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Livre numérique : la révolution attendra encore un peu

Por­table, léger, de lec­ture confor­table, res­sem­blant au livre à s’y méprendre, la liseuse consti­tue­rait la solu­tion de l’édition face à la révo­lu­tion numé­rique. Et pour­tant, le compte n’y est pas.

Et si on essayait de pen­ser l’avenir de l’édition élec­tro­nique sans se réfé­rer en per­ma­nence au bel objet qu’est le livre et aux nobles rayon­nages des biblio­thèques fami­liales ou des biblio­thèques publiques ?

Sur le fond, d’abord. Les liseuses sont ven­dues comme des livres élec­tro­niques. De la même façon, en 1995, les médias décri­vaient Inter­net comme une biblio­thèque. La vertu de la méta­phore faci­lite l’appropriation d’un objet nou­veau par une société qui ne connaît, par défi­ni­tion, que des réfé­rences pas­sées. Cela peut fonc­tion­ner lorsque l’image est uti­li­sée dans la phase de dif­fu­sion d’une inven­tion, lorsqu’elle est conçue et qu’il faut convaincre. Cela fonc­tionne sou­vent avec dif­fi­culté lorsque la méta­phore sert de tuteur à une inven­tion. S’il avait fallu inven­ter Inter­net comme une biblio­thèque dans les années 1960, le Web ne serait pas ce qu’il est devenu. Trente ans plus tard, ini­tier le grand public au « world wide web » en fai­sant une réfé­rence erro­née au modèle de la biblio­thèque était une stra­té­gie péda­go­gique, pas un modèle créa­teur. Mal­heu­reu­se­ment pour le livre élec­tro­nique, il semble évident que la méta­phore a consti­tué la matrice de l’invention de l’objet. Dès lors, c’est un objet que l’on a conçu, avant de pen­ser un usage. Une conti­nuité, que l’on sou­haite mettre en place, avant de pen­ser une adap­ta­tion à un contexte nou­veau. On connais­sait les ver­tus de l’objet livre. On a songé à les trans­po­ser méca­ni­que­ment au monde numé­rique. On a obtenu un monstre qui se révèle inutile, coû­teux et lourd. Les liseuses d’aujourd’hui pré­sentent les défauts du livre et qua­si­ment aucune des qua­li­tés du texte numé­rique. Et si on essayait de pen­ser l’avenir de l’édition élec­tro­nique sans se réfé­rer en per­ma­nence au bel objet qu’est le livre et aux nobles rayon­nages des biblio­thèques fami­liales ou des biblio­thèques publiques ?


Sony annonce la "Reader Revolution". Capture du site du Sony Reader, 10 novembre 2008.

Sony annonce la « Rea­der Revo­lu­tion ». Cap­ture du site du Sony Rea­der, 10 novembre 2008.

Hypo­thèse n°1 : le livre est un optimum

Posons comme pre­mière hypo­thèses que l’objet-livre est une réus­site par­fai­te­ment adap­tée aux condi­tions maté­rielles et tech­niques d’une époque. Un opti­mum adapté aux contraintes par­ti­cu­lières de l’imprimé, des pra­tiques d’écriture et des pra­tiques de lec­ture d’un contexte his­to­rique précis.

Hypo­thèse n°2 : l’objet-livre n’est pas l’objet de l’édition

Posons comme seconde hypo­thèse que l’objet de l’édition est l’expression de la pen­sée et de la sen­si­bi­lité humaines, l’échange entre les hommes à tra­vers le temps et l’espace. Un véhi­cule, une mémoire, un vec­teur. L’objet de l’édition n’est pas l’objet-livre. L’objet de l’édition est le texte ; l’écriture du texte et sa lecture.

Hypo­thèse n°3 : le texte numé­rique n’est pas un livre

Posons comme troi­sième hypo­thèse que le texte numé­rique pré­sente des carac­té­ris­tiques spécifiques :

1. L’information numé­rique, en elle-​même, est qua­si­ment imma­té­rielle : il est pos­sible de s’émanciper, grâce à elle, du poids du bois qui consti­tue le papier.

2. Le texte numé­rique est repro­duc­tible qua­si­ment sans coût spécifique.

3. L’information numé­rique cir­cule avec une très grande fluidité.

4. Le texte numé­rique peut se doter de couches suc­ces­sives : il est annotable.

5. Le texte numé­rique est hyper­tex­tuel ; il est liable.

6. Le texte numé­rique est indexable par des robots, à tout moment et sans cesse, selon des logiques et des algo­rithmes qui ne cessent d’évoluer.

