Archives mensuelles : février 2005

Droit moral : le retour de la vengeance

Les dis­cus­sions et polé­miques se mul­ti­plient ces der­niers jours sur la ques­tion du droit moral, en marge de la grande guerre du P2P, qui porte exclu­si­ve­ment sur les droits patri­mo­niaux bien sûr.

C’est d’abord la « sor­tie » d’Hervé Le Cros­nier contre la cam­pagne publi­ci­taire de Leclerc, repo­sant sur un détour­ne­ment des affiches réa­li­sées en mai 68 par l’Atelier Popu­laire. Débats intenses sur la liste escape-​l et sur les forums de Fra­ma­soft qui publie sa tribune.

Mais c’est sur­tout la polé­mique nais­sante (ou récur­rente ?) autour des licences Crea­tive Com­mons et les rela­tions qu’elles entre­tiennent avec le droit moral qui m’intéresse plus par­ti­cu­liè­re­ment. Tout com­mence avec un article de l’éditorialiste de la BBC, Bill Thom­son, qui reproche à Law­rence Les­sig et au mou­ve­ment de la « free culture » en géné­ral, de pro­pa­ger une concep­tion US du droit d’auteur, qui ne connaît pas la notion de droit moral. Or, pré­cise Thom­son, la ques­tion n’est pas sans impor­tance car il est cho­quant pour un auteur d’être réuti­lisé dans un esprit ou par des per­sonnes avec les­quels il est en total désaccord.

Law­rence Les­sig lui répond dans son blog en mon­trant que les licences CC ne « dis­qua­li­fient » pas la notion de droit moral, mais qu’elles ne sont tout sim­ple­ment pas adap­tées pour trai­ter cette ques­tion. L’argument me semble assez juste en soi, mais en l’espèce, il res­semble un peu à une pirouette qui ne résoud pas la question.

Par exemple, au même moment, un abonné de la liste de dis­cus­sion por­tant sur les licences cc-​fr, pose la même ques­tion, mais in concreto : il fait des pho­tos de groupes musi­caux, il veut bien que les fan­zines les uti­lisent libre­ment sans lui payer une quel­conque rému­né­ra­tion, mais il sou­haite contrô­ler les condi­tions dans les­quelles cela se ferait. En un mot, il veut pou­voir conti­nuer à exer­cer son droit moral sur l’utilisation qui est faite de ses photos…Que lui répondre ?

Il y a là un effet de ciseau : les licences cc ont été conçues pour aider les auteurs qui veulent dif­fu­ser lar­ge­ment leurs oeuvres à le faire en leur don­nant un ins­tru­ment juri­dique qui cor­res­pondent à leur besoin. Mais ces licences ont un tel suc­cès que beau­coup de gens cherchent à les uti­li­ser sans être du tout d’accord avec les prin­cipes qui les régissent [1]. Et dans ce cas, il ne faut pas tenter à tout coup de les faire entrer dans le cadre ; mieux vaut leur expliquer que le droit d'auteur "par défaut" leur convient très bien ; il leur suffit dans ce cas de délivrer des autorisations de manière individuelle.

Cette pro­blé­ma­tique, de l’usage du droit moral, est très dif­fé­rente de la ques­tion de l’adaptation des licences cc (d’origine amé­ri­caine) en droit fran­çais, du fait du carac­tère inalié­nable du droit moral pour ce der­nier. Il semble que la ques­tion ait été réso­lue assez vite au début du pro­jet de « fran­ci­sa­tion » de ces licences.

La révolution des amateurs professionnels

Un think tank bri­tan­nique, Demos, a fait paraître en novembre de l’année der­nière un rap­port inti­tulé « The Pro-​Am Revo­lu­tion. How enthu­siasts are chan­ging our eco­nomy and society » .

