Archives mensuelles : mars 2007

Représentation — participation


Par­fois, la suc­ces­sion chao­tique des petits événe­ments de la vie, qui semble n’avoir aucune cohé­rence et ne suivre aucun ordre, laisse la place pen­dant de courts moments, à des phé­no­mènes de réso­nance où plu­sieurs ren­contres, dans des cir­cons­tances très éloi­gnées, com­mencent à se répondre étrangement.

Ven­dredi après-​midi, Marin et moi rece­vions dans notre sémi­naire Fran­çoise Massit-​Folléa qui a déve­loppé pour nous une très inté­res­sante réflexion sur la notion de par­ti­ci­pa­tion citoyenne, à par­tir de l’exemple concret du Som­met Mon­dial sur la Société de l’Information (SMSI) qui s’est déroulé il y a quelques années. Fran­çoise a observé en par­ti­cu­lier à l’occasion de ce som­met, le fonc­tion­ne­ment du Cau­cus Inter­net gover­nance où s’exprimait dif­fé­rents points de vue émanant de la société civile. Appa­rem­ment, le SMSI aurait eu la par­ti­cu­la­rité, par rap­port à d’autres som­mets mon­diaux orga­ni­sés par l’ONU, de lais­ser une place beau­coup plus impor­tance à la société civile, par rap­port à un fonc­tion­ne­ment tra­di­tion­nel fondé sur les rela­tions inter-​étatiques. Bref, ce som­met sem­blait reflé­ter la volonté de rendre jus­tice à la mon­tée en puis­sance d’un modèle de gou­ver­nance fondé sur la déli­bé­ra­tion citoyenne et la par­ti­ci­pa­tion, plu­tôt que pure et simple repré­sen­ta­tion par l’intermédiaire des Etats. Cela fait écho aux très nom­breux débats qui se déve­loppent depuis plu­sieurs années en sciences sociales autour de la crise de la repré­sen­ta­tion, dont Rosan­val­lon est, par exemple, en France, un bon observateur.

Le bilan du som­met, et du mode de fonc­tion­ne­ment de ce cau­cus est, on s’en dou­te­rait, pour le moins mitigé. Fran­çoise pointe du doigt les nom­breuses ques­tions qui res­tent irré­so­lues, les nom­breuses entorses au prin­cipe d’égalité qu’elles a pu consta­ter dans ces forums, et sur­tout, l’incapacité fla­grante des acteurs de la société civile à enclen­cher le modèle de gou­ver­nance dont ils sont por­teurs (ouver­ture, égalité, par­ti­ci­pa­tion), sur le fonc­tion­ne­ment ins­ti­tu­tion­nel d’un gros machin comme un som­met onu­sien. On va dire que, de par son ampleur (mais est-​ce dû seule­ment à son ampleur ?), le SMSI semble avoir écrasé les acteurs de la société civile dans les rouages très puis­sants de son orga­ni­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle, très exac­te­ment en leur lais­sant la seule alter­na­tive de deve­nir des pro­fes­sion­nels de la méca­nique onu­sienne [38] ou de sortir du jeu. On voit bien à ce niveau, mais on l'a vu aussi à un niveau plus local avec Gérard Loi­seau lors de la séance pré­cé­dente, lors de la dis­cus­sion lan­cée par Hubert Guillaud que nous avions invité pour cela, les limites de la vertu par­ti­ci­pa­tive, sou­vent asso­ciée jus­te­ment au déve­lop­pe­ment d’Internet comme oppor­tu­nité d’une refon­da­tion démo­cra­tique. Sou­vent asso­ciée à des repré­sen­ta­tions spon­ta­néistes de l’échange et de la confron­ta­tion d’idées, la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive ne peut au contraire fonc­tion­ner que sur la mise en place de méca­nismes et de for­ma­lismes très stricts régle­men­tant cet échange [39]. Que la par­ti­ci­pa­tion ne puisse s’effectuer cor­rec­te­ment que par le biais de for­ma­lismes n’est pas, en soi, un pro­blème. Ce qui l’est davan­tage, c’est que la dimen­sion pro­pre­ment poli­tique, c’est-à-dire liée à la dis­tri­bu­tion du pou­voir, de ces méca­nismes et for­ma­lismes, n’est jamais inter­ro­gée en tant que telle. Cette inter­ro­ga­tion est en effet sys­té­ma­ti­que­ment recou­verte ou bien par le dis­cours léni­fiant de la par­ti­ci­pa­tion spon­tex, ou bien par la déri­va­tion tech­ni­cienne à la Las­coumes. Deux manières oppo­sées, mais aussi effi­caces l’une que l’autre, de sub­ti­li­ser les véri­tables débats qui doivent avoir lieu.

