Archives mensuelles : octobre 2007

Notre génération


L’autre jour, repor­tage de France Inter sur le dépar­te­ment de Landes, où tous les col­lé­giens sont équi­pés, via leur établis­se­ment d’un ordi­na­teur por­table. Ce qui frappe, c’est d’une part le natu­rel avec lequel les ado­les­cents ont adopté le dip­tique de la com­mu­ni­ca­tion moderne : Inter­net et télé­phone por­table, et d’autre part le carac­tère par­ti­cu­liè­re­ment inten­sif de leurs pra­tiques. Ce n’est pas seule­ment vrai de cette géné­ra­tion là, mais aussi de celle qui lui pré­cède immé­dia­te­ment : la géné­ra­tion Y qui est, à ma connais­sance, la pre­mière à recou­rir autant à des tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion pour entre­te­nir les liens com­mu­nau­taires qui la caractérise.

Quand je vivais l’expérience enri­chis­sante de la colo­ca­tion, je me retrou­vais pério­di­que­ment dans des cercles de dis­cus­sion à cinq ou six inter­lo­cu­teurs s’étageant entre la ving­taine et la qua­ran­taine, plus la télé­vi­sion très sou­vent allu­mée. J’étais fas­ciné par la capa­cité que pou­vaient avoir les plus jeunes à, dans le même temps, suivre la conver­sa­tion, écou­ter la télé, envoyer et rece­voir des SMS, pas­ser des coups de fil, quitte à faire cir­cu­ler l’information d’un sup­port à un autre. Moi qui suis bien inca­pable de suivre une conver­sa­tion télé­pho­nique en fai­sant autre chose, de dis­cu­ter avec plus d’une per­sonne à la fois sans bas­cu­ler en mode stress intense, je me suis dit, avec tris­tesse, que j’étais sans doute le der­nier repré­sen­tant d’une espèce en voie de dis­pa­ri­tion, au milieu de mutants ayant inté­gré au niveau neu­ro­nal les concepts de time-​sharing et de mul­ti­tâche qui défi­nissent l’informatique moderne.

Plus récem­ment, l’étude du Pew Inter­net & Ame­ri­can life ins­ti­tute d’un côté et le cha­pitre inti­tulé « Les jeunes inter­nautes aver­tis ou l’ordinaire des pra­tiques » que Josiane Jouet a publié dans l’excellent ouvrage col­lec­tif, Inter­net, une uto­pie limi­tée, ren­forcent cette idée d’un bas­cu­le­ment du rap­port que les indi­vi­dus ont avec les tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion numé­rique à par­tir de la géné­ra­tion Y. Avec des approches très dif­fé­rentes, les deux publi­ca­tions montrent en effet qu’à par­tir de cette géné­ra­tion, non seule­ment on constate un usage mas­sif d’Internet, du chat, du sms, d’Internet et du mail, ce qui n’est pas éton­nant, mais sur­tout, que cet usage ne déclenche chez les indi­vi­dus concer­nés aucun pro­blème, aucune inter­ro­ga­tion, aucune dif­fi­culté par­ti­cu­lière ; et donc, c’est là que je veux en venir, aucune réflexion par­ti­cu­lière. Le fait nou­veau est que pour les plus jeunes, les TIC consti­tuent d’abord un cadre natu­rel dans lequel ils s’insèrent, sans avoir à y pen­ser par­ti­cu­liè­re­ment. Mani­fes­te­ment, elles sont pro­fon­dé­ment inté­grées à leur vie quotidienne.

La situa­tion est très dif­fé­rente d’avec leur aînés. Non pas que ceux-​ci ne savent ou veulent pas uti­li­ser pas l’ordinateur, Inter­net, le télé­phone por­table, voire même les SMS, mais, dans un grand nombre de cas, ces usages sont peu inté­grés à leur vie cou­rante et ne sont pas déve­lop­pés sys­té­ma­ti­que­ment dans tous les domaines d’activité. Et c’est com­pré­hen­sible : la plus grande par­tie de leur vie s’est struc­tu­rée sans ces outils, les rou­tines se sont ins­tal­lées qui n’intègrent pas leur uti­li­sa­tion. Du coup, Inter­net par exemple vient en plus, comme en annexe de pra­tiques qui lui pré­existent lar­ge­ment. Le phé­no­mène des cyber-​papy et cyber-​mamy qu’on évoque sou­vent ne doit donc pas faire illu­sion. Dotés de res­sources finan­cières plu­tôt supé­rieures à leurs suc­ces­seurs, et en tout cas de bien plus de temps, ces géné­ra­tions uti­lisent inten­sé­ment Inter­net ; mais, pour des usages par­ti­cu­liers et non de manière inté­grée à leur vie.

