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Habiter Genève

Ce texte est publié en réponse au concours 2010 « Décris-​moi la citoyen­neté numé­rique » orga­nisé par le 9eme forum eCul­ture. Le thème de ce concours est : « Citoyen­neté numé­rique: mes pra­tiques, mes expé­riences, mes histoires… ».

« Si j’avais eu à choi­sir le lieu de ma nais­sance, j’aurais choisi une société d’une gran­deur bor­née par l’étendue des facul­tés humaines, c’est-à-dire par la pos­si­bi­lité d’être bien gou­ver­née, et où cha­cun suf­fi­sant à son emploi, nul n’eût été contraint de com­mettre à d’autres les fonc­tions dont il était chargé : un État où tous les par­ti­cu­liers se connais­sant entre eux, les manœuvres obs­cures du vice ni la modes­tie de la vertu n’eussent pu se déro­ber aux regards et au juge­ment du public, et où cette douce habi­tude de se voir et de se connaître, fît de l’amour de la patrie l’amour des citoyens plu­tôt que celui de la terre. » Au moment d’entamer son Dis­cours sur l’origine et les fon­de­ments de l’inégalité parmi les hommes, Jean-​Jacques Rous­seau choi­sit par une dédi­cace de rendre hom­mage à sa patrie natale, la Répu­blique de Genève, dont il célèbre les ver­tus démo­cra­tiques et qui lui per­met, dit-​il, de défi­nir les contours d’un gou­ver­ne­ment exem­plaire. L’expérience de la citoyen­neté tel que la décrit Rous­seau est pas­sa­ble­ment exo­tique pour le fran­çais que je suis, pour qui cette expé­rience est davan­tage théo­rique que pra­tique, délé­guée à l’Etat qu’appropriée par l’ensemble des citoyens, opaque plu­tôt que trans­pa­rente et en tout cas, bien peu fon­dée sur l’« amour des citoyens », sur­tout sous cer­tains gouvernements.…

Elle est bien plus fami­lière en revanche, pour l’internaute que je suis devenu, qui fit l’expérience dès ses pre­miers pas dans le cybe­res­pace de ce qu’on pour­rait appe­ler une citoyen­neté de proxi­mité. Cette citoyen­neté dont la défi­ni­tion ne sup­pose pas l’Etat, s’épanouit dans les mille espaces col­lec­tifs, de plus ou moins grandes taille, plus ou moins élabo­rés, qui forment la véri­table struc­ture d’Internet : listes de dis­cus­sions, forums publics, blogs où naissent de véri­tables espaces de dis­cus­sion, espaces de par­tage et sys­tèmes col­la­bo­ra­tifs comme les wikis, jusqu’à Wiki­pé­dia qui consti­tue, à mon avis, l’exemple le plus élaboré à l’heure actuelle de ce qu’est la citoyen­neté numé­rique.

C’était il y a presque dix ans. J’avais créé mon site Web, Homo Nume­ri­cus, quelques temps aupa­ra­vant, que je conce­vais comme beau­coup de gens à l’époque, à la main, page par page, avec un logi­ciel de concep­tion de site du type Dream­wea­ver. Puis je découvre l’univers des CMS, ces logi­ciels de ges­tion de conte­nus sur le Web, qui per­mettent de publier très faci­le­ment des articles sur un site. Bien entendu, je com­mence par tes­ter le stan­dard de l’époque : Php­nuke, mais qui me rebute du fait de sa com­plexité tech­nique et des nom­breux bugs qui en empĉchent le fonc­tion­ne­ment. Et voici Spip, Sys­tème de Publi­ca­tion pour l’Internet Par­tagé, un logi­ciel libre aussi, mais beau­coup plus facile à ins­tal­ler et uti­li­ser, dis­po­sant de nom­breuses fonc­tion­na­li­tés et d’un sys­tème de gaba­rits per­met­tant de per­son­na­li­ser faci­le­ment l’apparence de son site.

Mais ce n’est pas pour ses qua­li­tés tech­niques que ce logi­ciel m’a plu et que je l’ai adopté. C’est bien plu­tôt la qua­lité de la com­mu­nauté humaine consti­tuée par l’ensemble de ses uti­li­sa­teurs et de ses déve­lop­peurs qui m’a séduit et l’accueil fait au new­bie que j’étais sur la liste de dis­cus­sion des uti­li­sa­teurs du logi­ciel. Contrai­re­ment à ce que l’on dit méca­ni­que­ment, l’expérience de la citoyen­neté ne se vit pas dans le secret de l’isoloir – c’est une expé­rience anec­do­tique – mais bien plu­tôt dans la « mise en com­mun des paroles et des actes” selon la belle expres­sion d’Annah Arendt, que consti­tue l’insertion au sein de col­lec­tifs humains. Or, jusque là, mon expé­rience des col­lec­tifs – par­tis poli­tiques et asso­cia­tions – était peu enga­geante, faite pour l’essentiel de réunions un peu glauques à deux pelés et trois ton­dus après les heures de bureau. Sur la liste de dis­cus­sion de Spip, j’ai trouvé au contraire ce qui consti­tuait à mon grand éton­ne­ment un veri­table espace public, dyna­mique et vivant, ras­sem­blant tou­jours plus de per­sonnes, plus de 1400 aujourd’hui, echan­geant toutes sortes d’informations et d’opinions sur tous les sujets rela­tifs au logi­ciel : des trucs et astuces pra­tiques bien sûr, mais aussi de véri­tables dis­cus­sions sur les orien­ta­tions géné­rales du déve­lop­pe­ment du logi­ciel, sur la notion de logi­ciel libre, et plus lar­ge­ment sur la régu­la­tion d’Internet, mais aussi, plus étroi­te­ment, sur la régu­la­tion de la liste elle-​même.

C’est en effet une carac­té­ris­tique impor­tante de ce type de liste qu’une par­tie des mes­sages construisent des dis­cus­sions « méta », sur la manière dont les échanges doivent se dérou­ler sur cet espace ; les com­por­te­ments accep­tables et ceux qui ne le sont pas, com­ment gérer les inom­brables conflits qui émaillent ces échanges, com­ment per­mettre à tous de par­ti­ci­per, et sur­tout, com­ment auto-​réguler cet espace sans chef, gou­ver­ne­ment ni police. En bref, ce qu’on appelle la neti­quette. J’ai donc d’abord fait l’expérience d’un col­lec­tif ouvert, sans bar­rière, et basé sur l’entraide, c’est-à-dire per­met­tant à l’utilisateur, aidé par d’autres lorsqu’il débute, d’être très rapi­de­ment en posi­tion d’aider à son tour, et de faire évoluer sa par­ti­ci­pa­tion à la com­mu­nauté vers des formes plus élabo­rées : rédac­tion de docu­men­ta­tion, orga­ni­sa­tion de for­ma­tions et d’événements, actions de com­mu­ni­ca­tion, par­tage de gaba­rits, jusqu’à l’écriture du code lui-​même. La vidéo qui suit montre l’agrégation, année après année, de nou­veaux déve­lop­peurs qui viennent aider à la pro­gram­ma­tion du logi­ciel, sur la base du seul volontariat.

His­to­rique du déve­lop­pe­ment de SPIP from mor­ti­mer on Vimeo.

Autre­ment dit, j’ai trouvé là un espace col­lec­tif accueillant au nou­veau venu et met­tant concrè­te­ment en oeuvre une véri­table poli­tique d’intégration, plu­tôt inverse de celle que nous expé­ri­men­tons actuel­le­ment au sein des espaces natio­naux. Je dois donc dire que c’est sur cette liste, cette « Cyber-​Genève » en quelque sorte, et quelques autres espaces publics en ligne où je me suis investi depuis, que j’ai fait mon éduca­tion poli­tique en ligne. Celle-​ci s’est faite au moyen de l’apprentissage concret parce que basé sur la proxi­mité, d’une socia­bi­lité par­ti­cu­lière qui me semble être au fon­de­ment de la citoyen­neté numé­rique. Le socio­logue Nico­las Auray a mon­tré, à pro­pos de la com­mu­nauté des déve­lop­peurs et des uti­li­sa­teurs de la dis­tri­bu­tion Linux Debian, que celle-​ci devait s’appréhender comme une cité poli­tique ayant adopté ses propres lois.

« Inter­net est une zone de non-​droit » ; « Inter­net est un dan­ger public parce que c’est la pos­si­bi­lité pour n’importe qui de dire n’importe quoi », c’est le « tout à l’égout de la démo­cra­tie » . Les décla­ra­tions abruptes, pro­non­cées par quelques per­son­na­li­tés poli­tiques ou média­tiques témoignent de l’incapacité de ceux qui dominent un espace public tra­di­tion­nel, struc­turé par l’Etat Nation et les mass media, à com­prendre les lois fon­da­men­tales de fonc­tion­ne­ment d’Internet. Car celui-​ci n’est pas réduc­tible à des « tuyaux », ni même à des « auto­routes de l’information » comme on disait dans les années 90, expres­sions impli­quant un flux héra­cli­téen, un écou­le­ment per­pé­tuel sans per­ma­nence ni rési­dence, qui n’autorise donc aucune poli­tique pos­sible, sinon impo­sée de l’extérieur des­dits tuyaux. Inter­net est un cybe­res­pace, c’est-à-dire d’abord un espace, et même un espace habité et public comme le pro­cla­mait JP Bar­low en 1996. Mais là où La Décla­ra­tion d’indépendance du Cyber­pes­pace fai­sait fausse route, c’est lorsqu’elle construi­sait un espace poli­tique uni­fié en miroir inversé de cet autre, dominé par « les géants fati­gués de chair et d’acier ».

Il faut bien plu­tôt se repré­sen­ter le cybe­res­pace comme un espace frag­menté, en mille-​feuilles, où se jux­ta­posent des cen­taines de mil­lions d’espaces auto­nomes, auto-​régulés, et aussi en inter­ac­tion les uns avec les autres. Des listes de dis­cus­sion aux forums, des blogs aux wikis, des BBS aux réseaux sociaux, de Use­net au Web 2.0, des jeux mas­si­ve­ment mul­ti­joueurs aux uni­vers vir­tuels, c’est la même his­toire qui se joue, selon des moda­li­tés dif­fé­rentes : c’est la construc­tion d’espaces poli­tiques locaux et inter­con­nec­tés, c’est l’apprentissage invi­sible pour des cen­taines de mil­lions de gens d’une socia­bi­lité de proxi­mité et d’une citoyen­neté à taille humaine. Cette citoyen­neté, je l’ai apprise sur la liste Spip il y a dix ans – en cyber-​papy que je com­mence à deve­nir, tan­dis que des mil­lions de jeunes sont, d’une manière ou d’une autre, en train de l’apprendre à leur tour dans World of War­craft et sur Face­book. La socio­logue Danah Boyd a d’ailleurs bien mon­tré à pro­pos des ces der­niers, quel rôle impor­tant ils pou­vaient jouer dans la construc­tion de l’identité en société des ado­les­cents qui en sont les prin­ci­paux utilisateurs.

C’est très exac­te­ment à ce niveau que se pose, à mon avis, la ques­tion de l’éducation à la citoyen­neté sur Inter­net : celle-​ci passe moins par des injonc­tions glo­bales à res­pec­ter des lois natio­nales abs­traites (droit de pro­priété intel­lec­tuelle, droit à l’image), que par l’apprentissage à par­ti­ci­per à la vie d’un espace col­lec­tif concret qui se donne à lui-​même ses propres lois. Etre un citoyen, pen­sait Rou­seau, ce n’est pas obéir aux lois, c’est obéir aux lois qu’on se donne. La ques­tion doit être posée dans les mêmes termes mais dans des condi­tions maté­rielles dif­fé­rentes à l’heure des tech­no­lo­gies numé­riques : ces tech­no­lo­gies sont-​elles ouvertes ou exclu­sives, favorisent-​elles des rela­tions sociales conflic­tuelles ou coopé­ra­tives et, avant tout, encouragent-​elles l’autonomie ou l’hétéronomie ?

Le cybe­res­pace est le contraire du « vil­lage glo­bal » que pré­di­sait McLu­han. Gib­son se le repré­sen­tait plu­tôt comme une une sorte de métro­pole vir­tuelle « glo­ca­li­sée » : faite d’un réseau de com­mu­nau­tées dif­fé­ren­ciées mais inter­re­liées dans un espace infor­ma­tique et sémio­tique com­mun. L’expérience de la citoyen­neté qui en découle peut-​être posi­tive ou néga­tive. Cer­taines com­mu­nau­tés sont ouvertes et accueillantes, comme celles que j’ai eu la chance de connaître, d’autres sont into­lé­rantes et vio­lentes, abo­mi­nables pour cer­taines d’entre elles. Il reste que ce pay­sage nou­veau, dans sa diver­sité, defi­nit les condi­tions concrètes dans les­quelles nous exer­çons notre citoyen­neté aujourd’hui. Nous habi­tons Genève. Il va bien fal­loir s’y habituer.

Cré­dits pho­to­gra­phiques : Dod­gems, par untrai­ned eyes, en cc by-​nc 2.0 sur Flickr

I love le Web

L’iPad de la Méduse

Avec la mul­ti­pli­ca­tion des tablettes de lec­ture élec­tro­nique dédiées et la com­mer­cia­li­sa­tion de l’iPad en par­ti­cu­lier, le Web n’est plus le pas­sage obligé pour la dif­fu­sion de conte­nus sur Inter­net. C’est en tout cas l’idée déve­lop­pée par Michael Hir­schorn dans un article très inté­res­sant que publiait le mois der­nier le maga­zine The Atlan­tic. Les éditeurs de livres d’un côté, qui ont tou­jours regimbé à rendre dis­po­nibles leurs cata­logue sur le Web, se pré­ci­pitent désor­mais, qui chez Apple, qui chez Ama­zon pour être pré­sents dans les librai­ries vir­tuelles que ceux-​ci mettent à leur dis­po­si­tion. Les éditeurs de presse, lami­nés par la loi d’airain du « infor­ma­tion wants to be free » (IWTBF), consi­dèrent l’iPad comme le nau­fragé contemple sa planche de salut. Sur­tout, dans tous les esprits, sur tous les médias, c’est désor­mais la curée contre le Web cou­pable de toutes les tares : inor­ga­nisé, inef­fi­cace, dan­ge­reux, immo­ral, le Web est un ter­rain vague, une zone, une friche, un lieu de per­di­tion à mi-​chemin entre le Saloon et le bor­del d’où Saint Steve ramène les consommateurs-​brebis égarés pour les conduire vers le jar­din d’Eden sécu­risé, ordonné, propre et exempt du péché, enclos de belles palis­sades blanches (« white piquet fence » selon l’expression ima­gée de Hir­schorn) dont il est le gardien.

