Archives mensuelles : août 2009

Cyberdiscrimination

La mon­dia­li­sa­tion, même numé­rique, n’est pas pour tout de suite. J’en ai fait l’expérience en ten­tant d’acheter un livre élec­tro­nique sur la bou­tique Kindle d’Amazon. Comme je ne dis­pose pas de Kindle — et pour cause, il ne me ser­vi­rait à rien en France -, j’ai cher­ché à uti­li­ser l’application Kindle pour iPhone qui per­met de lire les fameux fichiers sur son télé­phone multi-​fonctions. Pre­mier obs­tacle : il est impos­sible de trou­ver le pro­gramme dans l” »App Store » d’Apple pour qui uti­lise un compte iTunes dont l’adresse est décla­rée en France. En un mot, Kindle for iPhone n’est dis­po­nible que dans l’App Store amé­ri­cain. Pour­quoi ? Mys­tère : ce pro­duit est tota­le­ment imma­té­riel et dif­fusé gra­tui­te­ment. On ne voit pas en quoi il serait nui­sible à Apple ou Ama­zon qu’il soit aussi dis­po­nibles pour les uti­li­sa­teurs français.

Il est pos­sible de remé­dier à la situa­tion en ouvrant un nou­veau compte, loca­lisé aux Etats-​Unis, c’est-à-dire en décla­rant une adresse dans ce pays. Atten­tion, il ne faut pas atta­cher de moyen de paie­ment à ce compte, sauf si l’on dis­pose d’une carte de cré­dit amé­ri­caine, car le sys­tème véri­fie aussi la loca­li­sa­tion de la carte. Fin de la pre­mière manche : j’ai un compte amé­ri­cain sur iTunes, et je peux télé­char­ger gra­tui­te­ment mon Kindle for iPhone.

Rendez-​vous main­te­nant sur Ama­zon, via mon appli­ca­tion, qui m’envoie en fait, pour ache­ter un livre, sur Safari où s’ouvre une ver­sion du site spe­cia­le­ment conçue pour l’iPhone. Les trois cent mille réfé­rences dis­po­nibles dans le bou­tique Kindle sont pour le moins allé­chantes. Je jette mon dévolu sur Blog your book to the top, dis­po­nible pour un peu moins de 10$. Là encore, l’acquisition est impos­sible à cause de bien mys­té­rieuses « geo­gra­phi­cal res­tric­tions » !!. Il faut donc refaire la même mani­pu­la­tion, en créant à nou­veau sur Ama­zon un nou­veau compte que l’on loca­li­sera sur une adresse quel­conque aux Etats-​Unis. Petit pro­blème : le livre n’est pas gra­tuit, et il faut bien trou­ver un moyen de paie­ment. Pour contour­ner la dif­fi­culté, il faut pas­ser par les « gifts cards », ces bons d’achat cadeaux que l’on peut envoyer à ses amis. Retour donc dans mon compte Ama­zon fran­çais, ou j’achète une gift card de 10$, que je m’envoie. Je récu­père le code et l’utilise sur mon compte amé­ri­cain pour enfin ache­ter mon livre.

Je ne ferai pas de com­men­taire sur l’application de lec­ture sur iPhone pro­po­sée par Ama­zon ; ce n’est pas mon pro­pos ici. Tout ce que je peux dire, c’est que Blog your book to the top ne vaut pas les dix dol­lars que j’ai dépen­sés, ni sur­tout l’affreux casse-​tête par lequel j’ai dû pas­ser pour me le procurer.

J’ai eu du mal à qua­li­fier le sen­ti­ment de colère et de frus­tra­tion qui m’a tenaillé pen­dant tout ce temps que je cher­chais à contour­ner des bar­rières d’accès absurdes et injustes : pour­quoi, parce que je vis en France, n’ai-je pas le droit d’accéder à des conte­nus qu’il ne coûte rigou­reu­se­ment pas plus cher de me dis­tri­buer ? Ou est le pro­blème ? Qui donc serait lésé ?

Et je viens fina­le­ment de mettre un mot sur cette situa­tion : dis­cri­mi­na­tion. Dans le monde de la dis­tri­bu­tion des biens phy­siques, il est accep­table qu’un pro­duit soit dis­tri­bué dans tel pays et non dans tel autre car les coûts de dif­fu­sion sur le mar­ché sont impor­tants. Mais lorsqu’on parle de fichiers numé­riques trans­mis par Inter­net, la notion de « mar­ché domes­tique » et d” »exportation » n’a pas de sens : le mar­ché est immé­dia­te­ment mon­dial et tout uti­li­sa­teur du réseau est un client poten­tiel ; immé­dia­te­ment et sans délai. Tout bar­rière d’accès à l’information sur la base de la natio­na­lité est une dis­cri­mi­na­tion inac­cep­table et doit être dénon­cée comme telle.