7. Le texte numé­rique relève de l’économie de l’attention et non de l’économie de la rareté.

Hypo­thèse n°4 : l’édition élec­tro­nique consti­tuera un nou­vel optimum

Posons comme qua­trième hypo­thèse que l’avenir de l’édition élec­tro­nique se situe dans la mise au point d’un nou­vel opti­mum, adapté au nou­veau contexte. S’impose en effet la ren­contre du texte édité et du numé­rique. En quoi les e-​books de 2008 favorisent-​ils la ren­contre entre texte édité et numérique ?

Les e-​books en 2008 relèvent d’une logique de numérisation

Pro­cé­dons, pour l’instant, sans pré­ju­ger de ce qu’est le texte édité lui-​même. Une telle ques­tion nous mènera trop loin pour aujourd’hui. Elle pour­rait pro­vo­quer des angoisses exis­ten­tielles dans l’esprit de cer­taines éditeurs, alors qu’elle devrait seule­ment sus­ci­ter des ques­tions ontologiques.

Explo­rons les sept carac­té­ris­tiques mises en avant :

1. Imma­té­riel ?

Les liseuses per­mettent d’embarquer dans un objet de quelques cen­taines de grammes des dizaines, des cen­taines, bien­tôt des mil­liers de livres. En cela, elles laissent de la place dans votre sac à dos ou dans votre coffre si vous par­tez en vacances avec des lec­tures de tra­vail en retard ou des lec­tures appé­tis­santes à dévo­rer… Score : +1.

2. Repro­duc­tible ?

Les liseuses per­mettent d’intégrer des livres en libre accès et de les repro­duire à l’infini. Mais les éditeurs ont décidé, comme pour le MP3, de s’embarrasser de DRM (Digi­tal rights mana­ge­ment) pour leurs livres mis en vente. Il est notable d’assister à la mise en place de DRM pour les livres élec­tro­niques, au moment où l’industrie du disque en revient chaque jour un peu plus. Ne faut-​il pas tirer quelques conclu­sions de l’expérience ? Il semble que les enjeux soient trop impor­tants pour le permettre.

La FNAC vend donc un fichier epub au prix du livre papier avec une limi­ta­tion de lec­ture sur cinq machines, pas une de plus. Il s’agit donc de fichiers défi­nis comme péris­sables. Il ne sera pas pos­sible de prê­ter ce livre, alors que c’est une « fonc­tion­na­lité sociale » fon­da­men­tale du livre. Il sera même impos­sible de consul­ter le livre élec­tro­nique pro­tégé par DRM dans les condi­tions réelles de la vie quo­ti­dienne. Le profil-​type du lec­teur de demain n’est-il pas celui d’un indi­vidu dis­po­sant d’un ordi­na­teur au bureau, d’un ordi­na­teur à la mai­son et d’une liseuse ? Trois machines, donc, au mini­mum. Or, les ges­tion­naires consi­dèrent qu’un maté­riel infor­ma­tique est renou­velé tous les 4 ans. Cela signi­fie que, dans 4 ans, le lec­teur ne pourra pas lire le livre acheté aujourd’hui sur ses nou­velles machines. La hot­line de la Fnac lui indi­quera sûre­ment qu’il aurait été bien ins­piré de conser­ver un vieux cou­cou à la cave pour lire les livres de l’époque. On appelle cela le pro­grès. Les admi­nis­tra­teurs de parcs infor­ma­tiques savent, par ailleurs, que les disques durs sur­vivent moins de 4 ans en moyenne et que, virus, for­ma­tages et défaillances maté­rielles aidant, les fichiers sto­ckés sur une machine sont en sur­sis, voire condam­nés dès leur créa­tion. Et sont voués à dis­pa­raître à l’occasion d’un cam­brio­lage, d’un incen­die ou d’un geste brusque du petit der­nier qui pousse papa à ren­ver­ser la cafe­tière sur le Mac­Book der­nier cri… Il paraît donc évident que les livres ache­tés aujourd’hui n’auront jamais la durée de vie des objets-​livres. Ils sont fra­giles, vola­tiles et, fina­le­ment, pro­vi­soires. Ils le sont tech­ni­que­ment. Ils le sont, encore plus, en rai­son des DRM qui les protègent.

En consé­quence, ils devraient être ven­dus au prix d’une loca­tion. Ils sont ven­dus au prix de l’objet dont ils consti­tuent une pâle copie numé­rique. Vendre un livre numé­rique à 3€ et un livre-​objet à 30€ ne serait pas un contre-​sens ni une déva­lo­ri­sa­tion du talent de l’auteur ou de la qua­lité du tra­vail de l’éditeur. Ce serait une simple prise en compte des dif­fé­rences fon­da­men­tales entre l’univers ana­lo­gique et l’univers numé­rique. Score : –1.

