Archives pour la catégorie Blogo-numericus

Humanités numériques, l’association

Quelques notes rapides, avant THAT Camp Saint Malo auquel je ne pour­rai pas par­ti­ci­per concrè­te­ment, car je suis en ce moment à Mont­réal, suite à ma par­ti­ci­pa­tion au Forum mon­dial des sciences sociales. J’y mets en place de riches par­te­na­riats entre Ope­nE­di­tion et d’autres acteurs, qué­bec­quois, mais aussi mexi­cains, bré­si­liens, de Nouvelle-​Zélande, séné­ga­lais, etc.

Les sites cités par les carnetiers d'Hypothèses. Image par Elodie Faath.

Les sites cités par les car­ne­tiers d’Hypothèses. Image par Elo­die Faath.

Nous en par­lons depuis THAT Camp Paris, 1ère édition, qui fut le pre­mier THAT Camp euro­péen, juste avant Cologne et Londres, de cette asso­cia­tion fran­co­phone des huma­ni­tés numé­riques. Nous n’avons pas la culture de créer des struc­tures et des com­mis­sions à la vitesse de l’éclair, contrai­re­ment à cer­tains de nos voi­sins. Cela peut appa­raître comme de la len­teur, mais je l’interprète plu­tôt comme une pro­pen­sion à pen­ser le pro­jet scien­ti­fique et poli­tique avant de mettre sur pied l’institution. On sent par­fois trop, dans la course ins­ti­tu­tion­nelle qui se joue depuis quelques années autour des Digi­tal huma­ni­ties, la course aux hon­neurs et aux postes de pou­voir. Oui, nous avons pris le temps de la réflexion, notam­ment à tra­vers cinq années de sémi­naire à Paris (grâce à la très fer­tile liberté don­née par l’EHESS à ses membres, dans le cadre Pierre Mou­nier, Auré­lien Berra et moi-​même) : 2009, 201020112012, 2013.

Je pro­pose que la future Asso­cia­tion fran­co­phone des huma­ni­tés numé­riques (AFHN pour les intimes, mais qui pourra por­ter d’autres noms) se posi­tionne clai­re­ment sur un cer­tain nombre de points.

Lire la suite

Flying Hearts V, by Stefan Georgi (Creative commons licence)

Gratuité ou libre accès? Poser les termes du débat, c’est déjà y répondre en partie

Flying Hearts V, by Stefan Georgi (Creative commons licence)

Flying Hearts V, by Ste­fan Georgi (Crea­tive com­mons licence)

Les mots sont très impor­tants, nous le savons. Ils sont les vec­teurs que nous uti­li­sons pour poser les débats et chan­ger le monde. Celui qui défini le voca­bu­laire du débat détient les termes de l’alternative. Il détient, fina­le­ment, les clés du futur. Il faut donc que nous soyons par­ti­cu­liè­re­ment méti­cu­leux lorsque nous choi­sis­sons les mots que nous employons pour défendre une cause. Il est frap­pant de noter que, par­fois, deux par­ties semblent s’entendre entre elles pour fixer une dis­cus­sion binaire qui résume le débat à leurs irré­duc­tibles posi­tion. Élégante façon de jeter hors du bateau la diver­sité des solu­tions, et de sim­pli­fier la déci­sion poli­tique, en la rame­nant à une option « noire » et une option « blanche ». Cette alliance objec­tive entre enne­mis est à l’oeuvre sur la ques­tion du libre accès aux résul­tats de la recherche scientifique.

Lire la suite

Impressions d’automne 1 : Le cas Meredith

L’automne der­nier, j’ai eu la chance de par­ti­ci­per à plu­sieurs ren­contres sti­mu­lantes dans le domaine de l’édition élec­tro­nique, du libre accès et des digi­tal huma­ni­ties. J’en ren­drai compte à tra­vers une série de billets consa­crés aux idées, his­toires, per­sonnes, pro­jets qui m’ont le plus mar­qués. Atten­tion, sub­jec­ti­vité assu­mée.

Lorsqu’on se trouve à devoir défendre le libre accès devant un audi­toire non spé­cia­lisé, lorsqu’il s’agit d’expliquer de manière acces­sible et mar­quante pour­quoi c’est un mou­ve­ment impor­tant qui mérite d’être sou­tenu, il n’est pas tou­jours évident de trou­ver les bons argu­ments. Le bon argu­ment, c’est le magni­fique cadeau que Phil Bourne, pro­fes­seur à l’Université de Cali­for­nie San Diego a apporté à tous les par­ti­sans du libre accès qui assis­taient à la confé­rence Ber­lin 9 à Bethesda du 9 au 10 novembre der­nier.

Phil Bourne raconte en effet qu’en tant que rédac­teur en chef de la revue Plos Com­pu­ta­tio­nal Bio­logy, il reçut un jour le manus­crit d’un article par­ti­cu­liè­re­ment inno­vant sur les ques­tions de modé­li­sa­tion des pan­dé­mies qui était pro­posé par une cer­taine Mere­dith. Lorsqu’il vou­lut dis­cu­ter de son tra­vail avec l’auteure, c’est à sa grande sur­prise une lycéenne âgée de 15 ans qui se pré­senta. Celle-​ci avait rédigé son article parce qu’elle s’était pas­sion­née pour le sujet à la suite d’une fête de la science. Elle s’était alors ren­sei­gnée en uti­li­sant Wiki­pe­dia puis la lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée en libre accès. Enfin, pour établir son modèle, elle avait demandé et obtenu du temps de cal­cul sur les ordi­na­teurs du San Diego Super­com­pu­ter Cen­ter ainsi que l’accès à des bases de données.

Après avoir rencontré Mere­dith, Bourne lui conseilla de sou­mettre son article à la revue Science et l’invita à pré­sen­ter son tra­vail dans un sémi­naire de son labo­ra­toire. Pour lui, le « cas Mere­dith » est une illus­tra­tion d’un phé­no­mène qu’il qua­li­fie de » lec­teur inat­tendu » (unex­pec­ted rea­der) : lorsqu’une infor­ma­tion est publiée, que ce soit des don­nées ou un article de revue, même si l’auteur et l’éditeur ont un lec­to­rat cible en vue (ici les col­lègues et étudiants spé­cia­li­sés), il existe pro­ba­ble­ment quelque part un « lec­teur inat­tendu » qui pour­rait en tirer pro­fit et en faire son miel pour créer quelque chose à son tour ou appor­ter sa pierre à l’édifice. Le phé­no­mène du lec­teur inat­tendu est un puis­sant argu­ment en faveur du libre accès car il montre que les modèles de dif­fu­sion en accès res­treint, en réser­vant l’information aux seules per­sonnes auto­ri­sées, en dimi­nuent la fécon­dité potentielle.

Plus encore, l’histoire des sciences et des tech­niques montre que pour une bonne part, les inno­va­tions et rup­tures qui conduisent à un renou­vel­le­ment pro­fond d’un domaine viennent d’acteurs mar­gi­naux, qui, parce qu’ils ne sont pas tenus et n’ont pas d’intérêt à la repro­duc­tion des modèles établis, peuvent avan­cer des pro­po­si­tions alter­na­tives radi­cales qui per­mettent de chan­ger de para­digme. Le seul moyen de pré­ser­ver des chances pour l’avènement de telles inno­va­tions futures, est de miser sur une ouver­ture com­plète de la dis­sé­mi­na­tion de l’information, à l’image de la devise « Je sème à tout vent » que Pierre Larousse choi­sit au XIXe siècle pour son célèbre dic­tion­naire.

Le cas Mere­dith est une confir­ma­tion de la jus­tesse de l’engagement d’Ope­nE­di­tion pour le libre accès ; en par­ti­cu­lier à tra­vers son modèle écono­mique inno­vant Ope­nE­di­tion free­mium. Pour chaque nou­vel article, nou­veau livre, nou­veau billet de blog que j’y vois « libéré » et dif­fusé sans res­tric­tion, j’aime à m’imaginer quelque Mere­dith incon­nue der­rière son écran, jeune étudiante, acti­viste enga­gée ou cher­cheuse confir­mée, entre­pre­neuse ou future lea­der poli­tique — pour­quoi pas ? — à Poi­tiers, Nantes ou Mar­seille, à Toronto, Rio ou Bey­routh, enthou­sias­mée, illu­mi­née ou des­ta­bi­li­sée par ce qu’elle par­court des yeux, et qui est peut être en train de faire la ren­contre de sa vie, de ces ren­contres qui mettent ceux qui ont la chance de les faire sur la voie de réa­li­sa­tions excep­tion­nelles. Il y a beau­coup d’excellentes rai­sons qui jus­ti­fient qu’on défende le libre accès. Mais toutes ces rai­sons dussent-​elles être démen­ties, la jeune Mere­dith seule suf­fit à me don­ner l’énergie dont j’ai besoin pour ser­vir dans la mesure de mes moyens cette magni­fique idée.

L’exposé de Ph. Bourne a fait l’objet d’un compte rendu par K. Smith dans son blog.

