Archives pour la catégorie Universités et recherche

Humanités numériques, l’association

Quelques notes rapides, avant THAT Camp Saint Malo auquel je ne pour­rai pas par­ti­ci­per concrè­te­ment, car je suis en ce moment à Mont­réal, suite à ma par­ti­ci­pa­tion au Forum mon­dial des sciences sociales. J’y mets en place de riches par­te­na­riats entre Ope­nE­di­tion et d’autres acteurs, qué­bec­quois, mais aussi mexi­cains, bré­si­liens, de Nouvelle-​Zélande, séné­ga­lais, etc.

Les sites cités par les carnetiers d'Hypothèses. Image par Elodie Faath.

Les sites cités par les car­ne­tiers d’Hypothèses. Image par Elo­die Faath.

Nous en par­lons depuis THAT Camp Paris, 1ère édition, qui fut le pre­mier THAT Camp euro­péen, juste avant Cologne et Londres, de cette asso­cia­tion fran­co­phone des huma­ni­tés numé­riques. Nous n’avons pas la culture de créer des struc­tures et des com­mis­sions à la vitesse de l’éclair, contrai­re­ment à cer­tains de nos voi­sins. Cela peut appa­raître comme de la len­teur, mais je l’interprète plu­tôt comme une pro­pen­sion à pen­ser le pro­jet scien­ti­fique et poli­tique avant de mettre sur pied l’institution. On sent par­fois trop, dans la course ins­ti­tu­tion­nelle qui se joue depuis quelques années autour des Digi­tal huma­ni­ties, la course aux hon­neurs et aux postes de pou­voir. Oui, nous avons pris le temps de la réflexion, notam­ment à tra­vers cinq années de sémi­naire à Paris (grâce à la très fer­tile liberté don­née par l’EHESS à ses membres, dans le cadre Pierre Mou­nier, Auré­lien Berra et moi-​même) : 2009, 201020112012, 2013.

Je pro­pose que la future Asso­cia­tion fran­co­phone des huma­ni­tés numé­riques (AFHN pour les intimes, mais qui pourra por­ter d’autres noms) se posi­tionne clai­re­ment sur un cer­tain nombre de points.

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CNRS

Le comité d’éthique du CNRS se prononce pour le libre accès et dresse un portrait édifiant du secteur de l’édition scientifique

Le CNRS dis­pose d’un Comité d’éthique (COMETS) qui émet des avis sur des ques­tions aussi impor­tantes et com­plexes que :

  • Les aspects éthiques de la contro­verse sur le chan­ge­ment cli­ma­tique : avis (30 juin 2011 — pdf), résumé (pdf)
  • Aspects éthiques du finan­ce­ment public de la recherche sur pro­jet : avis (28 juin 2010 — pdf 235 ko), auto­sai­sine (sep­tembre 2008 — pdf 19 ko)
  • Ethique de la recherche dans l’expérimentation sociale : avis (19 jan­vier 2010 — pdf 158 ko)

En juin 2011, le COMETS a publié un avis sur les rela­tions entre cher­cheurs et mai­sons d’édition scien­ti­fique (30 juin 2011 — pdf, résumé — pdf). Cet avis «  se pro­pose d’analyser quelques-​uns des pro­blèmes actuel­le­ment ren­con­trés par les cher­cheurs dans leurs rela­tions avec les mai­sons d’édition scien­ti­fiques, d’en étudier les consé­quences et d’envisager des mesures qui pour­raient être prises pour y remé­dier.  »

Ce rap­port rap­pelle les fonc­tions majeures de l’édition dans le pro­ces­sus scien­ti­fique: enre­gis­tre­ment, vali­da­tion par les pairs, valo­ri­sa­tion, dif­fu­sion et archi­vage. Ces éléments consti­tuent le point aval de l’ensemble du pro­ces­sus de recherche et sont le coeur de pro­blèmes d’ordre juri­diques, éthiques et heuristiques.

Le pro­blème de la ces­sion des droits par les auteurs

L’avis men­tionne le pro­blème des ces­sions exclu­sives de droits aux éditeurs : « l’auteur est a priori pas­sible de pour­suites s’il met l’article, dont il est l’auteur, sur son site Web ou sur celui de son labo­ra­toire, une pra­tique pour­tant cou­rante, qu’il semble sou­hai­table de soutenir. »

L’avis ajoute que «  la pra­tique actuelle du droit d’auteur (…) n’encourage pas de façon évidente la créa­ti­vité. » Il va plus loin, en men­tion­nant le pro­blème de la « posi­tion domi­nante » de cer­tains éditeurs grâce à cer­tains titres consi­dé­rés comme majeurs. Regret­tant l’absence d’aide «  aux cher­cheurs dans la négo­cia­tion de leurs contrats avec les mai­sons d’édition  », le COMETS insiste sur­tout sur la néces­sité d’une la plus grande cir­cu­la­tion des idées et des résul­tats de la recherche.

La ces­sion d’une idée est un jeu à somme positive

Insis­tant sur le carac­tère cumu­la­tif et col­lec­tif du savoir («  Chaque géné­ra­tion de cher­cheurs s’appuie sur le savoir des géné­ra­tions pré­cé­dentes et sur les recherches effec­tuées dans tous les pays  »), le COMETS met en évidence les carac­tères spé­ci­fiques des pro­duc­tions intel­lec­tuelles des scien­ti­fiques, quelle que soit leur discipline :

« quand on donne une pomme on la perd, mais quand on donne une idée, on la garde, tout en en fai­sant béné­fi­cier d’autres le plus lar­ge­ment pos­sible. Ainsi la ces­sion d’une pomme est-​elle un “jeu à somme nulle” (selon la ter­mi­no­lo­gie de Fer­nand Brau­del) tan­dis que la ces­sion d’une idée est un “jeu à somme positive” « .

C’est là qu’intervient la notion de biens non rivaux. Cette notion n’est pas uti­li­sée expli­ci­te­ment par l’avis, mais elle sous-​tend l’ensemble de l’argumentation du Comité : les carac­té­ris­tiques des idées et des docu­ments numé­riques sont très proches. En effet, trans­mettre à quelqu’un une idée, ou un docu­ment numé­rique, n’en dépos­sède pas son pro­prié­taire, alors que c’était le cas pour les biens ana­lo­giques (le livre papier étant l’idéal-type des biens ana­lo­giques dans le sec­teur des idées).

Un sec­teur à la ren­ta­bi­lité com­mer­ciale excessive

Para­doxa­le­ment, l’entrée dans le monde numé­rique a favo­risé l’apparition d’un oli­go­pole pla­çant les biblio­thèques devant une situa­tion bloquée :

C’est dans ce contexte que cer­taines mai­sons d’édition scien­ti­fique com­mer­ciales ont pro­gres­si­ve­ment pris le contrôle des échanges aca­dé­miques. Cette évolu­tion s’est accé­lé­rée lors de la der­nière décen­nie depuis que des inves­tis­seurs finan­ciers se sont aper­çus du carac­tère “inélas­tique” du mar­ché de l’édition scien­ti­fique (les clients conti­nuent à ache­ter même si les prix aug­mentent) de par le carac­tère non sub­sti­tuable des pro­duits échan­gés. Cette concen­tra­tion a été faci­li­tée par la tran­si­tion aux moyens élec­tro­niques de dif­fu­sion, qui ont d’abord bou­le­versé l’industrie de l’impression, néces­si­tant une recon­ver­sion du per­son­nel et des inves­tis­se­ments impor­tants. Pour ceux qui ont pu fran­chir ce pas et qui par­viennent à sus­ci­ter et à tirer parti des pro­grès tech­no­lo­giques, si le coût mar­gi­nal de la mise en ligne est négli­geable, il reste les coûts d’exploitation de la plate-​forme infor­ma­tique ainsi que sa mise à jour per­ma­nente et aussi de pro­mo­tion, coûts dont la per­ti­nence est sou­vent dis­cu­tée. Cer­taines mai­sons d’édition com­mer­ciales par­viennent tout de même à des taux de ren­ta­bi­lité supé­rieurs à 35 %, une situa­tion excep­tion­nelle pour un sec­teur écono­mique où est censé régner la concur­rence et qui conduit à s’interroger sur les prix pratiqués.

