Archives mensuelles : mai 2007

Eloge de la passivité


Depuis quelques semaine, je réap­prends à lire. Lire, c’est-à-dire, éteindre momen­ta­né­ment le flot d’idées, de réflexions, de dia­logues ima­gi­naires, de sou­ve­nirs, d’opinions, de sen­ti­ments qui coule en per­ma­nence dans mon esprit, pour m’ouvrir sur une longue période à l’argumentation ou au récit qu’un autre me propose.

La lec­ture d’essais ou d’études, déve­lop­pées sur plu­sieurs cen­taines de pages, m’ont tou­jours demandé un effort de dis­ci­pline ; sur­tout si l’étude en ques­tion est très sti­mu­lante par sa nou­veauté, son anti-​conformisme ou sa per­ti­nence. J’ai natu­rel­le­ment ten­dance à m’arrêter sur chaque phrase pour en tirer de moi-​même les consé­quence, voire écha­fau­der toute une argu­men­ta­tion à par­tir de cette seule phrase. Du coup, je n’avance pas, et il me faut me for­cer à la pas­si­vité pour pou­voir aller jusqu’au bout. Cette dis­ci­pline, aussi contrai­gnante soit-​elle, est béné­fique et néces­saire, car elle garde la pen­sée de tour­ner au solip­sisme. L’ouverture à l’autre est un constant effort à faire sur soi-​même. Un effort vers une néces­saire passivité.

Avec ces ten­dances lourdes, mon usage inten­sif de l’ordinateur au cours de ces dix der­nière années a accen­tué le pro­blème. Comme machine de trai­te­ment de l’information, l’ordinateur n’est pas du tout adapté à la pas­si­vité du lec­teur. A plu­sieurs niveaux, on a pu mon­trer que l’interactivité en consti­tuait le trait domi­nant. On sait aujourd’hui que s’il est très dif­fi­cile de lire un texte long — roman ou étude — sur un ordi­na­teur, ce n’est pas seule­ment en rai­son de la fatigue ocu­laire que pro­voque la lec­ture sur écran, ce n’est pas seule­ment pour des rai­sons de pos­ture de lec­ture, ni même de perte de repère du fait de la déma­té­ria­li­sa­tion de la page, mais aussi parce que tout le dis­po­si­tif est conçu pour, tend à, incite à agir : cli­quer, écrire, cir­cu­ler, plu­tôt que lire et ne faire que lire. Lire dans la lon­gueur sur un écran, c’est se rete­nir en per­ma­nence de cli­quer ici, copier-​coller là, signa­ler, enre­gis­trer, clas­ser , envoyer, com­men­ter ; écrire.

Ayant ter­miné la semaine der­nière la seconde ses­sion d’une for­ma­tion sur la recherche et la ges­tion de l’information scien­ti­fique sur Inter­net (usage des moteurs de recherche, des flux de syn­di­ca­tion, des signets par­ta­gés et des blogs de veille), je me suis rendu compte à quel point uti­li­ser l’information que l’on reçoit, c’est la mani­pu­ler et la trai­ter de manière concrète et tan­gible. On n’est pas du tout dans une tra­di­tion d’ingestion et d’assimilation pro­gres­sive qui est propre à la lec­ture de livres. Du coup, en appre­nant à uti­li­ser un ordi­na­teur, c’est-à-dire à effec­tuer les mul­tiples opé­ra­tions de trai­te­ment de l’information qu’il per­met, et en m’immergeant dans cet appren­tis­sage, j’ai désap­pris dans le même temps à lire passivement.