Je vou­drais sim­ple­ment pro­po­ser ici une défense et illus­tra­tion de ce Web bien mal aimé. En un mot, alors que tous le décrient, je pro­clame pour ma part, bien haut et et bien fort, sans crainte ni trem­ble­ment : I love le Web !

I love le Web

Avant d’égrener les rai­sons de cet atta­che­ment, peut-​être convient-​il de défi­nir le Web, et de dire ce qui le par­ti­cu­la­rise par rap­port à Inter­net en géné­ral. Le meilleur moyen pour com­prendre sim­ple­ment sans recou­rir à la tech­nique ce qu’est le Web, c’est de par­tir du navi­ga­teur : le Web, c’est ce qui nous per­met d’accéder à des conte­nus par l’intermédiaire d’un navi­ga­teur quel qu’il soit — soyons consen­suels pour une fois : Inter­net Explo­rer, Mozilla Fire­fox, Google Chrome, Opera ou Safari. Pour fonc­tion­ner, le navi­ga­teur Web s’appuie sur trois éléments tech­niques dont la conjonc­tion font le Web :

1. un sys­tème d’adressage qui attri­bue une adresse à chaque « page Web », chaque docu­ment, per­met­tant de le retrou­ver dans l’incroyable fouillis de mil­liards de pages que consti­tue le Web. Ce sys­tème des URL — Uni­form Res­source Loca­tor -, c’est l’ossature du Web.

2. Un lan­gage de struc­tu­ra­tion et/​ou de mise en forme, le HTML qui per­met au navi­ga­teur de com­po­ser les pages Web en pla­çant les éléments de conte­nus à la bonne place et en se com­por­tant comme le concep­teur de la page l’a voulu. Le HTML –Hyper­texte Mar­kup Lan­guage, ce sont les muscles du Web.

3. Une tech­no­lo­gie très simple per­met­tant de créer des «  hyper­liens  » entre les docu­ments, de les relier entre eux, don­nant la pos­si­bi­lité à l’utilisateur de sau­ter d’un docu­ment à un autre d’un clic de sou­ris. C’est le lien hyper­texte et le pro­to­cole HTTP — Hyper­text Trans­fer Pro­to­col sur lequel il s’appuie, qui per­met de l’établir. Le lien hyper­texte, c’est le sys­tème san­guin du Web.

(4. On pour­rait ajou­ter, pour être tout à fait com­plet : la mise en forme, l’apparence finale des docu­ments Web, autre­ment dit la peau, défi­nie par le lan­gage CSS –Cas­ca­ding Style Sheet — qui a pris une impor­tance gran­dis­sante au cours des der­nières années et ce n’est pas fini, voir le bonus en fin de billet).

Conclu­sion en forme d’équation : WWW=URL+HTML+HTTP(+CSS)

Main­te­nant que les fon­da­men­taux sont posés, voici pour­quoi le Web consti­tue pour moi une tech­no­lo­gie irrem­pla­çable qu’il convient de défendre et ché­rir avec la der­nière éner­gie ; voici pour­quoi j’aime le Web.

J’aime le Web parce qu’il est simple et low tech

Cyber­monks par PIM­boula en CC by-​nc-​nd 2.0 sur Flickr

Le Web, c’est la sim­pli­cité à tous les niveaux : au niveau des usages tout d’abord, grâce aux liens hyper­textes qui per­mettent de pas­ser d’un docu­ment à l’autre sans devoir apprendre une quel­conque taxo­no­mie ni de syn­taxe de requête. Il n’est pas éton­nant que ce soit l’apparition du pre­mier navi­ga­teur Web — Mosaic — en 1993, qui soit à l’origine de l’explosion des usages de l’Internet que l’on a connu depuis lors. Pour­quoi ? Tout sim­ple­ment parce que sur­fer sur le Web est à la por­tée d’un enfant de 5 ans. Au niveau tech­nique ensuite : le Web est tel­le­ment simple et low tech, demande tel­le­ment peu de res­sources que la der­nière chose que vous per­met­tra de faire un ordi­na­teur caco­chyme en fin de vie, celui qui ne peut même plus ouvrir Word 95 en moins de 3 heures, ce sera de vous per­mettre de sur­fer sur le Web. Du coup, le Web est acces­sible à tous, à toutes les machines, à tous les bud­gets ; biblio­thèques et autres espaces publics numé­riques peuvent mettre à dis­po­si­tion des dizaines d’ordinateurs dotés d’un navi­ga­teur et les cyber­ca­fés fleu­rissent de Gaza à Hanoï, de Delhi à Lagos don­nant un accès gra­tuit ou à très bas coût à une quan­tité consi­dé­rable d’informations de toutes natures pour des mil­liards de per­sonnes. Cela, j’aimerais bien qu’on ne l’oublie pas, parce que c’est tout sim­ple­ment une révo­lu­tion à l’échelle de la pla­nète : « magi­cal, won­der­ful, incre­dible, ama­zing, awe­some, big, big­ger, bet­ter, best, great, huge, ter­ri­fic, tre­men­dous, ambi­tious, gor­geous, beau­ti­ful, phe­no­me­nal, unbe­lie­vable, unbea­table, remar­kable, revo­lu­tio­nary, extra­or­di­nary »» dirait Saint Steve.

Mais aussi, le Web est tel­le­ment simple qu’il per­met à tous ceux qui le sou­haitent de trans­mettre et dif­fu­ser de l’information à bas coût et sans devoir acqué­rir de grandes connais­sances tech­niques. Sait-​on qu’il est tout à fait pos­sible de com­po­ser une page Web en uti­li­sant le bloc-​notes de son ordi­na­teur ? Essayez donc de créer dans les mêmes condi­tions une appli­ca­tion pour iPad pour voir ! Et cette page Web que j’ai com­po­sée sur mon bloc-​notes, rien de plus facile que de la poser sur un ser­veur Web, celui que met gra­tui­te­ment à ma dis­po­si­tion mon four­nis­seur d’accès par exemple, pour la rendre acces­sible à la terre entière, sans rien deman­der à per­sonne (et je peux même dif­fu­ser ma page direc­te­ment à par­tir de mon ordi­na­teur per­sonne, si je veux). A contra­rio, impos­sible de publier mon appli­ca­tion pour iPad sans avoir obtenu le nihil obs­tat et l’impri­ma­tur de Saint Steve…

Homo Nume­ri­cus en 2000 — Hand made

C’est cette sim­pli­cité à la créa­tion de conte­nus qui m’a d’abord séduit et m’a fait plon­ger dans le Web, comme beau­coup de ma géné­ra­tion. Vivant dans un monde où l’on m’explique à lon­gueur de temps que tout est très com­pli­qué, où pour faire ceci ou cela, il faut tou­jours beau­coup de temps, recueillir l’assentiment d’un nombre incroyable de per­sonnes auto­ri­sées, où il faut en per­ma­nence faire des com­pro­mis avec les pou­voirs établis, le Web m’a d’abord donné la goût de la liberté de pou­voir tout faire tout seul, même si j’ai appris par la suite, que c’est aussi bien plus inté­res­sant de faire avec les autres. Mais jus­te­ment, puisque je suis libre d’écrire et dif­fu­ser mes idées, d’explorer les pos­sibles sans rien deman­der à per­sonne, je prends bien plus de plai­sir à le faire avec les autres, et d’abord parce que je n’y suis pas contraint.

J’aime le Web parce qu’il est ouvert et social

Parlons-​en jus­te­ment de ce « faire avec les autres ». Une des évolu­tions les plus réjouis­santes du Web est qu’il devient de plus en plus social : on pense bien sûr aux réseaux sociaux — pro­fon­dé­ment immer­gés dans le Web, mais il faut aussi pen­ser aux cen­taines de mil­liers de com­mu­nau­tés vir­tuelles qui se ras­semblent autour de sites Web de toutes natures et sur tous les sujets, il faut aussi évoquer les fameux « pla­net » qui struc­turent la blo­go­sphère et donnent une nou­velle vie aux anciens « webrings », sans même par­ler de tous les sites col­la­bo­ra­tifs, Wiki­pé­dia et d’autres, qui sont nés du Web et per­mettent à des mil­liers de gens de co-​créer des conte­nus, dans la logique du Web 2.0. Il faut s’interroger sur le moteur de cette « socia­li­sa­tion » pro­gres­sive du Web.

Don’t use (your) public gar­den ! par Cas­torp Repu­blic en CC by-​nc-​sa 2.0 sur Flickr

Qu’est-ce qui rend pos­sible ces col­la­bo­ra­tions mul­tiples, ces mou­ve­ments par les­quels les gens échangent en per­ma­nence, de manière plus ou moins étroite, mais de plus en plus intense ? Je crois que c’est pré­ci­sé­ment ce pour quoi on cri­tique le plus sou­vent le Web : son carac­tère inor­ga­nisé, sans plan pré­éta­bli, et ouvert à tous les vents. Le Web, c’est un joyeux bazar où un chat ne retrou­ve­rait pas ses petits, c’est une auberge espa­gnole où cha­cun apporte un plat de chez lui com­po­sant un repas pour le moins bigarré, c’est une jungle luxu­riante ou s’épanouissent les cent fleurs de la diver­sité, et c’est jus­te­ment tout cela qui lui donne vie et le fait tel­le­ment res­sem­bler à…la société elle-​même ; une société ouverte et accueillante, s’auto-organisant vaille que vaille, mais aussi vul­gaire, vio­lente, dan­ge­reuse quel­que­fois, créa­trice et des­truc­trice tout à la fois, c’est-à-dire tout sim­ple­ment vivante ! En com­pa­rai­son, l’Eden de Saint Steve est bien confor­table, bien agréable, pas de mau­vaise herbe ni de ronces, les che­mins y sont rec­ti­lignes et bien ratis­sés, chaque chose à sa place et une place pour chaque chose, on peut s’y repo­ser et y lais­ser gam­ba­der les enfants, sans craindre les mau­vais coups. Mais son jar­din de curé ne favo­rise pas les conver­sa­tions ni les ren­contres, il n’autorise pas ses visi­teurs à biner un coin du pota­ger et inven­ter, ensemble, de l’inédit.

Une société n’est pas une entre­prise, ni une armée, pas plus qu’une église. Ce n’est pas une bou­tique ou un média et ce n’est même pas non plus une famille ou une com­mu­nauté. La société englobe et dépasse toutes ces formes de col­lec­tifs. Elle est comme un océan sans limite, elle est mul­ti­di­men­sion­nelle et per­sonne n’en a un plan pré­éta­bli en tête. Cer­tains s’imaginent peut-​être la gou­ver­ner, mais ils se font des illu­sions la plu­part du temps. Une société vit sa propre vie et se déve­loppe dans des direc­tions impré­vi­sibles et inat­ten­dues. Elle se nour­rit des mul­tiples ren­contres, échanges et inter­ac­tions qui relient les membres qui la com­posent. Ces inter­ac­tions sont désor­don­nées, chao­tiques, impré­vues elles aussi, et c’est le moteur de la créa­tion. Il me semble que le Web fonc­tionne à peu près de la même manière.

J’aime le Web parce qu’il est démocratique.

Oui, dé-​mo-​cra-​tique. J’ai bien conscience de dire un gros mot par les temps qui courent, et je prie mes lec­teurs de bien vou­loir m’en excu­ser, mais la conjonc­tion de tout ce qui pré­cède : le Web tel que nous le connais­sons, c’est-à-dire acces­sible, ouvert, social et auto­géré lui confère une qua­lité poli­tique incon­tes­table. C’est la rai­son pour laquelle il est autant déni­gré par les puis­sants, poli­tiques, stars média­tiques et autres capi­taines d’industrie, qui n’ont de mots assez durs pour dénon­cer le «  tout-à-l’égout  », la «  pire salo­pe­rie jamais inven­tée par les hommes  », le repaire de ter­ro­ristes et de pédo­philes et plus récem­ment de trotsko-​fascistes. Le Web fait mal aux puis­sants parce qu’il est le

Student demons­tra­tion par Phi­lippe Leroyer, en by-​nc-​nd 2.0

lieu où le peuple — autre gros mot — s’exprime et les cri­tique libre­ment. Il faut com­prendre que tout l’arsenal légis­la­tif qui s’accumule depuis main­te­nant plus de dix ans et celui qui s’annonce, toutes les mesures récla­mées par les uns et les autres pour régu­ler et contrô­ler la « zone de non-​droit » que serait le Web, tous les dis­cours de déni­gre­ment que l’on entend à lon­gueur de temps contre ce moyen de com­mu­ni­ca­tion consti­tuent des ten­ta­tives de réduire la liberté d’expression qui le caractérise.

« Inter­net [elle vou­lait dire le Web] est un dan­ger public puisque ouvert à n’importe qui pour dire n’importe quoi  » s’est un jour écriée Fran­çoise Giroud. Je suis bien d’accord avec elle, et c’est pour cela pré­ci­sé­ment que j’aime tel­le­ment le Web.

Bonus : Et le Web c’est cool aussi !

