Archives mensuelles : juin 2007

Une cyberinfrastructure pour les sciences humaines et sociales


J’ai récem­ment décou­vert, via un article publié par Corinne Wel­ger dans l’Observatoire Cri­tique, le rap­port publié à la fin de l’année 2006 par l’ACLS et inti­tulé Our Cultu­ral Com­mon­wealth, The report of the Ame­ri­can Coun­cil of Lear­ned Socie­ties Com­mis­sion on Cybe­rin­fra­struc­ture for the Huma­ni­ties and Social Sciences. Comme le dit Corinne Wel­ger, ce rap­port mani­feste une prise de conscience, aux Etats-​Unis, de la néces­sité de pas­ser, pour les sciences humaines et sociales, à un autre niveau de déve­lop­pe­ment en ce qui concerne les usages des nou­velles tech­no­lo­gies. Pour­tant, on ne peut pas dire que ce pays soit par­ti­cu­liè­re­ment en retard sur ce plan, sur­tout quand on com­pare à la situa­tion fran­çaise. Les Etats-​Unis, de même que la Grande-​Bretagne, les pays scan­di­naves ou l’Allemagne du reste, pos­sèdent plu­sieurs centres de recherche et déve­lop­pe­ment dans le domaine des digi­tal huma­ni­ties : on pour­rait citer par exemple le Mary­land Ins­ti­tute for Tech­no­lo­gies in the Huma­ni­ties, l’Illi­nois Cen­ter for Com­pu­ting in Huma­ni­ties, Arts and Social Science, ou encore le Scho­larly Tech­no­logy Group for the Huma­ni­ties de Brown University.

C’est à par­tir de cette base, que l’ACLS tente de tra­cer les grandes lignes de ce qui pour­rait consti­tuer un pro­gramme cohé­rent de déve­lop­pe­ment pour les SHS. Et le mot-​clé qui résume cette stra­té­gie est celui de cyber-​infrastructure, que le rap­port défi­nit de la manière sui­vante : « a layer of infor­ma­tion, exper­tise, stan­dards, poli­cies, tools, and ser­vices that are sha­red broadly across com­mu­ni­ties
of inquiry but deve­lo­ped for spe­ci­fic scho­larly pur­poses : cybe­rin­fra­struc­ture is some­thing more spe­ci­fic than
the net­work itself, but it is some­thing more gene­ral than a tool or a resource deve­lo­ped for a par­ti­cu­lar pro­ject,
a range of pro­jects, or, even more broadly, for a par­ti­cu­lar discipline. »

Très prag­ma­tique dans sa démarche, le rap­port arti­cule son argu­men­ta­tion en trois moments : il fait d’abord un état des lieux des nou­velles pos­si­bi­li­tés qu’offrent les tech­no­lo­gies numé­riques en réseau à la recherche en SHS. Puis, il pointe les obs­tacles les plus fon­da­men­taux à la concré­ti­sa­tion de ces pos­si­bi­li­tés, pour énumé­rer fina­le­ment une série de recom­man­da­tions pour l’avenir.

On est frappé de consta­ter à quel point la ques­tion de l’accès du public aux res­sources est impor­tant dans cette pers­pec­tive. Au delà en effet de la mise à dis­po­si­tion des cher­cheurs de masses de don­nées et de nou­veaux outils d’exploitation de ces don­nées qui per­mettent d’engager de nou­velles recherches, ce qui semble impor­ter aux auteurs du rap­port, c’est d’abord et avant tout le fait que les pro­grammes de numé­ri­sa­tion des sources pri­maires, la consti­tu­tion de biblio­thèques vir­tuelles d’ampleur, per­mettent à un large public d’accéder enfin à des maté­riaux et des infor­ma­tions qui lui étaient inac­ces­sibles jusque là. Il y a là mani­fes­te­ment le souci d’un rendu au public d’un bien com­mun (d’où la notion de com­mon­wealth qui appa­raît dans son titre) dont le carac­tère tout à fait par­ti­cu­lier est reconnu.

