Archives mensuelles : août 2005

La syndication de contenus (août 2005)


Observatoire des usages en SHS

Liste de sites spé­cia­li­sés en sciences humaines et sociales. Le choix des sites est pure­ment sub­jec­tif et arbi­traire. Il repré­sente cepen­dant un nombre impor­tant de types de sites (uni­ver­si­tés, grandes écoles, minis­tères, labo­ra­toires, revues) à l’exclusion des blogs publiés par des scien­ti­fiques. Ces der­niers dis­posent qua­si­ment tous d’une pos­si­bi­lité de syn­di­ca­tion de contenus.

Site Type Flux de syndication Remarque
Ama​zon​.fr Libraire en ligne Non
Biben­ligne Réper­toire de liens Oui
BNF​.fr Biblio­thèque Non
Calenda Calen­drier scientifique Oui Syn­di­ca­tion thématique
Centre de recherches historiques Labo­ra­toire Non
Culture​.fr Por­tail culturel Non
Cyber­géo Revue SHS Non
Dépar­te­ment SHS du CNRS CNRS Non
Dépar­te­ment SHS du CNRS CNRS Non
Ecole des chartes Grande école Oui
EHESS Grande école Oui Syn­di­ca­tion par­tielle seulement(pages d’actualités, quelques laboratoires)
ENS (rue d’Ulm) Grande école Non
ENS LSH Grande école Oui Syn­di­ca­tion par­tielle seule­ment (por­tail école ouverte notamment)
Eru​dit​.org Por­tail de revues Non
Fabula​.org Recherches en littérature Oui
France culture Radio Non
H-​net Listes de discussion Oui Syn­di­ca­tion thématique
Hal-​SHS Dépôt d’archives ouvertes Oui
Ins­ti­tut des sciences de l’homme de Lyon Mai­son des sciences de l’homme Non
Jstor​.org Por­tail de revues Non
L’Album des sciences sociales Réper­toire de liens Oui
Liens socios Réper­toire de liens et agenda Oui
Uni­ver­sité Lille 3 Uni­ver­sité Non
Mai​tron​.org Por­tail scientifique Non
Minis­tère de la Recherche Minis­tère Non
MMSH Mai­son des sciences de l’homme Non
MSH Paris Mai­son des sciences de l’homme Non
Muse Por­tail de revues Non
Cam­pus Paris-​Jourdan Cam­pus de for­ma­tion et de recherches Non
Presses uni­ver­si­taires de France Edi­teur Non
Revues​.org Por­tail de revues Oui
Signets de la BNF Réper­toire de liens Non
Uni­ver­sité Paris I Sorbonne Uni­ver­sité Non

Doit-​on s’étonner de la rareté des flux de syn­di­ca­tion de conte­nus dans les sites ins­ti­tu­tion­nels ou d’édition élec­tro­nique ? Dans la mesure où la majeure par­tie des uti­li­sa­teurs ne for­mule pas encore de demande concer­nant ce type de ser­vice, il est logique qu’ils ne soient pas pro­po­sés massivement.

C’est la rai­son pour laquelle les sites qui anti­cipent la demande mais, plus encore, les blogs uni­ver­si­taires, peuvent contri­buer à la dif­fu­sion de la pra­tique de la syn­di­ca­tion de conte­nus. En effet, les blogs d’universitaires émanent de col­lègues. Ils peuvent décrire la syn­di­ca­tion de conte­nus avec le voca­bu­laire de leur com­mu­nauté scien­ti­fique et la mettre en valeur à tra­vers des exemples réel­le­ment utiles à un pair. Ce qui compte dans la syn­di­ca­tion de conte­nus, ce sont les conte­nus : rien de tel que de démon­trer la per­ti­nence de la méthode en uti­li­sant un exemple concret de socio­lo­gie. Le suc­cès est moins garanti avec des sites sur l’actualité des tech­niques infor­ma­tiques ou de mar­ke­ting (sauf à être cher­cheur en anthro­po­lo­gie des tech­niques infor­ma­tiques ou en mar­ke­ting). D’autre part, les blogs d’universitaires sont lus entre égaux : leur niveau tech­nique est sus­cep­tible d’être atteint par tout lec­teur de même « rang ». Ce n’est pas un petit argument…

Au sujet de l’enquête

Date l’enquête : Le 22 août 2005.

Mise à jour : Des mises à jour de cette liste seront effec­tuées lors de la publi­ca­tion d’un billet dans quelques mois. Cepen­dant, les délais n’étant pas garan­tis, je pro­pose aux per­sonnes qui sou­haitent mettre à jour une infor­ma­tion concer­nant un site ayant évolué depuis l’enquête d’ajouter un com­men­taire à ce billet.

Limites du cor­pus : Il est impé­ra­tif de ne pas faire de sta­tis­tiques à par­tir de ce cor­pus, qui n’est pas consti­tué pour cet objec­tif. Pour faire des mesures quan­ti­ta­tives, il fau­drait consti­tuer un ensemble avec des méthodes plus rigou­reuses. Cette liste n’apporte qu’un éclai­rage qualitatif.

Création d’un observatoire des usages en sciences humaines et sociales


Observatoire des usages en SHS

Une des dif­fi­cul­tés du numé­rique réside dans la par­ti­tion entre pra­ti­quants et non pra­ti­quants. Les uns se plaignent sem­pi­ter­nel­le­ment du (faible) nombre des autres. Les autres ignorent tota­le­ment que des usages utiles existent, ou peuvent exis­ter, et se concentrent sur leur métier, qui les occupe lar­ge­ment. Or, bien sou­vent, les usages n’ont d’intérêt que lorsqu’une masse cri­tique de contenu et d’usagers est atteinte. Mais pour atteindre cette masse cri­tique, la machine doit être ini­tiée, ce qui se révèle par­ti­cu­liè­re­ment déli­cat, pré­ci­sé­ment parce que le nombre de conte­nus et d’usagers est trop faible… Ce cercle vicieux peut durer.

Afin de par­ti­ci­per à la réduc­tion de la frac­ture numé­rique dans le milieu des sciences humaines et sociales, je vais ten­ter de faire un point régu­lier sur les dif­fé­rents usages et de mettre en évidence des cas par­ti­cu­liers exem­plaires, spé­ci­fiques aux dis­ci­plines des sciences de l’homme, afin de don­ner une dimen­sion concrète à ce qui n’est, trop sou­vent, que vir­tuel aux yeux des chercheurs.

A tout sei­gneur, tout hon­neur : la pre­mière enquête por­tera sur la syn­di­ca­tion de conte­nus. D’autres enquêtes sui­vront, sur le pro­to­cole OAI notam­ment, mais égale­ment sur d’autres cri­tères que les lec­teurs assi­dus décou­vri­ront pro­gres­si­ve­ment. Si vous sou­hai­tez par­ti­ci­per avec moi à la mise au point puis à la mise à jour de cet obser­va­toire, n’hésitez pas à me contacter.