L’idée prin­ci­pale du rap­port est simple : alors qu’une grande par­tie des inno­va­tions et amé­lio­ra­tions du XXème siècle ont été appor­tées par des pro­fes­sion­nels, si bien qu’aujourd’hui le terme de « pro­fes­sion­nel » est syno­nyme de sérieux, de qua­lité et de sûreté, par oppo­si­tion à son contraire dépré­cié, l” »amateurisme », tout indique que la situa­tion est en train de s’inverser. Pre­nant les examples du rap, du sys­tème d’exploitation Linux, de l’astronomie ou des sims, les auteurs montrent que la source de l’innovation est aujourd’hui à cher­cher du côté de ce qu’ils appellent les « pro-​am », c’est-à-dire ces ama­teurs tel­le­ment inves­tis dans leur pas­sion qu’ils finissent par avoir les mêmes com­pé­tences que les pro­fes­sion­nels, mais avec une capa­cité de créa­tion et d’innovation que ne peuvent avoir ces der­niers, engon­cés dans une pro­duc­tion rou­ti­nière contrainte.

Pour les deux auteurs du rap­port, les « ama­teurs pro­fes­sion­nels » sont d’une part déjà un phé­no­mène de masse (mais peu visible car sor­tant des cadres d’observation socio­lo­giques habi­tuels), et consti­tuent d’autre part une richesse incom­pa­rable qu’il est néces­saire de pro­té­ger et d’encourager. Les pro-​am sont en effet créa­teurs de valeur à trois niveaux : en tant qu’ils sont à la source d’innovations radi­cales (« dis­rup­tive »), ensuite parce qu’ils conduisent l’innovation à l’usage (en inven­tant de nou­veaux usages), enfin parce qu’ils sont un res­sort essen­tiel de l’innovation dans les ser­vices en se condui­sant en consom­ma­teurs aver­tis, exi­geants et capables de dia­lo­guer avec les prestataires.

Pas éton­nant que les démons­tra­tions du rap­port s’appuient sou­vent sur des cas où les tech­no­lo­gies numé­riques jouent un grand rôle : car les ins­tru­ments de créa­tion et de com­mu­ni­ca­tion qu’elles offrent sont dis­tri­bués égale­ment aux pro­fes­sion­nels et aux ama­teurs. Le fossé entre les deux sources de pro­duc­tion est donc for­te­ment réduit. Cette approche inté­resse d’ailleurs for­te­ment Chris Ander­son, le pro­pa­ga­teur de la notion de « long tail » et d’autres obser­va­teurs de l’évolution des médias, et sin­gu­liè­re­ment du phé­no­mène des blogs.

C’est à ce point que la théo­rie de la « pro-​am revo­lu­tion » devient très inté­res­sante ; car elle s’emboîte au niveau socio­lo­gique avec la théo­rie de la « long tail »» au niveau écono­mique, mais aussi avec les reven­di­ca­tions autour de la « free culture »» au niveau juri­dique, et encore avec le suc­cès de la com­mu­ni­ca­tion numé­rique au niveau tech­no­lo­gique, pour com­men­cer à des­si­ner le visage cohé­rent d’un pos­sible ave­nir de notre société.

Il est pos­sible qu’on assiste là à une dyna­mique sociale condui­sant à une redé­fi­ni­tion du lien social autour de valeurs et de pra­tiques assez dif­fé­rentes de celles qui ont été jusqu’à pré­sent impo­sées par la sphère écono­mique (au sens étroit) à l’ensemble de la société. Evi­dem­ment, si on pense uni­que­ment au phé­no­mène pro-​am, on évoquera très vite la « civi­li­sa­tion du loi­sir » annon­cée par Duma­ze­dier. Mais jus­te­ment, peut-​être faut-​il ten­ter de ne pas déta­cher cet aspect des autres dimen­sions évoquées pré­cé­dem­ment pour décrire un chan­ge­ment social glo­bal en train de créer des points de ten­sion, de contes­ta­tion et d’innovation à la fois dans un nombre gran­dis­sants de sec­teurs d’activité, mais aussi sur plu­sieurs plans à la fois.

Une informatique « pretty cool »

Quelque chose est en train de chan­ger dans l’informatique per­son­nelle (et bien­tôt, espé­rons le, pro­fes­sion­nelle). Enfin, après des années de souf­frances et de dif­fi­cul­tés, accé­der, mani­pu­ler et pro­duire des objets numé­riques devient facile, simple, agréable, sympa, en un mot pret­ty­cool (le mot que j’ai le plus entendu et lu depuis ces der­nières semaines).