De la même manière, dans la liste des dif­fi­cul­tés qui accom­pagnent inévi­ta­ble­ment le déve­lop­pe­ment des usages du numé­rique, parmi ceux que l’on connaît bien déjà : les pro­blèmes de péren­nité, le manque de res­sources, le conser­va­tisme de la com­mu­nauté en SHS, on est sur­pris de voir appa­raître la ques­tion du copy­right, qui fait l’objet du plus long déve­lop­pe­ment. Plus encore, l’affaire Eldred, et son cor­ré­lat légis­la­tif, le Sonny Bono Copy­right Exten­sion Term Act, est men­tionné comme un cas typique des obs­tacles que le droit de pro­priété intel­lec­tuelle oppose à la libre dif­fu­sion des oeuvres et des savoirs par le moyen des réseaux numé­riques. Et l’ACLS de recom­man­der aux cher­cheurs d’une part de ne pas se lais­ser inti­mi­der par les ayants-​droits et de tirer parti de tous les usages que leur per­met le fair use, et d’autre part de prendre les devants en dif­fu­sant sous licence Crea­tive Com­mons leur propre pro­duc­tion académique.

On relè­vera dans cette sec­tion un pas­sage très inté­res­sant inti­tulé « Culture, Value, and Com­mu­ni­ca­tion » qui tente de recons­ti­tuer très rapi­de­ment une écono­mie poli­tique de l’édition numé­rique scien­ti­fique, sur la base de trois sous-​systèmes écono­miques : l’économie de mar­ché, l’économie sym­bo­lique et l’économie des finan­ce­ments publics. Il s’agit pour les auteurs du rap­port de mon­trer sim­ple­ment à tra­vers quelques exemples pré­cis (Muse, l’EPIC, etc.) à quel point ces trois sys­tèmes sont entre­mê­lés dans les pra­tiques d’édition qui ne peuvent se déve­lop­per qu’au point de jonc­tion entre eux. Voilà une approche bien prag­ma­tique qui ren­voie un cer­tain nombre de débats fran­çais, pour ne citer qu’eux, au rang des vieilles lunes idéologiques.

Mais il est temps main­te­nant d’en venir à l’essentiel du rap­port : les recom­man­da­tions, adres­sées pour l’essentiel aux com­mu­nau­tés savantes elles-​mêmes, qu’il s’agisse des cher­cheurs, des poli­tiques de la recherche, des éditeurs ou des bibliothèques.

Tout d’abord, une cyber-​infrastructure pour la recherche en SHS devra néces­sai­re­ment être :

  1. Un bien public
  2. Pérenne
  3. Intéropérable
  4. Encou­ra­geant la col­la­bo­ra­tion entre chercheurs
  5. Pre­nant en charge l’expérimentation

Ten­tant de déve­lop­per moi-​même depuis quelques années au sein de mon établis­se­ment une poli­tique d’édition élec­tro­nique qui tente de répondre (avec plus ou moins de bon­heur) à ces cri­tères, en bonne intel­li­gence avec d’autres d’ailleurs, j’avoue res­sen­tir une cer­taine joie au constat que ces efforts ne sont pas iso­lés et sont recon­nus comme fon­da­men­taux pour ce domaine.

Mais j’en viens main­te­nant aux recom­man­da­tions. Il s’agit donc de :

  1. Inves­tir mas­si­ve­ment dans une cybe­rin­fra­struc­ture pour les SHS
  2. Déve­lop­per des poli­tiques publiques et ins­ti­tu­tion­nelles qui encou­ragent l’ouverture et l’accès
  3. Pro­mou­voir les coopé­ra­tions entre le public et le privé
  4. Culti­ver le lea­der­ship sur cette ques­tion de l’intérieur des com­mu­nau­tés scientifiques
  5. Encou­ra­ger une « érudi­tion numé­rique » (digi­tal scho­lar­ship. Je ne suis pas sûr de ma traduction)
  6. Mettre en place des centre natio­naux qui sou­tiennent la cyber-​infrastructure
  7. Déve­lop­per des stan­dards ouverts et des outils robustes pour les tra­vaux de recherche.