Google et notre servitude volontaire


« Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le com­battre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-​même,
pourvu que le pays ne consente point à sa ser­vi­tude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose,
mais de ne rien lui don­ner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu
qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-​mêmes qui se laissent, ou plu­tôt qui
se font mal­me­ner, puisqu’ils en seraient quittes en ces­sant de ser­vir. C’est le peuple qui s’asservit
et qui se coupe la gorge ; qui, pou­vant choi­sir d’être sou­mis ou d’être libre, repousse la liberté et
prend le joug ; qui consent à son mal, ou plu­tôt qui le recherche… »

En 2014, la Presse, du moins telle que nous la connais­sons, n’existera plus. En 2014, Google et Ama­zon auront fusionné et offri­ront à l’utilisateur une inter­face unique de consul­ta­tion de l’information qui relé­guera le New York Times au rayon des anti­qui­tés. L’Evol­ving Per­so­na­li­zed Infor­ma­tion Construct fonc­tion­nera comme une matrice géante, nour­rie des infor­ma­tions publiées en continu par des mil­lions de blo­gueurs, agré­gées par des mil­liers d’éditeurs spon­ta­nés et ser­vies à des cen­taines de mil­lions d’utilisateur en fonc­tion de leurs goûts, de leurs pré­fé­rences et de leur pro­fil socio-​démographique. En 2014, nous serons tous à la fois source et récep­teur de l’information, mais sur­tout nous accé­de­rons cha­cun à une infor­ma­tion per­son­na­li­sée, remixée et remâ­chée en fonc­tion de nos propres par­ti­cu­la­ri­tés, à la fois sem­blable parce que pui­sée à la même matrice et dif­fé­rente de celle que connaî­tra chacun.

EPIC 2014, c’est l’histoire que nous racontent Robin Sloan et Matt Thomp­son, deux anciens membres du Poyn­ter Ins­ti­tute, sous la forme d’un petit film dif­fusé au for­mat Flash. Images dégra­dées sur fond noir, musique inquié­tante, voix off lugubre, tout nous indique dans le film que le futur que nous pré­pare Google n’est pas rose. Et d’ailleurs, les com­men­taires qu’il n’a pas man­qué de sus­ci­ter vont dans ce sens. Pour­tant, à lire le texte seul du récit que narre la voix off, l’appréciation est plus mesurée :

« Au mieux, assem­blé pour les lec­teurs les plus pers­pi­caces, EPIC pré­sente un pano­rama mon­dial — plus pro­fond, plus large, plus nuancé qu’aucune pré­sen­ta­tion dis­po­nible aupa­ra­vant.
Mais au pire, et pour trop de gens, EPIC n’offre plus que des faits divers.
Presque tout est faux, tout est res­treint, super­fi­ciel et sen­sa­tion­nel.
Mais EPIC est ce que l’on a voulu, ce qu’on a choisi, et son suc­cès com­mer­cial a pré­empté tous débats par les médias et la démo­cra­tie concer­nant l’éthique du journalisme. »

Faits divers, faux, res­treint, super­fi­ciel et sen­sa­tion­nel ; la défi­ni­tion s’applique au moins autant au 20 heures de tf1 , à RTL, à Voici et Gala, qu’aux nou­velles en pro­ve­nance de blogs. Pour­tant, c’est bien à la réflexion qu’incite le film, par son pou­voir d’évocation. Contes­table sur bien des points, il a l’avantage d’avancer des hypo­thèses, d’annoncer un ave­nir pos­sible à par­tir duquel on peut faire des pro­po­si­tions d’actions. Car il est une chose véri­ta­ble­ment incon­tes­table : les condi­tions dans les­quelles l’information est fabri­quée, cir­cule et est uti­li­sée changent à grande vitesse. Et plu­tôt que céder à la ten­ta­tion de tirer la prise, peut-​être vaut-​il mieux se deman­der d’abord quelle est la vali­dité de cer­taines de ces anti­ci­pa­tions, et ensuite com­ment retrou­ver une maî­trise sur ces évolutions.

« La Presse, telle que vous la connais­siez, n’existe plus. Les forces du « Qua­trième Pou­voir » ont décliné. Les orga­ni­sa­tions de Presse du 20ème siècle ne laissent qu’un vague sou­ve­nir, les restes épars d’un passé encore proche. »

Cette pré­dic­tion repré­sente très cer­tai­ne­ment la manière dont une part impor­tante des pro­fes­sion­nels de l’information se repré­sente encore la révo­lu­tion en cours. Comme dans tous les autres sec­teurs d’activité, la numé­ri­sa­tion de l’information menace les posi­tions acquises en contrai­gnant ceux qui les détiennent à remettre en ques­tion leur pra­tique pro­fes­sion­nelle. Est-​il pour autant rai­son­nable d’en déduire que la Presse n’a pas les res­sources pour se repo­si­tion­ner et est condam­née à dis­pa­raître bru­ta­le­ment comme les dino­saures, par inca­pa­cité à s’adapter ? Il est cer­tain qu’il lui sera de plus en plus dif­fi­cile de vendre de la com­pi­la­tion de dépêches d’agence, parce que les robots font cela très bien, de la fabri­ca­tion d’opinion par édito­riaux, parce que la blo­go­sphère le fait bien mieux (et de manière plus démo­cra­tique), ou encore de la rela­tion brute et mul­ti­mé­dia de fait divers, parce que les « sna­pa­razzi » sont déjà sur le coup. En revanche, des repor­tages en condi­tion dan­ge­reuse, des enquêtes de fond, longues et coû­teuses qui mettent en pers­pec­tive les points de vue des acteurs, du dévoi­le­ment d’informations bien cachées par ceux qui n’ont aucun inté­rêt à la trans­pa­rence, il semble bien que seuls des jour­na­listes pro­fes­sion­nels soient capables de les assu­mer. Et qui pour­rait se plaindre que la presse se recentre sur ces acti­vi­tés là ?