Le Comité d’éthique ne se pro­non­çant pas sur des cas par­ti­cu­liers, il ne cite pas Else­vier, mais c’est bien de lui et de ses équi­va­lents qu’il s’agit. Allons au terme du rai­son­ne­ment. Avec un chiffre d’affaires tour­nant autour 5 mil­liards d’euros1, Else­vier est un géant de l’édition. Son chiffre d’affaire est signi­fi­ca­ti­ve­ment plus élevé que celui d’Hachette Livres. Or, Else­vier fait état de béné­fices tour­nant autour de 25 à 30% (après salaires, dont on sait qu’ils ne sont pas ridi­cules). Ces taux sont proches de ceux de Micro­soft, qui est dans une situa­tion de quasi-​monopole sur son marché.

Des marges de manoeuvre considérables

Ainsi, la recherche mon­diale pour­rait écono­mi­ser plus d’1,6 mil­liard d’euros par an avec le seul Else­vier. Dans la mesure où d’autres éditeurs pri­vés sont dans des situa­tions proches du point de vue de leur marge béné­fi­ciaire, on constate qu’il serait pos­sible de déga­ger plu­sieurs mil­liards de dol­lars d’économies pour les puis­sances publiques occidentales.

Le Comité insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas, pour autant, de contes­ter la légi­ti­mité du tra­vail d’édition et sa néces­saire rému­né­ra­tion : «  La rétri­bu­tion des ser­vices ainsi ren­dus n’est pas contes­tée par les uti­li­sa­teurs, qu’ils soient cher­cheurs ou biblio­thé­caires  ». En effet, le métier d’éditeur n’a sans doute jamais été aussi indis­pen­sable pour struc­tu­rer la pro­duc­tion de savoir, qui n’a jamais été aussi mas­sive et complexe.

Le Comité met l’accent sur la dimen­sion inélas­tique du mar­ché de l’édition scien­ti­fique, et sur l’incapacité du sec­teur public à faire face à des pra­tiques contraires aux inté­rêts col­lec­tifs de la part des éditeurs domi­nant le marché :

Pour appuyer ces remarques nous cite­rons les conseils don­nés, il y a quelques années, par la firme Mor­gan Stan­ley à ses inves­tis­seurs : “The scien­ti­fic jour­nal busi­ness is cha­rac­te­ri­sed by rela­ti­vely inelas­tic demand, with indi­vi­dual jour­nals gene­rally having a strong fol­lo­wing within their par­ti­cu­lar niche […] The niche nature of the mar­ket and the rapid growth in the bud­gets of aca­de­mic libra­ries have com­bi­ned to make scien­ti­fic publi­shing the fas­test gro­wing sub-​sector of the media indus­try over the last 15 years” (Paul Goo­den, Mat­thew Owen, Sarah Simon and Louise Sin­gle­hurst, Scien­ti­fic Publi­shing: Know­ledge is Power, Mor­gan Stan­ley, Equity Research Europe, 30 Sep­tem­ber 2002). La situa­tion n’a pas vrai­ment changé mais pour­rait chan­ger brus­que­ment dans un ave­nir proche comme on peut le lire dans l’article “Aca­de­mic Publi­shing: Of Goats and Hea­daches” (The Eco­no­mist, 26 mai 2011), dont le sous-​titre est “One of the best media busi­ness is also one of the most resen­ted”.

Pour une redis­tri­bu­tion des cartes dans le sec­teur de l’édition scientifique

Fort de ce constat, le Comité appelle à une redis­tri­bu­tion des cartes dans ce secteur :

« Les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par de nom­breuses ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques lors de la négo­cia­tion des abon­ne­ments numé­riques illus­trent bien le fait qu’il devient urgent de mettre au point de nou­velles pra­tiques en matière de dif­fu­sion des résul­tats scien­ti­fiques. »

Pour cela, le Comité d’éthique émet cinq recom­man­da­tions qui sont citées inté­gra­le­ment en annexe de ce billet. Nous retien­drons ici les deux dernières:

- recom­man­da­tion n°4 : néces­sité d’une inter­ven­tion publique pour per­mettre «  l’émergence de modèles écono­miques per­met­tant à des enti­tés, dont les pra­tiques seraient en accord avec la mis­sion de leurs cher­cheurs, d’exister face à d’autres opé­ra­teurs beau­coup plus puis­sants finan­ciè­re­ment  »

- recom­man­da­tion n°5 : consi­dé­rer le savoir scien­ti­fique comme «  un patri­moine com­mun (com­mons) de l’humanité  », ce qui doit pous­ser au libre accès, dans les délais les plus courts possibles.

C’est le moment. Au travail!

Marin Dacos

Les recom­man­da­tions du Comité d’éthique du CNRS

1. Le CNRS devrait éclai­rer les cher­cheurs de ses labo­ra­toires sur la situa­tion juri­dique dans laquelle ils se trouvent lorsqu’ils publient un article dans une revue. Si le CNRS n’est aucu­ne­ment impli­qué dans la ces­sion du droit d’auteur à une mai­son d’édition, puisque qu’il ne par­tage pas le droit d’auteur des cher­cheurs, il doit les aider à pré­ser­ver leurs droits et à ne pas s’exposer à des risques juri­diques. Dans le cadre de l’élaboration de cet avis, une demande de note de cadrage a été faite à ce pro­pos au ser­vice juri­dique du CNRS.

2. Le CNRS devrait recom­man­der de faire ajou­ter dans le contrat de ces­sion des droits une clause sur la libre dis­po­si­tion des articles à des fins non com­mer­ciales sur le site des cher­cheurs sur la toile et sur les sites d’archives publiques. Pour­rait être explo­rée la pos­si­bi­lité de créer un grou­pe­ment euro­péen d’intérêt écono­mique (GEIE), entité morale recon­nue en droit euro­péen (cf. règle­ment CEE 2137/​85 du Conseil du 25 juillet 1985), dont les cher­cheurs et leurs ins­ti­tu­tions, CNRS entre autres, seraient membres et qui pour­rait être man­da­taire d’un droit de dif­fu­sion sans faire payer de droit d’accès, et à terme pou­voir repré­sen­ter les cher­cheurs pour défendre leurs droits.

3. Lors de négo­cia­tions avec les mai­sons d’édition pour l’achat de l’accès aux revues, aussi bien sous forme papier que sous forme élec­tro­nique, il est impé­ra­tif que les biblio­thé­caires, sou­vent regrou­pés dans des réseaux cen­tra­li­sant les achats, béné­fi­cient des conseils de juristes connais­sant bien la pra­tique en matière de droit com­mer­cial et de droit d’auteur, aussi bien fran­çais qu’étranger. Le CNRS doit y pour­voir en ce qui concerne ses labo­ra­toires et ses réseaux. Par ailleurs il est sou­hai­table que des repré­sen­tants des cher­cheurs soient asso­ciés à la pré­pa­ra­tion de ces négociations.

4. Les dys­fonc­tion­ne­ments mis en évidence dans cet avis pro­viennent du fait que le mar­ché de l’édition scien­ti­fique est passé depuis quelques années dans de nom­breuses dis­ci­plines sous le contrôle, soit de socié­tés com­mer­ciales, soit de socié­tés savantes qui sou­vent uti­lisent les revues qu’elles publient pour finan­cer d’autres acti­vi­tés moins lucra­tives. Il serait sou­hai­table que des orga­nismes publics, tel le CNRS, inter­viennent pour per­mettre l’émergence de modèles écono­miques per­met­tant à des enti­tés, dont les pra­tiques seraient en accord avec la mis­sion de leurs cher­cheurs, d’exister face à d’autres opé­ra­teurs beau­coup plus puis­sants finan­ciè­re­ment. Il y va du bon fonc­tion­ne­ment de leurs ins­tal­la­tions scien­ti­fiques, dont les centres de docu­men­ta­tion et de sto­ckage de données.

5. Le savoir scien­ti­fique se consti­tue grâce aux finan­ce­ments publics et se dif­fuse par les publi­ca­tions qui en résultent. Il devrait dès lors être consi­déré comme un patri­moine com­mun (com­mons) de l’humanité. A ce titre, il devrait res­ter libre­ment acces­sible à cha­cun, au bout d’un temps aussi court que pos­sible, ceci pour le béné­fice de l’avancement des connais­sances et la for­ma­tion de nou­velles géné­ra­tions de scien­ti­fiques. Là encore les efforts faits au niveau de cer­taines com­mu­nau­tés scien­ti­fiques pour garan­tir l’accès sans res­tric­tion aux archives scien­ti­fiques doivent être relayés par les ins­ti­tu­tions publiques, dont le CNRS.