CNRS

Le comité d’éthique du CNRS se prononce pour le libre accès et dresse un portrait édifiant du secteur de l’édition scientifique

Le CNRS dis­pose d’un Comité d’éthique (COMETS) qui émet des avis sur des ques­tions aussi impor­tantes et com­plexes que :

  • Les aspects éthiques de la contro­verse sur le chan­ge­ment cli­ma­tique : avis (30 juin 2011 — pdf), résumé (pdf)
  • Aspects éthiques du finan­ce­ment public de la recherche sur pro­jet : avis (28 juin 2010 — pdf 235 ko), auto­sai­sine (sep­tembre 2008 — pdf 19 ko)
  • Ethique de la recherche dans l’expérimentation sociale : avis (19 jan­vier 2010 — pdf 158 ko)

En juin 2011, le COMETS a publié un avis sur les rela­tions entre cher­cheurs et mai­sons d’édition scien­ti­fique (30 juin 2011 — pdf, résumé — pdf). Cet avis «  se pro­pose d’analyser quelques-​uns des pro­blèmes actuel­le­ment ren­con­trés par les cher­cheurs dans leurs rela­tions avec les mai­sons d’édition scien­ti­fiques, d’en étudier les consé­quences et d’envisager des mesures qui pour­raient être prises pour y remé­dier.  »

Ce rap­port rap­pelle les fonc­tions majeures de l’édition dans le pro­ces­sus scien­ti­fique: enre­gis­tre­ment, vali­da­tion par les pairs, valo­ri­sa­tion, dif­fu­sion et archi­vage. Ces éléments consti­tuent le point aval de l’ensemble du pro­ces­sus de recherche et sont le coeur de pro­blèmes d’ordre juri­diques, éthiques et heuristiques.

Le pro­blème de la ces­sion des droits par les auteurs

L’avis men­tionne le pro­blème des ces­sions exclu­sives de droits aux éditeurs : « l’auteur est a priori pas­sible de pour­suites s’il met l’article, dont il est l’auteur, sur son site Web ou sur celui de son labo­ra­toire, une pra­tique pour­tant cou­rante, qu’il semble sou­hai­table de soutenir. »

L’avis ajoute que «  la pra­tique actuelle du droit d’auteur (…) n’encourage pas de façon évidente la créa­ti­vité. » Il va plus loin, en men­tion­nant le pro­blème de la « posi­tion domi­nante » de cer­tains éditeurs grâce à cer­tains titres consi­dé­rés comme majeurs. Regret­tant l’absence d’aide «  aux cher­cheurs dans la négo­cia­tion de leurs contrats avec les mai­sons d’édition  », le COMETS insiste sur­tout sur la néces­sité d’une la plus grande cir­cu­la­tion des idées et des résul­tats de la recherche.

La ces­sion d’une idée est un jeu à somme positive

Insis­tant sur le carac­tère cumu­la­tif et col­lec­tif du savoir («  Chaque géné­ra­tion de cher­cheurs s’appuie sur le savoir des géné­ra­tions pré­cé­dentes et sur les recherches effec­tuées dans tous les pays  »), le COMETS met en évidence les carac­tères spé­ci­fiques des pro­duc­tions intel­lec­tuelles des scien­ti­fiques, quelle que soit leur discipline :

« quand on donne une pomme on la perd, mais quand on donne une idée, on la garde, tout en en fai­sant béné­fi­cier d’autres le plus lar­ge­ment pos­sible. Ainsi la ces­sion d’une pomme est-​elle un “jeu à somme nulle” (selon la ter­mi­no­lo­gie de Fer­nand Brau­del) tan­dis que la ces­sion d’une idée est un “jeu à somme positive” « .

C’est là qu’intervient la notion de biens non rivaux. Cette notion n’est pas uti­li­sée expli­ci­te­ment par l’avis, mais elle sous-​tend l’ensemble de l’argumentation du Comité : les carac­té­ris­tiques des idées et des docu­ments numé­riques sont très proches. En effet, trans­mettre à quelqu’un une idée, ou un docu­ment numé­rique, n’en dépos­sède pas son pro­prié­taire, alors que c’était le cas pour les biens ana­lo­giques (le livre papier étant l’idéal-type des biens ana­lo­giques dans le sec­teur des idées).

Un sec­teur à la ren­ta­bi­lité com­mer­ciale excessive

Para­doxa­le­ment, l’entrée dans le monde numé­rique a favo­risé l’apparition d’un oli­go­pole pla­çant les biblio­thèques devant une situa­tion bloquée :

C’est dans ce contexte que cer­taines mai­sons d’édition scien­ti­fique com­mer­ciales ont pro­gres­si­ve­ment pris le contrôle des échanges aca­dé­miques. Cette évolu­tion s’est accé­lé­rée lors de la der­nière décen­nie depuis que des inves­tis­seurs finan­ciers se sont aper­çus du carac­tère “inélas­tique” du mar­ché de l’édition scien­ti­fique (les clients conti­nuent à ache­ter même si les prix aug­mentent) de par le carac­tère non sub­sti­tuable des pro­duits échan­gés. Cette concen­tra­tion a été faci­li­tée par la tran­si­tion aux moyens élec­tro­niques de dif­fu­sion, qui ont d’abord bou­le­versé l’industrie de l’impression, néces­si­tant une recon­ver­sion du per­son­nel et des inves­tis­se­ments impor­tants. Pour ceux qui ont pu fran­chir ce pas et qui par­viennent à sus­ci­ter et à tirer parti des pro­grès tech­no­lo­giques, si le coût mar­gi­nal de la mise en ligne est négli­geable, il reste les coûts d’exploitation de la plate-​forme infor­ma­tique ainsi que sa mise à jour per­ma­nente et aussi de pro­mo­tion, coûts dont la per­ti­nence est sou­vent dis­cu­tée. Cer­taines mai­sons d’édition com­mer­ciales par­viennent tout de même à des taux de ren­ta­bi­lité supé­rieurs à 35 %, une situa­tion excep­tion­nelle pour un sec­teur écono­mique où est censé régner la concur­rence et qui conduit à s’interroger sur les prix pratiqués.

Le Comité d’éthique ne se pro­non­çant pas sur des cas par­ti­cu­liers, il ne cite pas Else­vier, mais c’est bien de lui et de ses équi­va­lents qu’il s’agit. Allons au terme du rai­son­ne­ment. Avec un chiffre d’affaires tour­nant autour 5 mil­liards d’euros1, Else­vier est un géant de l’édition. Son chiffre d’affaire est signi­fi­ca­ti­ve­ment plus élevé que celui d’Hachette Livres. Or, Else­vier fait état de béné­fices tour­nant autour de 25 à 30% (après salaires, dont on sait qu’ils ne sont pas ridi­cules). Ces taux sont proches de ceux de Micro­soft, qui est dans une situa­tion de quasi-​monopole sur son marché.

Des marges de manoeuvre considérables

Ainsi, la recherche mon­diale pour­rait écono­mi­ser plus d’1,6 mil­liard d’euros par an avec le seul Else­vier. Dans la mesure où d’autres éditeurs pri­vés sont dans des situa­tions proches du point de vue de leur marge béné­fi­ciaire, on constate qu’il serait pos­sible de déga­ger plu­sieurs mil­liards de dol­lars d’économies pour les puis­sances publiques occidentales.

Le Comité insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas, pour autant, de contes­ter la légi­ti­mité du tra­vail d’édition et sa néces­saire rému­né­ra­tion : «  La rétri­bu­tion des ser­vices ainsi ren­dus n’est pas contes­tée par les uti­li­sa­teurs, qu’ils soient cher­cheurs ou biblio­thé­caires  ». En effet, le métier d’éditeur n’a sans doute jamais été aussi indis­pen­sable pour struc­tu­rer la pro­duc­tion de savoir, qui n’a jamais été aussi mas­sive et complexe.

Le Comité met l’accent sur la dimen­sion inélas­tique du mar­ché de l’édition scien­ti­fique, et sur l’incapacité du sec­teur public à faire face à des pra­tiques contraires aux inté­rêts col­lec­tifs de la part des éditeurs domi­nant le marché :

Pour appuyer ces remarques nous cite­rons les conseils don­nés, il y a quelques années, par la firme Mor­gan Stan­ley à ses inves­tis­seurs : “The scien­ti­fic jour­nal busi­ness is cha­rac­te­ri­sed by rela­ti­vely inelas­tic demand, with indi­vi­dual jour­nals gene­rally having a strong fol­lo­wing within their par­ti­cu­lar niche […] The niche nature of the mar­ket and the rapid growth in the bud­gets of aca­de­mic libra­ries have com­bi­ned to make scien­ti­fic publi­shing the fas­test gro­wing sub-​sector of the media indus­try over the last 15 years” (Paul Goo­den, Mat­thew Owen, Sarah Simon and Louise Sin­gle­hurst, Scien­ti­fic Publi­shing: Know­ledge is Power, Mor­gan Stan­ley, Equity Research Europe, 30 Sep­tem­ber 2002). La situa­tion n’a pas vrai­ment changé mais pour­rait chan­ger brus­que­ment dans un ave­nir proche comme on peut le lire dans l’article “Aca­de­mic Publi­shing: Of Goats and Hea­daches” (The Eco­no­mist, 26 mai 2011), dont le sous-​titre est “One of the best media busi­ness is also one of the most resen­ted”.