La sup­po­sée mau­vaise qua­lité, les soi-​disant limi­ta­tions du lan­gage HTML servent sou­vent à ali­men­ter une cri­tique du Web, de la part des éditeurs et des gra­phistes en par­ti­cu­lier. Le HTML serait inca­pable de satis­faire aux cri­tères élevés de la belle typo­gra­phie, avec césures, polices de choix et glyphes léchés, d’où le recours aux fichiers PDF. Le HTML serait inca­pable de prendre en charge la moindre ani­ma­tion, d’où la mul­ti­pli­ca­tion des sites ou des vidéos en Flash (dont Saint Steve ne veut pas d’ailleurs). Ces cri­tiques pou­vaient être fon­dées à une époque. Elles le sont aujourd’hui de moins en moins, grâce, d’une part, à la moder­ni­sa­tion des navi­ga­teurs, et d’autre part à l’évolution des stan­dards eux-​mêmes. Sur le pre­mier point (texte et typo­gra­phie), il faut savoir que le for­mat Epub qui est en train de l’emporter pour encap­su­ler les livres élec­tro­niques à lire sur les tablettes de lec­ture est basé sur le for­mat HTML et écrase très net­te­ment le for­mat PDF, inca­pable de repo­si­tion­ner un texte à la volée en fonc­tion de la taille du sup­port. Belle revanche ! Sur le second point (images et ani­ma­tions), il faut voir cette vidéo pro­po­sée par Tris­tan Nitot qui asso­cie HTML5, CSS3 et Firefox4 nous en met plein les yeux.

Dis­clai­mer : j’ai un iPad moi aussi et je l’adore.…surtout pour sur­fer sur le Web.

Un appel d’offre sur l’édition numérique dans les pays du sud

L’Alliance inter­na­tio­nale des éditeurs indé­pen­dants qui coor­donne une réseau de dizaines de petits éditeurs sur les tous les conti­nents et se fait le héraut de la « biblio­di­ver­sité » vient de lan­cer un appel à pro­po­si­tions des plus inté­res­sants. Il s’agit de réa­li­ser une étude sur l’état de l’édition numé­rique dans les pays du sud. Le finan­ce­ment pour la réa­li­sa­tion de cette étude est prévu entre 6000 et 10 000 euros. La date de rendu du pro­jet est fixée au 29 août. Ci-​dessous, un des­crip­tif plus complet

Contexte et objec­tif de l’étude
• Le prin­ci­pal objec­tif du pro­gramme « Édition numé­rique et pays en déve­lop­pe­ment » – conduit par l’Alliance inter­na­tio­nale des éditeurs indé­pen­dants en par­te­na­riat avec la Fon­da­tion Prince Claus – vise « à établir les condi­tions d’intégration de l’édition numé­rique comme un des ave­nirs pos­sibles de l’édition dans les pays en développement ».

Pour cela, quatre phases consé­cu­tives sont pro­gram­mées sur trois ans (2010 – 2012).

La pre­mière phase du pro­gramme pré­voit la réa­li­sa­tion d’une étude qui per­met­trait à la fois d’apporter les pre­miers éléments de réponse à la pro­blé­ma­tique géné­rale, tout en pré­pa­rant les phases ultérieures.

Pré­sen­ta­tion des par­te­naires du programme

Alliance inter­na­tio­nale des éditeurs indé­pen­dants (www​.alliance​-edi​teurs​.org)
L’Alliance inter­na­tio­nale des éditeurs indé­pen­dants est une asso­cia­tion à but non lucra­tif ; véri­table réseau de soli­da­rité – com­posé de 85 mai­sons d’édition et col­lec­tifs d’éditeurs de 47 pays dif­fé­rents – l’Alliance repré­sente direc­te­ment ou indi­rec­te­ment quelques 360 mai­sons d’édition. L’Alliance orga­nise des ren­contres inter­na­tio­nales et mène des actions de plai­doyer en faveur de l’indépendance. Elle sou­tient aussi des pro­jets édito­riaux
inter­na­tio­naux – sou­tien qui peut prendre la forme d’une aide à la tra­duc­tion ou à la coédi­tion. Enfin, l’Alliance contri­bue à la pro­mo­tion et à la dif­fu­sion des pro­duc­tions du Sud et tente, modes­te­ment, d’inverser le sens « unique » des flux com­mer­ciaux. L’Alliance par­ti­cipe ainsi à une meilleure acces­si­bi­lité des oeuvres et des idées, à la défense et à la pro­mo­tion de la bibliodiversité.

Fon­da­tion Prince Claus (www​.prin​ce​claus​fund​.org)
La Fon­da­tion Prince Claus est convain­cue que la culture est une « néces­sité fon­da­men­tale », un bien de pre­mière néces­sité, indis­pen­sable à l’épanouissement de l’être humain. La Fon­da­tion Prince Claus entre en col­la­bo­ra­tion, par­tout dans le monde, avec des par­te­naires de qua­lité excep­tion­nelle ; ensemble, ils luttent pour la sau­ve­garde de la culture et sou­tiennent des pro­ces­sus cultu­rels durables. Par ses ini­tia­tives, la Fon­da­tion veut favo­ri­ser la prise de conscience de cha­cun s’agissant de la culture : elle est indis­pen­sable à nos vies quo­ti­diennes. Comme le sou­li­gnait le Prince Claus, « on ne déve­loppe pas les per­sonnes, elles se déve­loppent elles-​mêmes ». La Fon­da­tion Prince Claus, dont le siège est à Amster­dam, est finan­cée par le minis­tère des Affaires étran­gères et par la Lote­rie natio­nale du Code pos­tal des Pays-​Bas.

Cahier des charges de l’étude : struc­ture poten­tielle
L’étude pour­rait se déve­lop­per autour de trois objec­tifs prin­ci­paux.
1. Il s’agirait tout d’abord de dres­ser un pano­rama suc­cinct de l’édition numé­rique dans les pays en déve­lop­pe­ment /​émer­gents.
• Quelles sont les ini­tia­tives exis­tantes dans les pays en déve­lop­pe­ment ? Quels en sont les prin­ci­paux acteurs ? Quels sont les pre­miers ensei­gne­ments que l’on peut tirer de ces expé­riences ?
• Existe-​t-​il une spé­ci­fi­cité des pays émer­gents (Bré­sil, Rus­sie, Inde, Chine, Mexique, Afrique du Sud), comme pour les autres acti­vi­tés écono­miques uti­li­sant les tech­no­lo­gies numé­riques ? Si oui, quelles sont les prin­ci­paux ensei­gne­ments que l’on peut tirer de ces expé­riences ?
• Existe-​t-​il un fossé crois­sant entre un ensemble de pays déve­lop­pés de plus en plus inves­tis dans la pro­duc­tion numé­rique de livres et un ensemble de pays en déve­lop­pe­ment ou émer­gents qui seraient très éloi­gnés – sinon indif­fé­rents – à la révo­lu­tion numé­rique dans le monde du livre ?
2. Il serait ensuite utile d’établir, selon une démarche pros­pec­ti­viste, un ensemble de consé­quences /​scé­na­rios pro­bables
• Si un déca­lage crois­sant ou une indif­fé­rence existe bien dans les pays en déve­lop­pe­ment, quels sont les risques pré­vi­sion­nels liés à cette situa­tion ? La pré­sence habi­tuelle des groupes édito­riaux des pays déve­lop­pés sur cer­tains mar­chés des pays en déve­lop­pe­ment est-​elle remise en ques­tion par la numé­ri­sa­tion des conte­nus ?
• À quelles condi­tions la numé­ri­sa­tion de l’édition pourrait-​elle jouer le rôle, pour les éditeurs des pays en déve­lop­pe­ment, qui a été par exemple celui du cel­lu­laire pour le monde de la télé­pho­nie (une nou­velle tech­no­lo­gie qui per­met de com­bler un retard basé sur un manque d’infrastructures et de matières pre­mières) ?
• Sachant que les liseuses sont essen­tiel­le­ment (et/​ou autres sup­ports) pro­duites, ache­tées, uti­li­sées dans les pays déve­lop­pés, l’édition numé­rique peut-​elle répondre à des enjeux de lec­ture – en termes éduca­tifs ou récréa­tifs – pour les pays en déve­lop­pe­ment ? Le sup­port essen­tiel ne serait-​il pas, dans ce contexte, l’ordinateur indi­vi­duel ? Le pro­blème prin­ci­pal de l’édition dans les pays en déve­lop­pe­ment étant la fai­blesse de la demande (« pénu­rie de lec­teurs »), l’édition numé­rique – en déma­té­ria­li­sant les conte­nus et en les ren­dant plus « trans­por­tables » – ne per­met­trai­telle pas aux éditeurs des pays en déve­lop­pe­ment d’atteindre plus faci­le­ment de nou­veaux mar­chés, de nou­veaux lec­teurs ?
• L’édition numé­rique n’est-elle pas « une chance pour la biblio­di­ver­sité », en par­ti­cu­lier pour les éditeurs /​conte­nus des pays en déve­lop­pe­ment ? N’est-elle pas un des nou­veaux moyens qui leur per­met­trait de répondre à des pro­blé­ma­tiques habi­tuelles, liées au contexte géo­gra­phique, poli­tique, écono­mique et déve­lop­pe­men­tal : rareté ou cherté de matières pre­mières (par exemple, papier) ; rareté et/​ou faible com­pé­ti­ti­vité des infra­struc­tures utiles à l’activité (par exemple, impri­me­ries) ; réseaux de dis­tri­bu­tion lacu­naires, peu pro­fes­sion­na­li­sés ; cherté de l’action pro­mo­tion­nelle et du mar­ke­ting, etc.
• Quels seraient, a contra­rio, les sec­teurs qui ne seraient pas ou peu tou­chés par la numé­ri­sa­tion des conte­nus dans les pays en déve­lop­pe­ment : la créa­tion ? Le pré­presse ? Etc.
• Com­ment les dif­fé­rents scé­na­rios se positionnent-​ils par rap­port aux deux scé­na­rios sui­vants : 1) un retard struc­tu­rel dans le domaine qui ne sera jamais com­blé et qui iso­lera les pays en déve­lop­pe­ment (deve­nus « zone papier ») et qui amoin­drira encore la pré­sence de leurs conte­nus dans les sys­tèmes d’information et de for­ma­tion mon­diaux ; 2) un déve­lop­pe­ment rapide de la tech­no­lo­gie, comme par­ti­cu­liè­re­ment adap­tée au contexte des pays en déve­lop­pe­ment.
3. Enfin, compte tenu 1) de la réa­lité de ter­rain consta­tée ; 2) des scé­na­rios pos­sibles envi­sa­geables à ce jour ; 3) de la nature des par­te­naires en pré­sence, il serait sou­hai­table de clore l’étude par une longue par­tie consa­crée à des recom­man­da­tions /​des pro­po­si­tions.
• Quelles seraient les pro­po­si­tions adres­sées aux par­te­naires du pro­gramme
« Édition numé­rique et pays en déve­lop­pe­ment », sachant que les pro­chaines phases du pro­gramme mis en oeuvre par l’Alliance pren­dront la forme à la fois de ren­contres inter­na­tio­nales et inter­pro­fes­sion­nelles et d’un test gran­deur nature (édition ou coédi­tion numé­rique impli­quant des éditeurs des pays en voie de déve­lop­pe­ment) ?
• Quelles seraient les recom­man­da­tions que vous adres­se­riez aux éditeurs des pays en déve­lop­pe­ment ? Dans une pers­pec­tive de soli­da­rité entre éditeurs, quelles seraient les actions soli­daires à mettre en oeuvre au sein du réseau de l’Alliance (mobi­li­sant éven­tuel­le­ment des éditeurs des PED et des éditeurs des PD, assu­rant un trans­fert de tech­no­lo­gie et de savoir-​faire, etc.) ?
• Plus géné­ra­le­ment, quelles seraient les pro­po­si­tions qui pour­raient être adres­sées aux orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales (Unesco, Cer­lalc, etc.) et aux auto­ri­tés des pays en déve­lop­pe­ment, en vue de favo­ri­ser la com­pré­hen­sion (voire le déve­lop­pe­ment) de la numé­ri­sa­tion du monde de l’édition ?

Cahier des charges de l’étude : forme pré­vi­sion­nelle
• Des études spé­ci­fiques – pou­vant consti­tuer des cha­pitres de l’étude géné­rale – par zone géo­gra­phique /​région (Afrique, Amé­rique latine, Asie) ;
• Une syn­thèse, une ana­lyse trans­ver­sale, en quelques pages ;
• De courts articles décri­vant l’avancée des tra­vaux, des points par­ti­cu­liè­re­ment éton­nants ou ori­gi­naux, etc. ;
• Un docu­ment final sous forme numé­rique – et sous for­mat papier, le cas échéant – contien­dra l’ensemble des ana­lyses, des annexes, etc. Ce dos­sier pour­rait ali­men­ter la col­lec­tion « État des lieux de l’édition » de l’Alliance ou être uti­lisé en tota­lité ou en par­tie pour ali­men­ter le centre de res­sources en ligne de l’Alliance (par­tie « Ana­lyses » et/​ou « For­ma­tion en ligne ») ;
• Le bud­get pour l’ensemble des étapes de l’étude devra être com­pris entre 6 000 et 10 000
euros.
Can­di­da­tures
• Vous êtes inté­res­sés par cette mis­sion ; nous vous invi­tons à dépo­ser votre can­di­da­ture
avant le 29/​08/​2010
• Il est sou­hai­table que les can­di­dats parlent et puissent écrire en fran­çais et en anglais (voire espa­gnol), sans que cela soit une condi­tion obli­ga­toire (une des deux langues, bien maî­tri­sée, est suf­fi­sante).
• Une can­di­da­ture repose sur l’envoi à l’adresse lhugues@​alliance-​editeurs.​org des éléments sui­vants :
o une pré­sen­ta­tion du can­di­dat ;
o une pro­po­si­tion de mise en oeuvre de l’étude ;
o une pro­po­si­tion de bud­get pré­vi­sion­nel concer­nant la réa­li­sa­tion de l’étude,
orga­ni­sée si pos­sible en postes de dépense ;
o une pro­po­si­tion de calen­drier de réa­li­sa­tion pré­vi­sion­nel.
• Il n’y a pas a priori de res­tric­tion aux can­di­da­tures ; par contre, le can­di­dat pourra se pré­va­loir d’être en mesure de : géné­rer une fac­tu­ra­tion confor­mé­ment aux dis­po­si­tions légale de la loi fran­çaise ; être payé en droits d’auteurs si son tra­vail fait l’objet d’une publi­ca­tion ; (etc.).
• Les can­di­da­tures seront exa­mi­nées par un Comité de sélec­tion, com­posé de Thierry Quin­que­ton (Pré­sident de l’Alliance) et de Lau­rence Hugues (direc­trice de l’Alliance), de Serge Dont­chueng Kouam (coor­di­na­teur du réseau fran­co­phone de l’Alliance), d’un repré­sen­tant de la Fon­da­tion Prince Claus et d’Étienne Gal­liand (Double ponctuation).