  1. Source : Livres hebdo — http://​www​.actua​litte​.com/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​m​o​n​d​e​-​e​d​i​t​i​o​n​/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​c​l​a​s​s​e​m​e​n​t​-​m​o​n​d​i​a​l​-​d​e​-​l​-​e​d​i​t​i​o​n​-​e​t​-​l​e​s​-​p​e​t​i​t​s​-​f​r​a​n​c​a​i​s​-​i​l​s​-​s​o​n​t​-​o​u​-​1​9​7​3​4​.​htm []

Deuxième Université d’été de l’édition électronique ouverte : c’est parti !

Cela fait plu­sieurs mois qu’on y tra­vaille en tâche de fond et ces der­nières semaines, le fond est remonté à la sur­face avec une fina­li­sa­tion de pré­pa­ra­tion plu­tôt fébrile. Mais ça y est, nous sommes prêts à accueillir lundi les cent et quelques ins­crits à notre Deuxième Uni­ver­sité d’été à Mar­seille, sur le cam­pus Saint Charles de l’Université de Pro­vence : les salles sont réser­vées, les inter­ve­nants sont en route, les petits plats mijotent, le wifi et les prises élec­triques seront au rendez-​vous, les sacs d’accueil –vert pomme — pour les

Robe rouge et sac vert

Rouge cerise et vert pomme

sta­giaires rem­plis de goo­dies, l’équipe du Cléo est gon­flée à bloc pour accueillir tout le monde.

Qu’allons nous faire tout au long de cette semaine ? Nous allons construire une com­mu­nauté éphé­mère de 150 per­sonnes (par­ti­ci­pants, inter­ve­nants et équipe) qui se ras­semblent pour apprendre, réflé­chir, échan­ger ensemble pen­dant une semaine sur tous les aspects de l’édition élec­tro­nique. Il s’agit d’une uni­ver­sité d’été ; c’est le seul dis­po­si­tif qui per­met de « croi­ser » : croi­ser les gens (qui viennent de tous les métiers concer­nés : cher­cheurs, éditeurs, infor­ma­ti­ciens, docu­men­ta­listes et biblio­thé­caires), croi­ser les thé­ma­tiques (juri­dique, tech­nique, écono­mique, scien­ti­fique), croi­ser les approches (confé­rences, cours de deux heures, ate­liers, événe­ments sociaux) pour acti­ver le bouillon de culture au sein duquel les idées circulent.

Cette année, nous avons un peu modi­fié notre for­mule en intro­dui­sant quelques inno­va­tions : tout d’abord, les ate­liers sont res­sé­rés, plus court, donc plus nom­breux et plus ner­veux : pas moins de 17 ate­liers dif­fé­rents sont pro­po­sés : outre les for­ma­tions que nous pro­po­sons à nos propres pla­te­formes (Ope­nE­di­tion, Lodel pour Revues​.org, Word­Press pour Hypo­thèses ou le web­ser­vice de Calenda), nous avons demandé à des spé­cia­listes de venir ani­mer des ate­liers sur des sujets aussi poin­tus que la veille thé­ma­tique sur Inter­net, la XML TEI pour l’édition, l’optimisation des don­nées pour Isi­dore, la conser­va­tion du patri­moine scien­ti­fique avec Per­sée, l’enrichissement auto­ma­tique des méta­don­nées, les outils de déve­lop­pe­ment d’une « lec­ture sociale » ou encore l’édition de livres au for­mat Epub.

Goodies

Goo­dies

Autre nou­veauté, de taille, nous com­men­çons à intro­duire une dose d’internationalisation dans notre dis­po­si­tif : nous avons demandé à quatre experts recon­nus de venir faire un cours ou une confé­rence sur leur sujet de pré­di­lec­tion : il s’agit de Chris Meade qui dirige l’Institute for the Future of the Book à Londres, de Jan­neke Adema, jeune cher­cheuse bri­tan­nique elle aussi qui a réa­lisé une étude très inté­res­sante sur l’édition de livres élec­tro­niques de sciences humaines et libre accès, de Cor­ne­lius Pusch­man, jeune cher­cheur alle­mand, orga­ni­sa­teur du That­Camp Cologne l’année der­nière et spé­cia­liste des réseaux sociaux scien­ti­fiques, et enfin d’Octa­vio Kulesz, éditeur argen­tin qui a réa­lisé une pas­sion­nante étude sur l’édition élec­tro­nique dans les pays du sud. Guy Teas­dale vien­dra pour sa part du Canada pour nous par­ler de la situa­tion du libre accès dans son pays. Il est res­pon­sable de tout ce qui concerne le numé­rique à la biblio­thèque de l’Université Laval. Par ces invi­ta­tions, nous cher­chons là encore à croi­ser les pers­pec­tives, à resi­tuer notre expé­rience dans un contexte plus large, ce qui implique un effort par­ti­cu­lier (lin­guis­tique en par­ti­cu­lier, plu­sieurs cours sont en anglais). Nous espé­rons beau­coup de cette évolu­tion qui, si elle est un suc­cès, nous encou­ra­gera à accen­tuer cet aspect pour les pro­chaines éditions.

"Nous attaquerons par là"

« Nous atta­que­rons par là »

Mais que serait l’Université d’été sans ses hapen­nings ? Outre le book­camp suivi d’un pique nique du mardi soir et la sor­tie en mer du mer­credi (une nou­veauté là aussi), nous invi­tons Alain Pier­rot et Samuel Petit à venir pré­sen­ter et lan­cer leur nou­vel ins­ti­tut if:lire ven­dredi soir en conclu­sion de l’Université d’été. Nous avons orga­nisé une confé­rence publique à la biblio­thèque de l’Alcazar (tous les ren­sei­gne­ments ici), ouverte à tous.

Il y a deux ans, la secte dru­pa­lienne avait hacké l’Université d’été. Cette année, j’ai le sen­ti­ment que les gazouilleurs vir­tuels nous pré­parent quelque chose au cours de la semaine. A suivre.

Je ne veux pas ter­mi­ner sans par­ler du par­te­na­riat que nous avons conclu avec l’éditeur Publie​.net à cette occa­sion. Non seule­ment Fran­çois Bon nous fait l’amitié d’intervenir dans notre Uni­ver­sité d’été, mais en plus il offre onze livres élec­tro­niques per­son­na­li­sés issus du cata­logue de Publie​.net à l’ensemble des par­ti­ci­pants ! Ceux-​ci les trou­ve­ront lundi dans leur sac à sur­prises sur une clé USB, mais pas n’importe quelle clé : il s’agit de la Fra­ma­key pro­po­sée par Fra­ma­soft, la célèbre asso­cia­tion de pro­mo­tion du logi­ciel libre. Cette clé est lourde de sym­bole pour moi : elle fusionne dans un objet maté­riel l’association du logi­ciel libre et de l’édition numé­rique de qua­lité, c’est-à-dire, très exac­te­ment, l’ADN du Centre pour l’édition élec­tro­nique ouverte : le Cléo.

Dans la Toile des médias sociaux : nouveaux moyens de communication et de publication pour les sciences humaines et sociales

Depuis quelques semaines, j’ai le très grand plai­sir de don­ner un coup de main à Mareike König de l’Institut His­to­rique Alle­mand pour l’organisation d’un col­loque sur les réseaux ou médias sociaux dans les sciences humaines et sociales, qui se déroule aujourd’hui et demain à Paris dans les locaux de l’Institut. Le pro­gramme est ici. Il reste quelques places, vous pou­vez encore vous ins­crire (c’est ici), mais dépê­chez vous ! Le col­loque sera ouvert ce soir plu­tôt de belle manière par une confé­rence de Geert Lovink, le fon­da­teur et direc­teur de l’Institute of Net­work Cultures.

Pour ma part, je ferai une petite inter­ven­tion intro­duc­tive en com­pa­gnie de Mareike demain matin. Voici un brouillon de ce que je vou­drais dire. Je suis pre­neur d’ici demain de toute remarque que vous pour­riez faire sur cette proposition.

Merci !

