Archives mensuelles : mai 2008

Les pairs et le cluster (3. Elargir les horizons)


L’enquête Jean­nin ouvrait la voie à une forme de démo­cra­tie évalua­tive, dans laquelle l’évaluation de la recherche n’est pas pro­duite par un algo­rithme aveugle, dominé par les biais de mesure, ou par un expert isolé dans son bou­doir savant, mais par une masse consé­quente de pairs. Bien sûr, une telle approche com­porte ses propres défauts. En par­ti­cu­lier, elle favo­rise une forme de conser­va­tisme liée à la force et à l’inertie des répu­ta­tions : elle est chro­no­lo­gi­que­ment fort peu pré­cise. Mais il semble illu­soire de vou­loir échap­per à cette iner­tie, qui est égale­ment le reflet de struc­tu­ra­tions ins­ti­tu­tion­nelles fortes du monde de la recherche. Aujourd’hui, l’enquête Jean­nin semble tota­le­ment oubliée. Cette approche a cédé la place à une sorte de guerre des clas­se­ments bibliométriques.

Une culture de l’évaluation ?

Sur le mar­ché de l’évaluation de la recherche pro­li­fèrent les ini­tia­tives et les enquêtes s’appuyant sur des cor­pus et des méthodes dif­fé­rentes [52]. La machine à géné­rer des clas­se­ments concur­rents peut conti­nuer à se déve­lop­per. La France va-​t-​elle mettre au point un « plan évalua­tion de la recherche » tirant son ins­pi­ra­tion du « plan cal­cul » (Géné­ral de Gaulle dans les années 1960) et du plan « Infor­ma­tique pour tous » (1985, Laurent Fabius), mobi­li­sant beau­coup de moyens et caduque à peine sorti des cartons ?

Avant d’initier un nou­veau clas­se­ment, et avant même de défaire l’architecture ins­ti­tu­tion­nelle exis­tante pour s’adapter à ceux qui existent déjà [53], il fau­drait ces­ser d’utiliser les clas­se­ments exis­tants comme de simples argus uni­ver­si­taires. Le taux de cita­tion d’un auteur affi­ché par Google scho­lar ne devrait pas deve­nir l’alpha et l’omega de l’évaluation des cher­cheurs. Cet indi­ca­teur est lit­té­ra­le­ment faux et s’appuie sur un cor­pus lar­ge­ment tron­qué et exces­si­ve­ment opaque. Les com­mis­sions de spé­cia­listes ont besoin d’indicateurs valables et com­pa­rables, pas de mesures prises sans dis­cer­ne­ment, à la sor­tie de la can­tine uni­ver­si­taire, avant d’entrer dans la salle de déli­bé­ra­tions… Quelle que soit la ten­dance qui se des­si­nera à l’avenir dans le domaine des indi­ca­teurs, ceux-​ci ne pour­ront res­ter dans l’angle mort de la culture uni­ver­si­taire, qua­si­ment au même titre, d’ailleurs, que l’édition scien­ti­fique. A titre d’exemple, révé­la­teur, posons une simple ques­tion : com­bien de Centres d’initiation à l’enseignement supé­rieur (CIES) pro­posent aux futurs cher­cheurs une intro­duc­tion aux enjeux de l’édition scien­ti­fique ou à ceux de l’évaluation de la recherche ?

Déve­lop­per une culture de l’évaluation ne suf­fira sans doute pas, si les indi­ca­teurs n’évoluent pas avec les usages d’édition élec­tro­nique. Il semble en effet que des pers­pec­tives pour­raient s’ouvrir, en pre­nant appui sur l’ensemble des dis­po­si­tifs numé­riques mis en place par les scien­ti­fiques depuis la puis­sante démo­cra­ti­sa­tion du Web, au milieu des années 1990. Il est en effet ima­gi­nable de modi­fier l’approche à la fois en terme de cor­pus et de méthode. Il est désor­mais pos­sible de prendre en compte un cor­pus savant élargi, issu de la ren­contre entre la com­mu­nauté scien­ti­fique avec les pos­si­bi­li­tés offertes par les usages numé­riques. Il s’agit de chan­ger radi­ca­le­ment les échelles d’observation, deve­nant à la fois plus fines et plus larges, c’est-à-dire cou­vrant plus d’acteurs, plus de focales, plus d’objets édito­riaux et plus de types d’interactions scientifiques.

