Archives mensuelles : septembre 2007

Errances de l’ergonomie : le prix de la nouveauté

Dans le domaine de l’ergonomie et des inter­faces, il y a sans doute un avant et un après Mac OS X. Révo­lu­tion­naire dans son archi­tec­ture (enfin un Unix dédié au grand public), Mac OS X intro­dui­sait de nom­breuses nou­veau­tés ergo­no­miques et de nou­veaux effets visuels, qui furent appe­lés «  Aqua  ». Cette inter­face gra­phique se carac­té­rise, selon Wiki­pe­dia, par «  l’utilisation de la trans­pa­rence des fenêtres et des menus, l’anticrénelage du texte et des images, et la réac­tion aux actions de l’utilisateur par des ani­ma­tions. » Autant dire qu’Aqua fait joli, animé et, au fond, fait gros­sir les icônes afin de s’adapter à tous les types de non-​voyance, y com­pris intel­lec­tuelle. Chez Apple, cette approche de type gros Legos ou, comme le dit un cama­rade au verbe piquant, Fisher Price, a le mérite de sim­pli­fier, s’il en était besoin, l’ergonomie des Macin­tosh. Bien sûr, cela ne va pas sans réduire les pos­si­bi­li­tés d’une telle inter­face. Mais, avec la patte Apple, il y a une belle cohé­rence et une vraie matu­rité ergonomique.

Chez Micro­soft, la riposte consiste en géné­ral à copier le concur­rent. Le pire était à craindre. Il est arrivé. Avec Inter­net explo­rer 7, Win­dows Vista et –chef d’oeuvre sans doute inégalé– Word 2007, Micro­soft a réussi un petit miracle de des­truc­tion de prin­cipes d’ergonomie, notam­ment en abo­lis­sant la notion de menu dérou­lant au pro­fit de bou­tons et d’effets visuels sin­geant mal­adroi­te­ment Aqua. Cette inter­face porte le nom d’Aero, sans doute pour signi­fier le côté aérien, épuré et sim­pli­fié de cette inter­face. En uti­li­sant un mélange de voca­bu­laire rele­vant du mar­ke­ting et de la secte reli­gieuse, les têtes pen­santes de Micro­soft ont en fait essayé de don­ner un sens à ce nom et affir­mant qu’il signi­fiait « Authen­tic, Ener­ge­tic, Reflec­tive and Open » (Authen­tique, Ener­gé­tique, Réflé­chi et Ouvert). Excu­sez du peu !


L'interface de Word 2007

Authen­tique, Ener­gé­tique, Réflé­chi et Ouvert. Excu­sez du peu !

Certes, le bou­ton « Démar­rer » ne s’appelle plus ainsi. On ne pourra plus deman­der à nos col­lègues de cli­quer sur le menu démar­rer pour… éteindre l’ordinateur. Une occa­sion de moque­rie qui se perd…

Certes, cer­tains effets visuels flattent l’oeil assoupi. Mais, sur­tout, Micro­soft a décidé de rompre avec l’utilisateur. Le prin­cipe de base d’une ergo­no­mie bien pen­sée est la conti­nuité. Il ne faut chan­ger que ce qui était objec­ti­ve­ment mal pensé, ou inadapté aux évolu­tions majeures de l’environnement. En l’état, les choix de pastilles-​pustules, onglets et autres bou­tons (non conta­gieux, on l’espère) qui pro­li­fèrent dans la nou­velle ergo­no­mie com­po­sée par Micro­soft relèvent du cock­pit d’Airbus A380 pour enfants, en aucun cas d’un logi­ciel qui cherche à opti­mi­ser le tra­vail de l’utilisateur. Citons égale­ment la fonc­tion­na­lité inutile et stu­pide pro­po­sée par Win­dows Vista avec Dream­scene : vous pou­vez désor­mais vision­ner un film entier en fond d’écran. Un vrai pro­grès de civi­li­sa­tion. Voilà un bel exemple de fonc­tion­na­lité consom­ma­trice de res­sources et tota­le­ment vaine. Ca ne vous rap­pelle pas la pos­si­bi­lité d’avoir des pages web en fond d’écran ?


Dreamscene sur Windows Vista

Source

Avec Dream­scene : vous pou­vez désor­mais vision­ner un film entier en fond d’écran. Un vrai pro­grès de civilisation

On me répon­dra que je fais par­tie de la troupe habi­tuelle des usa­gers refu­sant d’évoluer, rétifs à la nou­veau­tés et, pour tout dire, vieillis­sants… Je répon­drai que des cohortes de secré­ta­riats vont devoir apprendre une ergo­no­mie pro­fon­dé­ment rema­niée, rap­pro­chant ter­ri­ble­ment Word du logi­ciel Publi­sher, c’est-à-dire d’un prêt-​à-​porter ergo­no­mique, dédié à la concep­tion de car­tons d’invitation pour l’anniversaire du petit der­nier de la famille… En for­ma­tions et en pertes d’efficacité, quel sera le coût de ces migra­tions et quel en sera le gain ? Sans doute quelques fonc­tions très sou­vent uti­li­sées sont-​elles plus rapi­de­ment acces­sibles, et donc provoquent-​elles un petit gain de pro­duc­ti­vité. Mais pour quelques fonc­tions mises en avant, com­bien ont été repous­sées dans les tré­fonds d’un logi­ciel deve­nant, de fait, de plus en plus insondable ?