« Uti­li­sant un nou­vel algo­rithme, les ordi­na­teurs de Goo­gle­zon com­posent dyna­mi­que­ment de nou­velles his­toires, à par­tir de phrases et de faits qui pro­viennent de mul­tiples sources. L’ordinateur pro­duit une his­toire adap­tée à chaque utilisateur. »

Dif­fi­cile de sous­crire à cette affir­ma­tion ; non pas que sa réa­li­sa­tion soit tech­ni­que­ment impos­sible — les tech­no­lo­gies de trai­te­ment du lan­gage sont très avan­cées -, mais sur­tout parce que cela n’a aucun inté­rêt. On l’a dit et redit, la blo­go­sphère fonc­tionne sur le prin­cipe d’une reprise et répé­ti­tion des mêmes infor­ma­tions, mais pré­sen­tées de manière sin­gu­lière par chaque blo­gueur. C’est bien la dif­fé­rence de ton, de per­son­na­lité, l’inventivité per­son­nelle qui plaît dans la lec­ture des blogs ; ten­ter de fabri­quer des récits mélan­geant des phrases issues de sources aux styles si dif­fé­rents abou­ti­rait à la consti­tu­tion d’une écoeu­rante bouilla­baisse infor­ma­tion­nelle dont per­sonne ne vou­drait. Ce que fait Google bien au contraire, c’est
com­po­ser auto­ma­ti­que­ment (par ordi­na­teur) une liste d’informations, une série de récits pro­ve­nant de sources dif­fé­rentes. L’unité édito­riale du récit est pré­ser­vée. Des­cendre en des­sous est tout sim­ple­ment absurde. Plus encore, on peut avan­cer que cette idée ne peut venir que d’une sur­vi­vance d’une régime média­tique anté­rieur où les acteurs pro­duisent des dis­cours si sem­blables (y com­pris dans le ton), qu’on peut faci­le­ment les mélan­ger : une phrase de tf1, trois mots de France 2, un zeste de Canal+ pour rele­ver la sauce, et tout est parfait.

Ce qui est vrai en revanche, et sur ce point Goo­gle­zon n’est que le point d’aboutissement d’une évolu­tion qui existe depuis les débuts du réseau, c’est que dans la mesure où l’utilisateur a la pos­si­bi­lité de sélec­tion­ner ses sources d’informations, de choi­sir ses sujets à l’exclusion d’autres, cha­cun d’entre nous construit pour lui-​même une repré­sen­ta­tion par­ti­cu­lière et dif­fé­rente de toute autre de la réa­lité qui l’entoure. Nous ne dis­po­sons plus dès lors de repré­sen­ta­tion com­mune, de récit com­mun qui donne une unité à un col­lec­tif stable dans le temps et l’espace ; typi­que­ment une société. C’est en tout cas l’analyse que répète sou­vent Domi­nique Wol­ton par exemple, pour le déplo­rer dans son cas. L’importance gran­dis­sante du réseau comme source d’information et le déve­lop­pe­ment d’outils de plus en plus sophis­ti­qués pour gérer, choi­sir, trier, fil­trer cette infor­ma­tion, repré­sente le risque que plus per­sonne n’ait d’agenda com­mun, qu’il n’y ait plus de conver­sa­tion glo­bale pos­sible au sein du corps social.

On peut le déplo­rer. On peut s’en réjouir, en par­ti­cu­lier si on ana­lyse le mode de fonc­tion­ne­ment du champ défini par les anciens médias comme tra­versé par des opé­ra­tions de mani­pu­la­tion qui ont pour résul­tat fré­quent de ren­for­cer les méca­nismes de domi­na­tion. L’éclatement du champ média­tique, l’autonomie gagnée par les indi­vi­dus et les col­lec­tifs infor­mels dans la maî­trise de leur ordre du jour peut aussi être un pro­ces­sus de libé­ra­tion. Dans le cadre défini par cette évolu­tion, il y a un enjeu de taille, celui de recréer un lien social d’une nature nou­velle sur les décombres de l’ancien monde. En effet, la dis­po­ni­bi­lité pour l’utilisateur d’outils de trai­te­ment de l’information de plus en plus puis­sants consti­tue une menace pour des socié­tés dont le lien a été pensé dans un contexte tech­no­lo­gique par­ti­cu­lier : les médias de masse déli­vrant un mes­sage unique à l’ensemble d’une popu­la­tion. Mais ce n’est pas parce que le contexte change que tout est perdu. Le lien social tel que l’histoire récente de nos socié­tés l’a défini n’est qu’une pos­si­bi­lité parmi d’autres. Des cen­taines d’autres socié­tés orga­ni­sées dif­fé­rem­ment et appuyées sur des régimes infor­ma­tion­nels très dif­fé­rents nous sont connues. L’Etat-nation appuyé sur les mass-​media est un modèle qui com­mence à prendre l’eau. A nous de nous don­ner les moyens d’inventer une autre manière de vivre ensemble en fai­sant cir­cu­ler l’information dif­fé­rem­ment entre les col­lec­tifs qui com­posent notre société.

« Google et Ama­zon unissent leurs forces pour fon­der Goo­gle­zon. Google four­nit la tech­no­lo­gie de Google Grid, une per­for­mance inéga­lée dans la recherche. Ama­zon apporte le moteur de recom­man­da­tions per­son­na­li­sées et son énorme infra­struc­ture com­mer­ciale. Ensemble, ils appliquent leurs connais­sances détaillées de tous les réseaux sociaux de l’utilisateur, leurs don­nées démo­gra­phiques, leurs éléments concer­nant les habi­tudes de consom­ma­tion et zones d’intérêts pour pro­duire une cus­to­mi­sa­tion totale des conte­nus et de la publicité. »

A ce niveau, on est au coeur du sujet, en plein dans une pro­blé­ma­tique mélan­geant enjeux poli­tiques, écono­miques et cultu­rels. Car ce qui est annoncé est clai­re­ment une situa­tion de mono­pole sur le sys­tème d’information de la pla­nète, avec son cor­tège de menaces sur la démo­cra­tie, la liberté d’expression et le plu­ra­lisme d’opinions.

Rap­pe­lons tout d’abord, à pro­pos de la ques­tion du mono­pole , que l’entreprise n’a jamais été convain­cue de pra­tiques anti-​concurrentielle ; elle n’a jamais été accu­sée de vou­loir étouf­fer ses concur­rents ou de domi­ner le mar­ché par des méthodes répré­hen­sibles. De ce point de vue, la com­pa­rai­son avec Micro­soft qu’on lit quel­que­fois paraît lar­ge­ment abusive.

Par ailleurs, toute la démons­tra­tion des deux auteurs d’EPIC 2014 repose sur l’hypothèse d’une fusion entre Google et Ama­zon — vous avez remar­qué ? on ne parle pas de Yahoo ! ; autre­ment dit sur la néces­sité qu’aurait ce mar­ché d’évoluer natu­rel­le­ment vers le mono­pole. Mais la ques­tion est bien de savoir ce qui pour­rait pous­ser les deux entre­prises à la fusion. L’appétit de l’ogre Google ? mais jusqu’à pré­sent la poli­tique d’acquisition de la société a concerné uni­que­ment des entre­prises com­plé­men­taires four­nis­sant des ser­vices par­ti­cu­liers que Google peut orien­ter de manière à les faire inter­agir avec son propre coeur de métier qui est la recherche d’information. de ce point de vue, Ama­zon, qui vient d’un autre point de départ que Google, la vente de livres, se posi­tionne comme concur­rent, avec le déve­lop­pe­ment de son moteur A9.

