Archives mensuelles : septembre 2005

SHS 2.0


Depuis quelque temps, je m’intéresse à ce qu’on appelle un peu pom­peu­se­ment le Web 2.0. Comme cela a été dit, la notion est assez floue et recouvre plein de choses assez dif­fé­rentes. Ou plu­tôt, on voit bien qu’il s’agit d’un même phé­no­mène, mais aux mul­tiples dimen­sions. Cer­tains insistent sur la dimen­sion tech­nique, d’autre sur les pra­tiques édito­riales, d’autre encore sur la dimen­sion sociologique.

Plus récem­ment, j’ai suivi atten­ti­ve­ment ceux qui essayaient d’imaginer ce que pou­vait don­ner le Web 2.0 dans le cadre éduca­tif. On peut s’intéresser aussi à ce que cela pour­rait don­ner dans un contexte de recherche en sciences humaines et sociales (Un nou­veau tableau pour Marin, donc). Fran­çois Briatte de son côté mani­fes­tait récem­ment (et en a remis une couche) son impatience/​énervement en consul­tant HAL SHS. De l’autre côté de l’Atlantique, c’est vrai, ArXiv, Nature avec Conno­tea, ou, plus près de nous (de l’autre côté du Chan­nel), CiteU­Like ont déjà entamé la révolution.

Je suis au début de mes inter­ro­ga­tions sur le sujet. J’essaie donc de poser des ques­tions et de faire des remarques construc­tives, sans garan­tie de clarté. Atten­tion, ceci n’est pas une syn­thèse, vous ris­quez de perdre votre temps ; je vous aurai prévenu :

Pre­mier point, le Web 2.0 repose sur des tech­no­lo­gies que les uti­li­sa­teurs ne connaissent pas encore. Typi­que­ment, le for­mat RSS dont Nielsen/​Netratings nous a dit récem­ment qu’il était uti­lisé par 10% des inter­nautes. Le ratio doit être encore plus faible dans les com­mu­nau­tés aux­quelles je m’adresse.

Par ailleurs, il faut bien com­prendre que les révo­lu­tions en cours, et sur­tout celle du Web 2.0, ne sont pas, mais alors pas du tout, des révo­lu­tions pure­ment tech­niques acces­sibles aux seuls geeks. C’est exac­te­ment le contraire qui se passe. Qu’on en juge : du temps du Web sta­tique, il fal­lait être un vrai geek pour mettre ne serait-​ce qu’une seule page sur le web : FTP + balises HTML codées à la main. Avec l’arrivée des CMS, il faut être un peu geek au début (lors de l’installation du sys­tème), mais très peu ensuite. Lorsqu’arrivent les blogs, on passe à l’ère du presse-​boutons pur : aucune com­pé­tence tech­nique n’est exi­gée. Les autres outils qui se déve­loppent dans la fou­lée : blo­glines, del​.icio​.us, fli­ckr, sont acces­sibles à qui­conque sait ouvrir un navi­ga­teur (ce qui ne signi­fie pas que cette connais­sance soit suffisante).

Une des carac­té­ris­tiques les plus frap­pantes du Web 2.0, c’est qu’il est cen­tré sur l’utilisateur ; c’est le triomphe de l’individualisme ! (mais pas de l’individualisme ato­misé, j’y revien­drai dans un autre billet) et ceci a des consé­quences énormes sur la manière dont les ins­ti­tu­tions de recherche et d’enseignement supé­rieur devront se posi­tion­ner dans leurs rap­ports aux indi­vi­dus sur ce plan. Nous sommes par exemple un cer­tain nombre à avoir essayé de convaincre les cher­cheurs d’évoluer depuis leur page perso vers des sys­tèmes plus cen­tra­li­sés, plus col­lec­tifs, comme, par exemple, des archives ins­ti­tu­tion­nelles où ils pou­vaient dépo­ser leurs publi­ca­tions. Je me demande main­te­nant s’il ne faut pas faire machine arrière finalement.