Les médias sociaux dans la recherche /​dans le pro­cès de pro­duc­tion de savoir : Les pre­miers réseaux sociaux ont émergé à par­tir de 2003 – 4. Au départ, grand public : outils de socia­bi­lité pour tout un cha­cun. Pour­tant, rapi­de­ment, émer­gence de réseaux sociaux pro­fes­sion­nels : Lin­ke­din ou Via­deo, et puis scien­ti­fiques : Aca​de​mia​.edu, Uni­Phy, Bio­me­dex­pert, Sci­table, Mys­cien­ce­work, etc. Men­de­ley ou CiteU­like pour les biblio­gra­phies.
De manière géné­rale, ces réseaux sociaux scien­ti­fiques four­nissent trois types de services :

  • affi­chage de l’identité du cher­cheur (CV en ligne)
  • outils de socia­bi­lité et de conver­sa­tion en ligne
  • par­tage de réfé­rences biblio­gra­phiques qui consti­tuent la matière pre­mière du chercheur

Il y a deux manières d’envisager le déve­lop­pe­ment des réseaux sociaux scientifiques :

  • ils se situent dans la conti­nuité d’une socia­bi­lité scien­ti­fique tra­di­tion­nelle : l’Académie a un fonc­tion­ne­ment très com­mu­nau­taire et a déve­loppé depuis très long­temps des lieux et pra­tiques de socia­bi­lité : machine à café, sémi­naire, col­loque, revues, comi­tés, etc. C’est le phé­no­mène “un Tout Petit Monde” [ce titre a-​t-​il été tra­duit en alle­mand ?] de David Lodge. Les réseaux sociaux sont la conti­nua­tion de ces pra­tiques par le moyen des nou­velles technologies.
  • En science comme dans d’autres sec­teurs, on assiste à un affai­blis­se­ment des ins­ti­tu­tions (de recherche ici) : les struc­tures ins­ti­tu­tion­na­li­sées de recherche (ins­ti­tuts, uni­ver­si­tés, labo­ra­toires) seraient des lieux de socia­bi­lité scien­ti­fique de moins en moins satis­fai­sants et de plus en plus concur­ren­tiels (clas­se­ment de Shan­gaï). Les cher­cheurs inven­te­raient alors des lieux de socia­bi­lité, d’échange, mais aussi de co-​construction des savoirs trans­ver­saux aux ins­ti­tu­tions moins hié­rar­chi­sés, plus coopé­ra­tifs, plus ouverts (aussi sur la société), plus flexibles, mais aussi plus indi­vi­dua­listes. C’est le pas­sage d’une société de classe à une société en réseau théo­ri­sée par M. Cas­tells par exemple.

Conclu­sion : on a une ambigüité des réseaux sociaux, par­fai­te­ment illus­trée par le film The Social Net­work qui montre com­ment Face­book naît au sein de l’institution uni­ver­si­taire, mais en dyna­mite les codes et la struc­ture (le sys­tème des fra­ter­ni­tés par exemple).
Consé­quence de cette ambi­guïté : on est sou­vent confronté à une cri­tique uti­li­ta­riste de ces pra­tiques d’échanges au sein des réseaux sociaux scien­ti­fiques : elles seraient une “perte de temps” par rap­port au tra­vail pro­duc­tif de recherche et de publi­ca­tion qui est de plus contrôlé, évalué, mesuré et inté­gré dans une mise en com­pé­ti­tion et en concur­rence des cher­cheurs entre eux. Le rôle ambigu que jouent les réseaux sociaux aujourd’hui dans les pra­tiques pro­fes­sion­nelles et donc aussi scien­ti­fiques a pour consé­quence que deux réponses à cette cri­tique dia­mé­tra­le­ment oppo­sées sont autant valables :

  • Une réponse “anti-​utilisariste” qui défend un modèle de recherche dés­in­té­ressé (amour de la science et par­tage des savoirs) et col­la­bo­ra­tif qui vien­drait se loger dans les réseaux sociaux à l’écart de tout l’appareil de mise en com­pé­ti­tion des cher­cheurs et des équipes de chercheurs
  • Une réponse uti­li­ta­riste pour qui les réseaux sociaux sont au contraire des outils per­met­tant au cher­cheur “entre­pre­neur de lui-​même” de déve­lop­per un avan­tage com­pa­ra­tif par rap­port à ses col­lègues en enri­chis­sant son car­net d’adresses, en opti­mi­sant sa visi­bi­lité, en “occu­pant le ter­rain” de la conver­sa­tion scien­ti­fique dans son domaine de spécialité.

Cette ambi­guïté fon­da­men­tale des réseaux sociaux n’est pas propre aux réseaux scien­ti­fiques. Théo­ri­sée par Manuel Cas­tells, elle est déve­lop­pée en France par des socio­logues comme Domi­nique Car­don, Nico­las Auray ou Anto­nio Casilli. Mais elle s’applique aussi aux réseaux scien­ti­fiques et il serait inté­res­sant que le col­loque, dans un effort de réflexi­vité de la com­mu­nauté scien­ti­fique sur ses propres pra­tiques contri­bue à l’explorer.

EERQI

Aujourd’hui, j’ai assisté à une jour­née d’étude orga­ni­sée par l’URFIST Paris (ate­lier « évalua­tion et biblio­mé­trie »), au cours de laquelle ont été pré­sen­tés les résul­tats d’une recherche por­tant sur l’évaluation qua­li­ta­tive de la recherche en Europe. Son titre est EERQI : euro­pean edu­ca­tio­nal research qua­lity indi­ca­tors.

Cette approche a la par­ti­cu­la­rité de ten­ter d’utiliser les res­sources de l’analyse séman­tique pour mieux évaluer les publi­ca­tions en sciences humaines. Ils ont tra­vaillé sur un cor­pus de publi­ca­tions en sciences de l’éducation et c’est Emma­nuelle Picard qui m’a signalé l’existence de cette pré­sen­ta­tion, assu­rée par Ste­fan Grad­mann, pro­fes­seur de sciences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion à l’Université Hum­boldt de Ber­lin.

C’est un pro­gramme euro­péen financé dans le cadre du 7e PCRD qui a duré 3 ans et a ras­sem­blé 19 par­ti­ci­pants venant de 6 pays d’Europe du Nord : des socié­tés savantes (EERA, BERA, SSRE), des labo­ra­toires, des éditeurs, des centres de cal­cul, des biblio­thèques, etc. En France, c’est l’INRP qui était le par­te­naire. Pour le côté infor­ma­tique, ce sont plu­sieurs centres de recherche en biblio­mé­trie et en infor­ma­tique qui ont pris en charge cet aspect. A noter la par­ti­ci­pa­tion du labo­ra­toire de recherche Xerox à Gre­noble, pour le TAL.

Les objec­tifs : le déve­lop­pe­ment de nou­veaux modules pour l’identification et l’évaluation de la qua­lité de la recherche ; une pla­te­forme pro­to­type inté­grée, mul­ti­lingue et opé­ra­tion­nelle, un moteur de recherche, et un test de trans­mis­si­bi­lité à d’autres dis­ci­plines (sciences poli­tiques en particulier)

Ils sont par­tis du pro­blème de base de l’inadéquation des bases biblio­gra­phiques et des métriques STM pour l’évaluation des publi­ca­tions en SHS. Leur réflexion ne porte pas seule­ment sur les méthodes d’analyse, mais sur­tout sur les sources de données.

Ils sont par­tis d’une base locale de 5000 docu­ments venant des éditeurs par­te­naires : tous types de docu­ments, qu’ils ont élar­gis à 42000 docu­ments craw­lés sur le web. Grosse décep­tion pour eux : les éditeurs ne leur ont pas trans­mis de XML, mais des pdf et du HTML, donc, des docu­ments non structurés.

L’objectif du pro­gramme est de repé­rer les publi­ca­tions de qua­lité en sciences de l’éducation. Leur approche repose sur la dis­tinc­tion entre des indi­ca­teurs de qua­lité intrin­sèques et extrinsèques.

C’est Xerox qui a com­mencé à appli­quer des sys­tèmes d’analyse séman­tique sur les publi­ca­tions en infor­ma­tique : ce qui a très bien mar­ché car ce sont des publi­ca­tions très for­ma­li­sées. L’application aux cor­pus en SHS est beau­coup plus com­pli­quée car les struc­tures de cita­tion sont beau­coup plus diffuses.

Leur méthode : iden­ti­fi­ca­tion indi­recte des indi­ca­teurs par approxi­ma­tion de clas­se­ment d’articles sur la base de la com­pa­rai­son des indi­ca­teurs intrin­sèques et extrin­sèques. Si vous n’y com­pre­nez rien, c’est nor­mal ; il vous manque les infor­ma­tions détaillées.