On com­mence en effet à voir se des­si­ner une cer­taine logique dans la mul­ti­pli­cité des objets et sup­ports numé­riques qui ont fait leur appa­ri­tion ces der­nières années : le bien nommé ordi­na­teur de bureau devient une base per­ma­nente, une sorte de centre de res­sources autour duquel tourne une mul­ti­tude d’objets bran­chés sur lui en continu ou de manière temporaire.

Cet ordi­na­teur de bureau, relié au réseau par une connexion haut débit devient un véri­table media cen­ter, mais pas du tout au sens où Micro­soft le com­prend : pas ques­tion en effet de vision­ner des vidéos, d’écouter des fichiers audio (musi­caux mais pas seule­ment) ou de lire en pro­fon­deur ou dans la durée par l’intermédiaire de cet ordi­na­teur. Car, posé sur le bureau, avec son cla­vier posé en pre­mier plan et son écran juste en face, il est encore tota­le­ment mar­qué par le monde du bureau dont il est issu. De ce point de vue, il impose une dis­ci­pline du corps qui l’enferme dans l’univers et les pra­tiques pro­fes­sion­nelles (donc astrei­gnantes et répressives).

Toutes les expé­ri­men­ta­tion et ten­ta­tives d’innovation que l’on a pu voir depuis la nais­sance de l’ordinateur per­son­nel tournent autour de ce pro­blème : depuis l’invention de la sou­ris jusqu’au concept d’ordinateur de salon, en pas­sant par les tablets pc (aujourd’hui bra­dées, ce qui n’est pas un bon signe), les cla­viers sans fil ou les ten­ta­tives dése­pé­rées de renou­ve­ler le concept d” »espace de tra­vail » dans les inter­faces gra­phiques, les écrans (plus ou moins) mobiles, les efforts de design, les e-​books et bien d’autres choses, on tente de tou­jours de réponde à la même ques­tion : com­ment s’affranchir enfin du modèle (tech­no­lo­gique, esthé­tique, com­por­te­men­tal, poli­tique (?)) de la machine à écrire de la secré­taire des années 50 ?

Il semble bien que tout le monde com­mence à com­prendre aujourd’hui qu’il est vain de vou­loir s’en affran­chir tota­le­ment, qu’il est pos­sible de conser­ver ce modèle pour le pilo­tage d’un centre de com­man­de­ment des flux d’informations vers ou à par­tir de péri­phé­riques adap­tés à un seul usage : cames­cope, appa­reil photo numé­rique, bal­la­deur mp3, smart­phone éven­tuel­le­ment, et bien­tôt papier élec­tro­nique, site web personnel…

Et la grande nou­veauté, c’est que la mani­pu­la­tion de tout cela devient véri­ta­ble­ment pret­ty­cool, c’est-à-dire à la fois simple et agréable aussi bien pour rece­voir l’information, que l’agréger, la trans­for­mer et la publier.

Dif­fi­cile de ne pas voir qu’Apple a, une fois de plus, mon­tré le che­min dans ce domaine, par exemple avec l’ipod et sa capa­cité à « mon­ter » tout seul sur le bureau au bran­che­ment, obli­geant l’univers pc (et sin­gu­liè­re­ment Win­dows) à réagir très vite en sup­por­tant mieux et sur­tout de manière plus trans­pa­rente les connexions usb.

Le pro­to­cole RSS (ou son concur­rent) est aussi au coeur de la ques­tion, en déve­lop­pant les usages autour du push — qui consti­tuait le saint graal de tous les acteurs du web il y a quelques années -, mais un push « à la carte », qui dépasse pour ainsi dire la vieille oppo­si­tion entre le pull/​actif et et le push/​passif. Aujourd’hui, en agré­geant des conte­nus mul­ti­mé­dias, les sys­tèmes d’information RSS/​atom élar­gissent et affer­missent leur espace d’usages.

Der­nier levier de ces nou­veaux usages de l’informatique, la géné­ra­li­sa­tion de ce qu’on va appe­ler les « CMS per­son­nels » qui per­mettent aujourd’hui à tout un cha­cun de publier avec une faci­lité décon­cer­tante. Quelques grands anciens ont ouvert la voie : Php­nuke, Spip. Ils sont aujourd’hui relayés auprès de nou­veaux publics par les héber­geurs et ges­tion­naires de blogs d’un côté, par les wikis de l’autre.