Les avis seront ren­dus avant le 20/​09/​2010 et com­mu­ni­qués aux can­di­dats, sans que le Comité de sélec­tion soit tenu de moti­ver ses décisions.

Annonce sur le site de l’Alliance

Belle-​maman a 70 ans et passera à l’informatique libre dimanche soir

Chicago's Frozen Shadows - CC par Mike Lavoie

Chicago’s Fro­zen Sha­dows — CC par Mike Lavoie

Avec l’arrivée de l’informatique dans les nuages (cloud com­pu­ting), on pour­rait pen­ser que le choix d’un sys­tème d’exploitation pour­rait deve­nir de plus en plus secon­daire. On peut même ima­gi­ner que l’OS pour­rait deve­nir une couche pré­his­to­rique, enfouie pro­fon­dé­ment dans des strates infor­ma­tiques, tou­jours pré­sente, mais de moins en moins visible, de moins en moins déci­sive, dans l’ordinateur du futur.

En pen­sant cela, on ne peut s’empêcher d’espérer la confir­ma­tion du déclin de Micro­soft, qui a tant neu­tra­lisé ses concur­rents et écrasé la dis­tri­bu­tion infor­ma­tique de sa puis­sance com­mer­ciale. Les deux mamelles de Micro­soft que sont Win­dows et la suite Office sont, en effet, cha­cune atta­quée de front par divers concur­rents redou­tables. Avec l’accident indus­triel que fut Micro­soft Win­dows Vista instable, lent, laid, lourd et pro­cé­du­rier, Micro­soft sem­blait avoir engraissé et inté­rio­risé sa posi­tion de domi­na­tion mon­diale au point d’être capable de pro­duire le plus mau­vais OS du monde. Il a mis du temps à prendre la mesure de son incroyable erreur. Micro­soft Win­dows Seven redresse la barre, avec un OS plus moderne, enfin stable…

Les trois OS concurrents

Trois concur­rents majeurs ont pro­fité de la bourde Vista pour conti­nuer à avan­cer leurs pions.

Google, avec Google Chrome OS, est le plus jeune acteur, puisque son sys­tème n’est encore qu’annoncé. Cepen­dant, on sait qu’il sera basé sur Linux, s’appuiera for­te­ment sur le navi­ga­teur Chrome et fera la part belle à la suite bureau­tique en ligne de Google (Google docs). Il com­plè­tera la stra­té­gie de Google en matière d’OS, cou­ron­née par une pre­mière étoile avec Android, le sys­tème d’exploitation pour smartphones.

Apple, avec Mac OS X et iOS 4, dis­pose de deux sys­tèmes d’exploitations modernes, lechés et fer­més. On connaît le suc­cès de l’Iphone et de son OS, désor­mais appelé iOS, qui a pro­duit une dyna­mique dans laquelle le Macin­tosh s’est engouf­fré avec son Mac OS X, dont les qua­li­tés sont indé­niables, et qui est moins fermé qu’iOS : il est en effet pos­sible de déve­lop­per une appli­ca­tion pour Mac OS X sans deman­der l’autorisation de M. Steve Jobs Ier. iOS est une machine à cash qui a pour ambi­tion d’enfermer l’utilisateur dans un écosys­tème ras­su­rant, un hyper­mar­ché cultu­rel design. Pour allu­mer son Iphone la pre­mière fois, il faut don­ner son numéro de carte bleue, qui est ensuite le cézame pour toute évolu­tion dans le monde sou­riant conçu par Apple pour endor­mir les popu­la­tions à fort pou­voir d’achat. Le maga­sin est en le coeur. Lent et ergo­no­mi­que­ment mal conçu, il se com­porte pour­tant comme un immense concen­tra­teur qui relie le consom­ma­teur et le ven­deur, mar­ché au sein duquel Apple se place en entre­met­teur de luxe, pré­le­vant sa dîme au pas­sage et mul­ti­pliant les efforts pour cap­tu­rer l’utilisateur dans son écosystème.

Ubuntu, enfin. La dis­tri­bu­tion Linux la plus facile à ins­tal­ler et à uti­li­ser s’appuie sur deux réus­sites exem­plaires dans le monde du logi­ciel libre. Tout d’abord, Debian, dis­tri­bu­tion rugueuse mais par­fai­te­ment fiable, et Gnome, inter­face confor­table et très simple, ins­pi­rée par la recherche de sim­pli­cité mise en oeuvre par Apple. Encore rela­ti­ve­ment peu connu par le grand public, il souffre de la main-​mise de Micro­soft sur les étals des super­mar­chés. Pour­tant, avec l’arrivée des Net­books, la situa­tion a com­mencé à chan­ger et sa visi­bi­lité a pro­gressé. La débâcle consti­tuée par Micro­soft Win­dows Vista a consti­tué une oppor­tu­nité pour les alter­na­tives, qui n’en deman­daient pas tant. Mais, sur­tout, ce sont les pro­grès rapides et régu­liers d’Ubuntu et de la famille Linux qui ont fait évoluer la donne. D’autant plus que quatre logi­ciels libres pro­gres­saient en paral­lèle, sur tous les OS : Fire­fox, Thun­der­bird, Ope​nOf​fice​.org et VLC.

Les logi­ciels libres qui per­mettent de décro­cher face à la dépen­dance Windows

Avec Fire­fox, le monde du logi­ciel libre a trouvé son navi­ga­teur. Puis­sant et res­pec­tueux des stan­dards, il s’est vite révélé indis­pen­sable grâce à ses exten­sions qui ont per­mis le déve­lop­pe­ment de fonc­tion­na­li­tés nom­breuses. Sur­tout, il fonc­tionne sur Mac OS X, sur Win­dows et sur Linux. Il a, dès lors, consti­tué le prin­ci­pal Che­val de Troie du logi­ciel libre dans le logi­ciel pro­prié­taire. Il a habi­tué des cen­taines de mil­lions d’utilisateurs à uti­li­ser un logi­ciel qui fonc­tionne à l’identique dans un envi­ron­ne­ment Linux. Il a donc pré­paré le ter­rain, en dou­ceur, pour per­mettre la bas­cule vers Linux.

Mozilla Thun­der­bird a consti­tué une pre­mière oppor­tu­nité libre pour dépas­ser le très vieillis­sant Eudora et les pro­prié­taires Apple Mail Micro­soft Out­look. Mais l’indépendance face aux envi­ron­ne­ments pro­prié­taires a été accen­tuée par la mon­tée en puis­sance des Web­mails, Gmail en tête : rapides et d’une capa­cité de sto­ckage inima­gi­nable il y a encore quelques années, ils modi­fient la donne en pro­fon­deur. Autre­fois, pour chan­ger de machine ou d’OS, il fal­lait pro­cé­der à une sau­ve­garde de ses cour­riels, de ses filtres, de ses dos­siers. Cette tâche, hau­te­ment périlleuse, était un frein impor­tant à toute évolu­tion du poste de tra­vail. Face­book et Gmail sont, depuis, pas­sés par là, et les don­nées se sont envo­lées vers les nuages. Cela pose bien sûr des pro­blèmes de société, mais auto­no­mise for­te­ment de l’environnement maté­riel et logi­ciel uti­lisé localement.

Ainsi, les deux prin­ci­paux usages d’un ordi­na­teur aujourd’hui, qui sont le cour­rier élec­tro­nique et la navi­ga­tion sur Inter­net, se sont décon­nec­tés de l’influence des envi­ron­ne­ments de Micro­soft et d’Apple.

Res­taient le vision­nage de films (DivX et DVD) et la bureau­tique. Pour le pre­mier, VLC s’est révélé d’une redou­table effi­ca­cité. Rapide, léger, libre, il sup­porte la quasi-​totalité des for­mats exis­tants. Et il fonc­tionne sur Mac OS X autant que sur Win­dows et, sur­tout, sur Linux. Pour le second, Ope​nOf​fice​.org pré­sente les mêmes qua­li­tés : il lit les .doc et .docx, pro­pose un trai­te­ment de texte rela­ti­ve­ment évolué (bien que moins sophis­ti­qué que Word), un tableur et même un effi­cace concur­rent de Power­point (Pré­sen­ta­tion). Et, bien sûr, Ope​nOf​fice​.org fonc­tionne sur les trois OS : Mac, Win­dows et Linux.

Depuis long­temps déjà, Linux domine le sec­teur de l’informatique pro­fes­sion­nelle, en par­ti­cu­lier dans le domaine des ser­veurs Web. Le géant Google n’utilise-t-il pas des cen­taines de mil­liers de ser­veurs uti­li­sant Linux? Il n’est pas néces­saire de démon­trer la puis­sance du carré magique Linux Apache PHP MySQL (OS, Ser­veur Web, Lan­gage de pro­gram­ma­tion, Sys­tème de base de don­nées), appelé LAMP. Celui-​ci est uti­lisé dans la majo­rité des sites web du monde. Voilà pour la puis­sance et la fia­bi­lité. Mais quid des usages et des habi­tudes? Elles semblent avoir la vie dure. En effet, Linux ne serait ins­tallé que sur 1,24% des postes de par­ti­cu­liers en 2009 (enquête XITI). Com­ment expli­quer une telle situa­tion, alors que l’environnement Linux est très mûr, très fiable, très stable et très convivial?

Trois obs­tacles persistent

Il ne faut pas comp­ter sur l’industrie du jeu vidéo pour déve­lop­per des ver­sions pour Linux. Cepen­dant, les petits jeux en ligne en Flash, d’une part, et les consoles de jeu dédiées, d’autre part, ont per­mis d’imaginer un pas­sage vers Linux sans douleur.

De même, les fabri­cants de maté­riel infor­ma­tique ont long­temps fait la source oreille à Linux, ce qui a consti­tué un frein consi­dé­rable au déve­lop­pe­ment de Linux. En effet, vous deviez d’abord ache­ter votre machine, puis la tes­ter avec un Live CD Ubuntu pour savoir si l’ensemble de ses par­ti­cu­la­ri­tés maté­rielles seraient sup­por­tées par Ubuntu. Pire : à chaque achat de nou­veau maté­riel (impri­mante, smart­phone, clé 3G), le sus­pense est pré­sent. Ce péri­phé­rique sera-​t-​il géré par Ubuntu? L’auteur de ces lignes a lui-​même dû aban­don­ner Linux pour ce type de rai­son : très mobile pro­fes­sion­nel­le­ment, j’ai dû reve­nir sur Win­dows puis pas­ser à Macin­tosh pour avoir une bonne ges­tion de l’économie d’énergie, donc de l’autonomie, de mon por­table, ainsi qu’un sup­port de ma clé 3G me connec­tant au reste du monde, et notam­ment à l’équipe avec laquelle je travaille.

Le der­nier obs­tacle est la puis­sance de l’artillerie com­mer­ciale mise en place par Micro­soft et l’immense flo­tille qui en dépend. Pour ache­ter un ordi­na­teur équipé d’Ubuntu, il faut se lever tôt le matin. La FNAC ou Car­re­four ne vous en ven­dront pas, du moins pas pour l’instant. Seul votre assem­bleur local pourra avoir envie de se lan­cer dans l’aventure. Et si vous consi­dé­rez que les esca­drilles de machines équi­pées de Win­dows consti­tuent de la vente liée ou for­cée, vous avez rai­son, mais il fau­dra vous armer de patience pour vous faire rem­bour­ser. On appelle ce type de logi­ciels des Racke­ti­ciels <http://​racke​ti​ciel​.info/>. Si vous appe­ler l’assistance télé­pho­nique de votre four­nis­seur d’accès à Inter­net, il vous deman­dera de cli­quer sur le bou­ton « Démar­rer » ou d’ouvrir le poste de tra­vail… Si vous lui dites que vous uti­li­sez Ubuntu, il vous répon­dra sans doute que ce n’est pas conforme, que le pro­blème vient de vous, que vous devez d’abord for­ma­ter votre ordi­na­teur et ensuite rap­pe­ler… On a vu des assis­tances télé­pho­niques de fabri­cants d’ordinateurs pro­cé­der de la sorte. Cette alliance indus­trielle a pour objec­tif de culpa­bi­li­ser le cha­land et de sim­pli­fier le mar­ché en l’uniformisant. Elle place l’environnement Linux dans une situa­tion de mar­gi­na­lité déli­gi­ti­mante, qu’il est dif­fi­cile de contrer. Seriez-​vous un odieux hacker, un mau­vais bidouilleur inca­pable d’utiliser un sys­tème qui marche vrai­ment, attiré par la com­plexité et l’odieuse ligne de com­mande, cet irréa­liste idéa­liste tech­no­borné, fai­sant jou­jou avec son bidule high-​tech under­ground? Vous feriez mieux d’aller jouer à Linux dans les caves de Berlin…

Pour­tant…

Cette situa­tion pou­rait durer long­temps ainsi. Pour­tant, Linux entre dans l’actualité quo­ti­dienne de per­sonnes qui sont très loin d’être tech­no­philes. Le signal a été donné par ma soeur. Débrouillarde mais pas abso­lu­ment pas férue d’informatique, elle a tou­jours pensé que sa machine devait avant tout mar­cher, et trou­vait son grand-​frère exces­si­ve­ment techno. Elle s’est donc tenue loin de toutes ses péré­gri­na­tions linuxiennes, jusqu’à ce jour de prin­temps où son col­lègue lui a ins­tallé Linux. Pour­quoi? Parce que son Win­dows était à bout de course. Elle allait jeter l’ordinateur avec le sys­tème… et son col­lègue lui a gen­ti­ment pro­posé de faire un der­nier essai, pour voir si le cadavre bou­geait encore. Miracle, me dit-​elle! Elle a une machine véloce, qui réa­lise 100% des mis­sions qu’elle lui confie. Et elle me demande com­ment virer son Win­dows ins­tallé en dual-​boot, par sécu­rité… Elle uti­lise un web­mail, Ope­nOf­fice, Fire­fox, Face­book et Net­vibes. Point. Mon fil Twit­ter semble fré­mir face à cette option et je découvre des cas simi­laires. Est-​ce une révolte? Non, Sire, une Révo­lu­tion! Se pourrait-​il donc que Linux soit par­venu à un degré de matu­rité tel qu’il soit désor­mais en mesure de faire de l’ombre à ses concurrents?