L’équipe a com­mencé en dres­sant la liste de tous les indi­ca­teurs pos­sibles pour établir des clas­se­ments d’articles : grade de l’auteur, affi­lia­tion ins­ti­tu­tion­nelle de l’auteur (sont de très mau­vaise qua­lité dans les bases de l’ISI), la pré­sence de carac­té­ris­tiques struc­tu­relles (résumé, notes, biblio­gra­phie), les carac­té­ris­tiques de la pla­te­forme de publi­ca­tion (peer review, fac­teur d’impact, répu­ta­tion de la revue ou de l’éditeur, l’impact inter­na­tio­nal), parmi d’autres. Au bout d’un moment, ils ont com­mencé à dis­tin­guer des indi­ca­teurs intrin­sèques et des indi­ca­teurs extrinsèques :

Intrin­sèques : rigueur (intel­lec­tuelle), ori­gi­na­lité, impor­tance (signi­fi­cance), inté­grité (res­pect de la pro­priété intel­lec­tuelle, codes éthiques et déon­to­lo­giques), style (com­mu­ni­ca­tion en accord avec l’audience, struc­tu­ra­tion) Style et inté­grité ne seront pas fina­le­ment rete­nus car non fiables, c’est-à-dire trop dif­fi­ciles à établir de manière objective.

Extrin­sèques : toutes les mesures d’usages et d’impact telles qu’on peu les voir via Google Scho­lar (qui vient en pre­mier car le plus riche en sciences de l’éducation), Sco­pus, mais aussi les réseaux sociaux scien­ti­fiques (CiteU­Like, Conno­tea, Men­de­ley), ou encore le Web impact.

Pour consti­tuer la base docu­men­taire, ils ont conçu un craw­ler basé sur Nutch qui s’appelle aMe­sure. Cet outil est capable de détec­ter l’autocitation, mais aussi de clas­si­fier auto­ma­ti­que­ment les publi­ca­tions dans les domaines dis­ci­pli­naires (ici, sciences de l’éducation donc) par appren­tis­sage du robot par ana­lyse sémantique.

Ils ont ensuite regroupé les indi­ca­teurs en les pon­dé­rant et les ont uti­li­sés pour fabri­quer un modèle mathé­ma­tique per­met­tant de clas­ser les articles. L’objectif est d’aboutir à des clas­se­ments simi­laires à ceux pro­duits par les humains.

L’exploitation repose sur une méthode « approxi­ma­tive » en trois étapes :

1. Eva­lua­tion humaine sur indi­ca­teurs intrin­sèques sur 100 articles. On com­pare et on établit une cor­ré­la­tion avec le clas­se­ment issu de l’utilisation des indi­ca­teurs extrinsèques.

2. Ensuite, on établit une liste auto­ma­tique sur la base des indi­ca­teurs intrin­sèques au moyen d’algorithmes d’analyse séman­tique et on recom­pare avec les indi­ca­teurs extrin­sèques pour déter­mi­ner une corrélation.

3. On cherche à déter­mi­ner un indice de corrélation.

Le pro­jet est en train de finir de tra­vailler sur la cor­ré­la­tion décrite en 1, si j’ai bien com­pris. En fait, ils n’ont pu aller beau­coup plus loin car les outils d’analyse séman­tique se sont ensa­blés dans les pdf non struc­tu­rés : impos­sible de repé­rer les cita­tions, les réfé­rences et fina­le­ment de quel­conques régu­la­ri­tés. A plu­sieurs reprises, l’orateur s’est plaint du manque de coopé­ra­tion des éditeurs qui ont trans­mis des don­nées de mau­vaise qua­lité et n’ont pas non plus voulu trans­mettre leurs sta­tis­tiques de consul­ta­tion. Cela a mani­fes­te­ment consti­tué un obs­tacle au projet.

Pour ma part, j’ai trouvé le pro­jet inté­res­sant sur bien des aspects : si le labo­ra­toire Xerox de Gre­noble dis­po­sait d’articles plus et mieux struc­tu­rés, tout un ensemble d’analyses séman­tiques pour­raient effec­ti­ve­ment être faites sur la construc­tion intel­lec­tuelle du rai­son­ne­ment dans les articles, sur les usages des réfé­rences et des cita­tions, sur les moyens d’administrer la preuve, bref, sur l’écriture en sciences humaines et sociales, plu­tôt que pour sim­ple­ment clas­ser des articles, ce qui per­son­nel­le­ment me pas­sionne assez peu.

Jstor 2010

La semaine der­nière, j’ai eu la chance de pou­voir assis­ter à la confé­rence Sus­tai­nable scho­lar­ship orga­nisé à New York City par Ithaka. Le pro­gramme de cette confé­rence se répar­tis­sait sur deux jours. Il s’agissait d’abord pour Ithaka de pré­sen­ter les nou­veau ser­vices et les pers­pec­tives de ses ser­vices phares : son dépar­te­ment de recherche et déve­lop­pe­ment S+R, son ser­vice d’archivage Por­tico, et bien sûr son por­tail de revues de sciences humaines et sociales Jstor. Cette année, la grande nou­veauté du côté de Jstor est l’ouverture, à par­tir de jan­vier 2011 de son pro­gramme «  cur­rent scho­lar­ship  ». Autre­ment dit, alors que la pla­te­forme était jusqu’à pré­sent spé­cia­li­sée sur la numé­ri­sa­tion rétros­pec­tive des revues à par­tir de leur ver­sion impri­mée, elle se lance, sur un nombre limité de revues dans la mise en ligne de la par­tie vivante des conte­nus. Nous n’avons mal­heu­reu­se­ment pas pu voir grand chose de ce ser­vice mais j’ai quand même pu obte­nir les infor­ma­tions sui­vantes : les conte­nus sont mis à dis­po­si­tion au sein d’une inter­face tota­le­ment inté­grée à la pla­te­forme Jstor ; elle offre à l’éditeur de la revue des espaces réser­vés où son logo et un des­crip­tif peuvent être affi­chés. L’éditeur dis­pose même d’un espace publi­ci­taire vierge qu’il peut com­mer­cia­li­ser à sa guise. Grande nou­veauté, les articles peuvent être mis à dis­po­si­tion au for­mat HTML et/​ou PDF, à condi­tion que l’éditeur génère ces for­mats. Car c’est l’autre grande nou­veauté, il dis­pose d’un back office dans l’interface lui per­met­tant de publier lui-​même ses propres numé­ros — ce qu’il peut aussi délé­guer à Jstor contre paie­ment. Voilà qui est inté­res­sant et montre que le modèle d’appropriation porté par Revues​.org depuis ses débuts ren­contre aujourd’hui un cer­tain suc­cès ! Reste que l’accompagnement édito­rial des pro­duc­teurs de conte­nus qui leur laisse la main tout en garan­tis­sant la qua­lité des don­nées (et des méta­don­nées !) ne s’improvise pas et néces­site une cer­taine expé­rience… Atten­dons de voir com­ment Jstor qui est plu­tôt un cham­pion du modèle de délé­ga­tion ‚s’en sortira.