Aujourd’hui, je m’auto-administre un pro­gramme de réédu­ca­tion, en me contrai­gnant tous les jours, sur un cré­neau horaire pré­cis, à fer­mer mon ordi­na­teur pour me consa­crer à la lec­ture sur sup­port papier. ; le papier, sup­port maté­riel pas­sif, qui, du fait même de ses limi­ta­tions, parce qu’il ne per­met de faire rien d’autre que lire, m’intéresse tout spé­cia­le­ment. C’est une réédu­ca­tion qui est loin d’être désa­gréable d’ailleurs et s’accompagne de la redé­cou­verte d’une véri­table plai­sir : non pas le soi-​disant plai­sir char­nel du contact du papier et du vieux cuir, lar­ge­ment fan­tas­ma­tique pour quelqu’un de ma géné­ra­tion qui a davan­tage connu la piètre qua­lité des éditions de poche, et même main­te­nant des éditions bro­chées, que les somp­tueuses reliures d’éditions numé­ro­tées, mais bien plu­tôt le plai­sir de la lec­ture sans action, sans ten­sion, tem­po­rai­re­ment aban­don­née au pou­voir de celui que l’on lit.

Le papier joue aujourd’hui ce rôle d’adjuvant à la lec­ture pas­sive. Demain, les e-​books de nou­velle géné­ra­tion devront prendre eux aussi en charge ce rôle ; c’est-à-dire bri­der volon­tai­re­ment les pos­si­bi­li­tés tech­niques dont ils sont capables, ne pas me pro­po­ser d’annoter, d’extraire, de trai­ter, d’enregistrer, d’envoyer, d’écrire. Et il y a un risque qu’ils ne s’en s’abstiennent pas du fait de la concur­rence entre les marques et les modèles et de la course à la sophis­ti­ca­tion qui frappe de ce fait habi­tuel­le­ment les objets tech­niques de grande consom­ma­tion. De même qu’aujourd’hui l’ipod ne fait (qua­si­ment) rien d’autre que de per­mettre d’écouter, l’e-​book ne devrait rien faire d’autre que de per­mettre une lec­ture dans les meilleures condi­tions de confort pos­sible. Et de même que le fichier conte­nant le flux audio peut être traité, mixé, par­tagé, com­menté par l’intermédiaire de mon ordi­na­teur mais seule­ment écouté sur mon ipod, de même je sou­hai­te­rais dis­po­ser sur mon ordi­na­teur du fichier tex­tuel que j’aurais sim­ple­ment lu sur mon e-​book, pour pou­voir y appli­quer tous les trai­te­ments de l’information dont j’aurais besoin. Et là encore, cette pos­si­bi­lité est loin d’être assu­rée en par­ti­cu­lier du fait de l’utilisation des DRM, ou tout sim­ple­ment du ver­rouillage des fichiers au sein de for­mats tota­le­ment idio­syn­cra­siques par les éditeurs, par crainte du piratage.

Pour résu­mer, demain, pour rem­pla­cer le petit dis­po­si­tif que je me suis fabri­qué, j’aurai besoin de dis­po­ser de textes à la fois sur mon ordi­na­teur et sur mon e-​book, avec à la fois une néces­saire absence de fonc­tion­na­li­tés sur ce der­nier, et une totale liberté de mani­pu­la­tion sur le pre­mier. Il n’est pas sûr que ce soit cette direc­tion qui soit prise par les four­nis­seurs com­mer­ciaux de ser­vices et de matériels.


Cré­dit photo : « stu­dying for class »» by Jake­bouma, en cc by-2.0, 2006

Une photo, une histoire


Dans le mon­ceau de pho­to­gra­phies que consti­tue Fli­ckr, on trouve de véri­tables perles. Pas seule­ment des pho­tos léchées, avec cou­leurs satu­rées et cadrages déca­lés, celles que fait imman­qua­ble­ment res­sor­tir la clas­se­ment par « inter­es­tin­gness » pro­posé par la plate-​forme. Ici, c’est la pho­to­gra­phie d’une carte d’identité pro­fes­sion­nelle, abi­mée, pliée, et comme res­ca­pée d’un incen­die qui attire l’attention. Inti­tu­lée « new begin­ning », cette photo raconte un moment de la vie de son auteur, marié et licen­cié dans la même semaine. Double bonheur.