Au fond, Micro­soft démontre par l’exemple qu’une migra­tion rapide de cen­taines de mil­liers de postes de secré­taires vers Linux peut être envi­sa­gée, puisqu’il est pos­sible de leur deman­der des efforts d’adaptation à un envi­ron­ne­ment tota­le­ment nou­veau. Le gain, ici, serait réel. Ce n’est pas Linux qui s’en plaindra.

Amnésie 2.0


Depuis quelque temps, on com­mence à entendre en boucle, dans toutes les bouches, une sorte d’évidence, de lieu com­mun selon lequel le web 2.0 se dis­tin­gue­rait radi­ca­le­ment de ce qui le pré­cède par la capa­cité don­née à cha­cun d’émettre de l’information autant que d’en rece­voir. Trois fois cette semaine j’ai entendu la même antienne : le web 2, c’est la par­ti­ci­pa­tion, l’information com­mu­nau­taire, l’échange de pair à pair. Le web 1, c’était le broad­cast, la dif­fu­sion d’un mes­sage stan­dard de un vers tous, une sorte de conti­nua­tion de la télé par d’autres moyens (techniques).

On ne peut qu’être aba­sourdi qu’une telle absur­dité se répande aussi vite et soit ainsi avan­cée sans être cri­ti­quée. Car pour qui connaît un mini­mum l’histoire d’Internet, son mode de fonc­tion­ne­ment intrin­sèque et les usages qui se sont déve­lop­pés depuis le début, il est abso­lu­ment évident que ni Inter­net en géné­ral, ni le web en par­ti­cu­lier, n’ont jamais été des médias de broad­cas­ting ; c’est même exac­te­ment le contraire. Si on parle d’Internet en géné­ral, l’infrastructure tech­nique en elle-​même, comme l’explique très bien Les­sig, comme les pro­to­coles : tcp/​ip, pop, nntp, mais aussi les usages : les MUD, les listes de dis­cus­sion, les news­groups reflètent une concep­tion de la com­mu­ni­ca­tion comme essen­tiel­le­ment mul­ti­la­té­rale et syno­nyme, pour cha­cun des noeuds du réseau, d’une égale capa­cité à envoyer autant qu’à rece­voir de l’information.

Le web lui-​même a tou­jours mani­festé cette concep­tion : la sim­pli­cité du lan­gage html, le faible coût de la dif­fu­sion de pages web, la double fonc­tion­na­lité du pre­mier navi­ga­teur, Nexus, qui était aussi un éditeur de pages en sont des preuves éminentes. D’un point de vue his­to­rique, le déve­lop­pe­ment du web dans les années 90 fut porté, bien avant que les mar­chands s’en emparent, par des com­mu­nau­tés très diverses publiant de manière anar­chique et foi­son­nante des mil­liers de sites plus ou moins ama­teurs. Eton­nante amné­sie qui passe à la trappe de l’histoire des ini­tia­tives comme Altern, Mygale, et Ouva­ton, ou encore le Web indé­pen­dant qui ont porté tout un mou­ve­ment et des pra­tiques d’autopublication et de déve­lop­pe­ment com­mu­nau­taire de la com­mu­ni­ca­tion sur le web. D’ailleurs, les outils de publi­ca­tion auto­ma­tique comme Php­nuke et Spip, parmi beau­coup d’autres, exis­taient bien avant qu’on parle du web 2.0.

On peut même se rap­pe­ler qu’en 2002, un obser­va­teur engagé comme Ber­nard Ben­ha­mou annon­çait jus­te­ment le risque d’une broad­cas­ti­sa­tion de l’Internet por­tée par les tech­no­lo­gies sur les­quelles s’est fina­le­ment déve­loppé le web 2.0. On ne peut que se féli­ci­ter que la menace ne se soit pas réa­li­sée bien sûr, mais il faut ces­ser de pen­ser que la com­mu­ni­ca­tion de pair à pair a été inven­tée par Youtube !

Il y a quelque temps, j’avais émis une autre hypo­thèse à pro­pos des muta­tions en cours : dans la mesure où, contrai­re­ment à ce qu’on dit, la com­mu­ni­ca­tion de pair à pair est le propre d’Internet et est consti­tu­tive de son his­toire, il me semble que ce qu’on appelle le Web 2.0 cor­res­pond à l’application de ce prin­cipe consti­tu­tif à de nou­veaux usages, pour de nou­veaux publics et au moyen de nou­veaux tech­niques. Il consti­tue une redé­cou­verte, un appro­fon­dis­se­ment d’un prin­cipe qui se trouve pré­sent dès l’origine. C’est même toute l’histoire d’Internet qui peut être appré­hen­dée de cette manière, cha­cune des révo­lu­tions qui la ponc­tue (les news­groups, le web puis le web dyna­mique, les cms, les sys­tèmes P2P, le web 2) étant une actua­li­sa­tion du prin­cipe originel.