Hier matin, Alain Fin­kel­kraut invi­tait dans son émis­sion heb­do­ma­daire sur France Culture, deux phi­lo­sophes pour par­ler d’Internet et de Google. Pour être tout à fait hon­nête, je trouve que les rela­tions habi­tuelles entre les phi­lo­sophes fran­çais et Inter­net ne sont pas tou­jours d’excellente qua­lité. Cette rela­tion s’établit sou­vent sur la base d’un manque de connais­sances réci­proques assez abys­sal, condui­sant les pre­miers à se four­voyer pro­fon­dé­ment dans des inter­pré­ta­tions de chic de réa­li­tés tech­niques dont ils n’ont pas l’ombre d’un début de com­pré­hen­sion [40] et le second à igno­rer super­be­ment une tra­di­tion réflexive qui a déjà traité à de nom­breuses reprises des ques­tions qui sont abor­dées de manière naïve. Cette émis­sion ne fai­sait pas excep­tion, mal­heu­reu­se­ment. Fin­kel­kraut nous as fait son grand numéro du « O tem­pora, O mores ! », ouvrant son émis­sion sur l’affirmation d’une volonté de com­pré­hen­sion constam­ment démen­tie par la suite. Et la lita­nie des accu­sa­tions connues pou­vait com­men­cer : règne de l’immédiateté, dis­pa­ri­tion des média­tions, des­truc­tion de la culture, triomphe de l’information sur la connais­sance, mort de l’auteur, exal­ta­tion du nar­cis­sisme, etc. ad libi­tum. Là encore, c’est une cri­tique de la par­ti­ci­pa­tion qui s’exprimait dans cette émis­sion, mais d’une autre manière, radi­cale — car mécon­nais­sante -, reje­tant a priori ce modèle au nom du main­tien en l’état, de l’ancien sys­tème : celui de la repré­sen­ta­tion, des média­tions, de l’asymétrie, du maître et de l’élève, de la fonction-​auteur, etc. Ce qui est éton­nant chez Fin­kel­kraut, c’est qu’il fait comme si l’émergence du modèle par­ti­ci­pa­tif était le symp­tôme d’une sorte de folie col­lec­tive, d’un retour de notre société à l’âge enfan­tin, et non la consé­quence directe d’une crise radi­cale des média­tions et de la repré­sen­ta­tion. Tout ceci n’est pos­sible que par igno­rance — volon­taire — d’une tra­di­tion d’analyse cri­tique des dis­po­si­tifs repré­sen­ta­tifs qui ont mon­tré à quel point ils pou­vaient rem­plir dans les faits des fonc­tions oppo­sées à celles qui leur étaient assi­gnées dans les dis­cours, et per­pé­tuer l’ancienne dis­tri­bu­tion inégale, spo­lia­trice et injuste du pou­voir, de manière d’autant plus effi­cace qu’ils sont cen­sés faire le contraire.