Pour une redis­tri­bu­tion des cartes dans le sec­teur de l’édition scientifique

Fort de ce constat, le Comité appelle à une redis­tri­bu­tion des cartes dans ce secteur :

« Les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par de nom­breuses ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques lors de la négo­cia­tion des abon­ne­ments numé­riques illus­trent bien le fait qu’il devient urgent de mettre au point de nou­velles pra­tiques en matière de dif­fu­sion des résul­tats scien­ti­fiques. »

Pour cela, le Comité d’éthique émet cinq recom­man­da­tions qui sont citées inté­gra­le­ment en annexe de ce billet. Nous retien­drons ici les deux dernières:

- recom­man­da­tion n°4 : néces­sité d’une inter­ven­tion publique pour per­mettre «  l’émergence de modèles écono­miques per­met­tant à des enti­tés, dont les pra­tiques seraient en accord avec la mis­sion de leurs cher­cheurs, d’exister face à d’autres opé­ra­teurs beau­coup plus puis­sants finan­ciè­re­ment  »

- recom­man­da­tion n°5 : consi­dé­rer le savoir scien­ti­fique comme «  un patri­moine com­mun (com­mons) de l’humanité  », ce qui doit pous­ser au libre accès, dans les délais les plus courts possibles.

C’est le moment. Au travail!

Marin Dacos

Les recom­man­da­tions du Comité d’éthique du CNRS

1. Le CNRS devrait éclai­rer les cher­cheurs de ses labo­ra­toires sur la situa­tion juri­dique dans laquelle ils se trouvent lorsqu’ils publient un article dans une revue. Si le CNRS n’est aucu­ne­ment impli­qué dans la ces­sion du droit d’auteur à une mai­son d’édition, puisque qu’il ne par­tage pas le droit d’auteur des cher­cheurs, il doit les aider à pré­ser­ver leurs droits et à ne pas s’exposer à des risques juri­diques. Dans le cadre de l’élaboration de cet avis, une demande de note de cadrage a été faite à ce pro­pos au ser­vice juri­dique du CNRS.

2. Le CNRS devrait recom­man­der de faire ajou­ter dans le contrat de ces­sion des droits une clause sur la libre dis­po­si­tion des articles à des fins non com­mer­ciales sur le site des cher­cheurs sur la toile et sur les sites d’archives publiques. Pour­rait être explo­rée la pos­si­bi­lité de créer un grou­pe­ment euro­péen d’intérêt écono­mique (GEIE), entité morale recon­nue en droit euro­péen (cf. règle­ment CEE 2137/​85 du Conseil du 25 juillet 1985), dont les cher­cheurs et leurs ins­ti­tu­tions, CNRS entre autres, seraient membres et qui pour­rait être man­da­taire d’un droit de dif­fu­sion sans faire payer de droit d’accès, et à terme pou­voir repré­sen­ter les cher­cheurs pour défendre leurs droits.

3. Lors de négo­cia­tions avec les mai­sons d’édition pour l’achat de l’accès aux revues, aussi bien sous forme papier que sous forme élec­tro­nique, il est impé­ra­tif que les biblio­thé­caires, sou­vent regrou­pés dans des réseaux cen­tra­li­sant les achats, béné­fi­cient des conseils de juristes connais­sant bien la pra­tique en matière de droit com­mer­cial et de droit d’auteur, aussi bien fran­çais qu’étranger. Le CNRS doit y pour­voir en ce qui concerne ses labo­ra­toires et ses réseaux. Par ailleurs il est sou­hai­table que des repré­sen­tants des cher­cheurs soient asso­ciés à la pré­pa­ra­tion de ces négociations.

4. Les dys­fonc­tion­ne­ments mis en évidence dans cet avis pro­viennent du fait que le mar­ché de l’édition scien­ti­fique est passé depuis quelques années dans de nom­breuses dis­ci­plines sous le contrôle, soit de socié­tés com­mer­ciales, soit de socié­tés savantes qui sou­vent uti­lisent les revues qu’elles publient pour finan­cer d’autres acti­vi­tés moins lucra­tives. Il serait sou­hai­table que des orga­nismes publics, tel le CNRS, inter­viennent pour per­mettre l’émergence de modèles écono­miques per­met­tant à des enti­tés, dont les pra­tiques seraient en accord avec la mis­sion de leurs cher­cheurs, d’exister face à d’autres opé­ra­teurs beau­coup plus puis­sants finan­ciè­re­ment. Il y va du bon fonc­tion­ne­ment de leurs ins­tal­la­tions scien­ti­fiques, dont les centres de docu­men­ta­tion et de sto­ckage de données.

5. Le savoir scien­ti­fique se consti­tue grâce aux finan­ce­ments publics et se dif­fuse par les publi­ca­tions qui en résultent. Il devrait dès lors être consi­déré comme un patri­moine com­mun (com­mons) de l’humanité. A ce titre, il devrait res­ter libre­ment acces­sible à cha­cun, au bout d’un temps aussi court que pos­sible, ceci pour le béné­fice de l’avancement des connais­sances et la for­ma­tion de nou­velles géné­ra­tions de scien­ti­fiques. Là encore les efforts faits au niveau de cer­taines com­mu­nau­tés scien­ti­fiques pour garan­tir l’accès sans res­tric­tion aux archives scien­ti­fiques doivent être relayés par les ins­ti­tu­tions publiques, dont le CNRS.

  1. Source : Livres hebdo — http://​www​.actua​litte​.com/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​m​o​n​d​e​-​e​d​i​t​i​o​n​/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​c​l​a​s​s​e​m​e​n​t​-​m​o​n​d​i​a​l​-​d​e​-​l​-​e​d​i​t​i​o​n​-​e​t​-​l​e​s​-​p​e​t​i​t​s​-​f​r​a​n​c​a​i​s​-​i​l​s​-​s​o​n​t​-​o​u​-​1​9​7​3​4​.​htm []

Deuxième Université d’été de l’édition électronique ouverte : c’est parti !

Cela fait plu­sieurs mois qu’on y tra­vaille en tâche de fond et ces der­nières semaines, le fond est remonté à la sur­face avec une fina­li­sa­tion de pré­pa­ra­tion plu­tôt fébrile. Mais ça y est, nous sommes prêts à accueillir lundi les cent et quelques ins­crits à notre Deuxième Uni­ver­sité d’été à Mar­seille, sur le cam­pus Saint Charles de l’Université de Pro­vence : les salles sont réser­vées, les inter­ve­nants sont en route, les petits plats mijotent, le wifi et les prises élec­triques seront au rendez-​vous, les sacs d’accueil –vert pomme — pour les

Robe rouge et sac vert

Rouge cerise et vert pomme

sta­giaires rem­plis de goo­dies, l’équipe du Cléo est gon­flée à bloc pour accueillir tout le monde.

Qu’allons nous faire tout au long de cette semaine ? Nous allons construire une com­mu­nauté éphé­mère de 150 per­sonnes (par­ti­ci­pants, inter­ve­nants et équipe) qui se ras­semblent pour apprendre, réflé­chir, échan­ger ensemble pen­dant une semaine sur tous les aspects de l’édition élec­tro­nique. Il s’agit d’une uni­ver­sité d’été ; c’est le seul dis­po­si­tif qui per­met de « croi­ser » : croi­ser les gens (qui viennent de tous les métiers concer­nés : cher­cheurs, éditeurs, infor­ma­ti­ciens, docu­men­ta­listes et biblio­thé­caires), croi­ser les thé­ma­tiques (juri­dique, tech­nique, écono­mique, scien­ti­fique), croi­ser les approches (confé­rences, cours de deux heures, ate­liers, événe­ments sociaux) pour acti­ver le bouillon de culture au sein duquel les idées circulent.

Cette année, nous avons un peu modi­fié notre for­mule en intro­dui­sant quelques inno­va­tions : tout d’abord, les ate­liers sont res­sé­rés, plus court, donc plus nom­breux et plus ner­veux : pas moins de 17 ate­liers dif­fé­rents sont pro­po­sés : outre les for­ma­tions que nous pro­po­sons à nos propres pla­te­formes (Ope­nE­di­tion, Lodel pour Revues​.org, Word­Press pour Hypo­thèses ou le web­ser­vice de Calenda), nous avons demandé à des spé­cia­listes de venir ani­mer des ate­liers sur des sujets aussi poin­tus que la veille thé­ma­tique sur Inter­net, la XML TEI pour l’édition, l’optimisation des don­nées pour Isi­dore, la conser­va­tion du patri­moine scien­ti­fique avec Per­sée, l’enrichissement auto­ma­tique des méta­don­nées, les outils de déve­lop­pe­ment d’une « lec­ture sociale » ou encore l’édition de livres au for­mat Epub.

Goodies

Goo­dies

Autre nou­veauté, de taille, nous com­men­çons à intro­duire une dose d’internationalisation dans notre dis­po­si­tif : nous avons demandé à quatre experts recon­nus de venir faire un cours ou une confé­rence sur leur sujet de pré­di­lec­tion : il s’agit de Chris Meade qui dirige l’Institute for the Future of the Book à Londres, de Jan­neke Adema, jeune cher­cheuse bri­tan­nique elle aussi qui a réa­lisé une étude très inté­res­sante sur l’édition de livres élec­tro­niques de sciences humaines et libre accès, de Cor­ne­lius Pusch­man, jeune cher­cheur alle­mand, orga­ni­sa­teur du That­Camp Cologne l’année der­nière et spé­cia­liste des réseaux sociaux scien­ti­fiques, et enfin d’Octa­vio Kulesz, éditeur argen­tin qui a réa­lisé une pas­sion­nante étude sur l’édition élec­tro­nique dans les pays du sud. Guy Teas­dale vien­dra pour sa part du Canada pour nous par­ler de la situa­tion du libre accès dans son pays. Il est res­pon­sable de tout ce qui concerne le numé­rique à la biblio­thèque de l’Université Laval. Par ces invi­ta­tions, nous cher­chons là encore à croi­ser les pers­pec­tives, à resi­tuer notre expé­rience dans un contexte plus large, ce qui implique un effort par­ti­cu­lier (lin­guis­tique en par­ti­cu­lier, plu­sieurs cours sont en anglais). Nous espé­rons beau­coup de cette évolu­tion qui, si elle est un suc­cès, nous encou­ra­gera à accen­tuer cet aspect pour les pro­chaines éditions.