Faci­lité et à obte­nir l’information, faci­lité à la trans­fé­rer d’un sup­port sur l’autre, faci­lité et plai­sir à la modi­fier, puis à la publier, il me semble que de belles années infor­ma­tiques s’ouvrent poten­tiel­le­ment devant nous, à moins que toutes ces vir­tua­li­tés ne soient détruites par un contre-​courant puis­sant s’exerçant à un autre niveau.

C’est tout l’enjeu, bien au delà des pro­blé­ma­tiques de pure consom­ma­tion musi­cale que l’on entend en per­ma­nence, des débats actuels. Car il semble assez évident que le moteur essen­tiel de ce mou­ve­ment n’est autre que l’utilisateur, et sa capa­cité à tis­ser de nou­velles rela­tions, à ima­gi­ner de nou­velles hybri­da­tions, qui ne peut s’exercer que sur des objets ouverts, qu’il s’agisse de hard­ware, de soft­ware, ou de contenu.

Podcast !

Cela fai­sait long­temps que j’en enten­dais par­ler sans avoir pu l’expérimenter. Le «  pod­cas­ting  », c’est le der­nier truc à la mode, ce dont il faut abso­lu­ment par­ler sous peine de ne pas être dans le vent.

Expé­ri­men­ta­tion donc. Pre­mière sur­prise : le pod­cas­ting n’est pas une tech­no­lo­gie ; ce n’est pas un gad­get, mais d’abord un usage : pod­cas­ter n’est rien d’autre qu’inclure dans le flux de syn­di­ca­tion RSS 2.0 de son blog (qui devient un audio­blog), des liens vers des fichiers mp3.

<enclosure url="*.mp3" length="9999999" type="audio/mpeg"/>

Rien de plus. Pour­tant, ce petit rien semble pou­voir être à l’origine de bien des chan­ge­ments dans les habi­tudes de consom­ma­tion des médias.

De l’autre côté du réseau en effet, les lecteurs/​auditeurs dis­posent sur leur ordi­na­teur d’un logi­ciel spé­ci­fique qui fonc­tionne un peu comme un lec­teur RSS — par abon­ne­ment à des « chan­nels » de dif­fu­sion d’information. Mais au lieu d’afficher les der­nières nou­velles de chaque chan­nel, le client pod­cast télé­charge et enre­gistre les der­niers fichiers mp3 pro­po­sés . Rien de révo­lu­tion­naire, n’est-ce pas ?

Et pour­tant, tout change lorsqu’on com­prend que l’objectif n’est pas d’enregistrer les mp3 sur l’ordinateur où tourne le client, mais sur un lec­teur de fichiers mp3 –typi­quem­ment le ipod de podcas­ting — qu’on pourra ensuite empor­ter avec soi, chargé à bloc de mor­ceaux de musiques, de talk shows, de pré­sen­ta­tions, chro­niques et confé­rences. C’est sans doute cet affran­chis­se­ment phy­sique de l’ordinateur qui garan­tit le plus bel ave­nir à ce type de pratiques.

Car on retrouve la légè­reté de la radio en terme d’usage de récep­tion, avec un abais­se­ment consi­dé­rable du coût et de la dif­fi­culté d’accès à la dif­fu­sion, même par rap­port aux web radios qui ont besoin de dis­po­ser de ser­veurs de strea­ming (avec un nombre d’auditeurs simul­tané limité) : n’importe qui peut désor­mais ani­mer sa petite radio à par­tir de son blog, à son rythme (on n’a plus à « tenir l’antenne » tant d’heures par jour), et sans contrainte matérielle.

Contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire, la plu­part des chan­nels ne dif­fusent pas seule­ment de la musique. Beau­coup de monde semble vou­loir s’essayer à l’animation d’émissions, aux chro­niques, voire aux letures publiques (sur un chan­nel, on a droit à la lec­ture du cha­pitre 14 de tel roman par l’auteur lui-​même ).

Du coup, on se met à pen­ser à tout un tas d’usages allé­chants : dif­fu­sion de confé­rences et de cours, séries d’interviews, dif­fu­sions de play­lists per­son­na­li­sées, il y a de quoi expé­ri­men­ter pour les années à venir.