Hier soir, chan­ge­ment de décors. Je suis allé voir Cher­chez la Faute, une pièce de Fran­çois Ran­cil­lac jouée en ce moment au théâtre Paris-​Villette. Cette pièce repose sur un dis­po­si­tif scé­nique assez par­ti­cu­lier, puisque le public, au lieu d’être can­tonné en posi­tion de spec­ta­teur dans les gra­dins d’un théâtre, vient prendre place autour d’une grande table car­rée où se déroule un sémi­naire tel que ceux aux­quels on peut assis­ter à l’Université. Voici cha­cun de nous assis devant un dos­sier bourré de pho­to­co­pies, des piles de livres, des tasses de thé à moi­tié vides, des sty­los, gommes, etc. Et puis tout à coup, le sémi­naire com­mence, animé par quelques per­sonnes, et dont la dis­cus­sion consti­tue la pièce de théâtre. Ce sémi­naire porte sur l’interprétation des pre­miers ver­sets de la Genèse, la créa­tion de l’Homme. Il s’agit en fait, d’une « mise en scène » (ou en sémi­naire) de l’interprétation que la psy­cha­na­lyste Marie Bal­mary pro­pose de ce pas­sage de la Bible dans son essai La Divine Ori­gine. Inter­pré­ta­tion trou­blante d’ailleurs, et étran­ge­ment en plein dans notre sujet, puisqu’elle consiste à sou­te­nir que l’interdiction que Dieu pose au pre­mier homme (c’est-à-dire à l’humain, non dif­fé­ren­cié puisqu’il est à la fois mâle et femelle) de man­ger du fruit de l’arbre de vie, ne ferait qu’énoncer la condi­tion de pos­si­bi­lité du sujet, à savoir la recon­nais­sance et le main­tien de la dif­fé­rence. Par­tant de l’idée que man­ger, c’est assi­mi­ler, c’est-à-dire faire dis­pa­raitre l’autre en l’ingérant, l’interdit pri­mor­dial ne fait qu’affirmer que pour que le sujet existe, il est néces­saire qu’il ait conscience de la pos­si­bi­lité d’un autre, dif­fé­rent et non assi­mi­lable. C’est pour cette rai­son que cet épisode pré­cède dans la chro­no­lo­gie la dif­fé­ren­cia­tion des sexes, qui rend effec­tive l’émergence du sujet qu’il a préa­la­ble­ment rendu pos­sible sur le plan onto­lo­gique. L’interprétation conti­nue ensuite sur sa lan­cée. L’intervention du ser­pent est ana­ly­sée de manière très inté­res­sante comme fon­dée sur une fausse inter­pré­ta­tion de la parole divine. Le ser­pent per­ver­tit cette parole ouverte, fon­da­trice du sujet, en la pré­sen­tant comme un inter­dit arbi­traire, comme une rela­tion de pou­voir qu’il s’agit de ren­ver­ser. Or, ce qui est inté­res­sant c’est que c’est cette inter­pré­ta­tion, celle de la faute et de la déso­béis­sance, qui a été majo­ri­tai­re­ment trans­mise. Bref, c’est le ser­pent qui intro­duit non pas la faute (absente du texte lui-​même), mais la notion de faute, sou­bas­se­ment impli­cite de la manière dont il pré­sente à l’homme sa rela­tion à Dieu.

Ce qui m’intéresse, dans cette pièce c’est la manière dont elle résonne, et d’une manière double, avec les dis­cus­sions que j’ai pu entendre les jours pré­cé­dents. Parce qu’étrangement, le dis­po­si­tif mis en place par le met­teur en scène semble contre­dire l’interprétation que la pièce pro­pose. Le dis­po­si­tif semble en effet vou­loir anni­hi­ler la dis­tance que le théâtre clas­sique établit entre la scène et la salle. Il semble vou­loir opé­rer une bas­cule de la repré­sen­ta­tion à la par­ti­ci­pa­tion, comme si la dis­tance, la cou­pure et fina­le­ment la dif­fé­rence entre ceux qui font et ceux qui regardent faire, entre acteurs et spec­ta­teurs était deve­nue insup­por­table au point que les pre­miers veuillent invi­ter leur public à deve­nir comme eux ; en fait à l’assimiler. Tous égaux autour de la table, tous acteurs, tous locu­teurs (et donc tous jour­na­listes, tous auteurs, tous artistes etc.). C’est bien le mot d’ordre d’une nou­velle rela­tion sociale qui s’affirme ici, et qui est inter­ro­gée en de mul­tiples lieux et de mul­tiples manières, sous des angles très divers.


Cré­dit photo : Jari Schro­de­rus, « Adam the arro­gant »» en cc by-​nc-​sa

Arrêter. Reprendre


« Ca ne va pas du tout.
Pour des rai­sons per­son­nelles
que tous pour­raient com­prendre
mais que je n’ai pas la force d’expliquer,
mon blog fait une pause
comme vous avez pu le consta­ter. »
.