La seconde confé­rence à laquelle j’ai assisté por­tait sur les « nou­veaux conte­nus » pro­po­sés par Jstor aux com­mu­nau­tés aca­dé­miques. Je m’attendais à l’annonce de déve­lop­pe­ment impor­tants du côté de la publi­ca­tion de livres et je me suis com­plè­te­ment trompé. Rien de véri­ta­ble­ment nou­veau n’a été annoncé de ce côté là. C’est en revanche, et de manière sur­pre­nante, du côté de la consti­tu­tion de col­lec­tions de sources numé­ri­sées que Jstor semble miser. Une longue et pas­sion­nante pré­sen­ta­tion de la base Plant Science a été pro­po­sée d’abord : il s’agit d’une col­lec­tion d’objets scien­ti­fiques de toutes natures, her­biers, taxi­no­mies, publi­ca­tions, papiers divers, lettres, pho­to­gra­phies, col­lec­tés par une com­mu­nauté lar­ge­ment inter­na­tio­nale, don­nant accès à plus d’un mil­lion d’objets numé­riques rela­tifs aux plantes. La col­lec­tion semble magni­fique, les inter­faces de visua­li­sa­tion fort bien conçues et, sur­tout, un très gros effort est porté à l’animation de com­mu­nauté scien­ti­fique pour la consti­tu­tion et l’usage de cette col­lec­tion. Une autre pré­sen­ta­tion trai­tait d’une col­lec­tion numé­ri­sée de cata­logues de ventes aux enchères d’objets d’art (en par­te­na­riat avec la Frick Col­lec­tion et le MET, rien que ça !) où c’était sur­tout la ques­tion de la mise en rela­tion avec les publi­ca­tions aca­dé­miques qui était posée. L’utilisateur dis­pose ainsi d’un outil en ligne d’annotation par­ta­gée et de créa­tion de liens entre les docu­ments dans toute la base Jstor si j’ai bien com­pris qui lui per­met d’exploiter confor­ta­ble­ment la base au cours de son tra­vail. En dis­cu­tant plus tard avec Rahim Rajan, un des res­pon­sables de ce type de pro­gramme chez Jstor, j’ai décou­vert une troi­sième col­lec­tion, pas­sion­nante elle aussi, sur l’histoire afri­caine appe­lée Aluka. De plus petite enver­gure, elle pro­pose 57000 objets et vise à com­por­ter, elle aussi, une forte dimen­sion com­mu­nau­taire. J’avoue que je ne connais­sais pas cette par­tie de l’activité de Jstor, que j’ai pu décou­vrir à cette occa­sion. De nom­breuses dis­cus­sions ont eu lieu à l’occasion de ces pré­sen­ta­tions sur le modèle écono­mique de ces col­lec­tions numé­riques. Sur ce point Jstor semble hési­tant. Cer­taines sont à accès res­treint, d’autres en libre accès de manière tem­po­raire, et il semble qu’elles ne fassent pas l’objet d’une com­mer­cia­li­sa­tion spé­ci­fique au sein de l’offre Jstor. Elles viennent en bonus, pour ainsi dire, avec les col­lec­tions de revues aux­quelles les biblio­thèques s’abonnent. En réa­lité, il semble que Jstor se demande un peu com­ment com­mer­cia­li­ser ces ensembles hété­ro­gènes et aty­piques auprès des biblio­thèques. Quel prix leur attri­buer ? Seront-​elles suf­fi­sam­ment attrac­tives auprès d’acquéreurs dont les bud­gets sont déjà en forte res­tric­tion ? La situa­tion ne semble ni facile ni claire pour Jstor qui expé­ri­mente peut-​être ici quelques limites de son modèle 100% accès res­treint. Il reste que ces ini­tia­tives sont cohé­rentes par rap­port à la volonté de l’organisme de pro­po­ser aux cher­cheurs une pla­te­forme de réfé­rence tout inté­grée où ils pour­ront trou­ver à la fois des publi­ca­tion aca­dé­miques et des col­lec­tions de sources, au sein d’un envi­ron­ne­ment qui se veut de plus en plus cohérent.

La tro­sième et der­nière confé­rence de la jour­née s’annonçait elle aussi pas­sion­nante mais m’a laissé quelque peu dubi­ta­tif : il s’agissait de pré­sen­ter toutes les recherches effec­tuées au sein d’un groupe de tra­vail (Advan­ced Teh­no­logy Group) d’Ithaka, pour ana­ly­ser les com­por­te­ments des uti­li­sa­teurs, col­lec­ter des masses impor­tantes de don­nées d’usages, afin d’anticiper les néces­saires évolu­tions à venir. Deux idées fortes struc­tu­raient cette confé­rence : 1. L’objectif prin­ci­pal est la satis­fac­tion de l’utilisateur, l’amélioration constante de l” »expérience uti­li­sa­teur » par le design d’interfaces et de com­por­te­ments de pla­te­forme qui vont au devant de ses besoins et de ses désirs. C’est évidem­ment la clé du suc­cès écono­mique pour Jstor mais aussi pour les éditeurs qui par­ti­cipent au pro­gramme. 2. La somme des don­nées que l’on peut récol­ter est aujourd’hui suf­fi­sam­ment impor­tante pour que leur trai­te­ment — sta­tis­tique en par­ti­cu­lier — suf­fise à créer de la connais­sance sur les usages. C’est une idée qui me semble très à la mode en ce moment, qui a été popu­la­ri­sée par l’inévitable Chris Ander­son, et que je retrou­ve­rai expo­sée dif­fé­rem­ment au seconde jour de la conférence.

En com­plé­ment de l’analyse des don­nées d’usage, ce groupe de recherche conduit d’une côté des obser­va­tions qua­li­ta­tive de type eth­no­gra­phique sur le com­por­te­ment des uti­li­sa­teurs face aux inter­faces, et de l’autre, orga­nise le design des inter­faces en uti­li­sant les notions de rôle — en clas­sant les uti­li­sa­teurs par tri­bus, cor­res­pon­dant à des rôles par­ti­cu­liers, selon une méthode dans laquelle Ama­zon excelle, et en se repo­sant par ailleurs sur des sto­ry­boards leur per­met­tant de conce­voir des scé­na­rios d’usages. L’exposé de toutes ces recherches, avec pas mal de bagout il faut bien le dire, est très impres­sion­nant, mais doit être rela­ti­visé : l’utilisation de méthodes sophis­ti­quées de concep­tion des inter­faces ne consti­tue pas une garan­tie abso­lue contre les erreurs, comme Jstor l’a lui-​même expé­ri­menté récem­ment en déployant sa nou­velle pla­te­forme qui a sus­cité des réac­tions pour le moins contras­tées chez les uti­li­sa­teurs. Mais je ne veux pas faire la fine bouche ici et je suis admi­ra­tif du fait que Jstor mobi­lise 6 à 7 per­sonnes sur la recherche de la plus grande satis­fac­tion de l’utilisateur qui est mani­fes­te­ment au centre, comme une obses­sion, de toute l’organisation. Cette culture me semble très dif­fé­rente de celle qui pré­vaut en France et je pense que nous pour­rions nous en ins­pi­rer un peu plus que nous le fai­sons actuel­le­ment, même si elle a aussi ses défauts. J’en par­le­rai d’ailleurs dans mon pro­chain billet ; il fera le compte rendu de la seconde jour­née, qui se pré­sen­tait comme un mini-​TOC, en élar­gis­sant la pers­pec­tive, au cours de laquelle nous avons eu droit à un exposé mémo­rable de Dan Rus­sell, res­pon­sable chez Google de la qua­lité de la recherche et de la « satis­fac­tion de l’utilisateur » (« user hap­pi­ness ») jus­te­ment ! Mais je vous par­le­rai aussi d’autres pré­sen­ta­tions tout aussi inté­res­santes, en par­ti­cu­lier celle du fon­da­teur d’Eigen​fac​tor​.org qui a fait un exposé for­mi­dable et m’a (presque) récon­ci­lié avec la bibliométrie.

Au fait : 300 per­sonnes ont assisté à l’événement, dont.…deux fran­çais, tous deux de l’EHESS d’ailleurs !

Un compte rendu des deux jour­nées : http://​www​.insi​de​hi​ghe​red​.com/​n​e​w​s​/​2​0​1​0​/​0​9​/​2​9​/​s​e​a​rch

Les bibliothèques ont de l’avenir

J’ai été invité par Alain Gif­fard à pré­sen­ter une confé­rence inti­tu­lée « Read/​Write Book. Le livre ins­crip­tible » à la Cité du Livre, à Aix-​en-​Provence, dans le cadre d’un col­loque de deux jour­nées por­tant sur les méta­mor­phoses numé­riques du livre. Inté­res­sant exer­cice, pour moi, que de pré­sen­ter les évolu­tions en cours à un public essen­tiel­le­ment com­posé de libraires, de biblio­thé­caires et d’éditeurs, alors que je parle en géné­ral à des publics uni­ver­si­taires. Il fal­lait dépla­cer le débat et les exemples, habi­tuel­le­ment cen­trés sur l’approche heu­ris­tique, à un niveau plus géné­ral. Je ne suis pas sûr d’y être lar­ge­ment par­venu, car les pro­blé­ma­tiques scien­ti­fiques sont rela­ti­ve­ment dif­fé­rentes de celles qui concernent la lec­ture publique. J’étais d’autant plus gêné par ce « trou » dans mon rai­son­ne­ment que je parle habi­tuel­le­ment de démo­cra­ti­sa­tion de l’accès au texte par le numé­rique. Mais je sen­tais bien que c’est plus com­pli­qué dès qu’on sort du monde de la publi­ca­tion savante.

L’avenir fédéré des bibliothèques

Je suis donc arrivé à la confé­rence avec une ques­tion en tête: mais que vont deve­nir les biblio­thèques, en tant que lieu, alors qu’Internet n’est pas un lieu? Je venais plai­der, notam­ment, pour l’abandon du féti­chisme du sup­port papier, pour la prise en compte des menaces sur la neu­tra­lité du réseau, pour la prise en compte de la révo­lu­tion de l’accès que consti­tue Inter­net (et son cor­tège de nou­velles pra­tiques de lec­tures), et pour la construc­tion d’une fédé­ra­tion de biblio­thèques, pour qu’elles puissent se regrou­per autour de la construc­tion d’un annuaire de res­sources élec­tro­niques qui pour­rait suc­cé­der au mori­bond Dmoz. Moi-​même, ayant créé puis aban­donné l’Album des sciences sociales, je connais l’ampleur et la com­plexité d’une telle tâche.