Pour for­mu­ler ces pro­po­si­tions, il faut opé­rer un rapide détour vers les usages numé­riques dis­po­nibles ou en cours de développement.

Une nou­velle donne éditoriale

A côté de la mono­gra­phie reine et des cam­pagnes d’évaluation biblio­mé­triques tau­to­lo­giques, appa­raissent en effet de nou­veaux usages qui consti­tuent une nou­velle donne édito­riale en cours d’émergence.

Tout d’abord, on constate que les pério­diques, autre­fois objets géné­ra­le­ment pla­cés dans l’ombre des mono­gra­phies [54], reprennent peu à peu un rôle impor­tant. La puis­sante domi­na­tion du livre était issue d’une repré­sen­ta­tion de l’objet sur des rayons de librai­rie et consul­table en biblio­thèque comme tel, alors que les pério­diques étaient des œuvres col­lec­tives, dans les­quelles le génie de l’auteur sem­blait émer­ger avec moins de vigueur, et au cœur des­quelles les contraintes d’espace sem­blaient plus fortes. Il était pré­fé­rable de publier un livre que cinq articles ; pres­tige, force sym­bo­lique et poids phy­sique de l’objet obligent. Les mono­gra­phies, qu’elles soient le reflet d’études poin­tues ou de vastes syn­thèses, pesaient plus que de petits articles, enfi­lés comme des perles mul­ti­co­lores dans des numé­ros varia de pério­diques savants, mal dif­fu­sés et géné­ra­le­ment inac­ces­sibles en librairie.

Or, Inter­net favo­rise les uni­tés édito­riales [55] de petite taille. En ligne, les prestigieuses monographies paraissent obèses, difficiles à manier, on les pressent obsolètes (mais on peut se tromper). Pour passer en ligne, elles sont souvent tronçonnées en petites unités documentaires. En tant qu'objet, comme le suggérait Robert Darnton sans en mesurer –sans doute– la conséquence majeure, elles s'éclatent en quantités de nouveaux objets. Dès lors, la revue, avec ses articles plus adaptés à la consultation en ligne, reprend un coup de jeune. La rapidité de parution et d'échange en ligne, la taille de l'unité documentaire, la faiblesse du marché économique favorisant l'open accesset limi­tant la concur­rence écono­mique entre les sup­ports papier et élec­tro­nique : les condi­tions semblent réunies pour un nou­vel âge d’or de la revue.

La revue, ce vieil objet savant, devra cepen­dant com­po­ser avec un nou­vel objet édito­rial, né au cœur du réseau Inter­net lui-​même, le blog uni­ver­si­taire, qu’on pour­rait appe­ler car­net de recherches (dans l’attente d’une typo­lo­gie plus fine). Le car­net de recherches radi­ca­lise toutes les qua­li­tés de la revue élec­tro­nique : rythme de publi­ca­tion encore plus secs, billets encore plus courts, uni­tés docu­men­taires encore plus faci­le­ment citables (une idée, un billet), écono­mie de l’écriture en cours de réinvention.

Les savants sta­tis­ti­ciens qui pensent les futures cam­pagnes d’évaluation ont, sans doute, pensé à intro­duire les revues élec­tro­niques dans le spectre cou­vert par leur radar. Il serait oppor­tun qu’ils songent à y ajou­ter les car­nets de recherche, pour peu que ceux-​ci s’identifient comme ins­tru­ments de recherche et se regroupent. Ce pro­ces­sus semble en cours. Il fau­dra égale­ment comp­ter avec un objet plus petit encore, aujourd’hui à peine sus­pec­tés par les radars de l’évaluation : la biblio­gra­phie savante en ligne.