En l’occurrence, je n’ai pas eu à cher­cher l’ouvrage dont j’avais besoin sur des réseaux pirates car j’ai réussi à contour­ner le sys­tème (en vio­lant, j’imagine, les condi­tions géné­rales d’utilisation d’Amazon et d’iTunes). Mais il est pro­bable qu’en cas d’échec je serai allé plus loin ; un autre aurait sans doute aban­donné et dans tous les cas, cela aurait été 10$ de perdu pour Ama­zon, l’éditeur du livre et son auteur. Les éditeurs et dis­tri­bu­teurs de conte­nus semblent ne pas se rendre compte qu’en restrei­gnant arti­fi­ciel­le­ment les condi­tions d’usages de leurs pro­duits, ils ne font que créer dans le public une frus­tra­tion qui se tra­duit par toutes sortes de com­por­te­ments inap­pro­priés. Quand le comprendront-​ils ?

Des liseuses aux terminaux mobiles



Cré­dits illus­tra­tion : « La liseuse », par Denis Col­lette. Licence CC/​. http://​www​.fli​ckr​.com/​p​h​o​t​o​s​/​d​e​n​i​s​c​o​l​l​e​t​te/
Une lec­ture confortable…

Le monde de l’édition semble attendre beau­coup des machines à lire por­tables. Ces dis­po­si­tifs, ima­gi­nés dès les années 1970 dans le labo­ra­toire de recherche de Palo Alto de Xerox [Soc­cavo, p.66 dans La bataille de l’imprimé], sont appa­rus au début des années 2000, puis, après une longue éclipse, sont reve­nus en 2008 et ont com­mencé à consti­tuer un mar­ché spé­ci­fique en 2009 (sur­tout autour du Kindle d’Amazon, exclu­si­ve­ment aux USA). On les a long­temps appe­lés E-​Readers, voire même E-​books, confon­dant ainsi le contenu et la machine qui per­met de le lire. Vir­gi­nie Clays­sen a pro­posé d’adopter le terme de liseuse pour dési­gner la machine.

La liseuse, une machine qui concentre les atten­tions et qui fascine

La lec­ture sur ordi­na­teur a mau­vaise presse. On a ten­dance à lui repro­cher une fatigue occu­laire exces­sive, qui serait due à un scin­tille­ment exces­sif des écrans. Étran­ge­ment, l’argument semble per­du­rer avec l’abandon des écrans CRT et l’adoption pro­gres­sive des écrans LCD, pour­tant extrê­me­ment dif­fé­rents. Il est vrai que sub­siste une lumi­no­sité forte. Mais constitue-​t-​elle un véri­table han­di­cap ? Il semble que la fatigue occu­laire soit moins dûe à l’inadaptation des écrans qu’à notre dif­fi­culté à adop­ter des nou­veaux dis­po­si­tifs de lec­ture, dans un envi­ron­ne­ment qui n’est pas opti­misé pour cela. Les fabu­leux pro­grès de l’anti-aliasing et des réso­lu­tions d’écran n’ont sans doute pas suf­fit à rendre la lec­ture en ligne très sédui­sante. En par­ti­cu­lier, l’ergonomie des sites web s’est par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pée pour les textes courts ou mi-​longs, et pas pour les livres, qui posent des pro­blèmes spé­ci­fiques. A l’inverse, le for­mat PDF est apparu à de nom­breux acteurs comme un for­mat d’édition élec­tro­nique idéal. Cela s’explique par sa proxi­mité avec le papier, confor­tée par le choix d’embarquer les polices dans le fichier pour pro­duire un rendu stable et pré­cis. Or, les pages web dépendent des polices dis­po­nibles sur le poste du lec­teur et sont donc sou­mises à des varia­tions d’affichage impor­tantes. Mais le for­mat PDF a pour objec­tif prin­ci­pal de per­mettre une impres­sion proche du fac simile. Ce for­mat clône le livre, c’est-à-dire qu’il le clôt : il ne l’ouvre pas sur l’internet. Il n’a pas été déve­loppé pour déve­lop­per une lec­ture à l’écran, encore moins une lec­ture en ligne, asso­ciant des inter­ac­tions hyper­tex­tuelles et des éléments dynamiques.