L’appropriation, coeur d’une stra­té­gie numérique

Mais, je dois l’avouer, j’étais embar­rassé face à l’apparente contra­dic­tion entre l’ancrage ter­ri­to­rial très fort d’une biblio­thèque et le carac­tère hors-​sol d’internet. Com­ment ne pas par­ta­ger la crainte des biblio­thèques face au déve­lop­pe­ment des pra­tiques d’internet à l’extérieur de leurs murs? Com­ment pourraient-​elles se réin­ven­ter dans les ter­ri­toires numé­riques? Com­ment pourront-​elles valo­ri­ser auprès des mai­ries, des conseils géné­raux et régio­naux, des actions en ligne qui ne s’adressent pas expli­ci­te­ment aux admi­nis­trés des ins­ti­tu­tions qui financent? J’ai pro­posé une réponse, en insis­tant sur la for­ma­tion, je dirais même l’éducation, que les biblio­thèques devraient four­nir aux popu­la­tions. Le modèle d’appro­pria­tion (voir «  La longue marche vers l’appropriation  »), sur la base duquel j’ai conçu le pro­jet ini­tial de Revues​.org, repose sur cette idée prin­ci­pale : le déve­lop­pe­ment de com­pé­tences numé­riques est un impor­tant enjeu de société, et il doit tra­ver­ser l’ensemble du corps social, à tous âges. Il faut for­mer les pro­fes­sion­nels, les chô­meurs, les jeunes, les vieux, les retrai­tés et les col­lé­giens. L’ampleur de la tâche est énorme, pour pas­ser du digi­tal gap à la com­pé­tences numé­rique, qui per­met­tra à notre société de maî­tri­ser son ave­nir numé­rique. C’est-à-dire de pro­cé­der à des choix de société inté­grant les évolu­tions du numé­rique, et orien­tant for­te­ment ces évolutions.

Mais je sen­tais bien qu’il y avait là une réponse exces­si­ve­ment par­tielle à la ques­tion de l’avenir des biblio­thèques. Les biblio­thèques doivent déve­lop­per leur offre de for­ma­tion des usa­gers, c’est entendu. Mais, au-​delà?

Sou­ve­nirs de biblio­thèque publique, le week-​end

Suite à la grève de la BPI, nous échan­gions, Bruno, Inès, Pierre et moi nos sou­ve­nirs dans ce lieu de culture très impor­tant. Ce qui res­sor­tait le plus, c’était la proxi­mité avec les livres, qui consti­tue pour beau­coup une révé­la­tion, et l’extraordinaire liberté des horaires. Fer­me­ture tar­dive, ouver­ture le week-​end, avaient fait de cette biblio­thèque un lieu de tra­vail et de plai­sir, une réponse à une pro­fonde demande sociale.

Ouvrons les portes

En réa­lité, les biblio­thèques sont des lieux. Elles consti­tuent des lieux de média­tion avec le savoir. Des lieux d’accès au savoir. Elles consti­tuent égale­ment des lieux de démo­cra­ti­sa­tion du savoir et de l’accès à celui-​ci. Des biblio­thèques ouvertes à l’intérieur de plages horaires larges, pro­po­sant l’accès au savoir et à la lit­té­ra­ture, ana­lo­giques ou numé­rique (qu’importe !), voilà ce dont nous avons besoin. Ouvrons les portes. Offrons des lieux de calme, d’accès à inter­net, mais aussi d’accès aux ins­tru­ments qui per­mettent de mani­pu­ler le savoir numé­rique (trai­te­ments de texte en ligne, outils biblio­gra­phiques, moteurs, ges­tion de don­nées et d’annotations per­son­nelles, etc.). Quelle est la pro­por­tion de la popu­la­tion des lycées et étudiants qui n’ont pas accès au pri­vi­lège d’avoir une chambre où tra­vailler serei­ne­ment, avec un bureau, un dic­tion­naire, un accès haut débit à inter­net et un équi­pe­ment infor­ma­tique digne de ce nom? Quelle est la pro­por­tion de la popu­la­tion qui dis­pose, dans son entou­rage proche, des per­sonnes pou­vant les gui­der dans le maquis du savoir, leur indi­quant les grilles de lec­ture per­met­tant d’identifier un lieu publiant des textes de qua­lité par rap­port à d’autres, moins métho­diques et moins structurés?

Nous n’avons jamais eu autant besoin de médiation.

Déci­dé­ment, les biblio­thèques ont de l’avenir.

Comment mieux faire connaître mes recherches ?

Sucked into the ground par Timove, licence CC

Sucked into the ground par Timove, licence CC

Texte de mon inter­ven­tion à la Jour­née des entrants CNRS, qui s’est tenue à Beaune, les 19 et 20 novembre 2009.

* * *

On m’a demandé de vous pré­sen­ter, à vous, nou­veaux entrants CNRS (je n’oserai pas dire « jeunes »), com­ment mieux faire connaître vos recherches.

Les com­pa­gnons de la science

Je com­men­ce­rai par pré­ci­ser que vous êtes des cher­cheurs et des ITA, et que le pro­gramme de ces jour­nées fait sur­tout la part belle aux cher­cheurs. Je m’attellerai donc, ici, à répondre à la ques­tion « com­ment mieux faire connaître NOS recherches » ?
Les ITA ont un pro­blème de visi­bi­lité. Alors qu’ils sont dévo­lus à l’accompagnement de la recherche, on les nomme « ITA », Ingé­nieurs, Tech­ni­ciens, Admi­nis­tra­tifs. Plus tech­no­cra­tique, comme appel­la­tion, ce n’est pas pos­sible. Les autres métiers ont pour nom « pro­fes­seur », « maître de confé­rence », « enseignant-​chercheur ». Les pro­fes­seurs ensei­gnants, les cher­cheurs cherchent, mais les ITA, que font-​ils? Ils I-​T-​A-​isent? Je crains qu’on se soit don­nés les moyens de faire échouer les métiers d’accompagnement de la recherche en leur don­nant un nom si jar­gon­nant, tel­le­ment dans l’ombre, dans le grand sac indif­fé­ren­cié de l’obscure pié­taille de l’armée de la recherche. ITA et cher­cheurs, dans un monde idéal, cherchent ensemble. Les ITA ne sont pas des cher­cheurs, car ils sont bien mieux que ça : ils accom­pagnent la recherche, les cher­cheurs. Ce sont donc des com­pa­gnons de science. Ils sont vos meilleurs alliés, amis cher­cheurs, dans le tra­vail amont de la recherche, car ils déve­loppent des com­pé­tences spé­ci­fiques très pré­cieuses, et dans le tra­vail aval de la recherche, pour la même raison.

Le CNRS a des médailles de bronze, d’argent et d’or pour ses cher­cheurs. Il a eu l’intelligence de se doter d’un cris­tal pour ses com­pa­gnons de la science. C’est un pas énorme vers la recon­nais­sance sym­bo­lique de leur tra­vail. J’espère qu’il se dotera, pro­chai­ne­ment, d’un cris­tal de bronze, d’un cris­tal d’argent et d’un cris­tal d’or… car il n’y a pas de rai­son de ne pas cou­ron­ner des étapes de la car­rière des com­pa­gnons. ;-)

Maî­tri­ser notre iden­tité numérique

Mais je m’égare. Com­ment cher­cheurs et com­pa­gnons peuvent-​ils mieux faire connaître les recherches menées dans les labo­ra­toires? Il s’agit, à mon sens, de réfé­ren­ce­ment. Le réfé­ren­ce­ment, c’est l’art de mieux faire connaître un site web. C’est un métier, qu’on appelle égale­ment le SEO, « Search engine opti­mi­za­tion ». On n’aime guère, dans le monde de la recherche, par­ler de com­mu­ni­ca­tion et de mise en valeur de soi. Il est vrai que les valeurs aca­dé­miques imposent une forme de dis­cré­tion de bon aloi, une modé­ra­tion et une modes­tie propres à l’atmosphère feu­trée des cabi­nets de recherche. Mais, nous en sommes d’accord, si vous avez le choix entre Gal­li­mard et les Presses des Cévennes pour publier votre thèse, vous adop­te­rez Gal­li­mard. Parce que Gal­li­mard vous appor­tera en même temps un label de qua­lité et de pres­tige, et une dif­fu­sion large. Cela s’appelle la publi­ca­tion. Et c’est un moment fon­da­men­tal dans le tra­vail de la recherche, le moment de la dif­fu­sion. Cette dif­fu­sion est néces­saire pour des rai­sons inté­res­sées, qui servent la car­rière du cher­cheur, et pour des rai­sons scien­ti­fiques, qui servent la marche du savoir. Car une recherche qui n’est pas exploi­table par la com­mu­nauté scien­ti­fique est une recherche qui n’existe pas.