L’émergence du « Web 2.0 » en Sciences humaines et sociales [56] offre en effet des pers­pec­tives sérieuses à ceux qui vou­draient pen­ser de nou­velles méthodes d’évaluation de la recherche. On aurait tort de dénon­cer le « Web 2.0 » et les « User gene­ra­ted contents » (UGC) comme des feux de paille, des objets jour­na­lis­tiques faciles, un effet de mode qui sera passé aussi vite que les autres. L’émergence d’outils de social book­mar­king per­met de per­ce­voir ce que pour­raient être les biblio­gra­phies en ligne rédi­gées par les cher­cheurs eux-​mêmes. Il s’agit là d’un vivier inex­ploité, qui pour­rait deve­nir une source pour la mesure des cita­tions des tra­vaux des cher­cheurs par les cher­cheurs. Del​.icio​.us, CiteU­Like et Zotero vont, peu à peu, consti­tuer des banques de réfé­rence incon­tour­nables, révé­la­trices de véri­tables usages biblio­gra­phiques. Dans le monde uni­ver­si­taire, ce mou­ve­ment est aujourd’hui embryon­naire et confus, dans la mesure où il est dif­fi­cile d’identifier clai­re­ment les lieux numé­riques qui les accueillent en tant qu’objets savants. Ces nou­veaux usages n’en sont qu’à leurs débuts. En sciences humaines et sociales, ils sont bal­bu­tiants et cir­cons­crits à des niches dis­ci­pli­naires. Pour que le sys­tème fonc­tionne, il faut une masse cri­tique d’ingrédients, c’est-à-dire de mono­gra­phies et de revues en ligne, d’entrepôts d’archives ouvertes, de car­nets de recherches, de com­men­taires en ligne, de banques de don­nées biblio­gra­phiques pro­duites par les cher­cheurs eux-​mêmes, … Même trop peu nom­breux, on ne peut plus se per­mettre, aujourd’hui, de les négliger.

L’édition en ligne : un nouvel eldorado ?


J’ai récem­ment été invité par l’asso­cia­tion EnthèSe des doc­to­rants de l’ENS LSH à venir par­ler dans une après-​midi de réflexion consa­crée aux enjeux de l’édition scien­ti­fique. Pour cette double table-​ronde, s’exprimaient Yves Win­kin, Cathe­rine Vol­pil­hac, Kim Danière de Cyber­thèses, Oli­vier Jous­lin, sur les ques­tions de la publi­ca­tion de la thèse et de son rôle dans l’évaluation du jeune cher­cheur. De mon côté, je m’exprimais dans une seconde ses­sion consa­crée plu­tôt aux enjeux de l’édition. J’ai eu le plai­sir d’écouter l’exposé très inté­res­sant de Jean-​Luc Giri­bone, que je ne connais­sais pas, des éditions du Seuil, et Denise Pier­rot, d’ENS éditions.

Inter­ve­nant en fin de jour­née, je tenais le rôle de Mr Edi­tion en ligne. Il me reve­nait donc d’expliquer le phé­no­mène à une audience de doc­to­rants en sciences humaines et sociales, dont, fina­le­ment, assez étran­gers à ce qui s’apparente quand même à des dis­cus­sions au sein d’un petit milieu. Voici donc l’essentiel de mon exposé auquel j’ai tenté de don­ner un tour rela­ti­ve­ment didactique.

En guise d’introduction, il me semble néces­saire de faire le point sur un cer­tain nombre de ques­tions qui ont struc­turé les débats sur l’édition élec­tro­nique depuis 10 ans. A mon sens, ces ques­tions sont aujourd’hui lar­ge­ment obsolètes :

1.La dés­in­ter­mé­dia­tion. C’est le terme par lequel on a pu dire que la mise en ligne des publi­ca­tions scien­ti­fiques reve­naient à la sup­pres­sion des inter­mé­diaires (ie les éditeurs). On pas­se­rait donc à un modèle de dis­tri­bu­tion directe du pro­duc­teur au consom­ma­teur. On sait aujourd’hui que cette approche n’est pas per­ti­nente, parce que toute forme de com­mu­ni­ca­tion est mar­quée par la pré­sence d’intermédiaires, aussi dis­crets soient-​ils. Aujourd’hui, les plate-​formes où les uti­li­sa­teurs sont invi­tés à dépo­ser leurs propres pro­duc­tions (les archives ouvertes par exemple), sont des inter­mé­diaires. De par sa seule exis­tence la plate-​forme a un impact édito­rial sur les conte­nus qu’elle héberge ; impact dont il faut tenir compte.

2. L’électronique ver­sus le papier : faut-​il publier au for­mat élec­tro­nique ou papier ? Cette ques­tion ne vaut plus la peine d’être posée ; en ces termes en tout cas. La réa­lité est qu’aujourd’hui, l’édition est for­cé­ment élec­tro­nique ; les auteurs, les éditeurs, les chefs de fabri­ca­tion et même les impri­meurs tra­vaillent en numé­rique. La ques­tion du papier est donc réduite à celle du sup­port de dif­fu­sion. Et même dans ce cas, elle ne concerne qu’un cer­tain type de docu­ments. Typi­que­ment, les livres. Pour les revues, on est aujourd’hui dans une situa­tion où il est peu ima­gi­nable qu’une revue s’abstienne d’être dif­fu­sée en ligne (ou alors elle se pré­pare un très mau­vais ave­nir). La ques­tion qu’elle peut éven­tuel­le­ment se poser est de savoir si elle a inté­rêt à être dif­fu­sée AUSSI sur papier.