Et moi ? (et moi et moi). Digne repré­sen­tant de l’inénarrable géné­ra­tion X, celle dont un socio­logue a dit que ce qui la fon­dait était le sida et Casi­mir, je me sens coincé entre les deux [42] (sur ce point comme tant d’autres). Une par­tie non négli­geable de mes congé­nères a bas­culé dans une vie numé­rique, uti­li­sant les réseaux fré­quem­ment et inten­si­ve­ment, dans tous les domaines de la vie sociale ; et pas seule­ment dans un contexte pro­fes­sion­nel ; comme ceux qui nous suivent. Ceux-​là ont plongé dans la vie numé­rique avec délec­ta­tion ; ils ont éprouvé le sen­ti­ment d’une libé­ra­tion par rap­port au petit monde étri­qué, bar­ri­cadé, bardé de gate­kee­pers qu’ils ont pu connaître aupa­ra­vant. Pour eux — et j’en fais par­tie -, le déve­lop­pe­ment de l’informatique per­son­nelle et de l’Internet a pro­vo­qué la même sen­sa­tion que lorsqu’on ouvre un jour de bour­rasque toutes les fenêtres à la fois d’une veille mai­son inha­bi­tée depuis cin­quante ans : le vent des idées s’est mis à souf­fler et la vieille pous­sière rance s’est envolée.

Une autre par­tie de ma géné­ra­tion est res­tée abso­lu­ment rétive à ce chan­ge­ment radi­cal. De ceux-​là, on ne peut dire qu’ils n’utilisent jamais d’ordinateurs. Bien sûr qu’ils ont un, voire plu­sieurs, qu’ils uti­lisent même quo­ti­dien­ne­ment ; mais par pure néces­sité. Il suf­fit d’ailleurs de les voir face à leur machine pour com­prendre immé­dia­te­ment leur posi­tion. Angois­sés et hési­tants face à cette bête étran­gère qu’ils ne dominent pas, ils l’utilisent en l’état, telle qu’elle leur a été livrée par des ser­vices infor­ma­tiques bor­nés. Les voilà donc, suant et aha­nant pen­dant des heures entières face à un vieil écran, ridi­cu­le­ment étroit, blo­qué sur une réso­lu­tion de 640 par 480, uti­li­sant IE5 et Lotus Notes, deux som­mets en matière de bug et d’anti-ergonomie (res­pec­ti­ve­ment). Ceux-​là déve­loppent très rapi­de­ment une haine féroce des nou­velles tech­no­lo­gies, qu’ils peuvent théo­ri­ser ensuite sous les espèces de la com­mu­ni­ca­tion ins­tan­ta­née, du nivel­le­ment par le bas, du Grand Dépo­toir, etc.

Il y a d’autres situa­tions, plus sub­tiles, comme celle qu’occupent les hob­byistes convain­cus. Bidouilleurs de génie, connais­seurs de pre­mier ordre des mil­lé­simes infor­ma­tiques et gad­ge­to­philes pas­sion­nés, ils ont un rap­port pure­ment ludique à l’informatique. Non pas seule­ment que l’essentiel de leur acti­vité sur un ordi­na­teur soit consa­crée au jeu, mais sur­tout, ils ne tirent aucune consé­quence de la pré­sence mas­sive et per­va­sive de l’informatique dans tous les domaines. A leurs yeux, on conti­nue à faire exac­te­ment la même chose que ce qu’on fai­sait depuis des siècles, mais plus effi­ca­ce­ment, plus rapi­de­ment, de manière plus ludique.