N’est-il pas plu­tôt plau­sible d’imaginer à terme un mar­ché dominé par trois ou quatre acteurs de taille s’appuyant sur des cen­taines de petites entre­prises spé­cia­li­sées, dont les ser­vices seraient agré­gés au sein de ces énormes machines à bras­ser de l’information ? Google, Ama­zon, Yahoo !, Micro­soft, parmi d’autres, voici les grands acteurs écono­miques qui joue­ront un rôle pré­pon­dé­rant dans la dis­tri­bu­tion de l’information de demain. Est-​ce vrai­ment beau­coup plus hor­rible qu’AOL-Time War­ner, Vivendi Uni­ver­sal, Dis­ney, Via­com, ces media borgs dont on crai­gnait la domi­na­tion avant l’éclatement de la bulle ? Il me semble que non, car les opé­ra­teurs tech­niques ont mani­fes­te­ment moins de prise sur les conte­nus, et sur­tout, bâtissent cer­tai­ne­ment leur modèle écono­mique sur une diver­sité impor­tante des sources d’information.

D’ailleurs, les deux auteurs du film recon­naissent eux-​mêmes que leur pro­pos se situe à un cer­tain niveau de géné­ra­lité. Il ne s’agit pas tant pour eux d’annon­cer une éven­tuelle fusion entre les acteurs que d’attirer l’attention sur le dépla­ce­ment du centre de gra­vité infor­ma­tion­nel de la presse clas­sique vers des opé­ra­teurs tech­niques, parmi les­quels Google occupe une place prépondérante.

Mais finis­sons main­te­nant sur la pré­ten­due hégé­mo­nie de Google sur son sec­teur. On dénonce sou­vent l’appétit et la domi­na­tion de Google sur Inter­net et les pra­tiques de recherche d’information : parce qu’il est le pas­sage obligé par lequel on accède aux sites Web, le moteur acquiert une impor­tance consi­dé­rable dans la fré­quen­ta­tion, c’est-à-dire la visi­bi­lité, de ces sites. A ce stade, il est peut-​être néces­saire de s’attarder un ins­tant sur la réa­lité des chiffres : selon les ins­ti­tuts et les méthodes, la part de mar­ché déte­nue par Google aux Etats-​Unis s’établit entre 36 et 46%, la part déte­nue par Yahoo ! se sta­bi­li­sant entre 22 et 30%.
Exa­mi­nons main­te­nant l’équivalent fran­çais, publié par Stats report pour la même période : Google : 83%, et tous les autres sus la barre des 10%. L’exception fran­çaise aurait-​elle frappé ? Pas sûr, car les chiffres four­nis par Web­si­deS­tory pour le mois de juin indiquent que si Google a –tem­po­rai­re­ment– pu atteindre 52% de part de mar­ché aux USA, c’est près de 91% qu’il occupe en Alle­magne, 80% en Aus­tra­lie, 73% en Grande-​Bretagne et, seule­ment 41% au Japon. En Ita­lie, il ne prend que 47%. Il pour­rait être très inté­res­sant (et long) de col­lec­ter ces don­nées sur un plus grand nombre de pays et de ten­ter de trou­ver des expli­ca­tions à cha­cun d’eux. On se conten­tera ici d’en conclure que l’hégémonie de Google au niveau mon­dial est toute rela­tive et ne repré­sente bien une menace qu’en Alle­magne et…en France.

Pour­quoi le mar­ché fran­çais est-​il à ce point dominé par un seul moteur de recherche et que pouvons-​nous y faire ? Je me demande pour ma part s’il ne s’agit pas avant tout d’un pro­blème d’éducation aux (nou­veaux) médias. Tant que nous n’utilisons Google que comme un moyen, parmi d’autres, de trou­ver de l’information per­ti­nente, tout va bien. Google est très effi­cace dans un cer­tain nombre de cas, moins dans d’autres. Il ne couvre pas tous les domaines et son inter­face ne convient pas à tout le monde. Le pro­blème com­mence à appa­raître lorsque nous consi­dé­rons Google, ou tout moteur de recherche en fait, comme autre chose qu’un moteur de recherche ; comme une place publique où le col­lec­tif se repré­sente à lui-​même. Suis-​je sur Google ? M’as-tu trouvé sur Google ? Que dit-​on de moi sur Google (et même, que dit Google de moi) ? Nous avons tous entendu, dit ce genre de phrases symp­to­ma­tiques : Google comme place publique, agora, forum, Google comme juge de l’importance de cha­cun et de ce qui est dit sur tous les sujets. Voilà une dérive par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse dont nous, et nous seuls, devons être tenus res­pon­sables. De la Ser­vi­tude volon­taire ; c’est nous qui, col­lec­ti­ve­ment, créons le tyran dont nous nous plai­gnons, en lui don­nant tout pouvoir.

La ques­tion dépasse donc le simple cas Google. La ques­tion est de savoir si nous sou­hai­tons conti­nuer à cher­cher à recons­ti­tuer un espace public, un lieu spec­ta­cu­laire unique, y com­pris dans un envi­ron­ne­ment tech­nique qui n’est pas fait pour cela, ou si nous pre­nons par­tie de la frag­men­ta­tion de cet espace public en une myriade de cercles spé­cia­li­sés qui s’ignorent plus ou moins com­plè­te­ment. Si nous choi­sis­sons la pre­mière hypo­thèse, il est cer­tain qu’il faut s’interroger rapi­de­ment sur la nature de l’acteur qui consti­tue et maî­trise cet espace. Et il est cer­tain qu’il est plu­tôt effrayant de consi­dé­rer qu’il puisse l’être par une société pri­vée qui plus est, hor­resco refe­rendi, nord-​américaine. On peut aussi consi­dé­rer que c’est de l’unicité de l’espace public que vient le pro­blème, espace à conqué­rir et à maî­tri­ser, sys­tème média­tique favo­ri­sant une lutte poli­tique pour la domi­na­tion dans un pre­mier temps, une société hié­rar­chique dans un second, et qu’il est bien pré­fé­rable que cha­cun apprenne à construire son espace de débats, à mul­ti­plier les zones d’autonomie et de résis­tance, à s’insérer et navi­guer entre plu­sieurs espaces, au sein des­quels il tien­dra des places qui peuvent être très différentes.