3. La chaîne du livre : est-​elle remise en cause par l’électronique ? Ce concept de chaîne du livre me semble inopé­rant pour pen­ser les muta­tions actuelles ; parce qu’il désigne un sec­teur pro­fes­sion­nel consa­cré à la fabri­ca­tion et la dif­fu­sion du livre comme objet maté­riel et non type docu­men­taire. Bref, il écrase le concept de livre sur son actua­li­sa­tion phy­sique et ne cherche pas à le pen­ser d’abord comme objet intel­lec­tuel. Fina­le­ment, le concept même de chaîne est inopé­rant parce qu’il ne rend pas compte d’un mode cir­cu­laire de cir­cu­la­tion des savoirs et pense les choses comme une trans­mis­sion unilatérale.

Au bout du compte, il appa­raît néces­saire, si on veut essayer de com­prendre ce qui est à l’oeuvre avec l’édition élec­tro­nique de remon­ter à un plus haut niveau de géné­ra­lité, d’élargir la pers­pec­tive, c’est à dire de repar­tir de la défi­ni­tion même de ce qu’est l’édition. Bref, il faut ouvrir la boîte noire.

Qu’est-ce que l’édition ?

C’est une acti­vité hybride, bâtarde, qui se déve­loppe à par­tir de l’idée de mise au jour, de trans­mis­sion. L’édition scien­ti­fique, et sin­gu­liè­re­ment l’édition scien­ti­fique de sciences humaines peut être appro­chée par trois côtés.

1. C’est d’abord une acti­vité écono­mique. Ce qui défi­nit d’un point de vue fonc­tion­nel un éditeur, c’est sa capa­cité à mobi­li­ser des res­sources écono­miques qu’un auteur ne peut ou ne veut mobi­li­ser pour dif­fu­ser, don­ner à connaître son oeuvre. Depuis la deuxième moi­tié du XIXe siècle, l’édition est une acti­vité indus­trielle ; elle appar­tient au sec­teur des indus­tries culturelles.

2. Qui est for­te­ment arti­cu­lée au champ scien­ti­fique : Com­mu­ni­ca­tion : the essence of science, écri­vait Gar­vey en 1980. Autre­ment dit, des connais­sances, des résul­tats de recherche qui ne sont pas connus, pas dif­fu­sés et par­tant, pas dis­cu­tés n’existent pas dans le champ scien­ti­fique. Le moteur de l’activité scien­ti­fique, c’est la cir­cu­la­tion interne au champ scien­ti­fique des résul­tats de la recherche ; l’édition joue donc un rôle essen­tiel dans ce champ

3. et ins­crite dans la société : une par­ti­cu­la­rité des connais­sances pro­duites dans le champs des sciences humaines est qu’elles impactent la société par des publi­ca­tions essen­tiel­le­ment, qui vont jouer un rôle impor­tant dans le débat public, alors que les sciences exactes impactent la société plus fré­quem­ment par la média­tion de l’ingénierie.

Au point de jonc­tion entre ces trois dimen­sions, on trouve un modèle, qui s’actualise dans le mode de fonc­tion­ne­ment des mai­sons d’édition et des presses uni­ver­si­taires. Cette construc­tion a fait modèle jusqu’à pré­sent par héri­tage ou sou­ve­nir d’une période par­ti­cu­lière, celle des années 60 – 70 que l’on qua­li­fie d”« âge d’or des sciences humaines ». Jusqu’à pré­sent, il me semble que tout le monde a eu cet âge d’or en tête comme un idéal régulateur.Cet idéal repose sur une conjonc­tion mira­cu­leuse entre les trois dimen­sions que j’ai évoquées. En gros, l’idée est qu’une déci­sion de publi­ca­tion satis­fai­sait les trois dimen­sions alors conver­gentes. Edi­ter Levi-​Strauss (Lacan, Fou­cault, Barthes, etc.) se tra­dui­sait à la fois par une réus­site écono­mique, consa­crait en même temps la valeur scien­ti­fique de l’auteur (et lui per­met­tait du coup de pro­gres­ser dans le champ – avec le Col­lège de France comme Pôle magné­tique), et enfin impac­tait for­te­ment le débat public.