Il y a pour­tant quelque chose de nou­veau dans les déve­lop­pe­ments actuel­le­ment à l’oeuvre, qui consti­tue une forme de rup­ture avec ce qui a pré­cédé. Jusqu’à pré­sent, le web était essen­tiel­le­ment struc­turé par la double acti­vité de créa­tion et de publi­ca­tion. Qu’on le prenne par son ori­gine docu­men­taire ou par son évolu­tion comme média, le web fonc­tion­nait jusqu’à pré­sent sur le prin­cipe de la dif­fu­sion, de l’exposition d’oeuvres créées par des auteurs. La juris­pru­dence puis le cor­pus légis­la­tif fran­çais l’ont bien com­pris qui ont assi­milé très tôt les sites web au régime de res­pon­sa­bi­lité de la presse, après quelque hési­ta­tion cependant.

Aujourd’hui, nous assis­tons au fort déve­lop­pe­ment de plates-​formes sociales qui changent radi­ca­le­ment la donne, car, ce qui est donné à publi­ci­sa­tion plu­tôt qu’à publi­ca­tion, ce sont moins les oeuvres, les pro­duits du tra­vail de créa­tion, que les simples traces de vie que pro­duisent quo­ti­dien­ne­ment les indi­vi­dus. La plate-​forme Face­book en est un excellent exemple. Cette muta­tion qui fait pas­ser d’un régime de créa­tion (de textes, d’images, de sons et de vidéos) et publi­ca­tion à un régime d’expression et publi­ci­sa­tion de signes de la per­sonne semble être déterminante.

Tout un ensemble d’outils pro­fon­dé­ment ambi­gus ont pré­paré cette muta­tion. On peut pen­ser aux blogs par exemple. A pre­mière vue, le blog est un dis­po­si­tif per­met­tant de consi­gner des traces de vie : en bonne étymo­lo­gie, c’est un web-​log : un jour­nal de bord, sur le web. J’ai avancé l’idée qu’il s’agissait en réa­lité d’un piège à auteur, c’est-à-dire d’un dis­po­si­tif qui avait la poten­tia­lité de consti­tuer avec le temps son scrip­teur en véri­table auteur et de se trans­for­mer peu à peu, du fait de sa confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière, en véri­table oeuvre littéraire.

Bien entendu, il s’agit, pour les blogs, d’une poten­tia­lité qui n’est pas tou­jours réa­li­sée. Je pense que des dis­po­si­tifs comme You­tube ou Fli­ckr ont la même poten­tia­lité ambigüe : on peut ne les voir que comme des outils de com­mu­ni­ca­tion de traces d’activité. Mais un indi­vidu peut à tout moment bas­cu­ler dans une autre dimen­sion où son compte, son pho­to­stream devient un espace de publi­ca­tion fré­quenté par un public et où l’ensemble des items qu’il donne à voir ou à lire se met à être consi­dé­rée comme une oeuvre en tant que telle.

Toute plate-​forme sociale qu’elle est, Mys­pace reste dans cette logique. Et d’ailleurs les uti­li­sa­teurs l’ont bien com­pris, puisque des mil­liers de musi­ciens, chan­teurs et autres artistes plus ou moins ama­teurs ou pro­fes­sion­nels l’utilisent pour com­mu­ni­quer leurs oeuvres à leur public. Avec Lin­ke­din, Orkut, Face­book, ou alors avec des appli­ca­tions comme Twit­ter, cette dimen­sion est tota­le­ment absente. On en revient à une com­mu­ni­ca­tion expres­sive basée sur la dif­fu­sion à des­ti­na­tion de groupes par­ti­cu­liers et non plus d’un public glo­ba­lisé d’informations simples, spon­ta­nées sur les acti­vi­tés, les goûts, les rela­tions de tel ou tel.

L’acteur indus­triel qui semble le mieux com­prendre cette évolu­tion, c’est Google. Marin l’a très bien résumé, récem­ment, d’une for­mule qui fait mouche : pour Google, l’unité docu­men­taire c’est vous. A par­tir de là, on peut ima­gi­ner plu­sieurs scé­na­rios diver­gents : ou bien un mou­ve­ment de rap­pro­che­ment et de fusion entre la per­sonne et son oeuvre ; la per­sonne devient son oeuvre par les signes et les rela­tions qu’elle pro­duit d’elle-même, ce qui n’est pas tota­le­ment nou­veau, ni en phi­lo­so­phie ni en esthé­tique. Ou bien une dis­jonc­tion radi­cale entre des outils de com­mu­ni­ca­tion inter­per­son­nels d’un côté, et des espaces de publi­ca­tion de l’autre, les uns et les autres coexis­tants sur le web. Per­son­nel­le­ment, j’aurais ten­dance à croire le pre­mier scé­na­rio le plus pro­bable, au vu de l’ambigüité carac­té­ris­tique de la plu­part des outils. Une piste à creuser.