"Nous attaquerons par là"

« Nous atta­que­rons par là »

Mais que serait l’Université d’été sans ses hapen­nings ? Outre le book­camp suivi d’un pique nique du mardi soir et la sor­tie en mer du mer­credi (une nou­veauté là aussi), nous invi­tons Alain Pier­rot et Samuel Petit à venir pré­sen­ter et lan­cer leur nou­vel ins­ti­tut if:lire ven­dredi soir en conclu­sion de l’Université d’été. Nous avons orga­nisé une confé­rence publique à la biblio­thèque de l’Alcazar (tous les ren­sei­gne­ments ici), ouverte à tous.

Il y a deux ans, la secte dru­pa­lienne avait hacké l’Université d’été. Cette année, j’ai le sen­ti­ment que les gazouilleurs vir­tuels nous pré­parent quelque chose au cours de la semaine. A suivre.

Je ne veux pas ter­mi­ner sans par­ler du par­te­na­riat que nous avons conclu avec l’éditeur Publie​.net à cette occa­sion. Non seule­ment Fran­çois Bon nous fait l’amitié d’intervenir dans notre Uni­ver­sité d’été, mais en plus il offre onze livres élec­tro­niques per­son­na­li­sés issus du cata­logue de Publie​.net à l’ensemble des par­ti­ci­pants ! Ceux-​ci les trou­ve­ront lundi dans leur sac à sur­prises sur une clé USB, mais pas n’importe quelle clé : il s’agit de la Fra­ma­key pro­po­sée par Fra­ma­soft, la célèbre asso­cia­tion de pro­mo­tion du logi­ciel libre. Cette clé est lourde de sym­bole pour moi : elle fusionne dans un objet maté­riel l’association du logi­ciel libre et de l’édition numé­rique de qua­lité, c’est-à-dire, très exac­te­ment, l’ADN du Centre pour l’édition élec­tro­nique ouverte : le Cléo.

logo

Un pique-​nique pour les pirates


Demain dimanche le Parti Pirate orga­nise des pique-​niques dans plu­sieurs régions de France pour lan­cer la pré­pa­ra­tion de la cam­pagne pour les élec­tions légis­la­tives de juin 2012. Je vien­drai pour ma part en famille à celui qui se déroule à Paris, Place des Vosges à midi. Ce sera pour moi l’occasion de mieux connaître et ren­con­trer les membres de ce mou­ve­ment que j’ai rejoint récem­ment. Deux éléments ont déter­miné mon ral­lie­ment après moult hésitations.

C’est d’abord le constat de la fai­blesse du pro­gramme numé­rique des prin­ci­paux par­tis d’opposition pour les échéances élec­to­rales à venir.

Certes, ce pro­gramme existe bien, mais le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas véri­ta­ble­ment porté par les dif­fé­rents can­di­dats puta­tifs. Bref, les ques­tions du par­tage des biens cultu­rels, de la pro­tec­tion de la vie pri­vée (contre la menace que repré­sente l’Etat sur­tout), de la régu­la­tion d’Internet et en par­ti­cu­lier de la liberté d’expression sur les réseaux, mais aussi de la bana­li­sa­tion de la bio­mé­trie, parmi d’autres res­te­ront très mar­gi­nales voire seront inexis­tantes dans le débat pré­si­den­tiel, c’est une évidence. Je crois donc à la néces­sité d’une force poli­tique spé­cia­li­sée qui porte ces ques­tions dans le débat public exac­te­ment comme les Verts ont porté la pro­blé­ma­tique écono­lo­gique dans le débat poli­tique il y a vingt ou trente ans, avant que tout le monde s’en empare.

Mais il y a une autre rai­son qui explique cet enga­ge­ment. Il m’apparaît de plus en plus que si les tech­no­lo­gies numé­riques impactent l’ensemble des sec­teurs d’activité dans toutes ses dimen­sions — et c’est le pos­tu­lat sur lequel Homo Nume­ri­cus a été construit, alors il est néces­saire qu’émergent des pro­po­si­tions poli­tiques arti­cu­lées qui soient adap­tées au nou­veau contexte glo­bal. Autre­ment dit, la société change à tous les niveaux ; les rela­tions que les gens établissent entre eux, le rap­port que les indi­vi­dus établissent avec le col­lec­tif, dans tous les domaines, est en train de chan­ger. Or, je suis abso­lu­ment effaré de consta­ter à quel point notre sys­tème poli­tique, et la classe poli­tique qui l’entretient, reste glo­ba­le­ment scot­ché sur un mode de fonc­tion­ne­ment en déca­lage com­plet, fos­si­lisé sur des héri­tages du siècle der­nier qui n’ont plus aucune pertinence.

Fran­che­ment, je ne me retrouve plus du tout dans le petit théâtre poli­tique qui se joue devant nous, non pas même en ce qui concerne les pro­po­si­tions qui sont faites, mais même du point de vue des pro­cé­dures par les­quelles elles sont élabo­rées. Les condi­tions dans les­quelles nous autres citoyens sommes infor­més par exemple, avec le jour­na­lisme en ligne, les blogs, des ini­tia­tives comme Wiki­leaks, l’open data, mais aussi les condi­tions dans les­quelles nous par­ti­ci­pons au débat public via les forums, les sites per­son­nels, les com­men­taires, les réseaux sociaux, tout cela a com­plè­te­ment changé au cours des der­nières années et désa­morce aujourd’hui abso­lu­ment le dis­cours poli­tique tra­di­tion­nel. C’est quand même un phé­no­mène majeur : Lorsqu’un homme poli­tique fait une décla­ra­tion aujourd’hui, il ne convainc à peu près que les mili­tants de son propre parti (et encore). Et on sait à quel point ils sont, en France, peu nom­breux, quel que soit le parti considéré.

En un mot, je n’attends plus aujourd’hui des hommes poli­tiques qu’ils trouvent « la » bonne idée, qu’ils for­mulent « la » bonne pro­po­si­tion pour résoudre tel ou tel pro­blème ; je n’attends pas d’eux qu’ils me disent ce que je dois pen­ser de tel ou tel sujet, et il me semble que c’est le cas aussi d’une part crois­sante de la popu­la­tion ; car nous avons accès à de tels moyens d’information et d’expression que nous sommes désor­mais auto­nomes sur ce point. Ce qui manque désor­mais, c’est un cadre poli­tique qui per­mette à cette nou­velle manière de faire citoyen­neté de prendre sa place.

Alors, quel rap­port avec le Parti Pirate ? Mon opi­nion est que ce parti est por­teur d’un nou­veau modèle de citoyen­neté même s’il n’est pas encore assez établi et ancien pour l’avancer de manière aussi expli­cite. Pour­quoi ? parce qu’il émane fon­da­men­ta­le­ment d’une géné­ra­tion qui pour l’essentiel a fait son éduca­tion poli­tique dans les com­mu­nau­tés de déve­lop­pe­ment de logi­ciels libres ou au sein de col­lec­tifs col­la­bo­ra­tifs et de par­tage en ligne qui reposent très peu sur la délé­ga­tion de pou­voir et beau­coup sur une culture démo­cra­tique radi­cale fon­dée sur la par­ti­ci­pa­tion et l’échange. Pour le dire autre­ment, une nou­velle culture poli­tique s’est élabo­rée depuis vingt ans je dirais, autour de la ges­tion tech­nique d’Internet, des com­mu­nau­tés de logi­ciel libre comme Linux, de com­mu­nau­tés en ligne pour le par­tage du savoir comme Wiki­pé­dia, parmi bien d’autres exemples. Je pense que cette culture poli­tique nou­velle (et qu’on voit émer­ger dès le début d’ailleurs au sein du Net­work Wor­king Group avec les RFC) a per­colé année après année auprès d’une popu­la­tion tou­jours plus large. Or, dans la mesure où les tech­no­lo­gies et les usages sur les­quels elle repose ont eu une influence consi­dé­rable dans tous les domaines, il est néces­saire que cette culture poli­tique nou­velle émerge à son tour, sorte du ghetto geek dans lequel on essaie de la main­te­nir et s’assume à un niveau plus glo­bal. C’est comme cela que j’interprète l’émergence des par­tis pirates dans tous les pays déve­lop­pés, et j’ai évidem­ment très envie d’apporter mes forces à ce mou­ve­ment libérateur.