Pour en avoir le coeur net, j’ai décidé de sau­ver belle-​maman des griffes de Win­dows. Son his­toire est simple : achat d’un PC por­table 17″ de marque HP à la FNAC. Celui-​ci embarque un Win­dows Vista hor­ri­ble­ment bug­gué, plus rapide qu’un péli­can englué, et qui plante plu­sieurs fois par jour, dès le pre­mier allu­mage. Une honte! A un point tel que j’ai dû ins­tal­ler un Win­dows Seven par des­sus, récem­ment, pour redon­ner vie à cette machine pour­tant neuve… Mais j’ai fait le test avec une ver­sion de Win­dows cir­cu­lant sur le réseau, n’ayant pas envie de vider le por­te­feuille de belle-​maman alors qu’elle a une licence de Win­dows Vista dans la sacoche de son ruti­lant HP (mais pas de CD, car il n’y a pas de petite écono­mie). Comme Micro­soft a détecté que je n’avais pas payé de licence, il affiche sur le poste des mes­sages d’alerte m’indiquant que, déci­dé­ment, je suis un hon­teux pirate et belle-​maman est très inquiète. Du coup, de la colère, je me suis laissé convaincre par les amis et vais ten­ter le virage. Accro­chez vos cein­tures, belle-​maman, vous pas­sez à Linux!

PizzaWeb. Garderons-​nous le mot « crowdsourcing » dans notre langue ?

Magnetic Poetry, par Surreal Muse, licence CC

Magne­tic Poe­try, par Sur­real Muse, licence CC

L’arrivée du mot care dans le dis­cours du Parti socia­liste fran­çais m’a étonné et inquiété par sa forme. La force de légi­ti­ma­tion du voca­bu­laire anglais semble n’avoir plus de limite. Or, les acteurs du numé­rique ont un voca­bu­laire for­te­ment anglo­phone. Par­fois, c’est logique, et je ne fais pas par­tie des gens mar­qués par un com­plexe obsi­dio­nal dans le domaine lin­guis­tique. J’aime bien me repré­sen­ter la langue fran­çaise comme la table d’un grand ban­quet, auquel sont conviés les génies des langues de tous les pays du monde, de pizza à Web, de même que res­tau­rant est un mot fran­çais qui a dépassé nos fron­tières lin­guis­tiques. Mais, trop sou­vent, nous uti­li­sons des termes anglais sans choix, par défaut, par iner­tie ou, plus pré­ci­sé­ment, par inca­pa­cité à réagir au flot de nou­veau­tés. Il est donc inté­res­sant de se pen­cher, de temps en temps, sur cette question.

J’avais com­mencé un tra­vail de réflexion ter­mi­no­lo­gique sur les mots tour­nant autour des blogs (Do you speak blog?). Je crois que nous devrions prendre le temps de nous arrê­ter un moment de temps en temps, pour nous regar­der, nous écou­ter et nous lire en train de par­ler, écrire et pen­ser. Il ne s’agit pas de contrer l’influence anglo-​américaine, mais de tra­vailler en conscience, avec une boîte à outils concep­tuelle et tech­nique fine, assu­mée et précise.

Crowd­sour­cing

Dif­fi­cile à pro­non­cer cor­rec­te­ment en fran­çais, ce mot décrit un phé­no­mène majeur du Web. Puis­sant et pré­cis, sa sono­rité me semble un véri­table obs­tacle à sa trans­po­si­tion en fran­çais. La notice Wiki­pe­dia fran­çaise pro­pose « appro­vi­sion­ne­ment par la foule », « impar­ti­tion à grande échelle », « exter­na­li­sa­tion à grande échelle ». Tout ceci me paraît dif­fi­cile à mettre en oeuvre.

Pro­po­si­tion : enri­chis­se­ment collaboratif.

Com­mu­nity manager

Défi­nit par l’APEC comme celui qui « a pour mis­sion de fédé­rer les inter­nautes via les pla­te­formes inter­net autour de pôles d’intérêts com­muns (marque, pro­duits, valeurs…), d’animer et de faire res­pec­ter les règles éthiques de la com­mu­nauté ». On uti­lise par­fois ani­ma­teur de com­mu­nau­tés web, ou ges­tion­naire de com­mu­nau­tés. On a pro­posé «  atta­ché de web  », mais je trouve que cela relie trop à la com­mu­ni­ca­tion. Le mot « com­mu­nauté web » a beau­coup de sens, et je crois qu’il fau­drait par­ve­nir à le conser­ver. Ges­tion­naire fait pen­ser à l’administration, ani­ma­teur asso­cie peut-​être trop à l’animateur de colo­nies de vacances. Mais, à tout prendre, je pré­fère un ani­ma­teur à un ges­tion­naire, et un mot peut avoir plu­sieurs conno­ta­tions. Bien sou­vent, il s’agit d’un modé­ra­teur de com­mu­nauté, mais il joue un rôle bien plus large, car c’est véri­ta­ble­ment quelqu’un qui accueille, qui dit aux nou­veaux venus : « sentez-​vous chez vous », qui encou­rage la prise de parole et l’expression. C’est quelqu’un qui donne envie de tra­vailler ensemble, qui donne du sens col­lec­tif à l’apparent désordre des indi­vi­dua­li­tés ; c’est aussi un pas­seur, c’est-à-dire quelqu’un qui trans­met aux pla­te­formes la situa­tion de la « com­mu­nauté », et qui trans­met, dans l’autre sens, les règles et capa­ci­tés de la pla­te­forme au ser­vice de la com­mu­nauté. De ce point de vue, c’est un inter­ces­seur, un média­teur. C’est quelqu’un qui est « chargé des gens », si on peut se per­mettre une telle expres­sion. Le média­teur est, au fond, le meilleur terme, mais il est uti­lisé en France pour dési­gner les per­sonnes qui font de la média­tion sociale, dans les popu­la­tions défa­vo­ri­sées, et pour rece­voir les plaintes et com­plaintes des lec­teurs d’un jour­nal ou des télé­spec­ta­teurs d’une chaine de télévision…

Pro­po­si­tion : chargé de média­tion pour com­mu­nauté web.

Digi­tal evangelist

En France, les « évan­gé­listes numé­riques » risquent de pas­ser pour les têtes de ponts de sectes. La conno­ta­tion reli­gieuse est dif­fi­cile à accep­ter dans notre concep­tion laïque, et la langue s’en fait le por­teur. Pire, ce sont bien sou­vent des « Chief evan­ge­list » qui sont dési­gnés comme tels avec une mis­sion d’évangélisation des foules à un pro­duit par­ti­cu­lier, c’est-à-dire des VRP de luxe. Dans cette der­nière expres­sion « chef » a rem­placé « digi­tal », ce qui ajoute à la dimen­sion mar­ken­ting moderne, quel que soit le « pro­duit », quel que soit le sec­teur. On entend par­fois égale­ment « Digi­tal acti­vist », qui a perdu la conno­ta­tion reli­gieuse, mais qui risque d’affoler les médias, tou­jours enclins à consi­dé­rer que les hackers, pour ne pas dire les ter­ro­ristes du 3e mil­lé­naire, sont au coin de la rue. Les dits hackers ne sont pour­tant pas des pirates, mais c’est ainsi que le mot a été tra­duit. Un bon exemple d’adoption d’un terme anglais, avec per­ver­sion de son sens au moment du pas­sage de la frontière…Pour ceux qui ont inlas­sa­ble­ment dif­fusé et défendu des idées nou­velles qui ont fini par l’emporter, l’université fran­çais uti­lise volon­tiers le terme de pion­niers. Cela élimine la dimen­sion sociale, avec la force de convic­tion du por­teur de la « bonne parole », mais per­met de main­te­nir l’idée d’une conquête nécessaire.

Pro­po­si­tion : pion­niers du numérique.

Early adop­ters

Les « pre­miers adop­tants » sont une tra­duc­tion mot à mot, assez lourde, mais tech­ni­que­ment exploi­table. Je lui pré­fère primo-​adoptants, parce que ça m’amuse d’utiliser la même racine que les primo-​arrivants, ces immi­grés venant d’arriver dans leur nou­veau pays d’adoption, qui sont en géné­ral en situa­tion très dif­fi­cile, ayant à acqué­rir de nou­veaux repères lin­guis­tiques, cultu­rels et même écono­miques. La notion d’early adop­ters a égale­ment une conno­ta­tion sup­plé­men­taire: ce sont des éclai­reurs, cer­tains diraient des influen­ceurs, par leur rôle de défri­cheurs de nou­veaux usages numé­riques, qui servent ensuite de modèle et d’exemples. Comme nous sommes dans une société de consom­ma­tion, il y a sou­vent confu­sion entre les ama­teurs de gad­gets qui font pro­ces­sion le matin dans un i–maga­sin le jour de la sor­tie du der­nier i–gad­get pour lequel roulent les i–médias.

Propositions :

1) primo-​adoptants : pour ceux qui explorent les usages pos­sibles du numé­rique, même sans marque, même obs­cur, même sans grade.

2) gad­gé­to­philes (ou vic­times des gad­gets) : pour ceux qui ont une oreillette blue­tooth même quand ils ne télé­phonent pas et ne font pas des tra­vaux manuels (res­pect) ou pour ceux qui ont un bud­get d’i–acqui­si­tion de i–maté­riel supé­rieur à leur bud­get lec­ture. Ben quoi, je ne suis pas en train de rédi­ger le Petit Robert, j’ai bien le droit de mani­fes­ter un petit peu de sub­jec­ti­vité, non?

Hackers

Ce ne sont pas des pirates. Les pirates de jeux vidéos crackent des logi­ciels, ils ne les hackent pas. Les hackers sont des bidouilleurs, sou­vent géniaux, au moins astu­cieux. Ce sont les gens qui, au XXIe siècle, s’amusent à com­prendre com­ment ça marche, de la même manière que mon grand-​père répa­rait sa mois­son­neuse bat­teuse lui-​même dans les années 1950 (véri­dique). Il y a des hackers sym­pas, d’autres anti­pa­thiques. Les pre­miers conti­nuent à par­ler un lan­gage humain arti­culé. Les autres ont mis en place une stra­té­gie tech­no­cra­tique comme une autre, qui est la consti­tu­tion d’une fron­tière lin­guis­tique entre eux et le reste du monde. Les hackers seront les résis­tants de demain. Lors de la deuxième guerre mon­diale, pour résis­ter au nazisme, il fal­lait du cou­rage, des convic­tions, et savoir uti­li­ser des armes à feu ou les armes à mots. Dans le XXIe siècle, le réseau aura besoin de per­sonnes armées, s’il fal­lait contrer une avan­cée tota­li­taire. Cela dit, il n’est pas néces­saire d’être un hacker pour être res­pec­table… il y a d’ailleurs très peu de vrais hackers. Je n’en connais qu’une poi­gnée. Je crains que leur pro­po­ser le mot « bidouilleurs » ne leur plaise guère, alors que, pour moi, c’est très noble, au sens que donne Tris­tan Nitot à la bidouilla­bi­lité. C’est vrai que bidouille fait un peu pen­ser aux Bido­chons et à l’andouille, toutes choses très fran­çaises, mais il me semble pos­sible de rendre ses lettres de noblesse à ce terme.

Pro­po­si­tion : bidouilleurs de génie.

Hacka­bi­lity

Pro­po­si­tion : bidouilla­bi­lité.

Défi­ni­tion com­plète par Tris­tan Nitot de bidouilla­bii­lité : Bidouilla­bi­lité nom fémi­nin, tra­duc­tion du terme anglais Hacka­bi­lity. Capa­cité – pour un objet tech­nique ou un outil – à être détourné de sa voca­tion ini­tiale en vue d’essayer de lui trou­ver de nou­veaux usages. Se dit d’un sys­tème dont on peut obser­ver le fonc­tion­ne­ment interne pour le com­prendre, en vue de le modi­fier. Issu du terme anglais Hacker qui a donné hacka­bi­lity, qu’il ne faut pas prendre au sens de pirate infor­ma­tique (abus de lan­gage récent, sur­tout dans les médias). La bidouilla­bi­lité ne tient pas compte de la léga­lité de la démarche : quand on détourne l’usage d’un sys­tème tech­nique de façon créa­tive, c’est démon­trer sa bidouilla­bi­lité, que la démarche soit légale ou pas. Voir aussi le Jar­gon file : The mea­ning of Hack, qui défi­nit le hack comme étant « une démons­tra­tion de créa­ti­vité intelligente ».

Free­mium

Ce terme désigne un modèle écono­mique asso­ciant une offre gra­tuite, en libre accès, et une offre « Pre­mium », haut de gamme, en accès payant (décou­vrant que Wiki­pe­dia ne conte­nait pas ce mot, j’ai créé la notice, à vous de l’enrichir : http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​F​r​e​e​m​ium). Cette contrac­tion entre gra­tuit et pre­mium, dont la langue anglaise a le secret, pour ne pas dire le génie, aura du mal à être sup­plan­tée par Gra­tuit­mium ou « Gra­tuit pour tous, payant pour la ver­sion maxi-​luxe », Gra­tos­pour­tous­Payant­pour­le­sautres, ou toute autre inven­tion. Free est un mot simple et com­pris par tous. Free­mium a une ter­mi­nai­son latine, par ailleurs, qui devrait le confor­ter. Bref, en un mot comme en 100, je pro­pose donc de conser­ver le mot original.