Je ne me pro­nonce pas sur le carac­tère réel ou mythique de cette conjonc­ture. Je dis sim­ple­ment que nous l’avons tous en tête comme idéal lorsque nous pen­sons à l’édition de sciences humaines et qu’il a long­temps fonc­tionné comme idéal régu­la­teur orien­tant le com­por­te­ment de la plu­part des acteurs.

Or, nous sommes tous en train de faire le constat que ce modèle ne fonc­tionne plus, qu’il n’est plus opé­rant. On assiste à une diver­gence entre les trois dimen­sions (on peut esquis­ser des pistes d’explication : la finan­cia­ri­sa­tion du sec­teur de l’édition, la sur-​spécialisation des sciences humaines ou les effets désas­treux de la média­ti­sa­tion du débat public. En tout cas, il semble bien ne plus fonc­tion­ner, et c’est ce qu’on appelle « la crise de l’édition de sciences humaines ».

Cela posé, je vais main­te­nant essayer de dres­ser une esquisse d’un nou­veau contexte de publi­ca­tion en émer­gence, où, effec­ti­ve­ment, l’édition élec­tro­nique joue un rôle important.

La dimen­sion écono­mique d’abord

Elle est carac­té­ri­sée par un phé­no­mène assez bien com­pris main­te­nant et qui est qua­li­fié de « longue traîne », pro­po­sée par le jour­na­liste amé­ri­cain Chris Ander­son. Sa pro­po­si­tion repose toute entière sur l’analyse de la loi de dis­tri­bu­tion de la richesse, modé­li­sée par l’économiste ita­lien Vil­fredo Pareto à la fin du siècle der­nier. Appli­quée au com­merce, cette loi de dis­tri­bu­tion rend compte du fait que de manière géné­rale pour tout type de pro­duit, envi­ron 80% des ventes sont réa­li­sées sur 20% des pro­duits. Pour le dire de manière moins mathé­ma­tique, le suc­cès com­mer­cial est réparti de manière très inéga­li­taire. Cette consta­ta­tion de sens com­mun mais qui a fait l’objet d’une modé­li­sa­tion mathé­ma­tique a des consé­quences par­ti­cu­lières pour la dis­tri­bu­tion des biens phy­siques. Elle explique en par­ti­cu­lier que sur un cata­logue total com­por­tant plu­sieurs mil­lions de livres dis­po­nibles en théo­rie, les libraires, qui ne peuvent en pro­po­ser à la vente qu’un nombre limité, pour des rai­sons de simple ratio­na­lité écono­mique vont concen­trer leur offre sur ceux qui se vendent le mieux ; les best-​sellers. Dans un envi­ron­ne­ment phy­sique, il est très coû­teux d’agrandir un maga­sin, d’ajouter des linéaires, bref, d’augmenter son offre. Il n’est donc pas inté­res­sant de le faire pour accueillir des pro­duits pour les­quels la demande est trop faible. On a donc une situa­tion clas­sique de rareté créée par les condi­tions de ren­ta­bi­li­sa­tion des inves­tis­se­ment dans le monde phy­sique. La théo­rie de Chris Ander­son repose sur l’idée inté­res­sante que les pro­prié­tés écono­miques des objets numé­riques sont fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rentes. Ainsi, pour prendre l’exemple de la musique, s’il est très coû­teux pour un dis­quaire clas­sique de pro­po­ser dans ses rayon­nages une très grande diver­sité de CD — dont la plu­part seront ven­dus à un très faible nombre d’exemplaires, il n’est pas plus coû­teux pour un dis­quaire en ligne de pro­po­ser sur son ser­veur une très grande diver­sité de fichiers mp3 plu­tôt qu’un faible nombre. Autre­ment dit, un CD sup­plé­men­taire dans un rayon­nage phy­sique, coûte pro­por­tion­nel­le­ment beau­coup plus cher qu’un fichier mp3 sup­plé­men­taire sur un ser­veur. Donc, alors que dans un envi­ron­ne­ment phy­sique, la ren­ta­bi­lité réside seule­ment dans la vente à un grand nombre d’exemplaires d’un faible nombre de pro­duits dif­fé­rents — les best-​sellers-​, dans un envi­ron­ne­ment numé­rique, il devient aussi ren­table, parce qu’économiquement équi­va­lent, de vendre un grand nombre de pro­duits dif­fé­rents cha­cun à un faible nombre d’exemplaires. C’est sur ces bases que naissent de nou­veaux mar­chés, de niches, qui viennent com­plé­ter (et non rem­pla­cer) le mar­ché global.