Je l’ai dit ailleurs, à pro­pos des ques­tions de gou­ver­nance de l’Internet, le plus dif­fi­cile lorsqu’on tente n’est serait-​ce que d’observer les ques­tions tech­no­lo­giques, c’est de pla­cer le regard à la bonne dis­tance : ni trop près pour éviter d’être absorbé par le détail de telle ques­tion tech­nique, ni trop loin de peur de sur­vo­ler le pay­sage d’une vue d’ensemble qui n’en sai­sit pas véri­ta­ble­ment la logique. Il me semble bien qu’en cette occa­sion, le rap­port de l’ACLS effec­tue le bon réglage de focale et la notion de cybe­rin­fra­struc­ture est l’élément essen­tiel qui le lui per­met. Au coeur de toute cette logique, on retrouve évidem­ment la fameuse notion d’appropriation que nous sommes un cer­tain nombre à por­ter, contre tous les conser­va­tismes qui tiennent réso­lu­ment à dis­tance l’intellectuel et le tech­no­lo­gique. La notion même de digi­tal huma­ni­ties syn­thé­tise toute cette ques­tion, et fait le pari d’une adé­qua­tion, d’une inter­ac­tion très forte, entre la recherche intel­lec­tuelle et les outils et ins­tru­ments de cette recherche. Pour ce qui concerne les tech­no­lo­gies numé­riques en réseau, l’exploration et l’appropriation par les com­mu­nau­tés de recherche elles-​mêmes de cette rela­tion vient tout juste de com­men­cer. Encore faut-​il avoir conscience de sa nécessité.


Cré­dits photo : Jean Kempf, en CC by-​nc

Respecte mon genre


Ceux qui s’attendaient à quelque chose de sca­breux à la lec­ture du titre de ce billet en seront pour leurs frais. Ce dont il s’agit ici, c’est de genre édito­rial. Depuis ses débuts, Homo Nume­ri­cus est passé par de mul­tiples phases et, un peu comme Pro­tée, a pris de mul­tiples formes. Simple page perso à ses débuts, il est devenu un web­zine, puis main­te­nant un por­tail, avec les blogs appa­ren­tés que sont Blogo Nume­ri­cus et LPDV et la syn­di­ca­tion d’information en pro­ve­nance de ces sites et d’autres « amis ».

Or donc, je suis frappé des méprises de genre édito­rial que ces dif­fé­rentes formes engendrent. Nombre de per­sonnes par exemple, me parlent aujourd’hui de mon « blog » Homo-​Numericus, qui est en fait un por­tail. Pour­tant, aucun des signes de recon­nais­sance qui per­mettent de par­ler d’un blog ne sont pré­sent : pas de billet, des actua­li­tés rédi­gées avec un style non per­son­nel, pas de blo­groll, etc. De la même manière, il y a quelques années, lorsque je pro­po­sais une lettre d’information qui per­met­tait d’avoir le réca­pi­tu­la­tif une fois par semaine des paru­tions sur le site, on me par­lait de ma « lettre d’information » comme s’il s’agissait de la publi­ca­tion prin­ci­pale dont le site web n’était qu’une porte d’entrée par le moyen du for­mu­laire d’abonnement. Et ainsi de suite à l’infini.

Je veux bien croire que mes talents de concep­teur de site soient limi­tés (pour le moins !) et que j’embrouille mes lec­teurs en leur envoyant des signaux contra­dic­toires, mais il me semble tout de même que la capa­cité de la plu­part d’entre eux à détec­ter le genre de site sur lequel ils se trouvent, ou même à être tout sim­ple­ment sen­sibles à cette ques­tion de genre est elle aussi assez limi­tée. Car ce genre d’erreur, qui consiste en fait à mal iden­ti­fier l’énonciation d’un site est mon­naie cou­rante et je l’entends à tout bout de champ dans les conver­sa­tions sur tel ou tel site, pris pour un forum quand il s’agit d’un blog, pour un maga­zine quand il s’agit d’un forum, etc.