Pro­po­si­tion : Free­mium.

Digi­tal humanities

Stra­té­gi­que­ment, il me parais­sait impor­tant de rédi­ger un Mani­feste des Digi­tal huma­ni­ties incluant ce terme en anglais (ver­sion anglaise du Mani­feste, pour les curieux), pour construire une com­mu­nauté s’inscrivant direc­te­ment dans un mou­ve­ment inter­na­tio­nal au sein duquel nous ne serons ni sui­veurs ni copieurs, mais dont nous serons membres à part entière. Cela était fait, il paraît évident que nous pour­rons pro­chai­ne­ment uti­li­ser Huma­ni­tés numé­riques. D’ici-là, je crois qu’une réflexion sur le fatras de termes dési­gnant nos dis­ci­plines s’imposera : Lettres, Arts, Sciences humaines, Sciences sociales, Sciences humaines et sociales… n’en jetez plus! Huma­ni­tés pour­rait prendre un sens neuf, en recou­vrant l’ensemble des dis­ci­plines citées, sans exclu­sive. Cela nous offri­rait plus de force, en tant que groupe s’étant donné l’homme pour objet d’étude, que ce soit à tra­vers la façon dont il se meut en société, la façon dont il crée ou dont il use de lan­gages. Ma convic­tion est que nous pour­rions ainsi dépous­sié­rer les huma­ni­tés et leur confé­rer noblesse et glo­ba­lité, en les redé­fi­nis­sant. Ce devrait être l’objet d’un futur billet, mais je pro­pose donc comme tra­duc­tion, pour bien­tôt, huma­ni­tés numé­riques. Le terme a donné son titre à un livre publié aux éditions Lavoi­sier. Pierre Mou­nier et moi-​même avions signé un cha­pitre de ce livre. Mais, rece­vant le contrat envoyé par l’éditeur, nous avons décou­vert qu’il exi­geait une ces­sion exclu­sive de nos droits sur ce texte, nous inter­di­sant expli­ci­te­ment de le dépo­ser dans une archive ouverte, refu­sant même de négo­cier une période de bar­rière mobile… Nous avons donc refusé la publi­ca­tion de ce cha­pitre, qui a été trans­formé par l’éditeur en page blanche. Nous l’avons ensuite publié dans la revue Com­mu­ni­ca­tion & lan­gage : « Sciences et société en inter­ac­tion sur Inter­net. Éléments pour une his­toire de l’édition élec­tro­nique en sciences humaines et sociales ». Il est dis­po­nible pour les abon­nés chez l’éditeur. Il est égale­ment dis­po­nible sur HAL : http://​archi​ve​sic​.ccsd​.cnrs​.fr/​s​i​c​_​0​0​4​3​9​8​2​8​/​fr/

Pro­po­si­tion : huma­ni­tés numériques.

Comment mieux faire connaître mes recherches ?

Sucked into the ground par Timove, licence CC

Sucked into the ground par Timove, licence CC

Texte de mon inter­ven­tion à la Jour­née des entrants CNRS, qui s’est tenue à Beaune, les 19 et 20 novembre 2009.

* * *

On m’a demandé de vous pré­sen­ter, à vous, nou­veaux entrants CNRS (je n’oserai pas dire « jeunes »), com­ment mieux faire connaître vos recherches.

Les com­pa­gnons de la science

Je com­men­ce­rai par pré­ci­ser que vous êtes des cher­cheurs et des ITA, et que le pro­gramme de ces jour­nées fait sur­tout la part belle aux cher­cheurs. Je m’attellerai donc, ici, à répondre à la ques­tion « com­ment mieux faire connaître NOS recherches » ?
Les ITA ont un pro­blème de visi­bi­lité. Alors qu’ils sont dévo­lus à l’accompagnement de la recherche, on les nomme « ITA », Ingé­nieurs, Tech­ni­ciens, Admi­nis­tra­tifs. Plus tech­no­cra­tique, comme appel­la­tion, ce n’est pas pos­sible. Les autres métiers ont pour nom « pro­fes­seur », « maître de confé­rence », « enseignant-​chercheur ». Les pro­fes­seurs ensei­gnants, les cher­cheurs cherchent, mais les ITA, que font-​ils? Ils I-​T-​A-​isent? Je crains qu’on se soit don­nés les moyens de faire échouer les métiers d’accompagnement de la recherche en leur don­nant un nom si jar­gon­nant, tel­le­ment dans l’ombre, dans le grand sac indif­fé­ren­cié de l’obscure pié­taille de l’armée de la recherche. ITA et cher­cheurs, dans un monde idéal, cherchent ensemble. Les ITA ne sont pas des cher­cheurs, car ils sont bien mieux que ça : ils accom­pagnent la recherche, les cher­cheurs. Ce sont donc des com­pa­gnons de science. Ils sont vos meilleurs alliés, amis cher­cheurs, dans le tra­vail amont de la recherche, car ils déve­loppent des com­pé­tences spé­ci­fiques très pré­cieuses, et dans le tra­vail aval de la recherche, pour la même raison.

Le CNRS a des médailles de bronze, d’argent et d’or pour ses cher­cheurs. Il a eu l’intelligence de se doter d’un cris­tal pour ses com­pa­gnons de la science. C’est un pas énorme vers la recon­nais­sance sym­bo­lique de leur tra­vail. J’espère qu’il se dotera, pro­chai­ne­ment, d’un cris­tal de bronze, d’un cris­tal d’argent et d’un cris­tal d’or… car il n’y a pas de rai­son de ne pas cou­ron­ner des étapes de la car­rière des com­pa­gnons. ;-)

Maî­tri­ser notre iden­tité numérique

Mais je m’égare. Com­ment cher­cheurs et com­pa­gnons peuvent-​ils mieux faire connaître les recherches menées dans les labo­ra­toires? Il s’agit, à mon sens, de réfé­ren­ce­ment. Le réfé­ren­ce­ment, c’est l’art de mieux faire connaître un site web. C’est un métier, qu’on appelle égale­ment le SEO, « Search engine opti­mi­za­tion ». On n’aime guère, dans le monde de la recherche, par­ler de com­mu­ni­ca­tion et de mise en valeur de soi. Il est vrai que les valeurs aca­dé­miques imposent une forme de dis­cré­tion de bon aloi, une modé­ra­tion et une modes­tie propres à l’atmosphère feu­trée des cabi­nets de recherche. Mais, nous en sommes d’accord, si vous avez le choix entre Gal­li­mard et les Presses des Cévennes pour publier votre thèse, vous adop­te­rez Gal­li­mard. Parce que Gal­li­mard vous appor­tera en même temps un label de qua­lité et de pres­tige, et une dif­fu­sion large. Cela s’appelle la publi­ca­tion. Et c’est un moment fon­da­men­tal dans le tra­vail de la recherche, le moment de la dif­fu­sion. Cette dif­fu­sion est néces­saire pour des rai­sons inté­res­sées, qui servent la car­rière du cher­cheur, et pour des rai­sons scien­ti­fiques, qui servent la marche du savoir. Car une recherche qui n’est pas exploi­table par la com­mu­nauté scien­ti­fique est une recherche qui n’existe pas.

Je vous pro­pose d’aller au bout de la démarche et d’engager une stra­té­gie d’ego-référencement. J’ajoute donc, Ô sacri­lège, à l’idée appa­rem­ment com­mer­ciale de réfé­ren­ce­ment, le pré­fixe indi­vi­duel « ego ». Pourquoi ?

Parce que si vous ne vous en occu­pez pas, quelqu’un s’en occu­pera pour vous. Que se passe-​t-​il quand le direc­teur d’un labo­ra­toire, une agence de moyens, un pré­sident de com­mis­sion de spé­cia­listes ou un orga­ni­sa­teur de col­loques cherche à faire appel à un cher­cheur ou à un ingé­nieur? Il tape son nom sur Google. Et qu’obtient-il ? Trop sou­vent, il obtient comme réponse une page dans Copains d’avant. Pro­chai­ne­ment, nous serons égale­ment gra­ti­fiés des innom­brables traces qu’auront laissé sur les réseaux sociaux, dix ou vingt ans plus tôt, les futurs cher­cheurs en pleine explo­sion hor­mo­nale… Pho­to­gra­phies, pro­pos divers, mau­vaises blagues, péti­tions signées dans un contexte pré­cis et excès en tous genres pour­raient res­sor­tir bien avant, et col­ler au dos des cher­cheurs comme un mau­vais pois­son d’avril, indé­col­lable. On parle, à rai­son, de droit à l’oubli. Le droit à l’oubli, pour le numé­rique en géné­ral, et pour la recherche scien­ti­fique en par­ti­cu­lier, n’est pas encore un acquis. Tout au plus un hori­zon, vers lequel nous ne nous ache­mi­nons pas.

Je vous pro­pose donc de prendre en main votre iden­tité numé­rique, puisque vous ne pou­vez pas vous exclure du para­digme inter­net. Vous avez une iden­tité numé­rique, quoi que vous fas­siez. Il est sou­hai­table de la maî­tri­ser et de la mettre en valeur pour dif­fu­ser vos idées, votre meilleur pro­fil plu­tôt que votre côté obs­cur, vos résul­tats scien­ti­fiques plu­tôt que les bribes incon­trô­lées de votre ego–his­toire…

Quatre prin­cipes d’ego–réfé­ren­ce­ment

Adop­tons, donc, quelques principes.

1. Faites le choix du libre accès

Misez avant tout sur des dis­po­si­tifs en libre accès. Les revues en accès res­treint font par­tie du web invi­sible. Elles ne contri­buent pas à votre iden­tité numé­rique. Par ailleurs, elles contri­buent bien fai­ble­ment à la marche de la science, parce qu’elles misent sur l’invisibilité en lieu et place de la mise en public. Or, la publi­ca­tion est bien la mise en visi­bi­lité, pas la mise au secret.

2. Entrez dans l’économie de l’attention

Pre­nez conscience que vous entrez dans une écono­mie de l’attention, sous le sceau de la pro­li­fé­ra­tion docu­men­taire. Nous avons quitté le para­digme de la rareté. Quoi que l’on en pense, c’est un fait auquel il faut faire face. Le para­digme de l’attention est un bou­le­ver­se­ment pro­fond de celui de la rareté. Autre­fois, les lec­teurs cher­chaient les articles. Aujourd’hui, les articles cherchent les lec­teurs. Il y a plus de docu­ments en ligne que d’habitants sur cette planète.

3. Entrez dans la conver­sa­tion scientifique

La science moderne est née grâce à la cor­res­pon­dance entre savants. Ces cor­res­pon­dances ont donné les revues. La science moderne est aussi faite de dis­pu­ta­tio, le débat entre cher­cheurs, qui a donné le sémi­naire. Ce lieu d’échange et de confron­ta­tion, de par­tage et de débat. Aujourd’hui, le numé­rique intro­duit la notion de sémi­naire vir­tuel per­ma­nent. Il s’agit d’une conver­sa­tion scien­ti­fique qui se joue des contraintes de temps et d’espace.

Dans notre sémi­naire, hier, à l’EHESS, Corinne Wel­ger évoque la nais­sance des listes de dis­cus­sion dans le domaine des digi­tal huma­ni­ties. Elle cite la pre­mière liste dans ce domaine, datée de 1987. Elle évoque son ori­gine géo­gra­phique, l’Angleterre. Je poste mes notes sur Twit­ter, en direct. René Audet suit le sémi­naire depuis Qué­bec, où il est Pro­fes­seur de lit­té­ra­ture à l’université Laval. Il réagit, me disant que la liste est née en Amé­rique du Nord, et que son fon­da­teur a été, peu après, recruté au King’s Col­lege, d’où la confu­sion géo­gra­phique. Il cherche dans les archives du réseau et m’envoie l’information pré­cise. Huma­nist est bien né en 1987, mais à Toronto. Nous for­mons désor­mais un col­lège scien­ti­fique visible, à l’échelle du réseau.

Le micro­blog­ging (twit­ter) n’est pas la seule dimen­sion. Les car­nets de recherche sont une dimen­sion cen­trale. Ils per­mettent la créa­tion de car­nets de sémi­naire, col­lec­tifs ou indi­vi­duels. Les car­nets de fouille archéo­lo­gique ou de ter­rain eth­no­lo­gique. Les car­nets de pro­grammes ANR. Les car­nets de livre. Nous avons pré­paré, avec Pierre Mou­nier, notre livre au sujet de l’édition élec­tro­nique sur Blogo-​numericus. Les car­nets peuvent aussi ser­vir à décryp­ter un sujet, comme Culture et poli­tique arabe (car­net heb­do­ma­daire en deux langues).

Nous avons même décou­vert une conver­sa­tion silen­cieuse qui se pro­duit en ligne.

Hypo­thèses est là pour vous.

4. Ne lais­sez pas Copains d’avant ou Face­book défi­nir votre iden­tité numérique

Construi­sez un ego–radar, qui regrou­pera dyna­mi­que­ment l’ensemble des infor­ma­tions, vous concer­nant, que vous sou­hai­tez agré­ger autour de votre iden­tité numé­rique pour faci­li­ter le tra­vail du pro­gramme qui vous finan­cera, du col­lègue qui vous écrira pour débattre d’une de vos thèse, du jour­na­liste qui vous appel­lera pour (enfin?) com­prendre le sens pro­fond d’une loi, d’un événe­ment ou d’une découverte.

Qu’est-ce qu’un ego–radar ? Tout sim­ple­ment un agré­ga­teur. Un agré­ga­teur de don­nées issues de votre compte HAL-​SHS, de façon à lis­ter l’ensemble de vos publi­ca­tions. Un agré­ga­teur de don­nées issues de la revue que vous diri­gez, de votre veille biblio­gra­phique publique sur Zotero, de votre dépôt d’images sur Fli­ckR Com­mons (ou sur CNRS images ou Medi-​HAL), de votre labo­ra­toire, de votre car­net de recherche ou de votre micro-​carnet de recherches, de votre dépôt de notes de cours ou de votre compte Sli­de­share conte­nant l’ensemble des dia­po­ra­mas créés lors de vos innom­brables inter­ven­tions publiques à tra­vers le monde.