Une autre manière d’aborder la ques­tion est d’établir la typo­lo­gie sui­vante : en SHS, on a les uni­tés orga­ni­sa­tion­nelles sui­vantes : les indi­vi­dus (les cher­cheurs ou, plus sou­vent, les enseignants-​chercheurs), les col­lec­tifs (thé­ma­tiques, dis­ci­pli­naires), les ins­ti­tu­tions de recherche et d’enseignement supé­rieur. A chaque niveau, on a des formes édito­riales web spé­ci­fiques : la page perso jusqu’à pré­sent pour l’individu, les revues et archives thé­ma­tiques pour les col­lec­tifs, les sites ins­ti­tu­tion­nels, archives ins­ti­tu­tion­nelles et ENT pour les ins­ti­tu­tions. Pour ma part, je reste per­suadé que les réti­cences d’un grand nombre de cher­cheurs en SHS à uti­li­ser et s’approprier des dis­po­si­tifs infor­ma­tiques sont, pour l’essentiel, dues à des pro­blèmes de négo­cia­tion sur cet arti­cu­la­tions de l’individu , des col­lec­tifs de recherche et des ins­ti­tu­tions qui financent tout cela.

En gros, pour dire les choses bru­ta­le­ment, ces sont sou­vent les ins­ti­tu­tions qui financent et mettent en place ces dis­po­si­tifs. Elles s’adressent ensuite direc­te­ment aux indi­vi­dus (les cher­cheurs), quel­que­fois en court-​circuitant les col­lec­tifs de recherche d’ailleurs, en leur pro­po­sant d’entrer dans leur machine (leur por­tail, leur ENT, leur base de publi­ca­tions, leur base docu­men­taire). Mais sur le plan aca­dé­mique, c’est tout le contraire qui se passe, puisque ce qui est valo­risé dans le déroulé de car­rière d’un cher­cheur, c’est au contraire la pro­duc­tion indi­vi­duelle, dont le som­met est la mono­gra­phie. Il y a comme une dis­tor­sion ; et il suf­fit quel­que­fois de voir com­bien cer­tains cher­cheurs, parmi les plus aver­tis sur ces ques­tions peau­finent amou­reu­se­ment leur page perso en sta­tique chez un héber­geur gra­tuit (avec leur cv, leur liste de publi­ca­tions, leurs goûts artis­tiques (la repro­duc­tion de tableau comme topos de la page perso de cher­cheur)) pour dédai­gner les beaux sys­tèmes docu­men­taires sophis­ti­qués que leur vendent leur établis­se­ments de rat­ta­che­ment, au grand dam des pro­fes­sion­nels qui les ont mis en place. C’est que sou­vent ces pro­fes­sion­nels oublient de se deman­der ce qu’un cher­cheur peut bien gagner en terme de visi­bi­lité per­son­nelle par exemple, à se lais­ser aspi­rer par la grosse machine institutionnelle.

Dans ce contexte, le Web 2.0 m’a l’air très inté­res­sant, car intel­li­gem­ment pra­ti­qué, il ouvre la voie à une forme de conci­lia­tion entre les dif­fé­rents niveaux. Les niveaux indi­vi­duels et com­mu­nau­taires sont bien ser­vis par les blogs , les signets, docu­ments et biblio­gra­phies par­ta­gés. Et les ins­ti­tu­tions ? Je me demande si elles ne doivent pas effec­tuer une sorte de révo­lu­tion coper­ni­cienne au niveau des ser­vices web qu’elles peuvent rendre, en ne consi­dé­rant plus le sys­tème (docu­men­taire, d’information, web) comme étant au centre de la photo (avec les cher­cheurs qui vien­draient se bran­cher des­sus), mais bien plu­tôt les indi­vi­dus et les col­lec­tifs de recherche (par­fois très éphé­mères et infor­mels). Concrè­te­ment, cela signi­fie, d’abord offrir des ser­vices et outils cen­trés sur l’utilisateur, puis, dans un deuxième temps, faire émer­ger une repré­sen­ta­tion glo­bale, ins­ti­tu­tion­nelle de la masse d’informations qui a été pro­duite en son sein. Autre­ment dit, lais­ser les cher­cheurs faire leur page perso, tenir eux-​mêmes leur biblio, construire des com­mu­nau­tés sur leurs thèmes de recherche, par le biais de tout un tas de ser­vices (d’hébergement, d’alertes, de biblio, de recherche) offerts par l’institution, tout en veillant à une cir­cu­la­tion pos­sible des infor­ma­tions de dif­fé­rentes natures entre tous les ser­vices pro­po­sés, de manière à pou­voir en fin de compte, à la fois assu­rer une capi­ta­li­sa­tion de l’information et en don­ner une repré­sen­ta­tion glo­ba­li­sée (et éven­tuel­le­ment sélec­tion­née) qui réponde au besoin de visi­bi­lité de l’institution à un autre niveau.