On peut ten­ter de trou­ver une expli­ca­tion à ce phé­no­mène par un manque de com­pé­tence du web­mestre (pre­mière par­tie du para­graphe pré­cé­dent) ou des lec­teurs (deuxième par­tie). Mais on peut aussi se deman­der si on n’est pas ici vic­time d’un manque de stuc­tu­ra­tion et de cohé­rence de ce qu’on peut appe­ler le genre édito­rial des sites web, du fait d’une absence de tra­di­tion en la matière. Comme il n’y pas de genre connu, reconnu, consti­tué et sta­bi­lisé, le lec­teur régresse dans son ana­lyse vers l’identité de celui qui en est l’auteur pour ten­ter d’identifier la situa­tion d’énonciation. Pas mal de méprises peuvent s’expliquer ainsi : Homo Nume­ri­cus est for­cé­ment un blog, parce qu’il s’agit d’une ini­tia­tive per­son­nelle, non ins­ti­tu­tion­nelle et assez peu col­lec­tive (mal­gré mes efforts), un site ou un grand nombre de per­sonnes débattent est for­cé­ment un forum, un por­tail ne peut être qu’institutionnel…

Cette situa­tion est loin d’être satis­fai­sante parce qu’elle n’autorise aucun jeu d’énonciation (dans les deux sens du terme). Inter­pré­ter un dis­cours sur la base d’une adhé­rence abso­lue entre l’identité civile du locu­teur et le sujet d’énonociation est pro­blé­ma­tique car cela revient à nier ce qui fait l’essence même de l’écriture. Un roman, un jour­nal, une bio­gra­phie ou mieux, une étude scien­ti­fique seraient illi­sibles si les genres aux­quels ils appar­tiennent n’étaient pas recon­nus, parce qu’on se deman­de­rait qui parle, sans trou­ver de réponse (qui est cet Honoré de Bal­zac qui raconte des choses étranges et far­fe­lues ?) et ce qui l’autorise à par­ler ainsi. Je suis per­suadé que pour les sites web nous sommes à peu près dans une situa­tion simi­laire : nous n’avons pas encore véri­ta­ble­ment construit cette zone opaque, tam­pon, arti­cu­laire entre le scrip­teur et son dis­cours qu’est le genre édito­rial, et qui per­met jus­te­ment l’émergence de la notion d’auteur. La recon­nais­sance des genres est quelque chose que l’on apprend à l’école : qu’est-ce que la poé­sie, le roman, l’autobiographie, l’essai his­to­rique, le pam­phlet ? Il y a quelques années que je n’y enseigne plus, mais il me semble qu’on devrait, si ce n’est déjà fait, y ajou­ter les genres, encore en construc­tion d’ailleurs, de l’écriture web. Peut-​être que quelques pro­fes­seurs de fran­çais sur ce blog (donc), confir­me­ront que c’est déjà le cas. L’école ne fait pas tout bien sûr. Les prix et récom­penses sont aussi des éléments struc­tu­rants pour faire émer­ger ces caté­go­ries. Il me semble qu’on en est encore loin, avec des caté­go­ri­sa­tions qui ne reposent pas, dans la plu­part des concours, sur des notions pro­pre­ment édito­riales, mais relèvent davan­tage des objets du dis­cours (sport, poli­tique, vente) ou du sta­tut des can­di­dats (pro­fes­sion­nels, ama­teurs, asso­cia­tions). Il nous manque aussi, très cer­tai­ne­ment, un véri­table tra­vail de cri­tique lit­té­raire qui fasse émer­ger ces genres, à tra­vers la des­crip­tion de sites. Cette acti­vité dont la valeur n’est pas tou­jours recon­nue, cherche d’ailleurs tou­jours sa méthodologie.

Bref, beau­coup de pistes à explo­rer, mais ce tra­vail semble indis­pen­sable. Qu’en pensez-​vous ? (confir­ma­tion : vous lisez bien un blog)


Cré­dit Photo : Chotda, Coco­nut jewel cup­cakes 1, en cc by-​nc-​sa sur Flickr

L’étude des blogs par leur généalogie : une autre approche de la « communauté »

La der­nière séance de l’année du sémi­naire « tech­no­lo­gies numé­riques et société » se dérou­lera le ven­dredi 15 juin à 15h au 105 Bd Ras­pail, Paris, Salle 1.