Cré­dit photo : 147 of 365 — just dandy, par paul+photos=moody, en by-​nc sur Flickr

Place de la Toile : ça commence mal


Je me per­mets de pla­gier le titre d’un récent billet paru sur Arhv, pour évoquer le glis­se­ment pro­gres­sif vers le fiasco de la toute nou­velle émis­sion de France Culture consa­crée à Inter­net.

Lorsque les deux ani­ma­teurs — Caro­line Broué et Tho­mas Baum­gart­ner, ont com­mencé la pre­mière de leurs émis­sions par une revue de presse construite pour l’essentiel sur la lec­ture de titres géné­ra­listes comme Le Monde et Télé­rama, on pou­vait se dou­ter que quelque chose allait très vite clo­cher. En réa­lité, la qua­lité de leurs invi­tés : Joël de Ros­nay et Véro­nique Kleck a pu faire illu­sion un moment. Net­te­ment moins maî­trisé la semaine sui­vante (sur la ques­tion du gra­tuit avec Oli­vier Bom­sel), le débat vient aujourd’hui de s’effondrer en nous fai­sant subir une heure de pro­pa­gande « décom­plexée » comme on dit main­te­nant, en faveur de Nico­las Sar­kozy, de son génie, de son cou­rage et de ses idées neuves sur Inter­net.

Com­ment en est-​on arrivé là ? Tout sim­ple­ment par l’intermédiaire du thème du débat : « En quoi inter­net peut-​il chan­ger notre rap­port au poli­tique ? » et de son unique invité : Thierry Solère, maire-​adjoint de Boulogne-​Billancourt et secré­taire natio­nal de l’UMP

Thierry Solère est un des arti­sans de la cam­pagne de Nico­las Sar­kozy sur Inter­net. Le moins que l’on puisse dire est que son approche des rela­tions entre poli­tique et Inter­net est assez par­ti­cu­lière. Contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire, l’UMP n’est pas tombé de la der­nière pluie en matière de com­mu­ni­ca­tion sur les réseaux. Cela fait très long­temps que des cam­pagnes ciblées ont été menées par une célèbre agence spé­cia­li­sée, le fameux « Enchan­teur des nou­veaux médias », Arnaud Das­sier, pour le compte du parti conser­va­teur. Et la marque de fabrique de l”« Enchanteur », c’est, contrai­re­ment à ce que son titre ron­flant sug­gère, l’agressivité du mar­ke­ting poli­tique. Cer­tains se sou­vien­dront des fameux adwords ache­tés par l’UMP pour conduire vers son site à par­tir de recherches sur des mots comme « ban­lieue », « racaille » ou « voi­tures brû­lées ». D’autre se sou­vien­dront du Sar­kos­pam, mes­sage publi­ci­taire non sol­li­cité envoyé à des dizaines de mil­liers d’adresses mails, sans qu’aucune pour­suite n’ai jamais été ren­due possible.

Pen­dant près d’une heure, on a donc eu droit à une apo­lo­gie sans contra­dic­tion de cette com­mu­ni­ca­tion poli­tique tout en finesse, recou­vert par un dis­cours bateau sur les ver­tus par­ti­ci­pa­tives du Web 2.0, la révo­lu­tion du jour­na­lisme citoyen et les cyber-​mamy capables de rece­voir les pho­tos de leurs petits-​enfants et d’adhérer à l’UMP en un clic. Il faut recon­naître aux deux ani­ma­teurs de l’émission, qu’un autre invité était prévu. Benoît Thieu­lin, res­pon­sable de la net-​campagne de Ségo­lène Royal devait appor­ter la contra­dic­tion, j’imagine. Retenu par un retard fer­ro­viaire, il n’a pas pu par­ti­ci­per au débat, ce qui est fort dom­mage. Il aurait pu démen­tir Thierry Solère qui, n’ayant pas com­pris que la cam­pagne pré­si­den­tielle était ter­mi­née, s’évertuait à taper sur la can­di­date socia­liste et son dis­po­si­tif par­ti­ci­pa­tif Désirs d’avenir. Le pitch de son argu­men­taire était simple : Désirs d’avenir montre que Ségo­lène Royal n’a pas d’idées ; et d’ailleurs sa pro­po­si­tion par­ti­ci­pa­tive est un écran de fumée car les contri­bu­tions des inter­nautes n’ont pas été repris dans le dis­cours de Vil­le­pinte. Le syl­lo­gisme qui relie les deux pro­po­si­tions a mani­fes­te­ment échappé aux jour­na­listes qui se sont conten­tés d’un silence igno­rant. S’ils avaient pré­paré un peu mieux leur émis­sion, ils auraient peut-​être lu l’article paru sur ce sujet exac­te­ment dans le der­nier numéro de la revue Her­mès, qui montre que les choses ne sont pas aussi simples.

C’est peut-​être quelques auteurs de ce numéro d’ailleurs qu’il aurait fallu invi­ter, en face d’acteurs impli­qués comme Solère et Thieu­lin. Ils auraient per­mis de confron­ter un dis­cours de pure pro­pa­gande avec des recherches nom­breuses sur le sujet qui apportent des réponses à la ques­tion posée par le titre de l’émission, un peu plus fines que ce qu’on a entendu. Bref, ils auraient fait une émis­sion France Culture et non Europe 1.