L’édition de sciences humaines, royaume des petits tirages risque d’être concer­née par ce modèle.

Quelles sont donc les consé­quences pour le sec­teur qui nous occupe ?

Pre­mière consé­quence : l’explosion docu­men­taire. C’est un constat que nous fai­sons tous, le déve­lop­pe­ment d’Internet est syno­nyme d’une mul­ti­pli­ca­tion consi­dé­rable de docu­ments sou­dai­ne­ment ren­dus dis­po­nibles. On assiste à une aug­men­ta­tion du nombre de revues pure­ment élec­tro­niques en créa­tion, une mul­ti­pli­ca­tion des sites web de cher­cheurs, d’équipes et de pro­jets de recherche, une explo­sion docu­men­taire sur les archives ouvertes, la dif­fu­sion des rap­ports, etc. Tout cela est rendu pos­sible par l’abaissement du coût de fabri­ca­tion et dif­fu­sion des docu­ments. C’est le pre­mier prin­cipe d’Anderson : « make eve­ry­thing avai­lable ».

Deuxième consé­quence : cette explo­sion est quand même ren­due pos­sible et n’est viable écono­mi­que­ment, selon le même prin­cipe, que par une mise en fac­teur des moyens de pro­duc­tion. Il y a 5 ou 6 ans, la plu­part des revues élec­tro­niques étaient dis­per­sées ; cela signi­fie une dis­per­sion des com­pé­tences et des moyens de pro­duc­tion. Cette situa­tion ne s’inscrit pas du tout dans la logique de la longue traîne, pour laquelle il y a ren­ta­bi­lité des publi­ca­tions à faible usage si elles sont agré­gées sur une plate-​forme unique. La logique de la longue traîne est cohé­rente avec la mon­tée en puis­sance, au cours des der­nières années des grosses plate-​formes de dif­fu­sion de revues : Revues​.org, CAIRN, Per­sée, etc. Donc, l’explosion docu­men­taire s’accompagne d’une concen­tra­tion des plate-​formes de publication.


Troi­sième consé­quence
 : le deuxième slo­gan d’Anderson, qui com­plète immé­dia­te­ment le pre­mier, c’est : « help me find it ». C’est tout à fait logique : l’explosion docu­men­taire signi­fie que tout existe. On n’a plus de déci­sion de publi­ca­tion en amont. Dans ce contexte, les outils de recherche d’information deviennent stra­té­giques. Google l’a com­pris avant les autres ; on ne peut s’étonner de la posi­tion que cette entre­prise occupe. Pour ce qui nous concerne, on peut dire que d’une cer­taine manière, dans l’ancien modèle, l’organisation édito­riale des publi­ca­tions repo­sait sur la notion de col­lec­tion. Dans le nou­veau contexte, le prin­cipe orga­ni­sa­teur d’un point de vue édito­rial, c’est le moteur de recherche (principalement).

Der­nière consé­quence : dans l’ancien modèle, seules les publi­ca­tions les plus ren­tables existent (font l’objet d’une déci­sion de publi­ca­tion favo­rable). La rareté est donc du côté des publi­ca­tions. Dans le nou­veau contexte, toutes les publi­ca­tions pos­sibles existent. Ce sont donc les lec­teurs qui deviennent rares. C’est le fon­de­ment de ce qu’on appelle l’économie de l’attention, avec une consé­quence impor­tante : si ce sont les lec­teurs qui sont rares et non les publi­ca­tions (rela­ti­ve­ment les unes aux autres), alors les bar­rières d’accès aux docu­ments (l’accès sur abon­ne­ment par exemple) deviennent contre-​productives. Le prin­cipe de la res­tric­tion d’accès est contra­dic­toire avec la logique de ce nou­veau contexte. On voit donc que le mou­ve­ment de l’open access, qui s’est déployé avec une face poli­tique et idéo­lo­gique (libre accès aux résul­tats de la recherche) repose en fait sur une pro­priété très puis­sante de l’économie des biens numé­riques. Il suf­fit de regar­der les nou­velles revues pure­ment élec­tro­niques qui se créent. Aucune ne veut d’une bar­rière d’accès sur abon­ne­ment ; parce que leur prin­ci­pal souci est d’être lues et connues.