La com­mu­ni­ca­tion d’Olivier TREDAN et Flo­rence LE CAM a pour titre « L’étude des blogs par leur généa­lo­gie : une autre approche de la « communauté » ».

Résumé de la communication

Le phé­no­mène des blogs, de son appa­ri­tion au milieu des années 1990 à aujourd’hui, offre une illus­tra­tion à la notion de com­mu­nauté. Issu et porté par une com­mu­nauté de pra­ti­quants et de « mili­tants infor­ma­tion­nels », le phé­no­mène s’est pro­gres­si­ve­ment dif­fusé et dis­sé­miné dans des espaces sociaux connexes.

Cette pré­sen­ta­tion pro­pose une lec­ture généa­lo­gique du phé­no­mène du blog sous deux angles : la construc­tion d’usages du blog et la struc­tu­ra­tion pro­gres­sive d’espaces d’interactions. Cette lec­ture du phé­no­mène oscil­lant entre ges­tion des socia­bi­li­tés et des pra­tiques édito­riales peut s’articuler en trois temps, que l’on pré­tend chronologiques :

1/​Le temps des pion­niers et l’hétérogénéité des pratiques ;

2/​Du groupe des pairs à l’émergence d’une « culture » ;

3/​Des uni­vers de sens, révé­la­teurs de nou­velles pra­tiques sociales ?

L’approche généa­lo­gique d’un phé­no­mène émergent per­met de repla­cer au centre le concept de com­mu­nauté de pra­tiques, voire de le redis­cu­ter pour en faire un outil d’analyse de cer­taines dyna­miques d’interactions sociales sur le Web. Elle per­met de dépas­ser des dicho­to­mies peu fer­tiles entre virtuel/​réel, média­tion technique/​médiation sociale, voire remettre en cause le trip­tyque public/​écrivants/​médias.

Flo­rence Le Cam, Maître de confé­rences, IUT Lannion/​Université de Rennes1, CRAPE, M@rsouin. Elle vient de co-​coordonner les numé­ros de la revue Réseaux consa­crés à l’auto-publication et aux blogs (n° 137 – 138, vol. 24)

Oli­vier Tré­dan, Doc­to­rant, IUT Lannion/​Université de Rennes1, CRAPE, M@rsouin. Sa thèse porte sur l’émergence de nou­velles pra­tiques édito­riales autour de l’usage des blogs.

Ils sont jeunes, ils sont des foules


Chaired aloft a sea of dancers
Je suis frappé, à la lec­ture du rap­port que vient de pro­duire le Forum des Droits de l’Internet sur l’enquête publique qu’il a mené au cours des der­niers mois, par le carac­tère à la fois mas­sif et inap­pro­prié de cette caté­go­rie qu’il uti­lise pour défi­nir son objet : les inter­nautes. Il n’y a pas que le FDI d’ailleurs qui l’utilise. La Ministre de la Culture nou­velle nom­mée, Chris­tine Alba­nel, inter­viewée sur France 2 déclare à pro­pos des ques­tions de droit d’auteur : « les inter­nautes sont évidem­ment très nom­breux, ils sont jeunes, ils sont des foules, il y a nos enfants évidem­ment à l’intérieur ». Les inter­nautes, ils… Je ne peux m’empêcher de res­sen­tir un cer­tain malaise en écou­tant ce genre de décla­ra­tion. On a l’impression d’entendre par­ler d’une 5ème colonne, d’une sorte d’ennemi de l’intérieur, d’une secte étrange qu’il convient de cir­cons­crire avec pru­dence. Encore peut-​on voir un pro­grès dans la recon­nais­sance qu”« il y a nos enfants évidem­ment à l’intérieur », héri­tage direct du débat sur la DADVSI où l’opposition entre le pré­dé­ces­seur de Chris­tine Alba­nel et la plu­part des dépu­tés se construi­sait pour l’essentiel sur cette prise de conscience. Les dépu­tés n’avaient cer­tai­ne­ment pas envie de voir leurs fis­tons finir à Fleury-​Mérogis pour avoir cra­qué un DVD. Il n’empêche, ce « ils sont des foules » vaut son pesant d’or et méri­te­rait, pour l’imaginaire poli­tique auquel il ren­voie, d’être sou­mis à la pers­pi­ca­cité d’unJean Véro­nis.