Pour cela, il est néces­saire que cha­cun connaisse et maî­trise les outils qu’il a à sa dis­po­si­tion, parmi les­quels les moteurs de recherche et les dif­fé­rents ser­vices qu’ils offrent consti­tuent des res­sources stra­té­giques. Il n’y a pas que les moteurs de recherche d’ailleurs. Les signets par­ta­gés, les blo­grolls, les listes et espaces de dis­cus­sion, ou tout sim­ple­ment le bouche à oreille sont d’excellents moyens de trou­ver de l’information autre­ment que via un moteur de recherche. Dif­fi­cile d’ignorer aujourd’hui que la liberté poli­tique passe par la connais­sance et la maî­trise tech­nique des outils d’information (dans les deux sens : pour rece­voir et émettre de l’information). Ce que nous sommes en train de vivre au contraire, ce sont les consé­quences de l’illusion selon laquelle la sau­ve­garde de la démo­cra­tie infor­ma­tion­nelle (défi­nie en par­ti­cu­lier par la notion de plu­ra­lisme) puisse être entiè­re­ment délé­guée à des orga­nismes régu­la­teurs. C’est bien au contraire désor­mais à cha­cun de nous de consti­tuer, agran­dir et enri­chir une mul­ti­pli­cité d’espaces de débats qui s’interconnecteront, s’entrecroiseront ensemble pour for­mer un réseau dont per­sonne ne pourra fina­le­ment pré­tendre avoir la maîtrise.

A l’ère du jour­nal imprimé, on pen­sait qu’il suf­fi­sait de savoir lire pour être un citoyen averti. A l’ère de la télé­vi­sion, on esti­mait qu’il suf­fi­sait de savoir tour­ner un bou­ton pour connaître le monde. Nous savons que ce n’est vrai ni dans un cas ni dans l’autre. Aujourd’hui, il est hors de ques­tion de lais­ser croire qu’on en sait assez lorsqu’on peut uti­li­ser un navi­ga­teur. Google ne sera jamais que ce que nous en ferons.

Fautographie et libraires en lignes


On a dit ailleurs les dan­gers que les libraires en ligne font peser sur les libraires tra­di­tion­nels, déjà concur­ren­cés par les grandes sur­faces. On a aussi décrit l’intérêt que repré­sentent les Ama​zon​.fr, Fnac​.com et autres Ala​page​.com pour appor­ter une visi­bi­lité aux cata­logues com­plets des éditeurs, per­met­tant ainsi l’émergence de micro-​machés qui, cumu­lés, sont sus­cep­tibles de repré­sen­ter un énorme poten­tiel écono­mique. Per­met­tant de contour­ner la visi­bi­lité réduite sur les sur­faces de vente tra­di­tion­nelles, n’imposant de frais de trans­port qu’à coup sûr (lorsqu’une vente est réa­li­sée), les libraires en ligne sont une véri­table aubaine pour qui cherche à contour­ner l’inertie et la myo­pie de la chaine tra­di­tion­nelle du livre. La librai­rie en ligne ne serait pas que cet ogre ano­nyme, froid et inhu­main qui rem­place les libraires en cher et en os, avec leur nez, leurs lec­tures, leurs conseils et la dose de hasard qu’ils intro­duisent dans l’itinéraire du lec­teur. Elle per­met­trait égale­ment de relier de micro-​consommateurs avec de micro-​producteurs. Un peu d’humanité dans les tuyaux du réseau mondial.

Mais le meilleur des mondes élec­tro­niques est-​il tout blanc, ou tout noir ? Pas­sons de la théo­rie à la pra­tique. Cher­chons par exemple à ache­ter le livre de Clé­ment Ché­roux, Fau­to­gra­phie. Petite his­toire de l’erreur pho­to­gra­phique, publié en Bel­gique par les éditions Yel­low Now en 2003. Ama​zon​.fr annonce que l’ouvrage est « Actuel­le­ment indis­po­nible » et que « L’éditeur est en rup­ture de stock. ». Ala​page​.com déclare que l’ouvrage est « défi­ni­ti­ve­ment épuisé ». Fnac​.com ignore jusqu’à son exis­tence ; on ne s’en éton­nera guère, tant la librai­rie en ligne de l’agitateur d’idées est médiocre. Décep­tion du doc­to­rant, qui consi­dère le sujet de l’ouvrage comme une excel­lente voie de renou­vel­le­ment des approches en his­toire de la pho­to­gra­phie. S’il n’habite pas à deux cents mètres de la Biblio­thèque natio­nale ou de la Société fran­çaise de pho­to­gra­phie, il s’apprête à un petit par­cours du com­bat­tant pour trou­ver le livre.

Cepen­dant, le fait que ce livre soit épuisé est une bonne nou­velle. Cela signi­fie que le micro-​marché a fonc­tionné et que l’ouvrage a trouvé son public. A fonc­tionné ? Voire. Il suf­fit d’aller à la librai­rie pari­sienne « La chambre claire », spé­cia­li­sée dans le domaine de la pho­to­gra­phie, pour consta­ter que le libraire accepte de prendre com­mande du livre épuisé. Un peu iro­nique, le doc­to­rant se dit qu’on verra ce qu’on verra, car lui, qui est connecté, il sait que l’ouvrage est épuisé. Mais rien ne rem­place l’expérience. Et la sanc­tion tombe : « Mon­sieur, votre ouvrage est arrivé ». Fau­to­gra­phie n’est pas épuisé. Les éditions Yel­low Now sont une petite mai­son, mais néan­moins ambi­tieuse, qui perd des ventes à chaque fois qu’un inter­naute se fie à la seule base de don­nées com­mer­ciale d’un libraire en ligne. Faudra-​t-​il des libraires en ligne spé­cia­li­sés ? Faut-​il impo­ser plus de pru­dence aux offi­cines qui annoncent qu’un ouvrage est épuisé ? Quoi qu’il en soit, le compte-​rendu de l’ouvrage est publié par la revue Etudes pho­to­gra­phiques dans son numéro 14 et celui-​ci est immé­dia­te­ment acces­sible. Une veine.

La réfé­rence

Clé­ment Ché­roux, Fau­to­gra­phie. Petite his­toire de l’erreur pho­to­gra­phique, Cris­née (Bel­gique), Yel­low Now, 2003, 192 p., ill. NB et coul.,19 €.