J’ai long­temps cru que les Verts por­te­raient avec eux une nou­velle culture poli­tique qui nous sor­ti­rait enfin de l’étouffoir démo­cra­tique que consti­tuent les ins­ti­tu­tions bona­par­tistes de la Ve Répu­blique aux­quelles le Parti Socia­liste a fini par se ral­lier. Lest Verts avaient autre­fois ce slo­gan de « faire de la poli­tique autre­ment » qui a mani­fes­te­ment été jeté aux orties depuis… En réa­lité, il y a tou­jours eu deux cultures poli­tiques presque contra­dic­toires chez les Verts. Une culture scien­ti­fique d’abord, et je dirais par­fois « scien­tiste », sur les ques­tions d’écologie : les déci­sions doivent être prises sur la base de véri­tés scien­ti­fiques indis­cu­tables et il n’y a pas de dis­cus­sion pos­sible. Il y a d’ailleurs beau­coup de scien­ti­fiques chez les Verts qui rai­sonnent de manière méca­niste sur les ques­tions poli­tiques : s’il y a un réchauf­fe­ment cli­ma­tique, s’il y a un pro­blème démo­gra­phique, si nous ne pou­vons gérer cor­rec­te­ment le nucléaire, alors…et s’ensuit un cha­pe­let de mesures abso­lu­ment logiques mais qui mettent juste de côté la variable que repré­sente la volonté humaine, la matière même du poli­tique. D’où un petit côté auto­ri­taire quel­que­fois que l’on voir sur­gir en par­ti­cu­lier sur les sujet envi­ron­ne­men­taux. On va dire que c’est la tra­di­tion René Dumont. Et puis au sein des Verts, il y a une tra­di­tion abso­lu­ment anti-​autoritaire au contraire qui vient des années 60 via des intel­lec­tuels comme Félix Guat­tari. C’est ici une visée éman­ci­pa­trice pour l’individu qui s’exprime et qui a déve­loppé toute une réflexion pra­tique au sein du parti pour contrer les méca­nismes d’embrigadement, de domi­na­tion et même de pou­voir dans le contexte politique.

Cette der­nière tra­di­tion aurait très bien pu faire la jonc­tion avec la nou­velle culture poli­tique venue d’Internet dont je par­lais pré­cé­dem­ment. Je pense que cela pour­rait même don­ner des pistes très inté­res­santes. Mais j’ai l’impression qu’elle a été lami­née entre-​temps par la nor­ma­li­sa­tion des écolo­gistes, contraints de se cou­ler dans le moule ins­ti­tu­tion­nel pour exis­ter poli­ti­que­ment. Et comme par ailleurs le centre de gra­vité de la pro­po­si­tion poli­tique des Verts s’établit néces­sai­re­ment autour des ques­tions d’environnement et d’écologie, ils ne se trouvent pas à la bonne posi­tion dans le champ poli­tique pour iden­ti­fier et por­ter la nou­velle culture démo­cra­tique qui vient d’Internet, du logi­ciel libre, de wikipédia.

Je vais dire les choses plus crû­ment : l’écologie poli­tique a per­mis de rendre visible les insuf­fi­sance et les limites du sys­tème poli­tique actuel : basé sur le prin­cipe de la sou­ve­rai­neté natio­nale et l’électoralisme court-​termiste, ce sys­tème est inca­pable, on le voit bien, de répondre aux défis que posent des menaces aussi impo­santes, trans­na­tio­nales et de long terme que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique et le nucléaire. L’écologie poli­tique a l’immense mérite de poser le pro­blème de la gou­ver­nance. Mais elle s’est aussi avé­rée abso­lu­ment inca­pable de pro­po­ser des solu­tions poli­tiques à ce pro­blème de gou­ver­nance. Je peux bien sûr me trom­per mais mon hypo­thèse est que les com­mu­nau­tés tech­niques qui gèrent l’Internet, les com­mu­nau­tés en ligne de type Linux ou Wiki­pé­dia, mais aussi les réseaux décen­tra­li­sés peer to peer au sein des­quels s’échangent des conte­nus, les com­mu­nau­tés fortes et les réseaux faibles, parce qu’ils ont fait la preuve de leur capa­cité à ras­sem­bler et coor­don­ner des dizaines de mil­lions de per­sonnes de manière tota­le­ment trans­ver­sale aux fron­tières natio­nales et en les mobi­li­sant sur des objec­tifs com­plexes et par­fois très dis­tants, ont mon­tré qu’elles por­taient en germe un ensemble de pro­po­si­tions poli­tiques et je dirais presque ins­ti­tu­tion­nelles très inté­res­santes pour chan­ger de mode de gouvernance.

Voilà où j’en suis de ma réflexion sur le sujet et c’est pour cet ensemble de rai­sons que je me ren­drai au pique-​nique des pirates demain — en dehors du soleil radieux pro­mis par la météo. J’espère bien y retrou­ver — pour­quoi pas — cer­tains lec­teurs de Blogo Nume­ri­cus pour dis­cu­ter de tout cela IRL, ce qui n’empêche pas de réagir en ligne en com­men­tant ce billet.

Le pique-​nique fran­ci­lien se déroule donc Place des Vosges à midi. Pour en connaître la liste dans les autres régions, c’est ici.

Google moins

Cela fait main­te­nant plu­sieurs semaines que je suis ins­crit sur la nou­velle pla­te­forme de réseau social Google Plus et près de cent vingt per­sonnes ont jugé bon de m’ajouter à leurs « cercles ». Il auront pour­tant noté que je n’utilise qua­si­ment pas ce nou­veau réseau social, auquel je ne par­viens pas à m’habituer mal­gré les éloges quasi-​unanimes d’une part, que j’entends par­tout, et mal­gré les fonc­tion­na­li­tés très inté­res­santes et nova­trices que pro­pose la pla­te­forme : les cercles et les vidéo-​bulles, pour l’essentiel.

Pour­quoi ?

Tout sim­ple­ment parce que cette pla­te­forme s’annonce comme la pire des boîtes noires fer­mées que l« on ait jamais vu dans les médias sociaux. En effet, sur Face­book, Twit­ter, Lin­ke­din que j’utilise aussi, je peux ali­men­ter mon compte de manière auto­ma­tique à par­tir de mes publi­ca­tions mais aussi de mes listes de favo­ris ou des infor­ma­tions que je par­tage via ma pla­te­forme favo­rite d’agrégation de flux RSS. Or, contre les pra­tiques de tous ses concur­rents, Google plus ne per­met pas ce type d’alimentation auto­ma­tique. C’est d’ailleurs valable en entrée comme en sor­tie. Alors que des ser­vices comme Backu­pify me pro­posent des sau­ve­gardes régu­lières des infor­ma­tions que je publie sur plu­sieurs pla­te­formes, rien ne concerne Google Plus dont je ne peux rien extraire ; et pour cause : aucune API publique n’est ouverte.

Autre­ment dit, Google Plus fonc­tionne comme un conti­nent isolé : toute l’information qui y est échan­gée ne peut pro­ve­nir que de ses uti­li­sa­teurs et ne peut pas en sor­tir. La plu­part des gens avec qui j’en dis­cute me disent que ce n’est qu’une ques­tion de temps et qu’il suf­fit de patien­ter. Voire. Ce ser­vice existe main­te­nant depuis plu­sieurs mois et Google a pré­féré y implé­men­ter de manière prio­ri­taire bien d’autres fonc­tion­na­li­tés, comme les jeux, plu­tôt que celle-​ci qui me semble pour­tant essentielle.

Je crois pou­voir com­prendre un peu cette logique, cela dit : Google n’a peut-​être pas envie de voir se mul­ti­plier les comptes ali­men­tés auto­ma­ti­que­ment par de vrais-​faux uti­li­sa­teurs qui n’interagissent pas vrai­ment au sein du dis­po­si­tif. Pour ma part, ma stra­té­gie de base est d’envoyer de manière plus ou moins auto­ma­ti­sée sur mes comptes Twit­ter et Face­book les infor­ma­tions que je repère sur Google Rea­der. Ma stra­té­gie change un peu avec le temps parce que j’expérimente de nou­velles pra­tiques, mais c’est glo­ba­le­ment la base. Et je vois bien les limites du sys­tème : on est par­fois proche du flood avec des palan­qués de news qui tombent un peu comme sur un telex d’agence de presse. C’est peu pro­pice aux inter­ac­tions qui sont l’essence même des réseaux sociaux.

Evi­dem­ment, si j’applique cette stra­té­gie, comme beau­coup d’autres, c’est essen­tiel­le­ment pour des rai­sons de temps : ins­crit sur plu­sieurs réseaux sociaux, je n’ai pas du tout le temps d’y pos­ter à la main des infor­ma­tions (en les éditant : choix des vignettes, com­men­taire, etc.) de manière régu­lière. C’est ici qu’on voit d’ailleurs les limites de l’économie de la contri­bu­tion . Les réseaux sociaux vivent des infor­ma­tions que nous leur appor­tons et que nous y par­ta­geons. En y bran­chant un tuyau auto­ma­tique, je ruse avec les fon­da­men­taux sur les­quels ils reposent. En n’ouvrant pas d’API, Google plus m’interdit pour l’instant de ruser. Il m’intime l’ordre de contri­buer et d’y consa­crer du temps. Ce que je refuse, évidemment.

Mais alors du coup, est-​il rai­son­nable d’être pré­sent sur plu­sieurs réseaux à la fois ? Peut-​être vaut-​il mieux se consa­crer à un seul réseau social — au hasard Google Plus — et aban­don­ner mes comptes sur les autres pla­te­formes — au hasard Face­book ? Cette fois-​ci, c’est Google qui ruse avec moi et me mani­pule un peu en m’envoyant des mes­sages sub­li­mi­naux. Bon, c’est le jeu. Je ne suis pour autant pas obligé de m’y soumettre.