Pas­sons main­te­nant aux rela­tions entre l’édition élec­tro­nique dans ses rela­tions avec le fonc­tion­ne­ment du champ scientifique

Ici, on constate des évolu­tions qui ne sont pas le fait des évolu­tions tech­no­lo­giques, mais plu­tôt de l’organisation de la recherche, des évolu­tions poli­tiques et écono­miques, ou propres aux para­digmes scien­ti­fiques. En revanche, on voit com­ment l’édition élec­tro­nique répond plu­tôt bien à ces évolutions.

Pre­mière évolu­tion : l’accélération du rythme de com­mu­ni­ca­tion. Comme la recherche est de plus en plus contrac­tua­li­sée et évaluée, les pres­sions sur les équipes de recherche pour com­mu­ni­quer, publier, rendre compte publi­que­ment de l’avancée de leurs tra­vaux vont crois­sant. Alors que l’édition clas­sique avec des délais de publi­ca­tions qui se comptent en années ne peut pas suivre le rythme, l’édition élec­tro­nique aide les cher­cheurs à répondre à cette pression.

Deuxième évolu­tion : une modi­fi­ca­tion de l’équilibre docu­men­taire en faveur des formes courtes. Tra­di­tion­nel­le­ment, la mono­gra­phie est la forme cano­nique de la publi­ca­tion en sciences humaines. Aujourd’hui, on assiste à une mon­tée en puis­sance de l’article comme forme « nor­male » et rému­né­ra­trice pour les car­rières des cher­cheurs. Cette évolu­tion a beau­coup de fac­teurs dif­fé­rents. L’influence de modèles de com­mu­ni­ca­tion propres aux sciences exactes me semble être l’un de ces fac­teurs. Quoi qu’il en soit, l’édition élec­tro­nique est bien posi­tion­née pour répondre à cette évolution.

Troi­sième évolu­tion : le ren­for­ce­ment du col­lec­tif dans le tra­vail de recherche. Beau­coup de cher­cheurs le disent : la figure mythique du savant génial isolé, qui tra­vaille dans son coin et révo­lu­tionne son domaine au bout de vingt ans d’obscurité n’existe pas (plus). La recherche scien­ti­fique, même en sciences humaines, est aujourd’hui un tra­vail d’équipe repo­sant sur une col­la­bo­ra­tion forte, à tous les niveaux, entre cher­cheurs. Là encore, les outils numé­riques sont très utiles pour répondre à ces besoins crois­sants de coordination.


Der­nière évolu­tion
 : pas la plus simple à cer­ner, elle concerne l’évaluation de la recherche. Dans le modèle idéal, comme il y a conver­gence entre les 3 dimen­sions, la déci­sion de publi­ca­tion sanc­tionne la valeur scien­ti­fique qui est consa­crée par le suc­cès. Il ne me semble pas tout à fait juste de dire que la com­mu­nauté scien­ti­fique délègue aux éditeurs l’activité d’évaluation car, dans les mai­sons d’édition, les direc­teurs de col­lec­tion et les refe­rees sont bien des col­lègues ; ils font par­tie du monde uni­ver­si­taire. Le pro­blème est qu’il y a une diver­gence de plus en plus impor­tante entre l’évaluation de la qua­lité scien­ti­fique d’un tra­vail et la déci­sion de publi­ca­tion. Dans le nou­veau contexte, il n’y a pas de véri­table déci­sion de publi­ca­tion. Toute publi­ca­tion pos­sible existe. L’évaluation est donc néces­sai­re­ment dépla­cée ailleurs. Il me semble qu’on se retrouve alors dans des situa­tions docu­men­taires assez connues en sciences dures qui vivent depuis long­temps des situa­tions d’économie de l’attention avec une abon­dance rela­tive de publi­ca­tion (ce qui n’était pas le cas des sciences humaines jusqu’à aujourd’hui). Des sys­tèmes biblio­mé­triques du type ISI, des sys­tèmes de clas­se­ment des revues que l’on voit arri­ver en sciences humaines consti­tuent des méca­nismes d’évaluation dif­fé­rents. Il fau­drait com­plé­ter l’analyse.