Bienvenue dans un monde meilleur

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Bien­ve­nue dans un monde meilleur

L’arrivée d’un nou­veau mono­ma­niaque dans la blo­go­sphère n’est pas un événe­ment. Je com­mence à écrire dans blogo-​numericus au milieu de la fan­tas­tique armée de blogs repé­rée par les médias récem­ment. Le phé­no­mène est donc déjà passé de mode. Il devien­dra sim­ple­ment un puis­sant et durable phé­no­mène de société. Il avait quitté le camp des pion­niers il y a deux ou trois ans déjà. Puis rejoint celui des adop­tants pré­coces. Aujourd’hui, c’est l’heure des adop­tants tar­difs (mais pas encore des retar­da­taires). L’embouteillage esti­val est à craindre et Bison blo­go­futé aurait bien rai­son d’annoncer de radieuses jour­nées de pro­duc­tion de masse, expo­nen­tielle et foi­son­nante. Lorsque j’ai com­mencé à blo­guer, c’était sous pseu­do­nyme, pour trai­ter, d’une part de sujets pro­fes­sion­nels, d’autre part de sujets per­son­nels. En des endroits pro­pre­ment sépa­rés, culti­vant la mul­ti­pli­cité des pseu­do­nymes comme un ado­les­cent adepte des jeux de rôle et des ava­tars typiques des jeux en ligne ou de la scène des hackers infor­ma­tiques. Car s’exposer est ris­qué. On a dit et redit la dif­fi­culté d’assumer sur la durée un dis­cours aussi public en uti­li­sant son pré­nom, son nom, son matri­cule, son lieu de rési­dence, son numéro de Sécu­rité sociale. Les listes de dis­cus­sion et leurs archives ont depuis long­temps mon­tré les écueils qui guettent toute prise de posi­tion publique sur sup­port élec­tro­nique. Sans aller jusqu’aux pro­blèmes liés à l’étalage de conflits inter­in­di­vi­duels, il faut évoquer les prises de posi­tion poli­tiques, reli­gieuses ou pro­fes­sion­nelles qui sont banales un jour et peuvent pro­vo­quer de graves dif­fi­cul­tés quelques mois, quelques années, quelques décen­nies plus tard. Une vie de prises de posi­tion mémo­ri­sée scru­pu­leu­se­ment par le réseau. Une vie de cas­se­roles, de sédi­men­ta­tion et de com­pres­sions césa­riennes. Le réseau permettra-​t-​il à quelqu’un de chan­ger d’avis, de chan­ger de vie, de chan­ger de vice ? On peut en dou­ter, si le citoyen n’a pas pris la constante pré­cau­tion de se doter d’une deuxième peau en choi­sis­sant un pseu­do­nyme. Et d’en chan­ger aus­si­tôt que sa vie entame un tour­nant signi­fi­ca­tif. Très vite, un pseu­do­nyme désigne quelqu’un qui, sous sa nou­velle iden­tité, est inséré dans un réseau, par­ti­cipe à des entre­prises col­lec­tives, est connu pour cer­taines orien­ta­tions, cer­taines posi­tions, cer­taines lubies. Le réseau ne tisse pas que des liens entre les machines, il en déploie égale­ment entre les indi­vi­dus et les groupes. Dès lors, un indi­vidu uti­li­sant un pseu­do­nyme est un indi­vidu socialisé.

Dis-​moi ce que tu book­markes, je te dirais qui tu es. Le social book­mar­king donne un accès public à l’équivalent de votre biblio­thèque, poten­tiel­le­ment celle qui est dans votre séjour (anciennes, actuelles et futures lec­tures), celle qui est dans votre cui­sine (tiens, tu manges congelé ?), celle qui est dans vos toi­lettes (ça te fait vrai­ment rire, Soeur Marie-​Thérèse des Bati­gnoles ?), celle qui est dans votre chambre (sous la table de nuit, celle qu’on ne lit qu’à deux car elle traite de sujets pirouet­tiques), celle qui est dans votre gar­çon­nière sexuelle, poli­tique ou ludique. De la cave au gre­nier, de la tête aux pieds. Si vous n’y pre­nez garde, le social book­mar­king vous révèle. Les blo­gue­ries aussi. Des pro­pos de comp­toir sou­vent rapides, qui comptent peu en théo­rie, mais pour­ront être mis un jour à votre débit, tout autant qu’à votre cré­dit. Ce qui fait l’unité de votre per­son­na­lité et sa richesse n’est-il pas le com­par­ti­men­tage méti­cu­leux que vous établis­sez entre les par­ties de la jour­née, de la semaine, de l’année, de la vie ? Faut-​il autant de pseu­dos et de lieux d’expression book­mar­kienne ou blo­go­sphé­rique que de pièces dans votre appar­te­ment ? Autant que de facettes de votre per­son­na­lité et de périodes dans votre vie ? Ou allons-​nous voir appa­raître des être publics glo­baux ? Nous dirigeons-​nous au contraire vers l’émiettement élec­tro­nique de l’individu, n iden­ti­tés méti­cu­leu­se­ment étanchéisées ?

Autre­fois, seuls les résis­tants et les écri­vains se dotaient d’identités secondes. Il en allait de la sur­vie des pre­miers. Les seconds avaient par­fois besoin de liberté pour écrire et pour être lus, sous peine d’être enfer­més dans un per­son­nage. Que ce soit le besoin de gagner faci­le­ment de l’argent en toute dis­cré­tion. Ou de s’amuser à goû­ter de genres jugés moins nobles, ou sim­ple­ment de ten­ter une expé­rience d’écriture jugée trop auda­cieuse. La com­pa­rai­son entre les écri­vains et les blo­gueurs uti­li­sant un pseu­do­nyme est par­ti­cu­liè­re­ment valide parce que les écrits res­tent. Sans doute même persistent-​ils davan­tage sur Inter­net, car leur fra­gi­lité rela­tive est com­pen­sée par leur incroyable et quasi uni­ver­selles acces­si­bi­lité, indexa­bi­lité, repro­duc­ti­bi­lité. Elle se pour­suit parce que les deux types d’auteurs prennent des risques pro­fes­sion­nels et judi­ciaires : toute prise de posi­tion publique peut entraî­ner incom­pré­hen­sion, licen­cie­ment, pla­car­di­sa­tion ou pro­cès. Elle ne peut tenir toute la lon­gueur, cepen­dant, parce que l’écrivain fai­sait par­tie de l’élite. Les blo­gueurs, par­ta­geurs de liens pré­fé­rés, par­ti­ci­pants à des listes de dis­cus­sion ou à des forums, ne sont plus des membres de l’élite cultu­relle. S’ils ne sont pas encore tout le monde, ils sont déjà Mon­sieur tout le monde.

Si tu uti­lises un pseu­do­nyme, c’est sans doute que tu as quelque chose à cacher. Ainsi parlent ceux qui défendent les lois liber­ti­cides qui, sous pré­texte de lutte contre le ter­ro­risme et la cri­mi­na­lité cherchent à nous doter d’un numéro de série unique, tra­çable comme des vaches dingues, loca­li­sable, fil­mable, archivé. Tout ce que vous ferez et ne ferez pas, tout ce que vous direz et ne direz pas, tout ce que vous pen­se­rez et ne pen­se­rez pas, tout ce que vous aime­rez et n’aimerez pas pourra être retenu contre vous. Bien­ve­nue dans un monde meilleur.

Bien­ve­nue dans la blo­go­sphère sans pseu­do­nyme, Marin.

