de ce billet. Nous retien­drons ici les deux dernières:

- recom­man­da­tion n°4 : néces­sité d’une inter­ven­tion publique pour per­mettre «  l’émergence de modèles écono­miques per­met­tant à des enti­tés, dont les pra­tiques seraient en accord avec la mis­sion de leurs cher­cheurs, d’exister face à d’autres opé­ra­teurs beau­coup plus puis­sants finan­ciè­re­ment  »

- recom­man­da­tion n°5 : consi­dé­rer le savoir scien­ti­fique comme «  un patri­moine com­mun (com­mons) de l’humanité  », ce qui doit pous­ser au libre accès, dans les délais les plus courts possibles.

C’est le moment. Au travail!

Marin Dacos

Les recom­man­da­tions du Comité d’éthique du CNRS

1. Le CNRS devrait éclai­rer les cher­cheurs de ses labo­ra­toires sur la situa­tion juri­dique dans laquelle ils se trouvent lorsqu’ils publient un article dans une revue. Si le CNRS n’est aucu­ne­ment impli­qué dans la ces­sion du droit d’auteur à une mai­son d’édition, puisque qu’il ne par­tage pas le droit d’auteur des cher­cheurs, il doit les aider à pré­ser­ver leurs droits et à ne pas s’exposer à des risques juri­diques. Dans le cadre de l’élaboration de cet avis, une demande de note de cadrage a été faite à ce pro­pos au ser­vice juri­dique du CNRS.

2. Le CNRS devrait recom­man­der de faire ajou­ter dans le contrat de ces­sion des droits une clause sur la libre dis­po­si­tion des articles à des fins non com­mer­ciales sur le site des cher­cheurs sur la toile et sur les sites d’archives publiques. Pour­rait être explo­rée la pos­si­bi­lité de créer un grou­pe­ment euro­péen d’intérêt écono­mique (GEIE), entité morale recon­nue en droit euro­péen (cf. règle­ment CEE 2137/​85 du Conseil du 25 juillet 1985), dont les cher­cheurs et leurs ins­ti­tu­tions, CNRS entre autres, seraient membres et qui pour­rait être man­da­taire d’un droit de dif­fu­sion sans faire payer de droit d’accès, et à terme pou­voir repré­sen­ter les cher­cheurs pour défendre leurs droits.

3. Lors de négo­cia­tions avec les mai­sons d’édition pour l’achat de l’accès aux revues, aussi bien sous forme papier que sous forme élec­tro­nique, il est impé­ra­tif que les biblio­thé­caires, sou­vent regrou­pés dans des réseaux cen­tra­li­sant les achats, béné­fi­cient des conseils de juristes connais­sant bien la pra­tique en matière de droit com­mer­cial et de droit d’auteur, aussi bien fran­çais qu’étranger. Le CNRS doit y pour­voir en ce qui concerne ses labo­ra­toires et ses réseaux. Par ailleurs il est sou­hai­table que des repré­sen­tants des cher­cheurs soient asso­ciés à la pré­pa­ra­tion de ces négociations.

4. Les dys­fonc­tion­ne­ments mis en évidence dans cet avis pro­viennent du fait que le mar­ché de l’édition scien­ti­fique est passé depuis quelques années dans de nom­breuses dis­ci­plines sous le contrôle, soit de socié­tés com­mer­ciales, soit de socié­tés savantes qui sou­vent uti­lisent les revues qu’elles publient pour finan­cer d’autres acti­vi­tés moins lucra­tives. Il serait sou­hai­table que des orga­nismes publics, tel le CNRS, inter­viennent pour per­mettre l’émergence de modèles écono­miques per­met­tant à des enti­tés, dont les pra­tiques seraient en accord avec la mis­sion de leurs cher­cheurs, d’exister face à d’autres opé­ra­teurs beau­coup plus puis­sants finan­ciè­re­ment. Il y va du bon fonc­tion­ne­ment de leurs ins­tal­la­tions scien­ti­fiques, dont les centres de docu­men­ta­tion et de sto­ckage de données.