Cet écla­te­ment des posi­tions au niveau d’une géné­ra­tion montre bien à quel point celle-​ci par­ti­cu­liè­re­ment est pla­cée mal­gré elle dans une posi­tion char­nière entre deux mondes. Le sen­ti­ment de bas­cule d’un monde à l’autre peut être très pro­fond et l’explosion numé­rique n’en est qu’un des aspects, mais un aspect essen­tiel : car c’est tout le sys­tème socio-​culturel qui semble bas­cu­ler d’un coup. Pour ma part, j’ai eu une for­ma­tion intel­lec­tuelle pas très pro­gres­siste certes, mais basée sur le sen­ti­ment d’une struc­tu­ra­tion cultu­relle par­ta­gée au sein de la société : la lec­ture des grandes oeuvres, des grands auteurs, la réfé­rence à des savoirs recon­nus et établis, basés sur une auto­rité incar­née par l’institution sco­laire et tout un sys­tème pres­crip­tif (contre lequel on pou­vait se battre d’ailleurs). Je vois aujourd’hui avec ahu­ris­se­ment s’effondrer tout ce sys­tème à une vitesse effroyable, emporté par la bour­rasque de tout à l’heure, deve­nue oura­gan, et qui s’abat désor­mais sur le coeur même du pou­voir culturel.

D’un côté j’en suis ravi, pour tout ce que Pierre Bour­dieu a pu dénon­cer de cette fabrique de la domi­na­tion, de l’autre, j’éprouve un pro­fond malaise à vivre dans une société où, par exemple, plus per­sonne, sinon quelques per­vers, n’aura plus jamais lu une ligne de Mon­taigne ou de Cha­teau­briand. Cha­teau­briand jus­te­ment, contem­po­rain de la Révo­lu­tion, der­nier témoin dit-​il, de moeurs féo­dales au châ­teau de Com­bourg, balayées, en même temps que tout son héri­tage aris­to­cra­tique, par la nais­sance en quelques décen­nies de la moder­nité, écrit en conclu­sion des Mémoires d’outre-tombe :

« je me suis ren­con­tré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves : j’ai plongé dans leurs eaux trou­blées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espé­rance vers une rive inconnue. »

Il me semble que se trouve là expri­mée une situa­tion his­to­rique qui n’est pas tout à fait étran­gère à notre géné­ra­tion. De cette situa­tion, d’où nait fina­le­ment un sen­ti­ment d’étrangeté per­ma­nent — l’ancien monde dis­pa­raît et je suis étran­ger au nou­veau -, il faut faire quelque chose. Contre ceux qui ont choisi de s’évanouir avec l’ancien, contre aussi ceux qui nagent aussi vite qu’ils le peuvent sans se retour­ner, peut-​être faut-​il affir­mer que le rôle his­to­rique de notre géné­ra­tion est d’être le témoin de ce pas­sage. Nous seuls d’une cer­taine manière, sommes en posi­tion de voir un cer­tain nombre de chan­ge­ments, et donc de poser des ques­tions. Une part impor­tante de notre éduca­tion intel­lec­tuelle est anté­rieure aux évolu­tions actuelles, et nous entrons dans l’ère numé­rique avec ce passé, cette struc­tu­ra­tion dif­fé­rente que n’ont pas les plus jeunes géné­ra­tions. Mais en même temps, nous sommes encore bien vivants, actifs et dans une cer­taine mesure, influents. Notre tâche serait alors peut-​être de trans­mettre le meilleur de ce qui nous a formé (trans­mettre Cha­teau­briand sans Lagarde et Michard) et d’interroger le nou­veau monde au regard de l’ancien. Inter­ro­ger, pas condamner.

Oserais-​je ? Oui, j’ose ! Que ceux qui détestent la gran­di­lo­quence (et ont eu mal­gré tout le cou­rage d’arriver jusqu’ici) s’arrêtent. Les autres peuvent savou­rer avec moi les der­nières lignes des Mémoires :

« En tra­çant ces der­niers mots, ce 16 novembre 1841, ma fenêtre, qui donne à l’ouest sur les jar­dins des Mis­sions Etran­gères, est ouverte : il est six heures du matin ; j’aperçois la lune pâle et élar­gie ; elle s’abaisse sur la flèche des Inva­lides à peine révé­lée par le pre­mier rayon doré de l’Orient : on dirait que l’ancien monde finit, et que le nou­veau com­mence. Je vois les reflets d’une aurore dont je ne ver­rai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu’à m’asseoir au bord de ma fosse : après quoi je des­cen­drai har­di­ment, le cru­ci­fix à la main, dans l’éternité. »

Vous en pen­sez quoi ? (répon­dez à François-​René en commentaire) ;-)