Sam suffit (ou comment passer ses vacances dans un bungalow virtuel)


Ca y est, je l’ai fait. Moi aussi, j’ai ter­miné mes deux pre­miers sites en CSS pure [10], table­less, avec float et div id ! Moi aussi je suis un dieu du html, j’appartiens à l’élite du web, je vais enfin pou­voir mépri­ser la terre entière du haut des mes #content et back­ground : url(logo.gif), même si la vérité m’oblige à avouer avoir pris et adapté pour Spip un modèle exis­tant.

Evi­dem­ment, l’accouchement n’a pas été sans dou­leur et ceux d’entre vous qui consul­taient HN entre deux et quatre heures du matin (ils sont nom­breux j’en suis sûr) ces der­niers jours ont pu s’en rendre compte. J’ai les pau­pières dans les chaus­settes, je res­semble à un lapin en phase ter­mi­nale de mixo­ma­tose, je mets trois minutes à répondre quand on me parle (à la cin­quième ten­ta­tive, mais les enfants vont tou­jours jusqu’à la cin­quième ten­ta­tive mal­heu­reu­se­ment), mais je l’ai fait, j’ai ter­miné, je suis fier-​comme-​Artaban.

Et plus encore, car je ne suis pas mécon­tent non plus d’avoir réussi à implé­men­ter le superbe menu à onglets par portes cou­lis­santes de chez Lapeyre, heu Dou­glas Bow­man ou encore le magni­fique menu dyna­mique d’Alsacreation revu pour Spip par Thierry.

Hé ! vous avez vu mon sys­tème navi­ga­tion par cou­leur ? pas mal, non ? ou alors les contri­bu­tions de forum sélec­tion­nées par rubrique ? pas facile à faire avec Spip. Qu’est-ce que vous pen­sez des logos de logi­ciels libres que j’ai savam­ment par­se­més à la fois pour la déco et me don­ner bonne conscience (moi aussi, je suis un sup­por­ter) ?

Ensuite, dans la lan­cée, j’ai voulu vali­der auprès du W3c, his­toire de pou­voir affi­cher la petite icône affir­mant sou­ve­rai­ne­ment que mon site Web est valide. Là, c’était plu­tôt la douche froide [11]). Bref, la route est longue jusqu’au Saint Graal, mais l’essentiel est de s’en approcher.

Inutile donc de venir me cas­ser le moral en me disant que mon site n’est pas valide, que le code n’est pas opti­misé pour les moteurs (les barres d’outil arrivent avant le contenu, mais pas moyen de faire autre­ment avec deux floats), ou qu’il n’est pas lisible sur tel navi­ga­teur bugué (sui­vez mon regard). Je sais tout cela, mais je m’en fiche…pour l’instant. Sous Fire­fox der­nière mou­ture, sur mon Lati­tude der­nière géné­ra­tion, mon site est beau, avec plein de trucs et de machins.

« Sam suf­fit », comme on écrit sur les bun­ga­lows de bord de mer.

1000 fois mieux


« 1000 fois mieux », c’est ce que pré­tend faire Emma­nuel Hoog, pré­sident de l’INA quand Libé­ra­tion l’interroge sur Google video, le pro­jet de numé­ri­sa­tion lancé par l”« ogre de Moun­tain View ».

En gros, la réponse de l’INA se posi­tionne sur le même registre que celle de la BNF-​Gallica à Google Print (la dra­ma­ti­sa­tion en moins) : « pour­quoi ne parle-​t-​on que de Google alors que nous fai­sons mieux, plus, plus sophis­ti­qué depuis plus long­temps ? ». Et tout le monde d’aller répé­tant l’antienne selon laquelle Google n’est pas si bien que cela, très pri­mi­tif, une sorte de fast-​food de la société de l’information n’arrivant pas à la che­ville de nos belles réa­li­sa­tions natio­nales en plus de mena­cer notre sou­ve­rai­neté par la seule puis­sance de ses moyens [5].

Sur tous ces points, l'opinion commune a totalement raison : Google fait beaucoup moins bien, beaucoup moins gros, beaucoup plus rudimentaire ; et c'est évidemment le secret de sa réussite...

Jason Fried, fondateur de la société 37 Signals mise à l'honneur cette semaine par Salon :

« We have this big thing about embra­cing constraints. When you have constraints — less time, less money — people care about every dol­lar they spend. Cus­to­mers ask us, “How does Base­camp [6] com­pare with other project-​management tools ?” We say it does less. Our pro­ducts do less, and that’s why they’re suc­cess­ful. People don’t want bloa­ted pro­ducts, and constraints force us to keep our pro­ducts small, and to keep them valuable ».

Il est pro­bable que la même leçon puisse être tirée de l’histoire de Google : un ser­vice simple, un simple ser­vice, mais bien rendu, et sans mul­ti­plier les à côtés, fonc­tions avan­cées et autres fio­ri­tures (ce que fai­saient les moteurs de recherche concur­rents lorsque Google a vrai­ment pris son envol). Il y a là une appa­rence d’injustice : car le monde entier se pré­ci­pite sur le rudi­men­taire en délais­sant le plus sophis­ti­qué, le « mille fois mieux » [7], la crème de la crème qu’apparemment, il ne com­prend pas.

Fli­ckr, Del​.icio​.us, Google, autant de ser­vices très simples qui ne pré­tendent pas faire plus que ce pour quoi on les uti­lise. Autant de ser­vices conçus et lan­cés rapi­de­ment, avec peu de moyens, par un petit nombre de per­sonnes. Bref, d’un côté on mobi­lise des pré­si­dents de la Répu­blique, on écrit des tri­bunes, on col­loque, on dis­serte, on sort les trom­pettes d’airain, on va voir ce qu’on va voir…de l’autre, on fait sans trop se poser de ques­tion ; on a une idée, on la lance, on voit ce que ça donne. Dans un contexte à cycles d’innovations rapides, les deux méthodes n’aboutissent pas au même résul­tat : d’un côté, on abou­tit enfin, au bout de plu­sieurs années, à de beaux pro­duits, bien conçus, sophistiqués…et dépas­sés car conçus en fonc­tion d’un contexte devenu obso­lète. De l’autre, on dis­pose immé­dia­te­ment d’objets simples, voire sim­plistes, mais constam­ment adap­tables, en rai­son de cette sim­pli­cité pré­ci­sé­ment, et donc constam­ment en phase avec leur contexte d’usage. Pre­mier point donc : on ne tra­vaille pas sur cahier des charges, mais sur vali­da­tion a pos­te­riori de l’expérimentation en situa­tion. Chez Google, c’est le rôle de Google labs, que Yahoo se met aujourd’hui à copier

Deuxième point : il ne suf­fit pas de lan­cer des ser­vices basiques pour réus­sir, ni sur­tout pour per­du­rer ; ce serait trop facile. La grande réus­site de Google, c’est d’avoir mul­ti­plié les pro­duits basiques pour les com­bi­ner, les agré­ger, les mettre en com­mu­ni­ca­tion le moment venu : Google, Google print, Google maps, puis earth, Google news, Google adsense, Gmail, sans oublier Blog­ger et Picasa, sont des ser­vices qui se nour­rissent et se ren­forcent mutuel­le­ment en for­mant un cercle ver­tueux dont nous connais­sons seule­ment le début. C’est tout sim­ple­ment génial [8]. En face, on a de superbes pyra­mides iso­lées, dont les concep­teurs ignorent mani­fes­te­ment jusqu’à la notion de réseau. En face, on a du « mille fois mieux », mais pour une petite élite triée sur le volet, ou tout sim­ple­ment inutile, invi­sible, parce qu’incapable de communiquer.