Pour finir, il y eut un moment savou­reux, lorsque Tho­mas Baum­gart­ner, dans un sur­saut de dignité, demanda à son invité si les achats de mots clés du type « voi­ture brû­lée » n’étaient pas à son avis contraires à l’éthique. La réponse de thierry Solère fut extrê­me­ment claire : c’est ce que tout le monde fait, et ce n’est pas inter­dit par la loi. Dans ces condi­tions, il ne voyait pas ce qui était contraire à l’éthique.

C’est bien ce qu’il me semblait.

Déconstruire la technique


En ce moment, je suis plongé dans la lec­ture de La Dia­lec­tique de la Rai­son, d’Adorno et Hor­khei­mer. Il me semble qu’au moment où les indus­tries cultu­relles sont secouées et même mena­cées par les consé­quences de la double révo­lu­tion des réseaux numé­riques, il est impor­tant de faire repar­tir la réflexion de l’ouvrage qui a forgé le concept même d’industrie culturelle.

Cette lec­ture m’incite à pour­suivre ma réflexion sur la notion de tech­nique qui est déci­dé­ment bien dif­fi­cile à appré­hen­der. La mul­ti­pli­ca­tion des dénon­cia­tions d’une époque fas­ci­née par la tech­nique (par oppo­si­tion aux art libé­raux semble-​t-​il), d’une société réso­lu­ment tech­ni­cienne, dont les tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion sont l’aboutissement ultime — la tech­nique vient ainsi per­ver­tir et détruire l’intersubjectivité de la com­mu­ni­ca­tion humaine, voir Louis Quéré — Des miroirs équi­voques -, n’aide pas à une meilleure com­pré­hen­sion du concept. Si vrai­ment, notre société est pla­cée sous le signe de la tech­nique, alors qu’est-ce que la tech­nique, exactement ?

La réponse la plus cou­rante, la plus évidente : la tech­nique, ce sont les machines, révèle bien vite ses insuf­fi­sances, car elle néglige un nombre consi­dé­rables de contextes où l’activité humaine peut faci­le­ment être consi­dé­rée comme tech­nique : la rhé­to­rique, le droit, la méde­cine sont des tech­niques qui ne reposent pas essen­tiel­le­ment sur des machines. D’ailleurs, il est assez facile d’expérimenter l’instabilité des usages qui lui sont asso­ciés. Cette insta­bi­lité m’est d’autant plus évidente que je fré­quente des milieux qui se défi­nissent très sou­vent en oppo­si­tion à elle : les sciences humaines et sociales héritent d’une double oppo­si­tion his­to­rique à la tech­nique : elles cumulent l’héritage des huma­ni­tés, arts libé­raux, arts des hommes libres, par oppo­si­tion au labeur contraint de l’esclave, mais aussi l’héritage de la science, savoir pur et dés­in­té­ressé qui est à lui-​même sa propre fin, par oppo­si­tion aux connais­sances appli­quées, orien­tées par l’utilité. M’intéressant depuis quelque temps à la manière dont les his­to­riens, phi­lo­sophes, lin­guistes avec les­quels je tra­vaille usent (et abusent) du terme, il me semble avoir com­pris que le concept de tech­nique repose pour l’essentiel sur une dimen­sion rela­tion­nelle, mais qui est dans le même temps niée. En quelques mots, il semble que l’on désigne par le terme de tech­nique — et c’est fla­grant pour les cher­cheurs en sciences humaines — l’ensemble des contraintes, résis­tances et autres for­ma­lismes que l’on ren­contre dans la réa­li­sa­tion de son acti­vité. Ainsi, un cher­cheur considère-​t-​il comme tech­nique tout ce qui relève de l’édition de ses textes, domaine que je connais un peu, pré­ci­sé­ment parce que l’édition est le pro­ces­sus par lequel il en perd la maî­trise (en ce qui concerne sa forme et sa publi­ci­sa­tion entre autres). Et même, sa pro­pen­sion à uti­li­ser le qua­li­fi­ca­tif de tech­nique est-​elle d’autant plus grande qu’il maî­trise moins le pro­ces­sus édito­rial. Ainsi, dans les usages, le terme en vient-​il quel­que­fois à être un syno­nyme de contrainte, opa­cité, obs­tacle. Et d’ailleurs, le terme peut-​il être repris en ce sens par ceux-​là même qu’il désigne. « C’est très tech­nique » est un équi­va­lent de ce n’est pas com­pré­hen­sible (pour celui à qui l’on s’adresse).