« Depuis 15 jours, il m’est arrivé plein de choses : j’ai eu 30 ans, j’ai eu des cadeaux à la figue, trucs a la figue, je suis allée en vacances, bref je n’ai pas eu le temps, ou le coeur, de bloguer »

« Je suis silen­cieux ces der­niers temps et cela risque de conti­nuer encore un petit moment. Je vous dois quelques expli­ca­tions qui m’ont été dif­fi­ciles à rédiger »

« J’arrête ce (nano)blog, donc. Cela ne veut pas dire que je ne blo­gue­rai plus jamais, mais si je le fais, ce sera ailleurs ou sous une autre forme.
 »

etc, etc.

Ici aussi, c’était l’expérience du glis­se­ment pro­gres­sif de la lecture/​écriture à la lec­ture tout court, de plus en plus super­fi­cielle, au sur­vol, chaque jour plus non­cha­lant, à la limite du décro­chage. Quand le web devient télé, on se met à sur­fer n’importe com­ment, les yeux dans le vide, regar­der défi­ler les images et les textes qu’on ne lit pas jusqu’au bout, en posi­tion d’attente ; attente d’un événe­ment qui ne vien­dra pas. On pré­texte le recul, le temps de la réflexion, rele­ver le nez du gui­don. Mais non, même pas. C’est sim­ple­ment regar­der le temps qui passe, regar­der d’autres accu­mu­ler, capi­ta­li­ser, poser leur empreinte, ou tout sim­ple­ment pro­fi­ter et se voir, hor­ri­fié fon­cer droit au néant comme si l’on n’avait jamais existé.

Et puis ça repart, éven­tuel­le­ment. Au milieu des gra­vats, on retrouve un truc qui semble vou­loir tenir debout, le vou­loir sans doute, et le désir de vou­loir qui se mani­feste peut-​être à nou­veau. Alors revient la simple pos­si­bi­lité de la conver­sa­tion. Et de l’écriture.


Photo : jmv sur fli­ckr, en cc by-​nc-​sa

Internet governance au SMSI, des acteurs politiques entre le virtuel et le réel


Mongolia shadows

La pro­chaine séance du sémi­naire « tech­no­lo­gies numé­riques et société » se dérou­lera le ven­dredi 16 mars à 15h au 105 Bd Ras­pail, Paris, Salle 1.

Nous accueille­rons pour cette séance Fran­çoise Massit-​Folléa, ensei­gnante cher­cheure en sciences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion à l’Ecole Nor­male Supé­rieure de Lettres et Sciences humaines. Elle a été pen­dant trois ans conseiller au dépar­te­ment « Nou­velles tech­no­lo­gies pour la société » du minis­tère délé­gué à l’Enseignement supé­rieur et à la Recherche. Membre asso­cié du Labo­ra­toire C2SO (Com­mu­ni­ca­tion, Culture et Société) de l’ENS-LSH, elle consacre ses recherches à la dimen­sion socio-​politique des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion : usages, régu­la­tions tech­niques et juri­diques, gou­ver­nance de l’internet.
Elle est égale­ment membre titu­laire du Comité Tech­nique Radio­pho­nique de Paris au Conseil supé­rieur de l’audiovisuel (CSA) et membre du Comité Infor­ma­tion et Com­mu­ni­ca­tion et du Conseil du Pro­gramme Infor­ma­tion pour Tous à la Com­mis­sion natio­nale fran­çaise pour l’UNESCO.

Obser­va­trice atten­tive des stra­té­gies mises en oeuvre au cours du Som­met Mon­dial de la Société de l’Information elle appor­tera un éclai­rage au cours de cette séance sur la manière dont les acteurs de la société civile s’insèrent dans le jeu ins­ti­tu­tion­nel de la gou­ver­nance de l’Internet. Le titre de son inter­ven­tion est donc : « Le cau­cus civil society-​internet gover­nance au SMSI, des acteurs poli­tiques entre le vir­tuel et le réel ».

Edit : Fran­çoise Mas­sit Fol­léa est res­pon­sable scien­ti­fique du pro­gramme de recherche Vox Inter­net