Côté client, des pro­grès res­tent à faire (comme pour les lec­teurs RSS du reste, dont aucun n’est vrai­ment satis­fai­sant à mon avis) : j’ai tout essayé (pour win­dows) en deux-​trois heures de temps : Ipod­der, jäger, Jpod­der, Nimiq, RSS­ra­dio, Dop­pler, etc. Pour l’instant, Nimiq et Dop­pler sortent un peu du lot. Tous sont assez mini­ma­listes, ne gèrent pas for­cé­ment très bien les télé­char­ge­ments (beau­coup d’erreurs), ne sont pas très agréables à mani­pu­ler. Sur­tout, on a vite envie que les fonc­tion­na­li­tés de pod­cas­ting soient inté­grées aux lec­teurs de RSS.

Seul Jäger intègre les deux fonc­tion­na­li­tés, mais il est trop lourd pour mon (vieil) ordi­na­teur et car­ré­ment trop aus­tère pour mon goût…

A signa­ler aussi : Now playing , qui est en fait un plu­gin pour itunes.

Quelques réfé­rences pour finir : en fran­çais, on a assez peu de res­sources ; deux sites impor­tants : Podau­feu et le blog de Luc Saint-​Elie. On écou­tera avec plai­sir Arte­ra­dio aussi, qui dif­fuse ses émis­sions par ce moyen.

Der­nier point : est-​ce que que le pod­cas­ting va en res­ter là ? ou bien va-​t-​on rapi­de­ment inté­grer les usages de la vidéo. Côté tech­no­lo­gies, on a de nom­breux indices d’une telle évolu­tion : inté­gra­tion de mini-​lecteurs vidéo dans les Archos, sim­pli­cité de l’utilisation du cames­cope et de la dif­fu­sion des vidéos sur Inter­net. Mais côté usage ?

Numérisons ! Numérisons !

On s’agite beau­coup autour des ques­tions de numé­ri­sa­tion actuel­le­ment. On numé­rise en masse ; on va numé­ri­ser à la chaîne. Tâche ingrate, dif­fi­cile et qui ne peut être menée que par de grosses ins­ti­tu­tions car néces­si­tant une lourde mani­pu­la­tion logis­tique (le mot qui revient le plus sou­vent dans les conver­sa­tions est « volumétrie »).

Et puisqu’on parle de la presse du XIXème, ailleurs, on a com­mencé un tra­vail de nature un peu dif­fé­rente : il y a numé­ri­sa­tion, certes, mais pas seule­ment : car l’objectif est de pro­fi­ter de la mobi­li­sa­tion autour de l’enjeu de numé­ri­sa­tion pour mobi­li­ser une équipe scien­ti­fique effec­tuant un tra­vail his­to­rique sur le texte. Du coup, on abou­tit à une double édition : à la fois numé­ri­sée (en mode image) et anno­tée (en mode texte).

Et tout cela finit chez Google bien sûr…

Grassroot journalism : un concept d’avenir ?

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Dan Gil­l­mor est un des jour­na­listes vedettes de Mer­cury News, où il écri­vait jusqu’à peu une chro­nique heb­do­ma­daire sur les nou­velles tehnologies.

Récem­ment, Dan Gil­l­mor a publié un livre inti­tulé We, the media , où il montre com­ment le champ média­tique est appelé à être tota­le­ment recon­fi­guré par la démo­cra­ti­sa­tion et la dif­fu­sion des moyens de pro­duc­tion de l’information. En gros l’idée, pas très neuve, mais qui prend une cer­taine consis­tance avec la mon­tée en puis­sance des médias com­mu­nau­taires et des blogs, est que l’on est en train de pas­ser du modèle com­mu­ni­ca­tion­nel de la confé­rence (« lec­ture »), à celui de la conver­sa­tion. Pour Gil­l­mor, cette méta­mor­phose est la meilleure chose qui pou­vait arri­ver à la démo­cra­tie amé­ri­caine, d’où le titre de son ouvrage, clin d’oeil à la for­mule fon­da­trice de la nation amé­ri­caine : « We, the people… ». Pour un résumé très clair (comme tou­jours) du livre, en fran­çais, lire Jean-​Pierre Cloutier

Mais là n’est pas l’essentiel ; car le livre de Dan Gil­l­mor a eu un tel suc­cès qu’il lui a per­mis de se jeter à l’eau : il y a quelques mois, il a tout sim­ple­ment démis­sionné de son poste de chro­ni­queur pour fon­der sa propre société, nom­mée « Grass­roots Media Inc ».