Tech­nique est donc un terme rela­tion­nel ; il désigne une exté­rio­rité résis­tante contre laquelle on se heurte dans la réa­li­sa­tion de son objec­tif. Cette défi­ni­tion ne nie d’ailleurs pas com­plè­te­ment les approches plus clas­siques : il est lié à la nature (comme exté­rio­rité résis­tante) et à l’outil (comme moyen de la for­cer). La dimen­sion pure­ment rela­tion­nelle du terme implique cepen­dant une uni­ver­sa­lité poten­tielle de son appli­ca­tion. Toute acti­vité peut, à un moment ou à un autre, être qua­li­fiée de tech­nique, parce que pla­cée dans une posi­tion où elle devient le pas­sage obligé, le moyen par lequel quelqu’un doit pas­ser, pour réa­li­ser une fin particulière.

Ce n’est pas ainsi, pour­tant, que ce terme est uti­lisé dans la plu­part des cas. La dimen­sion rela­tion­nelle qui le défi­nit est oubliée, niée, au pro­fit d’une défi­ni­tion sub­stan­tive qui ins­ti­tue un grand par­tage entre des acti­vi­tés qui seraient essen­tiel­le­ment non tech­niques et des acti­vi­tés essen­tiel­le­ment tech­niques. Il m’est dif­fi­cile de voir dans ce mou­ve­ment de réi­fi­ca­tion de la tech­nique autre chose qu’un pur enjeu de pou­voir, j’y revien­drai. On l’a bien com­pris, si le tech­nique se défi­nit par sa dimen­sion rela­tion­nelle, on se trouve assez clas­si­que­ment dans une dia­lec­tique de la fin et des moyens. On peut redire de manière très simple ce qui pré­cède : est tech­nique tout ce qui se trouve dans la posi­tion d’être un moyen pour la réa­li­sa­tion d’une fin. Si l’on pré­sup­pose que la dia­lec­tique fin-​moyen est à la fois uni­ver­selle et réver­sible, on sait donc que toute acti­vité humaine est sus­cep­tible d’être le moyen de la réa­li­sa­tion d’une fin qui lui est étran­gère, mais connaît en même temps sa propre fin, et défi­nit à son tour une rela­tion de moyen à d’autres acti­vi­tés dont elle a besoin pour accom­plir sa propre fin.

Tout ceci est vrai­ment clas­sique ; on vient de défi­nir la société humaine par la divi­sion sociale du tra­vail, la rela­tion fin-​moyen et la réci­pro­cité. Il est éton­nant de consta­ter pour­tant que cette défi­ni­tion banale est bat­tue en brèche par l’usage que l’on fait habi­tuel­le­ment du mot tech­nique. Car défi­nir cer­taines acti­vi­tés comme essen­tiel­le­ment tech­niques et d’autres comme essen­tiel­le­ment non tech­niques, c’est dire que celles-​là n’ont pas la noblesse requise pour être jamais à elles-​mêmes leur propre fin, tan­dis que celles-​ci sont à ce point nobles qu’elles doivent tou­jours être consi­dé­rées comme des fins. Il s’agit d’une des­truc­tion défi­ni­tive du droit à une égale dignité pour toutes les acti­vi­tés humaines, par l’instauration d’un par­tage d’essence entre le noble et l’ignoble. On voit les impli­ca­tions pro­fondes de ce simple mou­ve­ment par lequel une qua­lité rela­tive, liée à une situa­tion, est attri­buée comme qua­lité essen­tielle, indé­pen­dante de tout contexte, à cer­taines formes du tra­vail de l’homme. Ce fai­sant, on crée deux caté­go­ries ; celle des hommes libres — qui se meuvent dans le royaume des fins ; le noble, et celle des esclaves qui ne pour­ront jamais s’élever au des­sus du monde des moyens ; l’ignoble.

Les deux éléments me semblent impor­tants pour com­prendre ce qu’est la tech­nique : c’est à la fois une rela­tion, et en même temps l’essentialisation de cette rela­tion afin d’établir une domi­na­tion durable et repro­duite indé­fi­ni­ment. La puis­sance expli­ca­tive de cette approche me semble assez grande. Elle per­met en par­ti­cu­lier de com­prendre un cer­tain nombre de traits carac­té­ris­tiques du monde social. Le per­fec­tion­nisme de l’artisan, quel que soit son domaine, qui prend le temps d’achever et peau­fi­ner l’objet qu’il fabrique, qui amé­liore en per­ma­nence ses méthodes, mani­feste une ten­dance, à l’exacte opposé de ce qu’on dit de lui, à dé-​techniciser son acti­vité. Il mani­feste une résis­tance contre la réduc­tion de son acti­vité et du pro­duit de son acti­vité à n’être qu’un moyen. On retrouve ici l’humanité que Simon­don recon­naît dans les objets tech­niques. L’activité humaine, à la recherche de sa propre per­fec­tion, porte en elle une ten­dance qui l’élève au des­sus de la rai­son ins­tru­men­tale, c’est-à-dire asser­vie, pour recher­cher sa propre satis­fac­tion dans le libre jeu de la Rai­son, ce qui explique d’ailleurs qu’elle se teinte alors très sou­vent d’une dimen­sion esthé­tique. C’est dans ces condi­tions que le juge­ment esthé­tique peut s’appliquer sur des objets a priori aussi éloi­gnés d’une oeuvre d’art que du code infor­ma­tique ou une loco­mo­tive à vapeur. D’un autre côté, et c’est le prix qui doit être payé, l’activité n’est pas entiè­re­ment auto­nome, elle ne peut être jus­ti­fiée –et pas seule­ment pour des rai­sons de sub­sis­tance matérielle-​, que dans une rela­tion d’utilité qui en défi­nit le carac­tère tech­nique. C’est cette rela­tion d’utilité qui est à l’origine de la com­mande et qui déclenche donc le tra­vail. Condi­tion néces­saire à la réa­li­sa­tion de l’activité, elle est en même temps un obs­tacle à son éman­ci­pa­tion, parce qu’elle lui impose des contraintes qui lui sont étran­gères, comme des contraintes de coût (pro­duire moins cher) ou des contraintes de temps (pro­duire vite), ou d’autres encore.