Hypo­thèses pro­po­sera bien­tôt des ego–radar.

Libre dif­fu­sion des savoirs

J’ai conscience de venir bous­cu­ler la sphère ana­lo­gique dont nous pro­cé­dons tous, cette gigan­tesque cathé­drale de papier bâtie depuis des siècles. Le papier était et reste le sup­port de la pen­sée. Désor­mais, la fibre optiques et les mémoires numé­riques deviennent égale­ment le sup­port, le véhi­cule et le déto­na­teur de la pen­sée. Il n’est plus temps de débattre sur la ques­tion du numé­rique : le papier est-​il pré­fé­rable au numé­rique, le numé­rique est-​il dan­ge­reux ou ver­tueux? Le numé­rique est parmi nous, il ne reste plus qu’à le domes­ti­quer, ou plu­tôt à le domes­ti­quer à nou­veau (puisque les scien­ti­fiques ont for­te­ment contri­bué à l’invention du web), au ser­vice des valeurs de la science : libre débat des idées et libre dif­fu­sion des savoirs.

Google Index as world heritage

Pre­sen­ta­tion at Lift 09, 18 – 20/​06/​2009, Marseille

Hello eve­ry­body. I have got 5 minutes to trig­ger a revo­lu­tion, right now, and right here, in Mar­seille ! Not easy ! But I’ll do my best.

Goo­glo­gra­phy

Ok. To begin, here’s a small Goo­glo­gra­phy ; this is the result of a search on ‘Google” key­word on Ama​zon​.com.

After rea­ding all theses books and maga­zine, it’s clear that Google scares most of us.

Is Google Evil ?

So the ques­tion is : Is Google evil ?
Because, for many people, Google repre­sents a threat to inno­va­tion, pri­vacy, right to obli­vion, plu­ra­lism, com­pe­ti­tion, the book, the press, culture… and even intel­li­gence. So, appa­rently, the ans­wer is : yes, it is.

Google is Evil

yet

Can’t help using it…

Yet we use more and more ser­vices offe­red by Google :

-Google search to find infor­ma­tion

- Google map to find our way

- Google calen­dar to remind our rendez-​vous

- Gmail and Google talk to com­mu­ni­cate

- Blog­ger to blog

- Picasa to store images

- Google docs to write

- Google books to read

- Google trans­late to read in other lan­guages, and so on,

- not tal­king of Google Adsense and Adwords.

All in all, we can’t help using it.

We can not do without Google and its index, for pre­ci­sely its abi­lity to build rela­tion­ships in a conti­nuous mass of infor­ma­tion that far exceeds our cog­ni­tive capa­city. Google is now the indis­pen­sable Sibylla of our lives, and right now we can­not stop that. So to speak about our rela­tion­ships with Google, I would say that it is a mat­ter of love and hate

Google & us : Love and hate

We love and hate Google alto­ge­ther, as we love and hate our­selves, because Google index is part of us. How that ? First, because our life is “googlized”.

Our life is Googlized

Every moment of our life is lin­ked in a way or ano­ther with Google ; such as, in this example, even our car acci­dents are recor­ded in Google street view. But if our life is goo­gli­zed, it means also that Google is, in some way “enli­ve­ned” by us.

Gin­dex is fed by our lives

And in fact, Google index is fed with our lives. it is fed with

-our words

- our links

- our deci­sions

- our images

- memo­ries

- choices

- and taste !

So, in a way, Google index is also our index, because eve­ry­thing that is inside of it, belongs to us.

So my dear fel­low goo­gli­zen, my dear fel­low humans, Let’s unite to
Reclaim the Google index !

Reclaim the Google index

Because it is our index. At least partly, because the content is ours.
And I won’t deny that it is partly Google Inc. pro­perty too, as the manu­fac­tu­rer and ope­ra­tor of the index. But it’s partly ours as well, and that is a very impor­tant point to make.

The­re­fore, may be we can begin to consi­der the Google index as a com­mon good sha­red bet­ween Google and all the mankind.

Gin­dex as a com­mon good

It is a lit­tle bit like this bus. Ima­gine Gin­dex is the bus, we are the users inside, on top, eve­ryw­here, and Google is the dri­ver. (and by the way, nobody knows where we go).

May be we should now begin to consi­der it as a com­mon good of man­kind, just like this bus is a com­mon good for these people. If we do that ; if you agree with me so far, then we need a gover­nance device for this com­mon index. And it seems to me, that UNESCO World heri­tage is an inter­es­ting lead to explore.

Google as World heritage

This is a pre­sen­ta­tion of World heri­tage from UNESCO web­site. It reads :
« Heri­tage is our legacy from the past, what we live with today, and what we pass on to future gene­ra­tions. What makes the concept of World Heri­tage excep­tio­nal is its uni­ver­sal appli­ca­tion. World Heri­tage sites belong to all the peoples of the world, irres­pec­tive of the ter­ri­tory on which they are located. »

Well, this is a per­fect defi­ni­tion for Google index, don’t you think ?
In fact, it is only if you think about the word “site” with a dif­ferent mea­ning
Not as a phy­si­cal site, but as a cybers­pace, an inter­net “site”. So when we think about World heri­tage today, we think to this :

Today

And may be, tomor­row, when we’ll think about World heri­tage, we’ll think to that :

« Tomor­row »

(this is a Google data­cen­ter in Nether­lands). That’s a huge pro­gress, isn’t it !

In fact, the buil­ding is not impor­tant ; it’s what is inside the buil­ding, or more accu­ra­tely inside and elsew­here in the cybers­pace that is impor­tant.
And I think we des­pe­ra­tely need to get back our power and control back on this pecu­liar cybers­pace “site”, the Google index.

« Thank you ! »

(Spe­cial thanks to Marin for coa­ching and live blog­ging, and to Hubert for chee­ring and invi­ta­tion to Lift) !

Je suis un pirate ; voici pourquoi

Réseau des piratesCela fai­sait long­temps que j’attendais cela. Après des années et des années de légis­la­tions tou­jours plus arrié­rées et répres­sives concer­nant les usages d’Internet, le pro­jet de loi Créa­tion et Inter­net touche le fond et pro­voque une réac­tion salu­taire. Car la consti­tu­tion du Réseau des pirates et la rédac­tion du Pacte pour les liber­tés numé­riques que je viens de signer consti­tuent une nou­veauté assez importante.

Les dif­fé­rentes lois qui ont été votées depuis 2000, mais sur­tout 2001 : Loi pour la Société de l’Information (LSI), Loi pour la confiance dans l’Economie Numé­rique (LCEN), Loi Droit d’auteur et droits voi­sins (DADVSI), parmi d’autres, n’ont jusqu’à pré­sent pro­vo­qué que des concerts de pro­tes­ta­tion de la part des asso­cia­tions de défense des liber­tés publiques sur Inter­net (IRIS), puis des groupes de reven­di­ca­tion par­ti­cu­liers, assez inutiles, il faut bien le dire. Pen­dant très long­temps, le débat est resté blo­qué en France entre ceux qui pré­ten­daient pro­po­ser des modes de régu­la­tion visant à mettre fin à la soi-​disant « zone de non-​droit » que repré­sen­te­rait Inter­net, et ceux qui, s’opposant à ces mesures légis­la­tives, n’en pro­po­saient cepen­dant pas d’alternative.

Le débat sur la DADVSI a consti­tué un début de chan­ge­ment puisque qu’à la volonté répres­sive du gou­ver­ne­ment, un cer­tain nombre de dépu­tés ont pro­posé une véri­table alter­na­tive, la licence glo­bale, qui fut fina­le­ment reje­tée, comme on le sait.

Je rejoins aujourd’hui le Réseau des pirates parce que le Pacte pour les liber­tés numé­riques qu’il pro­pose repré­sente un pro­grès consi­dé­rable par rap­port aux formes de luttes pour les liber­tés numé­riques dont j’ai été témoin jusqu’à pré­sent. D’abord, parce qu’il n’est pas seule­ment oppo­si­tion­nel mais tout autant pro­po­si­tion­nel, pas seule­ment défen­sif, mais aussi proac­tif. Ensuite, parce qu’il élar­git la pro­blé­ma­tique des liber­tés numé­riques au delà de la simple ques­tion du télé­char­ge­ment et la met en rela­tion avec celle de la sur­veillance des citoyens sur le réseau, avec celle du libre accès aux savoirs, mais aussi avec celle de la néces­saire réforme du droit de pro­priété intel­lec­tuelle. Enfin parce qu’il remonte à la source du pro­blème qui n’est pas seule­ment une ques­tion de légis­la­tion, mais d’abord de légi­ti­mité et de gou­ver­nance. Je me per­met­trais de citer et de com­men­ter les dix points du Pacte, abso­lu­ment per­ti­nents dans le contexte actuel :

1) Pré­ser­ver les liber­tés numé­riques
Sou­te­nir, en com­mis­sion et en plé­nière, les réso­lu­tions et les amen­de­ments qui étendent le champ des liber­tés numé­riques, a for­tiori, à écar­ter les dis­po­si­tions qui les restreignent. Main­te­nir le régime de res­pon­sa­bi­lité amé­nagé des inter­mé­diaires techniques.

Il s’agit ici à la fois de pré­ser­ver les éléments de liberté, en par­ti­cu­lier en défen­dant le régime de res­pon­sa­bi­lité limité de l’hébergeur, aujourd’hui menacé, mais aussi d’en étendre le champ d’application. Inté­res­sante pers­pec­tive qui remet en cause l’implicite de notre époque selon lequel nous serions arri­vés au maxi­mum de l’extension des liber­tés, voire « trop » de liberté, en par­ti­cu­lier sur Inter­net. Or, les nou­veaux usages qui se déve­loppent sur le réseau reposent à bien des égards sur la reven­di­ca­tion de nou­velles liber­tés, celles de la « culture libre » : accé­der, modi­fier, mixer, redis­tri­buer qui sont le moteur de la société de l’information comme la liberté d’expression est le moteur de la société libérale. Il y a donc bien de nou­velles liber­tés à conqué­rir, plu­tôt que seule­ment d’anciennes à défendre ; et cela repré­sente une autre pers­pec­tive de combat.

2) Pro­té­ger le droit à la vie pri­vée
Ren­for­cer les pou­voirs et les moyens du Groupe article 29 ( ), refu­ser toute dis­po­si­tion qui abou­ti­rait à trans­mettre l’exécution pra­tique de pou­voirs de police ou de carac­tère judi­ciaire à des acteurs pri­vés, ou qui indui­rait des trans­ferts de don­nées per­son­nelles à ces acteurs avant une déci­sion judi­ciaire au fond. Don­ner un coup d’arrêt aux pro­jets sécu­ri­taires, qui, sous pré­texte de lutte contre le ter­ro­risme ou la pédo­phi­lie, ouvrent la voie à la sur­veillance géné­ra­li­sée. 
Pour l’examen de tout pro­jet de direc­tive ris­quant de conduire à un affai­blis­se­ment de l’état actuel de pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles au nom d’exigences sécu­ri­taires, deman­der l’avis conforme des orga­nismes char­gés de la pro­tec­tion des don­nées et des asso­cia­tions de défense des droits de l’homme.

La plu­part des pays euro­péens ont iden­ti­fié, à quelques années de dis­tance, les risques très impor­tants que le déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies numé­riques font peser sur la pro­tec­tion de la vie pri­vée. Ils ont très bien iden­ti­fiés que le rôle de pro­tec­tion de la vie pri­vée ne peut être confié à l’acteur étatique parce qu’il repré­sente lui-​même un des vec­teurs les plus impor­tants de ce risque. La créa­tion dans ces pays d’autorités admi­nis­tra­tives indé­pen­dantes, comme la CNIL en France, consti­tue une voie très cer­tai­ne­ment pro­met­teuse pour per­mettre une défense effi­cace de ces droits fon­da­men­taux. Or, ces orga­nismes sont mena­cés, glo­ba­le­ment affai­blis depuis le 11 sep­tembre, et tout par­ti­cu­liè­re­ment en France où la CNIL est en butte aux attaques répé­tées d’un gou­ver­ne­ment et du Pré­sident de la Répu­blique qui a en par­tie consti­tué son fond de com­merce élec­to­ral sur des argu­ments sécuritaires.

3) Encou­ra­ger la libre cir­cu­la­tion des connais­sances scien­ti­fiques
Encou­ra­ger la libre dif­fu­sion des résul­tats de la recherche rece­vant des finan­ce­ments publics.
Sou­te­nir les publi­ca­tions scien­ti­fiques ouvertes.

Inté­res­sant de voir appa­raître cette reven­di­ca­tion dans un pacte pour les liber­tés numé­riques. Eh oui, le libre accès aux connais­sances scien­ti­fiques est à juste titre iden­ti­fié par les auteurs du Pacte comme fai­sant par­tie du socle des liber­tés fon­da­men­tales sur les réseaux. Inter­net, dans son déve­lop­pe­ment his­to­rique est une des mani­fes­ta­tions les plus brillantes de l’avènement de socié­tés techno-​scientifiques. Dans ces socié­tés, le libre accès au savoir n’est pas un luxe, mais une néces­sité vitale, sous peine d’ajouter d’insupportables frac­tures à celles qui existent déjà.

4) Préserver et étendre le domaine public des créa­tions de l’esprit
Encou­ra­ger l’accès libre aux conte­nus cultu­rels euro­péens, favo­ri­ser l’émergence de méca­nismes de rému­né­ra­tion équi­table pour les créa­teurs, pro­mou­voir les licences favo­rables a la réuti­li­sa­tion des oeuvres, encou­ra­ger la mise à dis­po­si­tion des don­nées publiques, et refu­ser toute dis­po­si­tion ayant pour effet de res­treindre le champ du domaine public.