Un petit coup d’oeil au delà de nos fron­tières n’est pas inin­té­res­sant. Lorsque le Pew Inter­net and Ame­ri­can Life Pro­ject rend compte de ses enquêtes, il n’utilise pas, à ma connais­sance, un sub­stan­tivé de cette nature. Pour­tant on sait à quel point l’anglo-américain dans son inven­ti­vité, est capable de pro­duire des caté­go­ries dési­gnant des mino­ri­tés de toutes sortes. S’il ne le fait pas en cette occa­sion, c’est peut-​être parce qu’il a conscience que les inter­nautes, cela n’existe pas ; les inter­nautes en l’occurrence, ce sont les amé­ri­cains. Pour­tant, c’est bien dans ce pays qu’on trouve aussi l’expression la plus abou­tie de cette sépa­ra­tion entre le peuple des inter­nautes et le reste de la popu­la­tion. Datant de 1996, la Décla­ra­tion d’Indépendance du Cybe­res­pace tente de repro­duire le méca­nisme de consti­tu­tion d’une nation (dont le modèle est ici les Etats-​Unis d’Amérique) par sépa­ra­tion et oppo­si­tion d’avec une autre. Je peux me trom­per mais j’ai plu­tôt l’impression que cette décla­ra­tion a plu­tôt fonc­tionné aux Etats-​Unis comme une menace de séces­sion, comme un rai­son­ne­ment par l’absurde donc, que comme un véri­table appel à la séces­sion. La meilleure preuve en est que son auteur s’est ensuite retrouvé co-​fondateur d’une asso­cia­tion tra­vaillant à l’intérieur du sys­tème juri­dique et poli­tique natio­nal pour défendre les droits civiques de tous les amé­ri­cains en matière de nou­velles technologies.

En France au contraire, on a construit cette caté­go­rie stig­ma­ti­sante, les inter­nautes, qui est d’ailleurs reprise par cer­tains comme un éten­dard, selon le pro­ces­sus clas­sique de retour­ne­ment du stig­mate. Je pense en par­ti­cu­lier à l’asso­cia­tion des audio­nautes, fon­dée par Aziz Ridouan. Dans la plu­part des cas, comme Chris­tine Alba­nel, lorsqu’on dit les inter­nautes, on pense les jeunes, voire les ado­les­cents. Et le stig­mate semble n’être ici qu’une décli­nai­son par­ti­cu­lière de la manière dont on construit une repré­sen­ta­tion très par­ti­cu­lière de cette caté­go­rie de la popu­la­tion. Les jeunes, ce peuple étrange, incom­pré­hen­sible, un peu idiot et sur­tout très dan­ge­reux qu’il faut abso­lu­ment contrô­ler en mobi­li­sant un appa­reil poli­cier tout à fait déme­suré. Je suis frappé du silence assour­dis­sant qui accom­pagne les arres­ta­tions en masse dont les jeunes sont vic­times à l’occasion de mani­fes­ta­tions, comme lors des élec­tions pré­si­den­tielles. Outrage et rébel­lion, les deux piliers sur les­quels on construit une véri­table poli­tique de per­sé­cu­tion de toute une classe d’âge, poli­tique dont les consé­quences com­mencent à peine à être repé­rées, à l’occasion de la publi­ca­tion de récents rap­ports.