C’est la recherche per­ma­nente de com­pro­mis per­met­tant de résoudre tem­po­rai­re­ment et loca­le­ment cette contra­dic­tion, qui me semble carac­té­ri­ser le mieux l’industrie. C’est la dif­fi­cile mais pas­sion­nante mis­sion de ceux qui aident les hommes à tra­vailler ensemble, c’est-à-dire à la fois les uns pour les autres, et c’est la tech­nique, mais aussi pour eux-​mêmes, et c’est l’art. A priori, rien n’interdit de pen­ser que toutes les acti­vi­tés, quel que soit leur domaine d’application, sont contraintes par une égale néces­sité de se sou­mettre aux exi­gences de la tech­nique, et ont une dignité égale à pré­tendre être un art et que la recherche de condi­tions de tra­vail justes, soit à recher­cher du côté d’un com­pro­mis entre cette contrainte et cette pré­ten­tion. Ce fai­sant, on défi­nit en creux l’envers de l’industrie, c’est-à-dire cette posi­tion par laquelle un indi­vidu ou un groupe peut réduire l’activité des autres à une pure rela­tion ins­tru­men­tale. Cette posi­tion au regard de laquelle tout est tech­nique, parce que tout est un moyen, et n’est qu’un moyen, ce qui jus­ti­fie l’arbitraire des ordres que l’on donne, n’est autre que la posi­tion de pou­voir. On retrouve bien le rai­son­ne­ment de tout à l’heure : en obser­vant la réi­fi­ca­tion de la rela­tion tech­nique, c’est à la source du pou­voir, ou plu­tôt à sa péren­ni­sa­tion que l’on assiste. Le pou­voir s’érige sur la néga­tion de l’autonomie vers laquelle tend l’activité humaine. C’est pour cette rai­son qu’il ne peut se mani­fes­ter que sous le registre de l’arbitraire, du contrôle et de l’instrumentalisation. Fina­le­ment, il révèle sa grande fra­gi­lité et son inca­pa­cité à s’imposer dans le temps ; car les rela­tions sociales sur les­quels il s’appuie ne peuvent durer bien long­temps. On a donc toutes rai­sons d’être rai­son­na­ble­ment opti­mistes. Car l’industrie a toutes les chances de l’emporter dans le temps sur le pouvoir.

C’est peut-​être la rai­son pour laquelle, ce que l’on appelle le pro­grès tech­nique, et qui est en réa­lité le pro­grès des sciences et des arts — mais au sens le plus uni­ver­sel du terme, c’est-à-dire tou­chant à toutes les acti­vi­tés -, est une réa­lité qui dure et s’étend par delà les empires, royaumes et autres prin­ci­pats, condam­nés, eux, à s’effondrer aussi rapi­de­ment qu’ils finissent pas las­ser la patience des hommes.


Cré­dit photo : « The Skys­cra­per Of Self », par drp, en cc by-​nc-​nd 2.0 sur Flickr

Comprendre la société numérique : un discours de la méthode


Les choses sont en train de chan­ger. Le recul pris pen­dant ces der­nières semaines m’a per­mis de prendre conscience com­bien Inter­net et les tech­no­lo­gies numé­riques avaient pris une place impor­tante dans nos vies quo­ti­diennes. Ou plu­tôt, elles s’y sont en quelque sorte fon­dues, se mêlant de manière inex­tri­cable avec la matière même de nos vies. Jour après jour les tech­no­lo­gies numé­riques deviennent omni­pré­sentes et donc invisibles.

Cela signi­fie que le regard porté sur la société numé­rique doit être modi­fié pour ne pas perdre son objet. Deux choses carac­té­risent la plu­part des ana­lyses (y com­pris les miennes) sur les nou­velles tech­no­lo­gies : elles sont obsé­dées par le chan­ge­ment et elles sont cen­trées sur les outils.