S’il est vrai que l’alimentation auto­ma­tique est encore un peu trop méca­nique et se place en tra­vers de la logique conver­sa­tion­nelle des réseaux sociaux, je crois pour­tant qu’elle repré­sente une voie d’avenir. Car les outils de pro­gram­ma­tion deviennent de plus en plus per­fec­tion­nés. La toute nou­velle pla­te­forme Ifttt​.com qui vient d’ouvrir en bêta pri­vée me semble en être un très bon exemple, à la suite de l’excellent Yahoo Pipes. Cette pla­te­forme pro­pose à ses uti­li­sa­teurs de pro­gram­mer des actions déclen­chées par des événe­ments par­ti­cu­liers. C’est le sys­tème du If this than that ; si ceci, alors cela ; si un nou­vel article est par­tagé sur tel compte Google Rea­der, alors publie un nou­veau tweet conte­nant son titre et son adresse. Si je reçois un mail conte­nant tel mot-​clé, alors publie un nou­veau sta­tut sur mon compte Face­book ; si une nou­velle pho­to­gra­phie est publiée sur tel compte Fli­ckr, alors publie la photo dans FFF­Found. Et ainsi de suite. La finesse des cri­tères per­met­tant de déclen­cher les actions n’est pas encore très grande, mais on voit bien qu’il y a du potentiel.

C’est la rai­son pour laquelle la poli­tique actuelle de Google plus me semble assez injuste. Elle me can­tonne au stade manuel de l’activité sur le réseau (écrire, pos­ter des mes­sages, taguer, com­men­ter) et m’interdit d’accéder à celui de la pro­gram­ma­tion d’automates qui peuvent démul­ti­plier mes pou­voirs d’interventions. Bien étrange com­por­te­ment de la part d’un acteur qui a pour­tant construit sa réus­site et sa for­tune sur cette même acti­vité de pro­gram­ma­tion : au moment où Yahoo!, AOL et quelques autres s’épuisaient à construire des annuaires ali­men­tés manuel­le­ment par des armées de docu­men­ta­listes, Google a balayé tous ses concur­rents en déployant son armée d’automates ; pour par­cou­rir le Web, en indexer les conte­nus, les clas­ser et fabri­quer une réponse aux requêtes des inter­nautes. Et ce n’est pas tout car ce sont encore des auto­mates qui me servent de la publi­cité contex­tuelle ou qui me sug­gèrent de nou­velles per­sonnes que je pour­rais ajou­ter à mes cercles.

Je pense que sur ce ser­vice, Google ins­taure une dis­sy­mé­trie puis­sante entre la pla­te­forme et ses uti­li­sa­teurs. J’y vois une sorte de cyber­co­lo­nia­lisme qui main­tient volon­tai­re­ment ses uti­li­sa­teurs à l’âge de pierre pour se réser­ver l’usage exclu­sif de tech­no­lo­gies plus avan­cées. Mais je veux bien croire que je suis un peu para­noïaque (qui est mon péché mignon) et que Google Plus me démen­tira dans les jours/​semaines à venir.

Chère Hadopi.… (ou comment aider la France à conserver son triple A en réduisant facilement sa dette de 80 000 euros)

Chère Hadopi,

je viens d’apprendre que tu cher­chais à « iden­ti­fier et ana­ly­ser en pro­fon­deur les freins et les leviers de la consom­ma­tion licite de biens cultu­rels en ligne » et que, pour ce faire, tu étais prête à débour­ser jusqu’à 80 000 euros. Fran­che­ment, très chère Hadopi, est-​ce bien sérieux ? Au moment où les mar­chés finan­ciers font régner la ter­reur sur les Etats les plus puis­sants, est-​ce bien sérieux, je te le demande, de contri­buer à mettre ainsi en péril notre triple A en jetant par les fenêtres autant d’argent pour répondre à une ques­tion aussi simple ?

Mam'zelle Hadopi, consommatrice de produits culturels licites

Mam’zelle Hadopi, consom­ma­trice de pro­duits cultu­rels licites

Car enfin, est-​il vrai­ment besoin de déployer tout un appa­reillage com­pli­qué d’enquête « qua­li­ta­tive » et « quan­ti­ta­tive » pour décou­vrir ce que tout inter­naute fran­çais sait depuis long­temps. Ces « freins » de la « consom­ma­tion licite de biens cultu­rels en ligne », tu ne les connais vrai­ment pas ? Tu ne vois vrai­ment vrai­ment pas de quoi il peut s’agir ? Non ? Ah bah, c’est extra­or­di­naire ! Allons, comme je suis de bonne humeur, frais et dispo de retour de vacances, je me pro­pose de t’éclairer quelque peu. Si tu veux, je te fais mon petit Lab à moi, pour rien, gra­tui­te­ment, en dix minutes chrono. Bel exemple d’efficacité, non ?

Alors, pour com­men­cer, je vais cibler mon sujet d’étude sur un domaine (un type de « bien cultu­rel » comme tu dis) auquel je ne connais rien à titre pro­fes­sion­nel. Non, je ne vais pas te par­ler des livres en ligne et autres ebooks, parce que tu pour­rais me soup­çon­ner d’adopter un point de vue biaisé. Je te sais très poin­tilleuse sur le sujet, impar­tiale et aveugle aux inté­rêts par­ti­cu­liers comme il sied à la Haute Auto­rité que tu es. Bravo ! (mais veille quand même à ne pas trop recru­ter ton équipe diri­geante dans les rangs de l’UMP, cela fait un peu mau­vais genre, conseil d’amis). Je vais donc te par­ler de films, domaine sur lequel je ne suis pas plus com­pé­tent que n’importe quel fran­çais et dans lequel, je l’avoue, je tente de m’adonner quel­que­fois à une « consom­ma­tion licite » comme tu dis (c’est un peu bizarre cette expres­sion soit dit en pas­sant ; le rédac­teur de l’appel d’offre ne serait-​il pas un ancien des stups par hasard ? ). Or donc, hier soir, j’ai voulu m’adonner à la « consom­ma­tion licite d’un pro­duit cultu­rel en ligne ». Tra­duc­tion : télé­char­ger un film sur Inter­net. Cela m’a pris deux heures, et cette petite expé­rience in video vaut toutes les études du monde à 80 kilo euros. En voici le compte rendu fidèle, décrit avec tout la rigueur froide, cli­nique, qui carac­té­rise une vraie expé­ri­men­ta­tion scientifique.

1. Choix d’un four­nis­seur de came licite : En France, il n’y en a pas des dizaines : iTunes, Canal­play, TF1 Vidéo, quelques autres, et on a fait à peu près le tour. Bon , trois ven­deurs, c’est déjà pas mal, c’est mieux qu’un seul ; il n’y a pas à dire, on est bien dans une écono­mie de mar­ché doté d’une saine concur­rence « libre et non faus­sée » chère aux libé­raux, garan­tie d’une offre diver­si­fiée et pro­po­sée à juste prix. Heu… en fait, cela ne fonc­tionne pas tout à fait comme cela, car il suf­fit de consul­ter cha­cune des trois bou­tiques vir­tuelles pour se rendre compte qu’en fait, ce sont exac­te­ment les mêmes cata­logues qui y sont pro­po­sés. Regar­dez les nou­veau­tés ! Les mêmes films sortent exac­te­ment au même moment, avec, il faut bien le recon­naître, un petit jeu de dif­fé­ren­cia­tion sur les prix. Oui, d’accord, mais quand même, cela ne fait pas beau­coup de choix. Donc, pre­mier point : l’offre est uni­forme et non diver­si­fiée. Qu’il y ait une, cinq ou dix pla­te­formes, cela revient au même : on nous pro­pose les mêmes pro­duits au même moment.

Canalplay, malin comme un singe

Canal­play, malin comme un singe

2. Choix de la dope licite : ayant récem­ment vu la très impres­sion­nante bande-​annonce de Pla­nète des Singes : les ori­gines, et mes amis sur Face­book m’en ayant dit du bien, mon regard est attiré, sur le site de Canal­play, par une annonce pour La Pla­nète des Singes. Super ! Je vais pou­voir me faire un bon block­bus­ter his­toire de me détendre (car pour être un scien­ti­fique rigou­reux au ser­vice d’Hadopi et de la science, on n’en est pas moins homme). Ah oui, mais non, en fait, il s’agit du film de 1968 avec Charl­ton Hes­ton. Ce n’est pas que le film est mau­vais, mais com­ment dire… je l’ai déjà vu (et revu même, et re-​revu pour tout dire). Ne me décou­ra­geant pas, je bas­cule sur iTunes qui me parle lui aussi de la Pla­nète des Singes, et du plus récent cette fois-​ci ! Mer­veilleux, j’y vais, je clique, je suis prêt à faire chauf­fer la carte bleue.…ah oui mais non, il s’agit des bonus cette fois-​ci et non du film. Heu… je m’en fiche un peu, moi des bonus, c’est plu­tôt le film que je veux voir.