Voici ce qu’il écrit sur son nou­veau blog

« For the first time in two decades I’m not on the pay­roll of a large media cor­po­ra­tion. As of today I’m on the pay­roll of a one-​person com­pany, com­pri­sed of me, but media is still on my agenda.

As many of you know I’m going to work hard on a pro­ject to ins­pire, enable and create what many have been cal­ling a new kind of jour­na­lism. In the new world that I and many others believe is coming, the grass­roots will have a fun­da­men­tal and cru­cial role in the pro­cess — a change that I tried to out­line in my book, We the Media, which appea­red in the second half of 2004. »

Que va pro­po­ser exac­te­ment cette société ? per­sonne ne le sait vrai­ment, et même pas for­cé­ment lui, semble-​t-​il. Mais un cer­tain nombre de per­sonnes croient en lui, cer­tains d’entre deux dis­po­sant de fonds suf­fi­sam­ment impor­tants pour lui don­ner une chance de mettre en appli­ca­tion son credo.

Point d’américanolâtrie ici. Remar­quons sim­ple­ment qu’on a :

  1. quelqu’un d’assez cou­ra­geux pour prendre le risque d’accorder ses actes avec ses idées en quit­tant une posi­tion com­pa­ra­ti­ve­ment protégée
  2. un mélange assez éton­nant ras­sem­blant à la fois une ana­lyse de l’innovation tech­no­lo­gique, un posi­tion­ne­ment poli­tique fort et une démarche visant à concré­ti­ser tout ce qui pré­cède au niveau économique
  3. des finan­ciers assez parieurs pour sou­te­nir une idée qui prend à contre-​pied l’état actuel du rap­port de forces dans le champ média­tique, sou­te­nue par un homme plus tout jeune n’ayant à ma connais­sance pas vrai­ment d’expérience pra­tique des affaires.

On peut se deman­der si on n’a pas là, très concrè­te­ment, un exemple remar­quable de la manière dont fonc­tionne le moteur de l’innovation dans cette par­tie du monde depuis plus de vingt ans.

Think different

Nous connais­sons tous la blague du « si windows/​unix/​mac était un avion, alors… ».

Peut-​être très amu­sante, cette sorte de plai­san­te­rie repose sur l’idée que ce sont les sys­tèmes infor­ma­tiques qui pos­sèdent, intrin­sè­que­ment, des qua­li­tés ou défauts que l’on peut comparer.

En fait, les choses ne sont pas si simples, car il faut prendre en compte les com­por­te­ments que l’éditeur (de logi­ciel, de sys­tème) induit, par la manière dont il pré­sente son pro­duit aux uti­li­sa­teurs. Typi­que­ment, l’unixien est un type sérieux, qui a appris par coeur l’intégralité des O’Reilly sur le sujet avant de lan­cer sa pre­mière com­mande. Il a un côté psycho-​rigide qui lui inter­dira d’aboutir au résul­tat qu’il sou­haite sans com­prendre com­ment il y est arrivé. Le win­dow­sien est l’exact opposé : la fin jus­ti­fie les moyens. Le win­dow­sien est un intui­tif qui coche et décoche les (nom­breuses) options de son sys­tème sans trop com­prendre de quoi il retourne. C’est un ennemi de la ligne de code.

Et le macou­net ? <troll> Le macou­net quant à lui est le plus sou­vent un ennemi de l’informatique ; c’est très sou­vent quelqu’un qui ne s’intéresse pas du tout au sujet et pour qui l’achat d’un ordi­na­teur équi­vaut à celui d’un jouet ou d’une machine à laver selon les cas</troll>.