Je vous pro­pose d’aller au bout de la démarche et d’engager une stra­té­gie d’ego-référencement. J’ajoute donc, Ô sacri­lège, à l’idée appa­rem­ment com­mer­ciale de réfé­ren­ce­ment, le pré­fixe indi­vi­duel « ego ». Pourquoi ?

Parce que si vous ne vous en occu­pez pas, quelqu’un s’en occu­pera pour vous. Que se passe-​t-​il quand le direc­teur d’un labo­ra­toire, une agence de moyens, un pré­sident de com­mis­sion de spé­cia­listes ou un orga­ni­sa­teur de col­loques cherche à faire appel à un cher­cheur ou à un ingé­nieur? Il tape son nom sur Google. Et qu’obtient-il ? Trop sou­vent, il obtient comme réponse une page dans Copains d’avant. Pro­chai­ne­ment, nous serons égale­ment gra­ti­fiés des innom­brables traces qu’auront laissé sur les réseaux sociaux, dix ou vingt ans plus tôt, les futurs cher­cheurs en pleine explo­sion hor­mo­nale… Pho­to­gra­phies, pro­pos divers, mau­vaises blagues, péti­tions signées dans un contexte pré­cis et excès en tous genres pour­raient res­sor­tir bien avant, et col­ler au dos des cher­cheurs comme un mau­vais pois­son d’avril, indé­col­lable. On parle, à rai­son, de droit à l’oubli. Le droit à l’oubli, pour le numé­rique en géné­ral, et pour la recherche scien­ti­fique en par­ti­cu­lier, n’est pas encore un acquis. Tout au plus un hori­zon, vers lequel nous ne nous ache­mi­nons pas.

Je vous pro­pose donc de prendre en main votre iden­tité numé­rique, puisque vous ne pou­vez pas vous exclure du para­digme inter­net. Vous avez une iden­tité numé­rique, quoi que vous fas­siez. Il est sou­hai­table de la maî­tri­ser et de la mettre en valeur pour dif­fu­ser vos idées, votre meilleur pro­fil plu­tôt que votre côté obs­cur, vos résul­tats scien­ti­fiques plu­tôt que les bribes incon­trô­lées de votre ego–his­toire…

Quatre prin­cipes d’ego–réfé­ren­ce­ment

Adop­tons, donc, quelques principes.

1. Faites le choix du libre accès

Misez avant tout sur des dis­po­si­tifs en libre accès. Les revues en accès res­treint font par­tie du web invi­sible. Elles ne contri­buent pas à votre iden­tité numé­rique. Par ailleurs, elles contri­buent bien fai­ble­ment à la marche de la science, parce qu’elles misent sur l’invisibilité en lieu et place de la mise en public. Or, la publi­ca­tion est bien la mise en visi­bi­lité, pas la mise au secret.

2. Entrez dans l’économie de l’attention

Pre­nez conscience que vous entrez dans une écono­mie de l’attention, sous le sceau de la pro­li­fé­ra­tion docu­men­taire. Nous avons quitté le para­digme de la rareté. Quoi que l’on en pense, c’est un fait auquel il faut faire face. Le para­digme de l’attention est un bou­le­ver­se­ment pro­fond de celui de la rareté. Autre­fois, les lec­teurs cher­chaient les articles. Aujourd’hui, les articles cherchent les lec­teurs. Il y a plus de docu­ments en ligne que d’habitants sur cette planète.

3. Entrez dans la conver­sa­tion scientifique

La science moderne est née grâce à la cor­res­pon­dance entre savants. Ces cor­res­pon­dances ont donné les revues. La science moderne est aussi faite de dis­pu­ta­tio, le débat entre cher­cheurs, qui a donné le sémi­naire. Ce lieu d’échange et de confron­ta­tion, de par­tage et de débat. Aujourd’hui, le numé­rique intro­duit la notion de sémi­naire vir­tuel per­ma­nent. Il s’agit d’une conver­sa­tion scien­ti­fique qui se joue des contraintes de temps et d’espace.

Dans notre sémi­naire, hier, à l’EHESS, Corinne Wel­ger évoque la nais­sance des listes de dis­cus­sion dans le domaine des digi­tal huma­ni­ties. Elle cite la pre­mière liste dans ce domaine, datée de 1987. Elle évoque son ori­gine géo­gra­phique, l’Angleterre. Je poste mes notes sur Twit­ter, en direct. René Audet suit le sémi­naire depuis Qué­bec, où il est Pro­fes­seur de lit­té­ra­ture à l’université Laval. Il réagit, me disant que la liste est née en Amé­rique du Nord, et que son fon­da­teur a été, peu après, recruté au King’s Col­lege, d’où la confu­sion géo­gra­phique. Il cherche dans les archives du réseau et m’envoie l’information pré­cise. Huma­nist est bien né en 1987, mais à Toronto. Nous for­mons désor­mais un col­lège scien­ti­fique visible, à l’échelle du réseau.

Le micro­blog­ging (twit­ter) n’est pas la seule dimen­sion. Les car­nets de recherche sont une dimen­sion cen­trale. Ils per­mettent la créa­tion de car­nets de sémi­naire, col­lec­tifs ou indi­vi­duels. Les car­nets de fouille archéo­lo­gique ou de ter­rain eth­no­lo­gique. Les car­nets de pro­grammes ANR. Les car­nets de livre. Nous avons pré­paré, avec Pierre Mou­nier, notre livre au sujet de l’édition élec­tro­nique sur Blogo-​numericus. Les car­nets peuvent aussi ser­vir à décryp­ter un sujet, comme Culture et poli­tique arabe (car­net heb­do­ma­daire en deux langues).

Nous avons même décou­vert une conver­sa­tion silen­cieuse qui se pro­duit en ligne.

Hypo­thèses est là pour vous.

4. Ne lais­sez pas Copains d’avant ou Face­book défi­nir votre iden­tité numérique

Construi­sez un ego–radar, qui regrou­pera dyna­mi­que­ment l’ensemble des infor­ma­tions, vous concer­nant, que vous sou­hai­tez agré­ger autour de votre iden­tité numé­rique pour faci­li­ter le tra­vail du pro­gramme qui vous finan­cera, du col­lègue qui vous écrira pour débattre d’une de vos thèse, du jour­na­liste qui vous appel­lera pour (enfin?) com­prendre le sens pro­fond d’une loi, d’un événe­ment ou d’une découverte.

Qu’est-ce qu’un ego–radar ? Tout sim­ple­ment un agré­ga­teur. Un agré­ga­teur de don­nées issues de votre compte HAL-​SHS, de façon à lis­ter l’ensemble de vos publi­ca­tions. Un agré­ga­teur de don­nées issues de la revue que vous diri­gez, de votre veille biblio­gra­phique publique sur Zotero, de votre dépôt d’images sur Fli­ckR Com­mons (ou sur CNRS images ou Medi-​HAL), de votre labo­ra­toire, de votre car­net de recherche ou de votre micro-​carnet de recherches, de votre dépôt de notes de cours ou de votre compte Sli­de­share conte­nant l’ensemble des dia­po­ra­mas créés lors de vos innom­brables inter­ven­tions publiques à tra­vers le monde.

Hypo­thèses pro­po­sera bien­tôt des ego–radar.

Libre dif­fu­sion des savoirs

J’ai conscience de venir bous­cu­ler la sphère ana­lo­gique dont nous pro­cé­dons tous, cette gigan­tesque cathé­drale de papier bâtie depuis des siècles. Le papier était et reste le sup­port de la pen­sée. Désor­mais, la fibre optiques et les mémoires numé­riques deviennent égale­ment le sup­port, le véhi­cule et le déto­na­teur de la pen­sée. Il n’est plus temps de débattre sur la ques­tion du numé­rique : le papier est-​il pré­fé­rable au numé­rique, le numé­rique est-​il dan­ge­reux ou ver­tueux? Le numé­rique est parmi nous, il ne reste plus qu’à le domes­ti­quer, ou plu­tôt à le domes­ti­quer à nou­veau (puisque les scien­ti­fiques ont for­te­ment contri­bué à l’invention du web), au ser­vice des valeurs de la science : libre débat des idées et libre dif­fu­sion des savoirs.