5. Le savoir scien­ti­fique se consti­tue grâce aux finan­ce­ments publics et se dif­fuse par les publi­ca­tions qui en résultent. Il devrait dès lors être consi­déré comme un patri­moine com­mun (com­mons) de l’humanité. A ce titre, il devrait res­ter libre­ment acces­sible à cha­cun, au bout d’un temps aussi court que pos­sible, ceci pour le béné­fice de l’avancement des connais­sances et la for­ma­tion de nou­velles géné­ra­tions de scien­ti­fiques. Là encore les efforts faits au niveau de cer­taines com­mu­nau­tés scien­ti­fiques pour garan­tir l’accès sans res­tric­tion aux archives scien­ti­fiques doivent être relayés par les ins­ti­tu­tions publiques, dont le CNRS.

  1. Source : Livres hebdo — http://​www​.actua​litte​.com/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​m​o​n​d​e​-​e​d​i​t​i​o​n​/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​c​l​a​s​s​e​m​e​n​t​-​m​o​n​d​i​a​l​-​d​e​-​l​-​e​d​i​t​i​o​n​-​e​t​-​l​e​s​-​p​e​t​i​t​s​-​f​r​a​n​c​a​i​s​-​i​l​s​-​s​o​n​t​-​o​u​-​1​9​7​3​4​.​htm []
Tours de Samarante

Le bruit de fond du réseau

Tours de Samarante

« Dab envoie sur le réseau un signal de pré­sence. Aucun câble, aucun bran­che­ment n’est néces­saire. La trame épouse les struc­tures phy­siques. Les murs, les pla­fonds, les plan­chers, les immeubles agissent en maté­riau conduc­teur, comme presque tout le reste, le mobi­lier, les vête­ments, les gens à tra­vers leurs corps. Le réseau ne se trouve pas dans la ville, il est la ville. Tout est relié, connecté par défaut. En théo­rie, il reste pos­sible, à tout moment, de cou­per le contact. La réa­lité, c’est que cela coûte cher et néces­site un véri­table audit de para­noïa. S’isoler signi­fie amé­na­ger des cais­sons non conduc­tibles, por­ter des bottes iso­lantes, se gar­der de tou­cher n’importe quel élément de son envi­ron­ne­ment direct, se refu­ser à uti­li­ser le plus basique des objets du quo­ti­dien. Tout cela pour rien dans la mesure où le réseau est si dense, embou­teillé par des bataillons de lampes de che­vet, de machines à café et de ther­mo­stats, que le bruit de fond qui le hante offre une pro­tec­tion effi­cace contre les sys­tèmes de sur­veillance. La trame est indis­pen­sable à une ville. Sans elle, la cité ne serait plus qu’un trou­peau de pierres indif­fé­ren­ciées et stupides. »

Nor­bert Mer­ja­gnan, Les tours de sama­rante, Folio, 2010, page 85.

Prix du meilleur poisson d’avril scientifique

« Just Han­ging around », CC par Immagina

Le prix du meilleur pois­son d’avril scien­ti­fique est dédié à Digi­tal Huma­ni­ties Quar­tely, une des prin­ci­pales revues dans le sec­teur des Huma­ni­tés numé­riques. J’ai conscience que ça ne fera rire que le petit milieu uni­ver­si­taire, mais il est symp­to­ma­tique d’une situa­tion dans laquelle les clas­se­ments, les évalua­tions et le sys­tème de valeur de l’université semblent glis­ser vers une robo­ti­sa­tion aveugle, alors que le numé­rique offre des pers­pec­tives d’humanisation, d’individualisation et d’affinement de la boîte à outils du cher­cheur et de la recherche. La revue DHQ, dans son annonce-​gag, pro­meut quatre méthode aveu­gle­ment quan­ti­ta­tives pour sélec­tion­ner les articles :