On peut tou­jours bran­dir le dra­peau natio­nal, défendre notre belle tra­di­tion d’excellence et d’élitisme, et mou­rir sur place, momi­fiés dans notre fas­ci­na­tion pour la culture morte. Je pense pour ma part avoir beau­coup à apprendre de Google [<a href=”#nb9” class=“spip_note” rel=“footnote” title=“Pour ceux qui s’inquiéteraient, je n’ai pas été mara­bouté par Larry Page. J’ai (…)” id=“nh9”>9].

Tristes cybertropiques


Je viens de ter­mi­ner le vision­nage de Ghost in the Shell 1 et 2. Oui, je sais, je ne suis pas en avance. Cela fait long­temps que j’ai entendu par­ler de ces films sans avoir eu la volonté de les regarder.

C’est main­te­nant chose faite ; et, effec­ti­ve­ment, il s’agit de films de qua­lité. Même le côté mora­li­sa­teur du deuxième épisode, relevé par un cer­tain nombre de cri­tiques, ne m’a pas frappé outre mesure. Ce qui est pénible dans les dis­cours mora­li­sa­teurs, c’est qu’ils pré­tendent appor­ter des réponses défi­ni­tives. Ce n’est pas le cas ici ; les per­son­nages mul­ti­plient les inter­ro­ga­tions, naviguent entre les incer­ti­tudes et le film entier pro­longe le trouble esquissé dans l’épisode pré­cé­dent, sans jamais le résoudre.

Mais il ne s’agit pas ici de refaire la cri­tique de films que tout le monde a com­menté il y a des années. Ce qui me frappe dans ces films, c’est l’état d’esprit tota­le­ment sinistre dans lequel ils baignent. On sent bien à cer­tains moments qu’Oshii est saisi par la ten­ta­tion d’introduire quelque pointe d’humour dans sa réa­li­sa­tion. Mais il se retient, à chaque occa­sion, comme devant un tabou esthé­tique qu’il se garde bien de bri­ser : le film d’anticipation, sur­tout lorsqu’il touche aux cyborgs, au cybe­res­pace, ne doit jamais sus­ci­ter le rire, ni même le sourire.

Regar­dez Matrix : les per­son­nages y font triste figure, comme s’ils repro­chaient per­pé­tuel­le­ment à quelqu’un de les avoir pla­cés là. Souvenez-​vous d’Existenz : l’impression la plus per­sis­tante que j’en aie, est celle d’une ambiance de type Pologne années 50. Pre­nez Blade Run­ner : Har­ri­son Ford y arbore en per­ma­nence un air de chien battu qui fait pitié. Tout se passe comme si le cybe­res­pace, notre futur très cer­tai­ne­ment peu­plé de cyborgs, devait néces­sai­re­ment être triste, ou plus exac­te­ment mélancolique.

Car ce n’est pas le carac­tère sombre de notre ave­nir qui pro­voque cet état d’esprit. On peut très bien vivre dans un monde épou­van­table et en rire, l’exemple s’est vu à de nom­breuses reprises. La numé­ri­sa­tion de l’homme, l’artificialisation de son huma­nité via la figure du cyborg ne sont pas néces­sai­re­ment géné­ra­teurs d’angoisse, ni même de nostalgie.

Il s’agit sans doute bien plu­tôt d’un pro­blème pure­ment esthé­tique, comme sou­vent ; et je me risque à avan­cer qu’ils s’agit d’un pro­blème de cré­dit. De même que le notaire, le ban­quier qui se doivent d’être sinistres pour mon­trer que ce qu’il font est très sérieux, très impor­tants, de la même manière, le cybe­rhé­ros doit être mélan­co­lique pour bien mon­trer au spec­ta­teur que tous ces micro-​événements qui lui sont invi­sibles et qui se déroulent dans les ordi­na­teurs et les robots sont vrai­ment très graves et menacent l’humanité (morale). Bref, le héros cyber­né­tique ne cesse de deman­der cré­dit au spec­ta­teur de la gra­vité de ce qu’il ne voit pas (et ne peut pas voir, car tout se déroule dans des câbles élec­triques et des micro­pro­ces­seurs), en le fixant per­pé­tuel­le­ment d’un regard déses­péré et sur­tout, ter­ri­ble­ment concerné. Les lunettes noires de Tri­nity jouent le même rôle que le cha­peau haut-​de-​forme du finan­cier ; l’un et l’autre sont là pour signi­fier que ça ne rigole pas dans leurs mondes res­pec­tifs ; et ce, même si on ne voit rien.

Tout cela est rela­ti­ve­ment faux ; car le cybe­res­pace est, et sera évidem­ment, bien plus drôle, iro­nique, ludique, non seule­ment que la repré­sen­ta­tion qu’en donne le cinéma, mais aussi que la vie dans le monde phy­sique. A cela, il y a une rai­son très simple : dans l’univers numé­rique, les déci­sions prises sont rare­ment irré­ver­sibles ; il y a tou­jours quelque part un bou­ton « undo », un ctrl-​z pour reve­nir en arrière et défaire l’erreur que l’on vient de com­mettre. Bref, il est bien rare qu’il y ait mort d’homme ; dans la mesure où rien n’est défi­ni­tif, on peut même se deman­der si ce monde connaît la mort. Inutile cepen­dant de cher­cher si loin : le monde numé­rique, le cybe­res­pace sont des uni­vers où l’existence est bien plus légère qu’ailleurs, en rai­son, pré­ci­sé­ment, de cette propriété.

Il est donc assez faible, à mon avis, d’en don­ner une repré­sen­ta­tion aussi acca­blée. On le sait, la repré­sen­ta­tion ciné­ma­to­gra­phique de tout ce qui touche aux tech­no­lo­gies de l’information consti­tue un véri­table défi du fait du carac­tère abso­lu­ment anti-​spectaculaire de ces tech­no­lo­gies. La ques­tion morale semble redou­bler ce défi.