Cette semaine, deux pro­jets grillés à cause de macou­nets : l’un n’a pas su ins­tal­ler un plu­gin dans son navi­ga­teur ; l’autre ne com­pre­nait pas qu’il soit dif­fi­cile d’obtenir un affi­chage opti­mal avec son macos 8. L’essentiel n’est pour­tant pas le manque de com­pé­tence ; c’est bien plu­tôt l’attitude de l’utilisateur face à la dif­fi­culté tech­nique qui pose pro­blème : le pro­blème ne peut venir que d’ailleurs, puisqu’Apple serine à lon­gueur de temps que son sys­tème est par­fait. Résul­tat : le macou­net ne dit pas qu’il n’arrive pas à affi­cher un site (et ne cherche donc pas à résoudre le pro­blème) ; le macou­net dit : « le site est illisible »…

Sur­tout, Apple a pour par­ti­cu­la­rité de faire dis­pa­raître toute dimen­sion tech­nique de l’utilisation. On reste au niveau de l’usage pur « dé-​technologisé » ; du coup, il ne vien­drait pas à l’idée du macou­net que son sys­tème est obso­lète, qu’il peut mettre à jour son sys­tème, son navi­ga­teur, ou même, pour­quoi pas, lire un bout de docu­men­ta­tion pour mani­pu­ler cor­rec­te­ment ses outils ; d’ailleurs, il me semble bien qu’un cer­tain nombre d’utilisateurs ne sont même pas au cou­rant que le navi­ga­teur, et même le sys­tème d’exploitation sont, dans une cer­taine mesure, indé­pen­dants de la machine sur laquelle ils tra­vaillent. Avec Apple, on est dans l’ère du pré-​software ; du coup, on se retrouve avec des masses de gens uti­li­sant des anti­qui­tés (ce qui est leur droit), et ne com­pre­nant pas pour­quoi ils ne peuvent affi­cher du xhtml 1.0 avec du grec accen­tué sur leur petit bijou du siècle dernier.

Je suis assez remonté contre les uti­li­sa­teurs, mais c’est la firme que je vise ; car c’est elle qui est res­pon­sable de cette contre-​pédagogie qui consiste à faire croire qu’on peut uti­li­ser un outil infor­ma­tique sans le connaître un mini­mum. De ce point de vue, le « user-​friendly » est un véri­table piège : mieux vaut deman­der de four­nir un effort dès le départ, plu­tôt que géné­rer des com­por­te­ments qui peuvent être très péna­li­sants par la suite, sim­ple­ment parce qu’on se retrouve face des per­sonnes qui se trouvent à 0 sur l’échelle de la com­pu­ter litteracy

Téléchargement gratuit-​payant

Depuis la condam­na­tion d” »Alexis » , on ne parle que du pira­tage et des réseaux P2P. Il est aga­çant tout de même que tout le monde, y com­pris les défen­seurs de ces pra­tiques d’échanges évoquent le « télé­char­ge­ment gratuit ».

Gra­tuit ! Quand on ajoute le prix d’achat de l’ordinateur (et de son renou­vel­le­ment ultra-​rapide), le prix des péri­phé­riques (disque dur, gra­veur de cd, cd eux-​mêmes), le prix des logi­ciels, le prix de la connexion haut-​débit et le temps passé à télé­char­ger, fil­trer, clas­ser, jeter, confi­gu­rer, etc., on finit par se dire que le gra­tuit res­semble furieu­se­ment au payant. C’est une des rares qua­li­tés du rap­port pro­duit par Bom­sel et Leblanc que d’avoir mon­tré qu’il y avait clai­re­ment un méca­nisme de trans­fert d’utilité dans le déploie­ment rapide des réseaux P2P. (le pro­blème, c’est qu’il ne s’agit pas que de cela, a-​t-​on rétor­qué ).

Que les sommes récol­tées ne finissent pas par rému­né­rer les bonnes per­sonnes, c’est une autre ques­tion (qu’il faut d’ailleurs poser aux pro­duc­teurs aussi). Mais tous les débats qui partent de la ques­tion de la gra­tuité du télé­char­ge­ment font fausse route.

Si on agran­dit la pro­fon­deur du champ his­to­rique, on constate que l’auditeur prend de plus en plus en charge les moyens et tech­niques de « repré­sen­ta­tion » de l’oeuvre musi­cale, par rap­port au créa­teur et aux inter­mé­diaires. Au dix-​huitième siècle, il ne fal­lait que ses oreilles pour écou­ter de la musique. Au XXème, il faut une chaîne hi-​fi. Aujourd’hui, il faut un ordi­na­teur, une connexion haut-​débit, éven­tuel­le­ment un gra­veur et des cd.