« life, you fan­tas­tic bas­tard, i love you ». C’est par ces mots que Fubuki, alias Ty Sis­coe dans la vraie vie, raconte le début de son his­toire. Ty est, ou plu­tôt était, « ope­ra­tions duty mana­ger » chez IBM. En gros, explique-​t-​il, cela consiste à jouer les pom­piers de l’Internet toutes les nuits, pour coor­don­ner des équipes répar­ties sur l’ensemble de la pla­nète inter­ve­nant pour répa­rer en urgence les sys­tèmes infor­ma­tiques défaillants des grosses entre­prises. Pour l’essentiel, il inter­vient évidem­ment sur des sys­tèmes de ges­tion de tran­sac­tions finan­cières. L’idéalisme en prend un coup :

« But I never wan­ted my life’s work to be making the world safe for cre­dit card transactions. »

Et puis un jour, tout son dépar­te­ment est convo­qué par la direc­tion. Le récit qui suit jette une lumière crue sur les réa­li­tés de « Cor­po­rate Ame­rica ». Mais là n’est pas l’essentiel. Car ce licen­cie­ment est un nou­veau départ pour Ty. Des pro­jets plein la tête et un immense amour au coeur, il entame avec un opti­miste émou­vant cette nou­velle page d’une vie qui vient de bas­cu­ler en une semaine. 125 com­men­taires viennent appor­ter la preuve que je n’ai pas été le seul à être tou­ché par cette histoire.


Cré­dit photo : New begin­ning, par Ty Sis­coe, 2007. Tous droits réser­vés. Merci à Ty de nous auto­ri­ser à repro­duire ici cette image.

Alors que des lois anti-​sociales…


« Alors que des lois anti-​sociales, immo­biles au milieu de l’immense révo­lu­tion opé­rée par les rapides pro­grès de cette civi­li­sa­tion si bizar­re­ment invo­quée, poussent un peuple étreint dans de mes­quines et étroites limites à se révol­ter contre des souf­frances qu’il est las d’endurer ; – alors que l’étouffement de ses plaintes le jette armé sur la place publique, et que l’état social ébranlé jusque dans sa base verse des larmes de sang et attend l’issue de ces affreux com­bats que se livrent entre eux les enfans d’une même patrie, n’y a-​t-​il pas infa­mie et crime pour ceux qui s’élancent armés de lâches et hon­teuses pas­sions au milieu des com­bat­tans et crient mort et ana­thème aux vain­cus ? Telle est la ques­tion que nous posons à tous les hommes de bonne foi qui ont eu assez de cou­rage pour subir les pages écrites par MM. du Cour­rier de Lyon, au milieu des dou­lou­reux événe­mens qui viennent d’étendre une seconde fois leur voile de mort et de deuil sur notre cité tout entière…

Et main­te­nant qu’une grande leçon a été don­née à tous (ce nous semble), et qu’il serait du devoir des écri­vains qui se sont donné mis­sion de châ­tier ou d’éclairer l’opinion de résoudre ce pro­blème social et poli­tique si vio­lem­ment agité depuis tan­tôt cin­quante ans, et qu’il serait, disons-​nous, du devoir de ces écri­vains de recher­cher enfin avec bonne foi et sin­cé­rité la véri­table cause de cette per­tur­ba­tion dan­ge­reuse et sans terme (jusqu’à aujourd’hui du moins), n’est-il pas à la fois étrange et alar­mant de voir ces hommes tra­hir sans pudeur leurs devoirs les plus sacrés et jeter de nou­veaux bran­dons de haines et de dis­cordes au milieu de nous quand les ruines sont à peine rele­vées, que la terre des tom­beaux n’a pas encore englouti toutes les vic­times, et que le glaive de la loi pour­suit sans pitié ceux que la mort a épar­gnés ? » 4 mai 1834

A lire, dans l’ultime numéro de l’Echo de la Fabrique, qui vient clore 4 années de mise en ligne heb­do­ma­daire d’un des pre­miers jour­naux ouvriers publiés en France.

(merci Sam)