Bien entendu, il ne ser­vi­rait à rien de nier qu’à l’adolescence, il y a un phé­no­mène de construc­tion iden­ti­taire qui passe par la consti­tu­tion d’un entre-​soi fondé sur l’âge. Dans une récente tri­bune publiée dans le New York Times, une mère de famille bran­chée raconte avec beau­coup d’humour et de per­ti­nence com­ment elle tente d’entrer en contact avec sa fille et de ses amis par l’intermédiaire de Face­book, ce qui n’est pas, on l’imagine, sans créer quelque per­tur­ba­tion. Mais on est bien là dans la ges­tion de rela­tions intra-​familiales et non dans un méca­nisme de construc­tion d’identités poli­tiques telles qu’elles peuvent être mobi­li­sées à l’occasion des débats sur tel pro­jet de loi, des décla­ra­tions de telle ministre, ou autre cir­cons­tance de même nature. Il faut bien le dire, la manière dont on a construit ces caté­go­ries de « les inter­nautes », ou « les jeunes », voire « la racaille », témoigne d’un enva­his­se­ment de l’espace public de débat par des repré­sen­ta­tions de vieux, ou plus exac­te­ment de petits vieux.

En regar­dant la com­po­si­tion socio­lo­gique de l’électorat de Nico­las Sar­kozy au len­de­main du second tour de l’élection pré­si­den­tielle, j’ai été pris d’une sorte de rage subite en voyant com­bien le poids élec­to­ral des plus de 65 ans avait repré­senté un élément déter­mi­nant dans l’élection du can­di­dat de l’UMP. Il y avait quelque iro­nie par exemple à voir que les par­ti­sans du tra­vailler plus étaient pour l’essentiel des retrai­tés qui déci­daient de remettre la France, mais pas eux donc, au tra­vail. Dans mon élan, je m’apprêtais à écrire un billet inti­tulé « Le péril vieux » où je poin­tais le carac­tère pro­blé­ma­tique d’un vote aussi homo­gène sur une classe d’âge qui a plu­tôt ten­dance à regar­der dans le rétro­vi­seur que vers l’avenir. En ce sens, la France d’après a de fortes chances de res­sem­bler, à bien des égards, à la France d’avant. Mais je n’ai fina­le­ment pas écrit ce billet. D’abord, parce qu’honnêtement, il n’y a pas que les vieux à avoir voté en ce sens — les 25 – 34 ans aussi, à 57%, mais aussi et sur­tout parce que ce genre de rai­son­ne­ment qui construit de toute pièce une caté­go­rie pour la dési­gner de l’extérieur comme j’aurais pu le faire, est poli­ti­que­ment douteux.

S’il est poli­ti­que­ment dou­teux dans un sens, il doit l’être aussi dans l’autre. A l’issue de mon rai­son­ne­ment tor­tueux et quelque peu digres­sif, je dois bien l’avouer, deux choses appa­raissent donc, der­rière cette caté­go­rie des « inter­nautes » et l’usage qui en est fait dans l’arène poli­tique. D’abord, il s’agit d’une décli­nai­son par­ti­cu­lière de la peur géné­ra­li­sée de la jeu­nesse que l’on voit se mani­fes­ter dans d’autres domaines : ils sont jeunes, ils sont des foules.… Et il y a là quelque chose qui est à la fois détes­table et dan­ge­reux pour l’avenir. Mais par ailleurs, toute cette caté­go­ri­sa­tion est fausse, parce qu’elle occulte com­plè­te­ment le fait que les inter­nautes, c’est tout simplement…nous ! Dire « les inter­nautes, ils », c’est oublier que l’usage de l’Internet s’est for­te­ment démo­cra­tisé en France au cours des der­nières années. Il n’est qu’à consul­ter les der­niers chiffres publiés par le por­tail gou­ver­ne­men­tal de la société de l’information pour se rendre compte du carac­tère mas­sif, géné­ra­lisé de la pra­tique de l’Internet. La conclu­sion vient d’elle-même, je crois : tant que l’on conti­nuera à faire comme s’il s’agissait de contrô­ler une popu­la­tion dan­ge­reuse, une sorte de société paral­lèle dans la société, tant qu’on conti­nuera à dire « les inter­nautes, ils », et non, « nous, qui vivons avec Inter­net », le débat poli­tique sur cette ques­tion res­tera blo­qué et aucun méca­nisme de construc­tion d’une gou­ver­nance légi­time de l’Internet ne pourra être enclenché.


Cré­dit photo : « Chai­red aloft a sea of dan­cers » © chris­john­be­ckett sur Fli­ckr en CC by-​sa 2.0