La mise en place du droit de pro­priété intel­lec­tuelle moderne cor­res­pond à une double reven­di­ca­tion : des auteurs pour que leurs oeuvres soient pro­té­gées du pla­giat ; mais sur­tout des imprimeurs-​libraires pour que les inves­tis­se­ment finan­ciers qu’ils consentent pour por­ter une oeuvre au public puissent fruc­ti­fier sans craindre de concur­rence déloyale. Dans les argu­ments avan­cés aujourd’hui par le Snep, on n’entend bizar­re­ment que la défense des auteurs. Comme si les éditeurs crai­gnaient qu’on évoque la ques­tion de la légi­ti­mité de leur propre rémunération.

Inté­res­sant de consta­ter que les indus­tries de l’informatique, du logi­ciel et des télé­coms sont parmi les plus lucra­tives aujourd’hui, et que cette ques­tion du « télé­char­ge­ment gra­tuit » prend une acuité toute par­ti­cu­lière au moment où une véri­table indus­trie du diver­tis­se­ment cherche à se consti­tuer sur la base des nou­velles enclo­sures de la pro­priété intel­lec­tuelle. Fina­le­ment, les inter­nautes semblent faire les frais de l’antagonisme qui oppose deux sec­teurs d’activité pour empor­ter le mor­ceau dans la nou­velle révo­lu­tion indus­trielle qui est en train de se dérou­ler autour des tech­no­lo­gies numériques.

Pacte autoblographique

Faut-​il qu’un blog com­mence néces­sai­re­ment en se jus­ti­fiant d’exister ? Qui parle, pour qui, pour dire quoi, sur quel mode, pour­quoi, etc. ? Un roman, un poème, un article de jour­nal ou de revue, et même par­fois un rap­port rendent rare­ment des comptes à ce point. Pour­quoi faut-​il qu’un blog expli­cite presque sys­té­ma­ti­que­ment son contrat de lec­ture ? rende à ce point rai­son de sa parole ?

A bien y regar­der, le pacte auto­blo­gra­phique appa­raît rare­ment au pre­mier billet ; la plu­part du temps, c’est au troi­sième ou qua­trième qu’il finit par être scellé. Comme si ce qu’on avait à dire devait sor­tir immé­dia­te­ment, sous le coup d’un désir impé­rieux, ce dont il fal­lait se jus­ti­fier, ensuite seule­ment : mais au fait…

Qu’est-ce que c’est un « pacte auto­blo­gra­phique » ? Ceux qui réduisent le blog à une auto­bio­gra­phie en ligne en sont pour leur frais ; car cela n’a rien à voir avec le pacte auto­bio­gra­phique ; c’est même qua­si­ment le contraire. Alors que ce der­nier joue le rôle d’un opé­ra­teur d’absorption de la per­son­na­lité par l’écriture (c’est tout moi qui se trouve là-​dedans, tota­le­ment, dans mon entière vérité), le pacte auto­blo­gra­phique cloi­sonne : atten­tion, je ne suis pas tout entier dans mon blog (même si je peux y être à tout ins­tant). Ce n’est qu’une par­tie de moi, une facette, voire une par­tie de mes acti­vi­tés ; et même, par­fois, je m’y exprime sous pseudo, afin de redou­bler le cor­don sani­taire ; ce qui ne veut pas néces­sai­re­ment dire que je me cache, mais plus sim­ple­ment que je ne sou­haite pas néces­sai­re­ment devoir assu­mer com­plè­te­ment, en tous lieux et per­pé­tuel­le­ment ce que j’avance, en par­ti­cu­lier par le biais du Google eve­ryw­here

Menace d’invasion totale de la per­son­na­lité, le blog four­nit dans le même temps les outils pour résoudre le pro­blème qu’il pose : en jouant le rôle d’un démul­ti­pli­ca­teur de per­son­na­li­tés, en ajou­tant de nou­veaux rôles aux rôles exis­tants. Il faut donc inver­ser la menace en libé­ra­tion : ce qui est là-​dedans, c’est vrai­ment moi, mais seule­ment une par­tie ; c’est vrai­ment du moi, mais pas la totalité.

Pas facile.

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