L’obsession du chan­ge­ment ; ou plu­tôt l’obsédante ques­tion : qu’est-ce qui change ? qu’est-ce qui ne change pas ? on s’y heurte en per­ma­nence, qu’elle soit impli­cite ou expli­cite. L’obsession est certes due aux dis­cours d’accompagnement des tech­no­lo­gies numé­riques elles-​mêmes, constam­ment pré­sen­tées sur le registre du nou­veau. On pour­rait dres­ser un cata­logue de cette fré­né­sie du nou­veau : le bêta, le 2.0, etc. Mais le phé­no­mène est plus profond…et plus ancien, car il touche à l’innovation tech­nique elle-​même, et à la phi­lo­so­phie de l’histoire que nos socié­tés adoptent. Il fau­drait arri­ver à objec­ti­ver cette dimen­sion, à la fois pour la ques­tion­ner, mais aussi pour s’en débar­ras­ser en tant que cadre de la pen­sée. La ques­tion du chan­ge­ment et de la nou­veauté ne manque pas de per­ti­nence en soi, mais lorsqu’elle devient le cadre indé­pas­sable de toutes nos inter­ro­ga­tions sur la société dans laquelle nous vivons, elle devient nocive et consti­tue un obs­tacle à toute com­pré­hen­sion pos­sible. En par­ti­cu­lier lorsqu’elle est trai­tée, et c’est le plus sou­vent le cas, sur le mode com­pa­ra­tif du avant/​maintenant. Avant, autre­fois, on fai­sait les choses de cette manière. Aujourd’hui, on ne les fait plus/​on les fait autre­ment. Repo­sant sur les fausses évidences de l’intuition, ces com­pa­rai­sons sont très sou­vent trom­peuses, car elles reposent sur la construc­tion arti­fi­cielle de couples oppo­sant un passé recom­posé à des indices du temps pré­sent sou­vent mon­tés en épingle. Pour ma part, je ten­te­rai donc de neu­tra­li­ser sys­té­ma­ti­que­ment la ques­tion de la nou­veauté dans mes ten­ta­tives de com­pré­hen­sion de la société numé­rique. Sim­ple­ment décrire, décrire sim­ple­ment des phé­no­mènes obser­vables en s’empêchant — c’est une dis­ci­pline — de ten­ter la com­pa­rai­son avec un quel­conque passé recons­ti­tué pour l’occasion.

Si l’on veut véri­ta­ble­ment abor­der la ques­tion du chan­ge­ment, ce n’est d’ailleurs pas sur le mode com­pa­ra­tif du avant/​maintenant qu’il faut le faire. Il s’agit bien plu­tôt d’isoler les éléments dyna­miques qui sont à l’oeuvre, les forces qui créent une insta­bi­lité, dérangent un ordre, ou plus sim­ple­ment sont causes de mou­ve­ment. Et à par­tir de là, on peut ten­ter de pro­je­ter les consé­quences que l’on ima­gine résul­ter de ces mouvements.

La foca­li­sa­tion sur les outils. Cor­ré­la­tive d’ailleurs de l’obsession de la nou­veauté. Mais il me faut dépla­cer la ques­tion en évitant l’habituelle oppo­si­tion des déter­mi­nismes, techno ou socio. Car ce n’est pas tant la foca­li­sa­tion sur les outils tech­niques en soi, mais bien plu­tôt celle qui concerne les quelques outils dûment iden­ti­fiés et étique­tés comme rele­vant de la révo­lu­tion numé­rique au détri­ment des autres qui empêche de voir l’essentiel. Dis­ser­ter lon­gue­ment sur Face­book, Fli­ckr ou You­tube ; ne rien dire du reste, de l’immense reste. Par exemple, en par­lant de société en réseau, Manuel Cas­tells poin­tait un cer­tain nombre de sec­teurs où la mise à dis­po­si­tion à la fois de la puis­sance de cal­cul des ordi­na­teurs et de la puis­sance de com­mu­ni­ca­tion des réseaux a pro­vo­qué une véri­table explo­sion. C’est le cas par exemple des mar­chés finan­ciers dont, c’est du moins ce qu’il affirme, l’autonomisation et la prise de pou­voir par rap­port au sec­teur indus­triel, n’aurait pas été pos­sible sans la révo­lu­tion numé­rique (c’est une par­tie de ce qu’il appelle l’économie informationnelle).

Autre­ment dit, ce qu’il me faut faire désor­mais, pour mieux com­prendre la société numé­rique, c’est m’intéresser davan­tage à la société, et moins au numé­rique. Ou plu­tôt, moins à ce qui est immé­dia­te­ment et faci­le­ment iden­ti­fié comme rele­vant de la « révo­lu­tion Inter­net » et ten­ter de cou­vrir un plus grand nombre de domaines ; élar­gir mon champ de vision bien au delà de la pointe émer­gée de l’iceberg dont on parle tout le temps. M’intéresser à tous les sec­teurs d’activité pos­sible, à tous les domaines, même les plus tri­viaux et ten­ter d’y obser­ver com­ment les tech­no­lo­gies numé­riques, outils et usages, s’y mêlent inti­me­ment à leur quo­ti­dien. C’est aussi un moyen de véri­fier s’il est juste de par­ler de société numé­rique, autre­ment dit, si les tech­no­lo­gies numé­riques peuvent être consi­dé­rées, pour notre société et notre époque, comme je le pos­tule depuis le début d’Homo Nume­ri­cus, comme un phé­no­mène social total.


Cré­dit photo : Lead the way my friend, par Pul­po­lux en CC by-​nc sur Flickr