3. Fluide ?

Alors que l’information numé­rique cir­cule avec une grande flui­dité, les e-​books semblent déployer leur talent à émuler les dis­tances phy­siques qui existent, dans le monde ana­lo­gique, entre les mots, les phrases, les para­graphes, les cha­pitres, les livres eux-​mêmes. L’ergonomie des e-​books se concentre sur la lec­ture linéaire, de la page 1 vers la page 999, sup­po­sée être celle du papier (ce qu’elle n’est pas). Score : –1.

4. Anno­table ?

Les e-​books ne sont actuel­le­ment qua­si­ment pas anno­tables. Ils sont infé­rieurs au livre-​objet, que je sur­ligne, sta­bi­lo­bosse, corne, annote au crayon. Score : –1.

5. Liable ?

Les e-​books ne sont actuel­le­ment qua­si­ment pas liables, pas liés, pas liants. Ils res­tent des objets fer­més. Les e-​books relèvent d’une logique de numé­ri­sa­tion. Pas d’une logique d’édition élec­tro­nique. C’est par­ti­cu­liè­re­ment frap­pant dans le cas de la liseuse de Sony, qui ignore Inter­net : elle est ali­men­tée en conte­nus par un câble USB et se paie le luxe d’ignorer l’existence de Wiki­pe­dia, du pro­jet Guten­berg, de Revues​.orgScore : –1.

6. Indexable ? Les e-​books ne pro­posent qua­si­ment aucune indexa­tion, aucun moteur de recherche, aucune fonc­tion trans­verse aux textes édités. Ils sont plats. Ils sont mornes. Ils pèsent comme une par­paing intel­lec­tuel. Score : –1.

7. Plé­tho­rique ? L’offre d’e-books est indi­gente et mal bali­sée. Les liseuses guident le lec­teur vers des super­mar­chés cultu­rels et ignorent volon­tai­re­ment Wiki­pe­dia, Guten­berg, Feed­books, Lemonde​.fr, Maître Eolas, Wikio, Mar­mi­ton, etc. Score : –1.

Le Sony Rea­der, un bel objet

Sur la forme, ensuite. Le Sony Rea­der 505 est un bel objet. Son écran est magni­fique (tech­no­lo­gie « E Ink »). Il confirme les ver­tus annon­cées de ce type d’affichage, supé­rieur en contraste et en sta­bi­lité aux plus beaux écrans LCD exis­tant actuel­le­ment sur le mar­ché. Mais, sur la liste des ver­tus, on s’arrêtera là.


Sony Rea­der 505. Source.

Une boîte vide

L’objet est cher (300€) et vendu sans contenu. Oui, ami lec­teur, le pre­mier livre élec­tro­nique vendu à la FNAC est une coquille vide de tout contenu ! L’objet ne pro­pose que des cata­logues de livres Hachette. Ces cata­logues sont de magni­fiques contra­dic­tions pour un e-​book à six pattes : ils vantent les mérites de livres qui n’ont –pour l’essentiel– pas encore de ver­sion numé­rique. Ces cata­logues sont de simples listes. L’information est sta­tique, non cli­quable, inutile. L’architecte d’une ville nou­velle dépose-​t-​il dans ses rues flam­bant neuves des pros­pec­tus à la gloire des cités médié­vales ? Ne peut-​il s’appliquer à démon­trer l’intérêt de sa ville nouvelle ?

Le créa­teur et le pro­mo­teur du livre élec­tro­nique devront croire en leur inven­tion. Les consoles de jeu sont livrées avec un jeu inclus, de façon à per­mettre un débal­lage au pied du sapin qui ne soit pas une frus­tra­tion… De même, les e-​books devraient être livrés avec quelques frian­dises à se mettre sous la dent. Le Père Noël Hachette-​Fnac-​Sony peut-​il pro­po­ser de dif­fu­ser un Rea­der équipé des titres suivants ?

-un dic­tion­naire Robert,

- une ency­clo­pé­die,

- L’Encycopédie de Dide­rot et d’Alembert,

- La Répu­blique de Pla­ton,

- L’extinction du pau­pé­risme de Louis-​Napoléon Bona­parte,

- De la démo­cra­tie en Amé­rique de Toc­que­ville,

- Le Sui­cide de Dur­kheim,

- Le Peuple de Miche­let,

- A l’école des sor­ciers,

- Lan­feust de Troy volume 1,

- Shi­ning de Ste­phen King,

- un livre de cui­sine, par exemple C’est moi qui l’ai fait​.net,

- un bon guide de bricolage…


Contrairement à Fnac.com, Feedbooks propose un catalogue conséquent, multiformats Capture de la page d'accueil du site Feedbooks, 10 novembre 2008