Bon, j’ai com­pris, on ne veut pas que je vois le film tran­quille­ment ins­tallé devant mon ordi en siro­tant mon coca. On veut m’envoyer au cinéma. Ok, mes­sage reçu, j’irai donc le voir au ci-​né-​ma. Pas de pro­blème, je com­prends (je suis même très com­pré­hen­sif comme gars, vu que je sors d’un pro­jec­tion du der­nier Harry Pot­ter avec mes 3 enfants ce qui m’est revenu un peu plus cher qu’un loca­tion de film en vod, c’est le moins qu’on puisse dire). Soit, mais pour ce soir, qu’est de que je vais bien pou­voir regar­der ? Alors, on me pro­pose, tou­jours dans les nou­veau­tés : Numéro quatre (hum), Rango (hum hum), Le Mytho (houla) et Titeuf le film.….Donc deuxième point : l’offre, non seule­ment elle n’est pas diver­si­fiée, mais en plus, au niveau de la qua­lité, heu, com­ment dire.…

3. Choix de la variété de chnouf licite : Je suis un che­va­lier de la Science, ne l’oublions pas, prêt à griller mes quelques neu­rones dans la quête de la Vérité que j’entreprends pour toi, ma chère Hadopi (et j’espère que tu m’en sais gré). J’enclenche donc la vitesse supé­rieure et choi­sis donc un nanar de belle fac­ture : Space Bat­tle­ship qui m’excite assez, je dois l’avouer, par son côté un peu per­vers: un film de SF japo­nais pré­senté comme le chef d’oeuvre du créa­teur d’Albator, c’est sûr, ça fait sali­ver. Par ailleurs, j’ai de la chance, il est annoncé comme dis­po­nible en VF ET en VOST, ce qui en fait une quasi-​exception. Car bizar­re­ment, nombre de films pro­po­sées sur les pla­te­formes « licites », ne le sont qu’en ver­sion dou­blée, en VF donc. Or moi, la VF, j’ai quand même du mal ; ça me rap­pelle trop la télé de mon enfance, quand j’écoutais Starky (ou Hutch ?) débi­ter ses blagues à deux balles avec une voix de canard en désyn­chro­ni­sa­tion avec le mou­ve­ment des lèvres. Alors bon, des nanars d’accord, mais sans les voix de canards si pos­sible !C’est un truc qui m’étonne d’ailleurs, pour­quoi diable les pla­te­formes de vod ne proposent-​elles pas sys­té­ma­ti­que­ment les ver­sions ori­gi­nales puisqu’elles existent ? Je ne sais pas moi, peut-​être qu’ils fabriquent les fichiers numé­riques à par­tir de cas­settes VHS (d’où Charl­ton Hes­ton) ? Il y a en tout cas là un mys­tère à résoudre, qui résiste à la science jusqu’à présent.

En tout cas, ce soir, j’avais de la chance car Space Bat­tle­ship était pro­posé en VO sous-​titré. Cette fois, c’est bon, je le tiens mon sujet d’expérimentation ! J’achète ! Comme ce n’est pas la pre­mière fois que je me livre à ce genre d’opération et que je suis un consom­ma­teur licite expé­ri­menté, je passe brillam­ment toutes les étapes tech­niques de mon achat en ligne et me débrouille comme un chef de toutes les petites tra­cas­se­ries qu’engendre inévi­ta­ble­ment la lec­ture d’un fichier DRMisé

Banzai sur le consommateur !

Ban­zai sur le consommateur !

jusqu’à la gueule (il faut abso­lu­ment avoir le logi­ciel truc avec la ver­sion machin, ouvrir le fire­wall Win­dows pour per­mettre au lec­teur de se connec­ter au ser­veur qui délivre la licence, relan­cer le bou­zin trois fois en se frot­tant le nez de la main gauche, etc.) et lance le film…en japo­nais. Oui, me diras-​tu, en japo­nais, c’est nor­mal, tu as demandé la VOST. Certes, j’ai demandé la VOST, te réponds-​je, et la VO, je l’ai bien eue, mais de ST point !! Aucun sous-​titre, rien ! contrai­re­ment à ce qui était pro­mis ! Pauvre de moi qui ne parle pas le japo­nais cou­ram­ment (et c’est une faute, je le sais bien), me voilà désor­mais condamné à regar­der un nanar de SF japo­nais dou­blé en fran­çais avec des voix de canards ! Arrrrgghhhhh !!! Rem­bour­sez ! (ah ben non c’est pas prévu) Donc troi­sième point : les dis­tri­bu­teurs de films mettent abso­lu­ment n’importe quoi sur les pla­te­formes car c’est bien assez bon pour le cochon de consom­ma­teur.

Voilà, chère Hadopi, tu l’as désor­mais ton « ana­lyse appro­fon­die » des freins à la consom­ma­tion licite de pro­duits cultu­rels. Tu vois, ce n’est pas si com­pli­qué, il suf­fit d’en faire sim­ple­ment l’expérience et tout s’éclaire ! Et puis, comme tu me fais un peu pitié quand même, avec toute ton artille­rie lourde pour attra­per les mouches, je vais même te dire un secret, bien gardé, mais, chut, tu ne devras le dire à per­sonne. Tu sais, quand je ne tra­vaille pas pour toi et que je veux vrai­ment me détendre en regar­dant un bon film, et bien.…comment dire.… je passe un peu du côté obs­cur de la force. Quand je veux vrai­ment regar­der un bon film, récent, avec un fichier de bonne qua­lité dans la ver­sion lin­guis­tique de mon choix, avec ou sans les sous-​titres que je veux, et bien je creuse mon petit tun­nel pour échap­per aux radars que tu as posés sur les auto­routes de l’information, et puis je télé­charge très sim­ple­ment mon film, que je peux vision­ner sans aucun pro­blème. En fait, le ser­vice de l’autre côté de mon tun­nel est tel­le­ment bon que j’aimerais bien payer pour cela car, comme tu le sais, « tout tra­vail mérite salaire » et je suis abso­lu­ment d’accord avec ce vieux pré­cepte. Mais voilà, de l’autre côté du tun­nel, per­sonne ne veut de mon argent, per­sonne ne me demande de payer. C’est dom­mage non ? Tu ne trouves pas que le monde est mal fait, ma chère Hadopi ? Tes 80 000 euros là, que tu t’apprête à don­ner à n’importe qui pour inven­ter l’eau chaude, tu ne pour­rais pas les uti­li­ser un peu plus intelligemment ?

Allez, bisous,

Pio­trr /-)

Dans la Toile des médias sociaux : nouveaux moyens de communication et de publication pour les sciences humaines et sociales

Depuis quelques semaines, j’ai le très grand plai­sir de don­ner un coup de main à Mareike König de l’Institut His­to­rique Alle­mand pour l’organisation d’un col­loque sur les réseaux ou médias sociaux dans les sciences humaines et sociales, qui se déroule aujourd’hui et demain à Paris dans les locaux de l’Institut. Le pro­gramme est ici. Il reste quelques places, vous pou­vez encore vous ins­crire (c’est ici), mais dépê­chez vous ! Le col­loque sera ouvert ce soir plu­tôt de belle manière par une confé­rence de Geert Lovink, le fon­da­teur et direc­teur de l’Institute of Net­work Cultures.

Pour ma part, je ferai une petite inter­ven­tion intro­duc­tive en com­pa­gnie de Mareike demain matin. Voici un brouillon de ce que je vou­drais dire. Je suis pre­neur d’ici demain de toute remarque que vous pour­riez faire sur cette proposition.

Merci !

Les médias sociaux dans la recherche /​dans le pro­cès de pro­duc­tion de savoir : Les pre­miers réseaux sociaux ont émergé à par­tir de 2003 – 4. Au départ, grand public : outils de socia­bi­lité pour tout un cha­cun. Pour­tant, rapi­de­ment, émer­gence de réseaux sociaux pro­fes­sion­nels : Lin­ke­din ou Via­deo, et puis scien­ti­fiques : Aca​de​mia​.edu, Uni­Phy, Bio­me­dex­pert, Sci­table, Mys­cien­ce­work, etc. Men­de­ley ou CiteU­like pour les biblio­gra­phies.
De manière géné­rale, ces réseaux sociaux scien­ti­fiques four­nissent trois types de services :

  • affi­chage de l’identité du cher­cheur (CV en ligne)
  • outils de socia­bi­lité et de conver­sa­tion en ligne
  • par­tage de réfé­rences biblio­gra­phiques qui consti­tuent la matière pre­mière du chercheur

Il y a deux manières d’envisager le déve­lop­pe­ment des réseaux sociaux scientifiques :

  • ils se situent dans la conti­nuité d’une socia­bi­lité scien­ti­fique tra­di­tion­nelle : l’Académie a un fonc­tion­ne­ment très com­mu­nau­taire et a déve­loppé depuis très long­temps des lieux et pra­tiques de socia­bi­lité : machine à café, sémi­naire, col­loque, revues, comi­tés, etc. C’est le phé­no­mène “un Tout Petit Monde” [ce titre a-​t-​il été tra­duit en alle­mand ?] de David Lodge. Les réseaux sociaux sont la conti­nua­tion de ces pra­tiques par le moyen des nou­velles technologies.
  • En science comme dans d’autres sec­teurs, on assiste à un affai­blis­se­ment des ins­ti­tu­tions (de recherche ici) : les struc­tures ins­ti­tu­tion­na­li­sées de recherche (ins­ti­tuts, uni­ver­si­tés, labo­ra­toires) seraient des lieux de socia­bi­lité scien­ti­fique de moins en moins satis­fai­sants et de plus en plus concur­ren­tiels (clas­se­ment de Shan­gaï). Les cher­cheurs inven­te­raient alors des lieux de socia­bi­lité, d’échange, mais aussi de co-​construction des savoirs trans­ver­saux aux ins­ti­tu­tions moins hié­rar­chi­sés, plus coopé­ra­tifs, plus ouverts (aussi sur la société), plus flexibles, mais aussi plus indi­vi­dua­listes. C’est le pas­sage d’une société de classe à une société en réseau théo­ri­sée par M. Cas­tells par exemple.