Bon, tout ceci n’est pas clair . Il faut que je déve­loppe des exemples concrets pour tes­ter la vali­dité de l’intuition. A suivre donc. Si vous avez un avis sur la ques­tion, n’hésitez pas. Les com­men­taires sont ouverts.

Cré­dit photo : Cof­fee and pain­ting © Independentman — cc-by-2.0

Tunis, capitale mondiale de la société de l’information


Du 16 au 18 novembre pro­chain, la Tuni­sie accueillera en sa capi­tale le deuxième volet du som­met mon­dial de la société de l’information, deux ans après Genève.

C’est un choix extrê­me­ment judi­cieux qu’ont fait là les orga­ni­sa­teurs du som­met car le régime du Pré­sident Zine El Abi­dine Ben Ali a très tôt fait preuve d’une grande exper­tise dans ce domaine. Qu’on en juge plutôt :

En juin 2002, Ettounsi, le jeune web­mas­ter du site indé­pen­dant Tune­zine est arrêté et son maté­riel confis­qué. Dis­pa­rais­sant pen­dant plu­sieurs jours (on appren­dra par la suite qu’il a subi des condi­tions de déten­tion dures et dégra­dantes), il est jugé pour « dif­fu­sion de fausses infor­ma­tions » et « fraude aux sys­tèmes infor­ma­tiques » à la suite de quoi il écope de deux ans de prison.

Plu­sieurs per­sonnes témoignent de la dégra­da­tion de son état de santé dans les geôles tuni­siennes. En mars de cette année, il décède d’une crise car­diaque à l’âge de …36 ans.

En 2004, 9 lycéens sont condam­nés à des peines allant de 19 à 26 ans de pri­son pour « for­ma­tion de bande pour ter­ro­ri­ser les gens », « agres­sion contre des indi­vi­dus dans l’intention de ter­ro­ri­ser », « tenue de réunions non auto­ri­sées », « vol et ten­ta­tive de vol », « pré­pa­ra­tion de matière explo­sive et déten­tion de pro­duits des­ti­nés à la fabri­ca­tion d’engins explo­sifs sans auto­ri­sa­tion ». C’est sur la base de leur uti­li­sa­tion d’Internet que ces accu­sa­tions sont avan­cées. Selon Repor­ters Sans Fron­tières, la tota­lité du dos­sier d’accusation contre les jeunes inter­nautes de Zar­zis repose sur des aveux extor­qués sous la torture.

Ces der­nières semaines, plu­sieurs articles de presse font état d’une excel­lente pré­pa­ra­tion du pays à l’approche du Som­met Mon­dial pour la Société de l’Information. Ainsi, récem­ment, la Ligue Tuni­sienne des Droits de l’Homme a été inter­dite de congrès pour des pré­textes fallacieux.

Il faut dire que la Tuni­sie tient tout par­ti­cu­liè­re­ment à ce que ce som­met soit une réus­site. La nomi­na­tion d’un expert de l’information à la tête du comité d’organisation (COMSMSI) en est la preuve.

Une mani­fes­ta­tion fes­tive célé­brant l’entrée triom­phante de la Tuni­sie dans la société de l’information est orga­ni­sée tout à l’heure devant son ambas­sade à Paris

Last blog day after

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Encore le pro­fes­seur McHale ?
©Menel­dur, CC BY-​SA

Quand on blogue, l’essentiel est de se dis­tin­guer, tout en res­tant inséré dans la blo­go­sphère. Impos­sible donc d’échapper au fameux blog day, cette opé­ra­tion inci­tant chaque blo­gueur à recom­man­der à ses visi­teurs 5 blogs de son choix ; mais, tant qu’à y par­ti­ci­per, autant le faire de manière ori­gi­nale en s’y col­lant non pas en même temps que la masse des blogs du com­mun, mais avec beau­coup plus de chic, quelques jours après.