Contrai­re­ment à Fnac​.com, Feed­books pro­pose un cata­logue consé­quent et mul­ti­for­mats. Cap­ture de la page d’accueil du site Feed­books, 10 novembre 2008

Feuille­ter au ralenti : une expé­rience moderne

En outre, l’objet est lent, très lent. Il est lent à mou­rir. Le para­doxe est fort : le livre est bien plus rapide ! Un ordi­na­teur ou un simple Palm le sont égale­ment pour consul­ter Wiki­pe­dia et Guten­berg… Il est éton­nant d’avoir à attendre plu­sieurs secondes pour que s’affiche en 9 niveaux de gris un schéma vec­to­riel en PDF ou une image au for­mat JPEG.

La fonc­tion zoom : une copie à revoir de fond en comble…

A la len­teur s’ajoute la médio­crité des fonc­tions de lec­ture, au pre­mier rang des­quelles il faut comp­ter la fonc­tion zoom. Peu com­mode, défi­gu­rant sou­vent le texte, le zoom est la fonc­tion la plus déce­vante du Sony Reader.

Une offre déli­bé­ré­ment réduite

Enfin, l’objet souffre d’une fer­me­ture de l’offre : la docu­men­ta­tion incite le lec­teur à aller sur Fnac​.com pour ache­ter son livre. Si le Sony Rea­der est moins fermé que le Kindle d’Amazon (véri­table monstre de fer­me­ture pro­prié­taire), il tente de recréer une auto­route de l’information confi­nant au mono­pole au pro­fit de la Fnac et d’Hachette, par­te­naires offi­ciels. C’est sans doute trop deman­der que Sony sug­gère d’aller sur une dizaine de sites d’édition électronique…

Pour mener l’expérience jusqu’au bout, j’ai acheté quatre ouvrages à prix d’or sur le site de la Fnac :

-Au fon­de­ment des socié­tés humaines — 18 €

-Enca­drer, une mis­sion impos­sible ? — 23,41€

-Dis­cours de la ser­vi­tude volon­taire — 2,25€

-Du contrat social — 3,15€

Alors que les nou­veau­tés sont ven­dues au prix du papier, les clas­siques sont ven­dus à des prix intéressants.

En quelques semaines, le cata­logue est passé de quelques dizaines de titres de « tête de gon­dole » à plu­sieurs cen­taines, ce qui consti­tue un pro­grès notable, et annonce une amé­lio­ra­tion rapide de la situa­tion dans ce domaine.


Achat de 4 livres pour 48€ sur le site de la Fnac. Les classiques sont vendus à des prix intéressants. Les nouveautés sont terriblement chères.

Achat de 4 livres pour 48€ sur le site de la Fnac.Les nou­veau­tés sont ter­ri­ble­ment chères.

Tout reste à inventer

N’en jetez plus, me direz-​vous. Les vicis­si­tudes actuelles des liseuses ne sont, par chance, que pro­vi­soires. L’édition élec­tro­nique conserve un ave­nir magni­fique. Mais il fau­dra s’armer de patience encore un petit peu. La pen­sée et la sen­si­bi­lité humaines ont besoin de véhi­cule, et le texte numé­rique est une mer­veilleuse moda­lité pour cette fina­lité. La lec­ture mobile semble consti­tuer un pas­sage obli­ga­toire pour per­mettre le suc­cès de l’édition élec­tro­nique. Le métro, le TGV, le bus, le taxi, la plage, le lit sont des lieux pri­vi­lé­giés de lec­ture, agréables et incon­tour­nables. Nous ne man­quons pas d’écrans mobiles pour lire et relire Cicé­ron et Hergé, Bau­de­laire et Le Monde.

Aujourd’hui, je lis beau­coup plus sur mon petit télé­phone Nokia que sur la liseuse Sony acquise pour des tests par le Centre pour l’édition élec­tro­nique ouverte. J’utilise, pour cela, un vieil outil appelé navi­ga­teur web. Je peux cli­quer sur un lien contenu dans un cour­riel pour en consul­ter le texte. Je peux uti­li­ser Google rea­der pour consul­ter une sélec­tion pré­cise de conte­nus. D’un clic, j’accède à ma res­source. Je la lis aus­si­tôt. Lorsque cette res­source pro­pose un lien vers un autre texte numé­rique, je m’y rends d’un simple clic. J’ai accès à un maillage hyper­tex­tuel extrê­me­ment dense et riche. Sur le front des e-​books, tout reste à inven­ter. A moins que nous dis­po­sions d’une solu­tion évidente sous nos yeux ?