Conclu­sion : on a une ambigüité des réseaux sociaux, par­fai­te­ment illus­trée par le film The Social Net­work qui montre com­ment Face­book naît au sein de l’institution uni­ver­si­taire, mais en dyna­mite les codes et la struc­ture (le sys­tème des fra­ter­ni­tés par exemple).
Consé­quence de cette ambi­guïté : on est sou­vent confronté à une cri­tique uti­li­ta­riste de ces pra­tiques d’échanges au sein des réseaux sociaux scien­ti­fiques : elles seraient une “perte de temps” par rap­port au tra­vail pro­duc­tif de recherche et de publi­ca­tion qui est de plus contrôlé, évalué, mesuré et inté­gré dans une mise en com­pé­ti­tion et en concur­rence des cher­cheurs entre eux. Le rôle ambigu que jouent les réseaux sociaux aujourd’hui dans les pra­tiques pro­fes­sion­nelles et donc aussi scien­ti­fiques a pour consé­quence que deux réponses à cette cri­tique dia­mé­tra­le­ment oppo­sées sont autant valables :

  • Une réponse “anti-​utilisariste” qui défend un modèle de recherche dés­in­té­ressé (amour de la science et par­tage des savoirs) et col­la­bo­ra­tif qui vien­drait se loger dans les réseaux sociaux à l’écart de tout l’appareil de mise en com­pé­ti­tion des cher­cheurs et des équipes de chercheurs
  • Une réponse uti­li­ta­riste pour qui les réseaux sociaux sont au contraire des outils per­met­tant au cher­cheur “entre­pre­neur de lui-​même” de déve­lop­per un avan­tage com­pa­ra­tif par rap­port à ses col­lègues en enri­chis­sant son car­net d’adresses, en opti­mi­sant sa visi­bi­lité, en “occu­pant le ter­rain” de la conver­sa­tion scien­ti­fique dans son domaine de spécialité.

Cette ambi­guïté fon­da­men­tale des réseaux sociaux n’est pas propre aux réseaux scien­ti­fiques. Théo­ri­sée par Manuel Cas­tells, elle est déve­lop­pée en France par des socio­logues comme Domi­nique Car­don, Nico­las Auray ou Anto­nio Casilli. Mais elle s’applique aussi aux réseaux scien­ti­fiques et il serait inté­res­sant que le col­loque, dans un effort de réflexi­vité de la com­mu­nauté scien­ti­fique sur ses propres pra­tiques contri­bue à l’explorer.

Le livre-​objet, objet fétiche

Le livre-​objet est-​il aux livres ce que la femme-​objet est aux femmes ? C’est la ques­tion que je finis par me poser en m’intéressant depuis quelques mois à la manière dont on peut don­ner accès sur le web à des col­lec­tions de livres élec­tro­niques. Avez-​vous remar­qué à quel point dans l’environnement numé­rique il semble presque impos­sible de dési­gner un livre autre­ment que comme un objet physique ?

Le cham­pion toute caté­go­rie du féti­chisme du livre est sans doute Apple qui va jusqu’à construire des étagères Ikéa en bois à l’intérieur des iPads et mimer l’ouverture du livre et la page-​qui-​se-​tourne dans son appli­ca­tion iBooks.
Ikéaïpad

Ikéaï­pad

Mais sans aller jusqu’à de telles extré­mi­tés, je suis frappé de voir, en pas­sant de sites en por­tails, de pla­te­formes en librai­ries élec­tro­niques (et ici même sur ce blog, regar­dez à gauche et à droite), qu’il semble impos­sible de repré­sen­ter le livre autre­ment que par.…sa cou­ver­ture ! Qu’est-ce qu’un livre ? Une « réunion de plu­sieurs cahiers de pages manus­crites ou impri­mées » répond très pla­te­ment le Lit­tré. Qu’est-ce qu’un livre sur le web ? « Une cou­ver­ture sui­vie de plu­sieurs carac­tères » pourrais-​je ajou­ter dans la même veine.
La-page-qui-se-tourne

La-​page-​qui-​se-​tourne

Mais donc ; aurait-​il échappé à tout le monde que la cou­ver­ture, arte­fact rela­ti­ve­ment pra­tique lorsqu’il s’agit de trans­mettre de l’information au lec­teur sur le contenu de l’objet qu’il tient entre les mains, est très peu adap­tée à la trans­mis­sion d’information via l’écran d’un ordi­na­teur…a for­tiori d’une tablette élec­tro­nique voire un smart­phone ? Mais peu importe semble-​t-​il, puisque la fonc­tion de ces cou­ver­tures de livres sys­té­ma­ti­que­ment mobi­li­sées sur tous les por­tails, que l’on aligne sur de fausses étagères et que l’on fait tour­ner sur de faux car­rou­sels ne semble pas de ren­sei­gner l’utilisateur sur la nature de l’ouvrage qu’il va lire. Mon hypo­thèse est que ces cou­ver­tures per­mettent de faire fonc­tion­ner une magni­fique illu­sion réfé­ren­tielle : « ceci est un vrai livre » (et pas un site, un blog, un twitt, un « mur », une page web) semblent-​elles toutes dire, y com­pris lorsqu’audit livre, pure­ment élec­tro­nique, ne cor­res­pond par­fois aucun objet imprimé mais un simple fichier pdf. La cou­ver­ture confère alors au texte qu’elle désigne toute l’aura du livre, son pres­tige et son impor­tance, elle le hisse au des­sus du babillage quo­ti­dien du web, avec lequel il ne sau­rait être confondu.
Couv'titres

Couv’titres : le duo infernal

Que c’est com­pli­qué pour­tant de pré­sen­ter des livres sur une page web lorsqu’on a la seule pauvre cou­ver­ture pour tout outil sémio­tique : on est alors replacé dans le dilemme clas­sique du libraire qui doit mettre en valeur le maxi­mum d’ouvrages sur un espace limité : la table de pré­sen­ta­tion. Pour que la table soit effi­cace, il faut qu’elle pré­sente très peu de titres ; on dira entre 9 et 12. Mais alors, que faire des autres ? Le libraire les pla­cera debout dans ses rayon­nages où ils ne seront vus que de ceux qui connaissent ce qu’ils viennent cher­cher. Le por­tail web ren­verra via un lien « tous les ouvrages » à une liste tex­tuelle clas­sée, un cata­logue, à peu près aussi effi­cace pour mettre en valeur les titres que le rayon­nage sous la table du libraire.

Générateur automatique d'aura

Géné­ra­teur auto­ma­tique d’aura

La réfé­rence à la cou­ver­ture du livre est par­fai­te­ment jus­ti­fiée lorsque l’interface ren­voie jus­te­ment à des ouvrages phy­siques : por­tails de livres numé­ri­sés comme Gal­lica ou outils de ges­tion de biblio­thèque per­son­nelle comme Libra­ry­thing. Mais dans les autres cas ? Il me semble qu’il serait temps de com­men­cer à se déta­cher de la réfé­rence à l’objet, qui sera de moins en moins per­ti­nente, et de com­men­cer à uti­li­ser de manière plus mas­sive, moins mar­gi­nale d’autres modes de pré­sen­ta­tion ou de repré­sen­ta­tion du livre : illus­tra­tion, por­trait de l’auteur, 

extraits, selon le résul­tat qu’on cher­chera à obte­nir. J’aurais ten­dance à pen­ser que, libéré du car­can réfé­ren­tiel, le livre pour­rait avan­ta­geu­se­ment pro­fi­ter de l’expérience acquise par le Web dans le domaine de la presse et des maga­zines en ligne, voire des blogs en matière de pré­sen­ta­tion et de valo­ri­sa­tion de l’information : ban­nières tour­nantes, nuages de mots-​clés, clas­se­ments mul­tiples et variés, sys­tèmes de rebonds. Et ce ne serait pas for­cé­ment très dif­fi­cile, car cer­tains éditeurs font déjà un tra­vail d’illustration et de mise en valeur ico­no­gra­phique sur leurs ouvrages. Mais alors pour­quoi diable faut-​il lais­ser enfer­mées ces illus­tra­tions dans le cadre pré-​contraint de la cou­ver­ture en mode por­trait ? Contrai­re­ment à la cou­ver­ture, la page web donne de la place, elle per­met de dis­po­ser l’information dif­fé­rem­ment ; elle per­met de res­pi­rer, et d’inventer aussi. Je trouve dom­mage que si peu de ces pos­si­bi­li­tés soient effec­ti­ve­ment exploi­tées, et d’abord, me semble-​t-​il, parce que nous sommes tous sou­mis à la tyran­nie de la cou­ver­ture, qui plaque per­pé­tuel­le­ment le livre sur son actua­li­sa­tion phy­sique. Cette fic­tion du livre-​comme-​livre-​objet que nous avons accep­tée jusqu’à pré­sent est de moins en moins tenable. Il fau­dra bien qu’elle vole en éclat un de ces jours.

Et vous, qu’en pensez-​vous ?