  1. étude de simi­la­rité sty­lis­tique avec les « meilleures » revues, de façon à s’assurer que rien ne chan­gera, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ;
  2. étude quan­ti­ta­tive de la lon­gueur des phrases et des mots, afin de clas­ser les articles en fonc­tion de leur lisi­bi­lité. Les res­pon­sables de la revue ajoutent un « pro­prie­tary DHQ rea­da­bi­lity index », aux anti­podes de la tra­di­tion d’ouverture des Huma­ni­tés numériques ;
  3. étude sty­lis­tiques per­met­tant de s’assurer que l’auteur jar­gonne bien, sur la base de l’identification de termes tech­niques et concepts spécialisés ;
  4. étude des pra­tiques de cita­tions : pour être publié, l’auteur devra citer les auteurs les plus cités, de façon à ce que la boucle soit bou­clée, et que les auteurs les plus cités res­tent au som­met du top ten pour les siècles à venir.

Voici une façon décon­trac­tée et amu­sante de prendre posi­tion pour le retour de l’humain dans les pra­tiques édito­riales et scien­ti­fiques mon­diales. A bon enten­deur. Voici l’annonce dans sa tota­lité, ini­tia­le­ment dif­fu­sée sur la liste Huma­nist :

Digi­tal Huma­ni­ties Quar­terly is plea­sed to announce a move to Peer Review with Advan­ced Tech­no­logy (PRAT): a new com­pu­ta­tio­nal peer review sys­tem based on text analysis.

This new approach to peer review will enable DHQ to pro­cess vastly increa­sed num­bers of sub­mis­sions, spee­ding up time to publi­ca­tion and ensu­ring consis­tency of review cri­te­ria, com­pa­red with results from human peer reviewers.

This move comes at a time when peer review mecha­nisms are coming under close scru­tiny, as jour­nals and other online publi­ca­tions expe­riment with alter­na­tives to tra­di­tio­nal peer review. DHQ has consi­de­red a variety of models, inclu­ding crowd-​sourced peer review based on rea­der com­ments, but we have deter­mi­ned that these require too great an invest­ment of time and create unac­cep­table delays in pro­duc­tion. Our new text-​analysis-​based method will eli­mi­nate human revie­wers alto­ge­ther and assess sub­mis­sions based on a set of mea­sures that may include:

1. Sty­lis­tic simi­la­rity to articles in the highest tier of cita­tion ran­kings in a selec­ted set of major jour­nals, using state-​of-​the art mea­sures that focus on voca­bu­lary choice and pat­terns of clause construction.

2. Ave­rage and maxi­mum word length, sen­tence length, and clause length. Sub­mis­sions will be sco­red in all three cate­go­ries and the results will be com­pa­red with a pro­prie­tary DHQ rea­da­bi­lity index to deter­mine the submission’s sui­ta­bi­lity for publi­ca­tion. The highest-​scoring articles will be publi­shed in a spe­cial « Expert » column.

3. Fre­quency of high-​value tech­ni­cal ter­mi­no­logy. Terms from spe­ci­fic domains will be weigh­ted dyna­mi­cally, based on cur­rent mea­sures of usage of those terms in high-​ranking peer jour­nals, to ensure that DHQ’s publi­shed articles keep pace with the chan­ging pat­terns of tech­ni­cal jar­gon in the broa­der com­mu­nity. For spe­cial issues, terms from spe­ci­fic topic areas will be given extra weight to ensure that sub­mis­sions are rela­ted to the issue’s sub­ject area.

4. Rate of cita­tion of the most highly cited refe­rences in digi­tal huma­ni­ties. Sub­mis­sions that cite the most highly cited refe­rences (or articles citing those) will be more highly ran­ked. Over time, we anti­ci­pate that this mecha­nism if pro­perly used could result in the DHQ article cor­pus achie­ving com­plete self-​referentiality.

The new sys­tem goes into effect with the spe­cial issue « From Lemons to Lemo­nade: Lear­ning from pro­ject fai­lures in the Digi­tal Huma­ni­ties », to be publi­shed on April 1.

Best wishes, Julia, Melissa, and Wendell

Julia Flan­ders
Melissa Ter­ras
Wen­dell Piez
Gene­ral Edi­tors, DHQ