Et puis tant qu’à faire, autant ne pas se livrer à ce vul­gaire sys­tème élec­tif qui res­semble trop au jeu stu­pide de l’île déserte. J’ai donc décidé d’évoquer plu­tôt mes der­nières lec­tures blo­guesques : L’Economie sans tabou, de Ber­nard Sala­nié, par exemple. Pour moi, ce blog repré­sente très bien un genre pos­sible du blog scien­ti­fique ou aca­dé­mique, à savoir le blog de vul­ga­ri­sa­tion. Gérard Sala­nié est un écono­miste, ensei­gnant actuel­le­ment à Colum­bia et auteur d’un essai, de vul­ga­ri­sa­tion aussi, publié l’année der­nière aux éditions Le Pom­mier. Ce qui est inté­res­sant, c’est qu’il intègre très bien la dimen­sion auto­bio­gra­phique de l’écriture du blog et s’en sert comme d’un res­sort dra­ma­tique lui per­met­tant de conduire son lec­teur dans les dif­fi­cul­tés quel­que­fois arides du rai­son­ne­ment écono­mique. Démé­na­geant de Paris à New-​York, le voici confronté à toute une série de petits tra­cas (avec les démé­na­geurs, les opé­ra­teurs de télé­phone mobile) qui lui sont autant de pré­textes à expo­ser tel topos de la théo­rie écono­mique ou tel article inté­res­sant sur le sujet. Comme l’ensemble est judi­cieu­se­ment agré­menté d’une cer­taine dose d’ironie, le résul­tat est très plai­sant : pla­cere et dis­cere.

Évidem­ment, que Sala­nié enseigne n’est pas étran­ger à sa rhé­to­rique. On sent bien la maî­trise de l’excellent prof et on se prend à regret­ter de n’avoir pu assis­ter à ses cours. Parmi les blogs renom­més en sciences humaines et sociales — et dans la zone fran­co­phone — le blog de Jean Véro­nis consti­tue lui aussi une cer­taine réus­site rhé­to­rique : par­tant d’un sujet grand public, les moteurs de recherche, et sin­gu­liè­re­ment Google, il réus­sit à popu­la­ri­ser avec suc­cès une dis­ci­pline extrê­me­ment poin­tue : l’informatique de trai­te­ment auto­ma­tique des langues. Véro­nis est un pro­fes­seur che­vronné aussi et, encore une fois, ceci n’est pas tout à fait étran­ger à cela.

Du coup, il me semble que le blog se prête assez bien à la pos­ture péda­go­gique qu’implique toute entre­prise de vul­ga­ri­sa­tion. Je l’ai dit ailleurs, l’écriture du blog repose sur la construc­tion d’un masque, d’une pos­ture, d’un per­son­nage, tout comme la pos­ture péda­go­gique qui demande des dons d’acteur. Pro­fes­seurs, acteurs, blo­gueurs donc, toutes ces fonc­tions demandent aussi une cer­taine dose de nar­cis­sisme qui, lorsqu’il est judi­cieu­se­ment employé, peut pro­duire des étincelles.

La pers­pec­tive est assez exci­tante tout de même ; parce que de bons profs, on en connaît un cer­tain nombre dans toutes les dis­ci­plines des sciences humaines et sociales, et on sait que ces dis­ci­plines ont un mal énorme à ali­men­ter le débat public (ce qui est une de leurs fonc­tions tout de même) dans des condi­tions rai­son­nables : pour un cher­cheur, inter­ve­nir dans l’espace public, c’est, ou bien publier un essai — avec dif­fi­culté et qui n’aura de chances de tou­cher qu’un lec­to­rat restreint-​, ou bien « s’engager », avec des risques impor­tants de dévoie­ment et de mani­pu­la­tion, ou bien confier sa parole à des inter­mé­diaires, des jour­na­listes par exemple, dans des condi­tions qui sont rare­ment satisfaisantes.

De ce point de vue, un blog bien mené comme celui que je viens d’évoquer, consti­tue sans doute une voie com­plé­men­taire à explo­rer. Ce ne serait pas mal tout de même de dis­po­ser de quelques dizaines de blogs de spé­cia­listes, éclai­rant l’actualité dans des condi­tions de dif­fu­sion et de cir­cu­la­tion de la parole savante mieux maî­tri­sées (par eux). Jean Véro­nis fai­sait d’ailleurs remar­quer dans une table-​ronde récente que le blog était aussi pour le cher­cheur un aiguillon pro­fi­table du fait du dia­logue franc et sans conces­sion qui s’établissait avec ses lec­teurs. Et d’ailleurs, le fait que ces blogs puissent être rela­ti­ve­ment bien fré­quen­tés et lus assi­dû­ment mani­feste l’existence d’une véri­table curio­sité, d’un besoin de com­prendre sans faci­lité ni cari­ca­ture qui n’a pas été satis­fait jusqu’ici.