Je vou­drais pour finir sur cet aspect, poser une ques­tion qui me semble impor­tante : cette évolu­tion du mode de fonc­tion­ne­ment du champ scien­ti­fique doit avoir des consé­quences épis­té­mo­lo­giques impor­tantes. Quelles sont-​elle ? Je me gar­de­rai bien de répondre à cette ques­tion main­te­nant. Je ren­voie la ques­tion aux dif­fé­rentes com­mu­nau­tés scien­ti­fiques qui, me semble-​t-​il, doivent en débattre sérieusement.

L’édition élec­tro­nique et l’inscription sociale de la recherche scientifique

Sur cet aspect, il y a une bonne nou­velle et une mau­vais nou­velle pour les chercheurs.

La bonne nou­velle, c’est que les réseaux numé­riques leur donnent de nou­veau la pos­si­bi­lité d’intervenir direc­te­ment dans le débat public sans devoir pas­ser sous les fourches cau­dines du for­ma­tage média­tique. Les blogs de cher­cheurs (ceux de Jean Véro­nis, André Gun­thert,Bap­tiste Coul­mont, parmi d’autres, les revues intel­lec­tuelles en ligne, La Vie des idées, Telos, Sens Public) sont un moyen pour eux de prendre posi­tion dans le débat public et de per­pé­tuer d’une cer­taine manière la posi­tion de l’intellectuel.

La mau­vaise nou­velle (pour les cher­cheurs) main­te­nant, c’est que si les cher­cheurs peuvent de nou­veau inter­ve­nir direc­te­ment dans le débat public, ils ne sont pas les seuls à pou­voir le faire. Il sont même plu­tôt mis en concur­rence avec.…tout le monde ! Pire encore, la posi­tion de pré­émi­nence par l’expertise dont ils pou­vaient se pré­va­loir (et sur laquelle ils comptent) est de moins en moins recon­nue a priori…La mani­fes­ta­tion de cela, c’est Wiki­pe­dia qui est une épine dans le pied de la com­mu­nauté scien­ti­fique. La ques­tion qui est der­rière ce phé­no­mène est la sui­vante : quelle est désor­mais la place, quelle recon­nais­sance pour la spé­ci­fi­cité des connais­sances scien­ti­fiques, c’est-à-dire de connais­sances pro­duites selon des normes pro­fes­sion­nelles par­ti­cu­lières, dans la société de l’information.

Der­nier phé­no­mène inté­res­sant : ce sont les usages non-​contrôlés des publi­ca­tions scien­ti­fiques. Dans un contexte d’accès ouvert aux publi­ca­tions, avec la par­ti­cu­la­rité des sciences humaines que les connais­sances pro­duites sont com­mu­ni­quées en lan­gage natu­rel (pas de rup­ture lin­guis­tique comme ailleurs), on voit des articles poin­tus, publiés dans des revues qui n’étaient jusqu’à récem­ment consul­tables qu’en biblio­thèque uni­ver­si­taires, être cités dans des forums de dis­cus­sion, sur des sites per­son­nels, bref, dans des dis­cus­sions cou­rantes, sans être pas­sées par le filtre de la vul­ga­ri­sa­tion paten­tée. C’est un phé­no­mène mal connu à mon avis, et pour­tant assez passionnant.

Conclu­sion

Tout au long de l’exposé, j’ai essayé de dépas­ser les visions idyl­liques ou infer­nales, pour ten­ter de jeter un éclai­rage sur un nou­veau contexte de publi­ca­tion en émer­gence. Ce que j’ai décrit n’est évidem­ment pas un ins­tan­tané de la situa­tion actuelle. Dans cet ins­tan­tané, j’ai choisi de bra­quer le pro­jec­teur uni­que­ment sur des éléments encore peu visibles, encore en émer­gence, et tenté de mon­trer qu’ils étaient la mani­fes­ta­tion d’une logique assez puis­sante en cours de consti­tu­tion à l’intérieur des cadres héri­tés dans les­quels nous agissons.

PS : Un grand merci très ami­cal à Yann Cal­bé­rac etVanessa Obry qui ont eu la gen­tillesse de m’inviter à m’exprimer au cours de cette après-​midi et à qui revient la pater­nité du titre de mon intervention !


Cré­dit photo : « OMG MACRO ! », par Don solo, en CC by-​nc-​sa 2.0, sur Flickr