Inutile de glo­ser outre-​mesure ; c’est clai­re­ment la licence glo­bale (ou légale, ou « créa­tive ») qui est ici dési­gnée, mais aussi une véri­table poli­tique de libre accès aux don­nées pro­duites par les admi­nis­tra­tions publiques, comme celle qui est en train de se déve­lop­per aux Etats-​Unis. On retrouve là un com­bat mené avec rai­son depuis des années par Michel Briand. Il s’agit pour moi, ni plus ni moins, que du renou­vel­le­ment du vieux com­bat répu­bli­cain — l’extension de l’espace public — dans le contexte de la société de l’information.

5) Don­ner un coup d’arrêt à l’extension de la pro­priété intel­lec­tuelle et au ren­for­ce­ment de ses méca­nismes d’exécution
Révi­ser et rééqui­li­brer la direc­tive 2001/​29/​CE (Direc­tive sur l’harmonisation de cer­tains aspects du droit d’auteurs et des droits voi­sins dans la société de l’information).
Ecar­ter toute nou­velle dis­po­si­tion visant à étendre la durée des droits d’auteur et droits voi­sins. Exi­ger la plus grande trans­pa­rence sur l’élaboration du traité ACTA, actuel­le­ment dis­cuté dans la plus grande confidentialité.

Nous vivons dans un société en constante accé­lé­ra­tion, où les idées sont dif­fu­sées de plus en plus rapi­de­ment, et où la durée d’exploitation des oeuvres dimi­nue aussi, d’ailleurs. Et pour­tant, la durée de pro­tec­tion du droit d’auteur ne cesse d’être allon­gée, alors qu’elle devrait être réduite ! Quant au fameux traité ACTA, il suf­fit de lire le der­nier article de Nume­rama pour se rendre compte du cau­che­mar qui nous attend.

6) Pré­ser­ver le prin­cipe de neu­tra­lité de l’internet dans le cadre de régu­la­tion euro­péen en matière de télé­com­mu­ni­ca­tions
S’assurer du res­pect par les opé­ra­teurs de télé­com­mu­ni­ca­tion du prin­cipe d’égalité devant les réseaux, selon lequel aucune don­née ne devrait être trai­tée de façon dis­cri­mi­na­toire, quel que soit son contenu, son des­ti­na­taire ou son expéditeur

Le prin­cipe de neu­tra­lité du réseau, aujourd’hui défendu aux Etats-​Unis par la FCC contre les vel­léi­tés des grands trans­por­teurs de don­nées n’est pas pro­tégé de la même manière en Europe, a for­tiori en France. Ce prin­cipe est pour­tant un des secrets de l’innovation que nous connais­sons sur le Réseau depuis sa créa­tion, parce qu’il ne pré­dé­ter­mine aucun usage en par­ti­cu­lier. Le réseau est « neutre » ; il trans­porte des don­nées qui lui sont indif­fé­rentes. Du coup, il consti­tue un ter­rain par­fait pour que de nou­veaux ser­vices soient inven­tés, où de nou­veaux usages peuvent se déve­lop­per. Sur­tout, la neu­tra­lité du réseau est un élément clé pour l’application effec­tive de la liberté d’expression. Pour que le blog d’un simple citoyen soit acces­sible dans les mêmes condi­tions que celle d’un gros média qui dif­fuse des vidéos en masse. Toute remise en cause de ce prin­cipe revient, on le com­prend bien, à écar­ter de l’espace public toute une par­tie de ceux qui s’y expriment aujourd’hui. C’est la porte ouverte à une cen­sure insi­dieuse mais bien connue ; la cen­sure par l’argent, qui frappe de plein fouet la presse traditionnelle.

7) Pro­mou­voir un pro­jet de direc­tive recon­nais­sant les droits et liber­tés numé­riques des sala­riés
Défendre le droit au res­pect à la vie pri­vée dans la sphère de l’entreprise. Favo­ri­ser l’émergence du télé-​travail pour les sala­riés qui le sou­haitent, le tra­vail à domi­cile pou­vant deve­nir une com­po­sante impor­tante d’une société de déve­lop­pe­ment durable.
Trans­po­ser les droits rela­tifs à la com­mu­ni­ca­tion à l’ère numérique.

Bien vu ! C’est par l’intermédiaire du réseau de l’entreprise que la plu­part des uti­li­sa­teurs accèdent à Inter­net aujourd’hui. Or la légis­la­tion est encore trop timide sur ce sujet, avec une juris­pru­dence qui s’élabore labo­rieu­se­ment et non sans contra­dic­tions. Pire, la réa­lité de l’usage des tech­no­lo­gies numé­riques dans l’entreprise aujourd’hui, c’est bien sou­vent la sou­mis­sion sans dis­cus­sion pos­sible à des dis­po­si­tifs de filtrage/​contrôle/​surveillance mis en place par les DSI, encou­ra­gées par le manque de réac­ti­vité de syn­di­cats pas tou­jours aussi bien armés pour dis­cu­ter de ces ques­tions avec leur direc­tion que de droits disons plus classiques.

8) Favo­ri­ser l’implication des citoyens dans le débat public et l’évaluation des poli­tiques publiques euro­péennes
Veiller à ce que les dis­po­si­tions sur la publi­cité des tra­vaux du Conseil pré­vues par le Traité de Lis­bonne soient mises en oeuvre de façon ambi­tieuse (« Lorsqu’il déli­bère et vote sur un pro­jet d’acte légis­la­tif, la séance du Conseil est publique »).
Mettre en oeuvre le droit de péti­tion prévu par le Traité de Lis­bonne.
Déployer une approche ambi­tieuse et exi­geante du pro­gramme e-​participation
Sus­pendre le finan­ce­ment des pro­grammes de vote élec­tro­nique pour les élec­tions poli­tiques : les sou­mettre à une évalua­tion des avantages/​risques du vote élec­tro­nique pour la démo­cra­tie.

C’est un des éléments les plus impor­tants du texte. Car ce que révèle la loi Créa­tion et Inter­net, comme l’avait déjà fait dans une moindre mesure la loi Dadvsi, c’est le fossé consi­dé­rable qui s’est creusé entre la classe poli­tique et le mode de gou­ver­nance dans lequel elle fonc­tionne d’un côté, et tout une par­tie de la popu­la­tion qui ne lui accorde pas la moindre par­celle de légi­ti­mité, en par­ti­cu­lier pour légi­fé­rer sur ses usages des tech­no­lo­gies numé­riques. Il est inté­res­sant de voir que dans le débat sur Hadopi, bien peu sont ceux qui s’intéressent à cette ques­tion. Car com­ment oublier qu’une bonne régu­la­tion, une régu­la­tion effi­cace, ne peut l’être que parce qu’elle est recon­nue comme légi­time par ceux à qui elle s’applique ?

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être tou­jours le maître, s’il ne trans­forme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris iro­ni­que­ment en appa­rence, et réel­le­ment établi en prin­cipe. Mais ne nous expliquera-​t-​on jamais ce mot ? La force est une puis­sance phy­sique ; je ne vois point quelle mora­lité peut résul­ter de ses effets. Céder à la force est un acte de néces­sité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de pru­dence. En quel sens pourra-​ce être un devoir ? » dit Rous­seau dans Du Contrat Social.

En s’attaquant à la ques­tion de l’implication des citoyens dans la vie publique, le Pacte pour les liber­tés numé­riques ne résoud pas cette ques­tion, mais il la désigne comme stra­té­gique : tout mesure régu­la­trice qui ne pro­cède pas d’une élabo­ra­tion qui lui donne la légi­ti­mité dont elle a besoin est néces­sai­re­ment vouée à l’échec. Aussi long­temps donc que ces lois seront élabo­rées par et sur l’inspiration d’acteurs qui ne sont pas des uti­li­sa­teurs du réseau, et aussi long­temps que ceux-​ci ne par­ti­ci­pe­ront pas à leur élabo­ra­tion, elles n’auront aucun effet. C’est donc bien à la réduc­tion du fossé qui sépare les citoyens uti­li­sa­teurs quo­ti­diens du réseau et des lieux de légis­la­tion sou­mis aux seules influences des inté­rêts écono­miques qu’il s’agit de tra­vailler. Cibler le niveau euro­péen n’est pas néces­sai­re­ment le meilleur choix, vu le peu d’enthousiasmes que sus­citent ses ins­tances de déci­sion poli­tique auprès des citoyens. Mais il semble qu’il s’agisse d’un choix d’opportunité, étant donné la nature des pro­chaines élec­tions. Par ailleurs, l’amendement Bono, aujourd’hui repris par Cathe­rine Traut­mann, ou le com­bat sou­tenu à l’époque par Michel Rocard contre le bre­vet logi­ciel ont mon­tré que les mili­tants du logi­ciel libre ou de la libre culture pou­vaient avoir par­fois plus de suc­cès auprès du Par­le­ment euro­péen en par­ti­cu­lier, que d’une Assem­blée Natio­nale fina­le­ment ver­rouillée par la soli­da­rité gouvernementale.

9) Pro­mou­voir au niveau euro­péen et natio­nal une approche exi­geante de l’interopérabilité, qui fasse de celle-​ci un droit effectif

Encore une démarche de conquête de nou­veaux droits : l’intéropérabilité est à conqué­rir ; elle est la condi­tion essen­tielle de la liberté d’accès à l’information quelle qu’elle soit, en même temps qu’une condi­tion écono­mique néces­saire, pourrait-​on rap­pe­ler à nos amis libé­raux, au fonc­tion­ne­ment d’un mar­ché libre et concur­ren­tiel. Tout ver­rouillage tech­nique sur les conte­nus qui lie ce contenu à un dis­po­si­tif tech­nique, logi­ciel ou maté­riel, pose les bases d’une vente for­cée (pour écou­ter tel artiste, il faut ache­ter tel maté­riel) et à d’importantes dis­tor­tions de concur­rence. C’est au final un frein à l’innovation en même temps qu’une res­tric­tion de la liberté des consommateurs.

10) Sou­te­nir les ini­tia­tives socié­tales visant les mêmes objectifs.

Le Réseau des Pir­tates n’est pas seul. Il s’inscrit dans un envi­ron­ne­ment consti­tué d’une foul­ti­tude de mou­ve­ments et d’associations, et même d’initiatives per­son­nelles allant dans le même sens. Plu­tôt que de se voir comme concur­rentes — en par­ti­cu­lier pour aller cher­cher une recon­nais­sance du gou­ver­ne­ment -, ces ini­tia­tives doivent se mettre elles-​mêmes en réseau, mutua­li­ser les moyens de mobi­li­sa­tion et faire cir­cu­ler l’information, seul moyen pour elles de com­pen­ser leur fai­blesse orga­ni­sa­tion­nelle qui les fait voir des fenêtres de la Rue de Valois sous l’apparence de « 5 gus dans un garage ». 5 gus, peut-​être, mais qui en mobi­lisent des mil­liers d’autres, et qui alliés à d’autres réseaux, peuvent en mobi­lier des millions.

J’espère que le Réseau des Pirates consti­tue un début de tour­nant dans la ques­tion cru­ciale de la gou­ver­nance de l’Internet. Que cette ini­tia­tive réus­sira à faire la preuve qu’il n’y a pas les liber­tés d’un côté, et les liberté numé­riques de l’autre. Sim­ple­ment parce que les condi­tions d’exercice de ces liber­tés sont abso­lu­ment et sans retour pos­sible inti­me­ment liées au déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies et donc des usages du numérique.

LOL ne me fait pas rire

J’ai un gros défaut : j’ai une nièce de 14 ans qui adore le film LOL. LOL est l’équivalent de la Boum en son temps. Désor­mais, Sophie Mar­ceau joue les mères. La bande ori­gi­nale du film plaît beau­coup à Mathou, ma nièce. J’ai pensé lui offrir l’album pour lui faire plai­sir. J’ignorais que cela allait me mener vers les pires tur­pi­tudes… L’histoire est simple.

Acte 1. L’achat

Mathou repart dans ses Alpes natales dans quelques heures. J’aimerais beau­coup qu’elle puisse l’écouter sur le lec­teur MP3 que je lui ai offert à Noël. J’opte donc pour le télé­char­ge­ment légal, très heu­reux de la convic­tion selon laquelle Apple avait renoncé aux DRM. Je l’achète sur Itunes et le trans­fère sur le lec­teur MP3 de ma nièce. Son lec­teur ne détecte aucune musique dis­po­nible… Aurais-​je dû mieux lire les petites lignes du contrat ?


Acte 2. 9,99€ jetés par les fenêtres

Je pro­cède à la copie une seconde fois, sans plus de suc­cès. Du coup, je regarde les fichiers d’un peu plus près, et je me rends compte qu’il ne s’agit pas de fichiers MP3 mais de fichier M4P d’Itunes, pro­té­gés par des DRM. Je peux écou­ter la bande ori­gi­nale de LOL sur mon Iphone, mais pas sur le lec­teur MP3 de ma nièce… Aie ! 9,99€ jetés par les fenêtres !

Acte 3. Les logi­ciels de dépro­tec­tion… sont payants

Je me ren­seigne sur les logi­ciels per­met­tant de lire les mor­ceaux que j’ai ache­tés sur le lec­teur de ma nièce. Il faut pira­ter le mor­ceau, c’est-à-dire reti­rer sa pro­tec­tion. Je découvre qu’il existe des logi­ciels payants pour pira­ter ces mor­ceaux… c’est-à-dire pour avoir le droit d’utiliser ce que je viens d’acheter.

Acte 4. Je suis un déli­quant, jetez-​moi en prison

Pour que ma nièce puisse écou­ter la bande ori­gi­nale de LOL sur la route qui la ramène vers les Alpes, j’ai dû pira­ter l’album que j’avais acheté. Cela me ramène à mars 2006, où j’avais été obligé de pira­ter un album d’Emilie Simon, illi­sible sur ma mini-​chaîne en rai­son de l’adoption de la pro­tec­tion inti­tu­lée « Open Disc ».