Mal­gré ce han­di­cap appa­rent, la lec­ture à l’écran semble très cou­rante et en fort déve­lop­pe­ment. Il est en revanche notable qu’elle impose une posi­tion du corps à la fois sta­tique, ortho­go­nale et peu confor­table. En outre, le temps de lec­ture est concur­rent avec le temps passé à tra­vailler, à cor­res­pondre, à échan­ger. Ceci consti­tue une concur­rence redou­table, d’autant que les postes infor­ma­tiques sont des lieux de sol­li­ci­ta­tion impor­tante, pour les­quels une lec­ture iso­lée du reste du monde impose de se pro­té­ger… A l’opposé, le livre est un objet mobile par excel­lence, en par­ti­cu­lier dans son édition de poche. Cela per­met son uti­li­sa­tion à temps perdu, dans des lieux et à des moments où l’environnement et les sol­li­ci­ta­tions ne sont pas tou­jours attrac­tifs. Il est en effet des lieux pri­vi­lé­giés de lec­ture, comme le canapé du salon, le lit et les toi­lettes. Asté­rix aux jeux olym­piques étant trop long pour un séjour nor­mal, des tolé­rances fami­liales existent pour une occu­pa­tion pro­lon­gée des toi­lettes, qui sont d’ailleurs sou­vent gar­nies de rayon­nages de livres pour com­bler l’ennui de l’impétrant ! En dehors du lieu de rési­dence, les lieux de lec­ture ne manquent pas non plus : l’ascenseur, le train, le métro, le bus, le taxi sont des lieux pri­vi­lé­giés de lec­ture, pen­dant les­quels on cherche à tuer le temps et à s’isoler du bruit et de l’agitation urbaine. Par ailleurs, il existe des lieux confor­tables, comme le canapé, le fau­teuil et le lit, qui peuvent accueillir une lec­ture de plai­sir ou de détente, sans com­pa­rai­son avec le fau­teuil à rou­lettes du bureau… Enfin, il existe encore des lieux non connec­tés et des dépla­ce­ments pour les­quels on n’emporte pas son ordi­na­teur, fût-​il por­table, pour des rai­sons écono­miques ou pour se décon­nec­ter réel­le­ment, y com­pris du tra­vail. Dès lors, à la plage, au som­met des Alpes ou dans la val­lée de la Loire, le lec­teur appré­cie d’être décon­necté et de pou­voir empor­ter de la lec­ture. L’apparition des ordi­na­teurs à bas prix plus petits que des ultra­por­tables, les net­books, début 2008, n’a pas changé grand-​chose à cette situa­tion. L’Eee-PC d’Asus n’est pas fait pour lire et il n’a pas été opti­misé pour être ouvert entre la sta­tion St Mar­cel et la sta­tion Mai­rie de Bagno­let, avec fer­me­ture rapide pen­dant la bous­cu­lade des chan­ge­ments de station…

Une machine à tout lire ou autant de dis­po­si­tifs que d’usages, d’usagers et de situations ?

Ce sont tous ces argu­ments qui ont donné nais­sance à l’idée que les livres élec­tro­niques avaient besoin d’une machine dédiée, opti­mi­sée pour la lec­ture des livres : les liseuses. L’attrait sym­bo­lique est évident : une liseuse rema­té­ria­lise l’objet-livre. Ce fai­sant, elle faci­lite la tran­si­tion entre l’ancien et le nou­veau monde, et favo­rise l’adoption par la pro­fes­sion de ce nou­veau sup­port. Ce rai­son­ne­ment a été poussé un peu trop loin et a débou­ché sur l’attente de la liseuse abso­lue, celle qui allait faire bas­cu­ler le monde de l’édition dans l’électronique. Il pour­rait ne pas y avoir de bas­cule, mais un glis­se­ment pro­gres­sif. Il y aura pro­ba­ble­ment un ensemble com­po­site de solu­tions cor­res­pon­dant à des usages et à des popu­la­tions dis­tinctes. Il faut en effet se rap­pe­ler com­bien le monde de l’édition couvre des sujets, des usages et des popu­la­tions divers. De la recette de cui­sine à l’ouvrage savant sur la défi­ni­tion de la notion de temps, du roman poli­cier à la saga Harry Pot­ter en sept volumes, des jeux dont vous êtes le héros aux best-​sellers des­ti­nés à la plage, des livres rédi­gés par des hommes poli­tiques pour soi­gner leur image aux beaux livres, des réédi­tions du Petit Nico­las aux dic­tion­naires de langues, des manuels sco­laires à la col­lec­tion de La Pléiade, il y a un monde. A la fois dans le contenu : la forme, la lon­gueur, la com­plexité, le besoin d’indexation ; dans le lec­to­rat : classes popu­laires, classes moyennes, uni­ver­si­taires, élèves, étudiants… ; dans les besoins de ce lec­to­rat : lire dans le bus qui va à l’école, lire sous la couette avec sa lampe de poche, sur­li­gner, anno­ter, apprendre par cœur, retrou­ver une réfé­rence et même… don­ner fière allure à une biblio­thèque dans un salon.

Les très grands lec­teurs sont heu­reux de pou­voir trans­por­ter dans une machine de 700 grammes leurs 25 livres des vacances, qui rem­plis­saient autre­fois une petite malle dans un coffre encom­bré. Pour les petits lec­teurs, les liseuses spé­cia­li­sées consti­tuent un encom­bre­ment sup­plé­men­taire, un coût ini­tial non négli­geable, un risque de vol, d’oubli ou de des­truc­tion acci­den­telle. Dès lors, il faut sur­tout faire en sorte que les livres aillent vers leur lec­to­rat, plu­tôt que d’attendre que le lec­to­rat vienne vers les livres. Il faut, pour cela, s’inspirer du suc­cès des télé­phones por­tables. Lorsqu’ils se sont dotés d’une fonc­tion­na­lité d’appareil pho­to­gra­phique, celle-​ci a été plé­bis­ci­tée et les télé­phones por­tables sont deve­nus des téléphones-​appareil pho­to­gra­phique por­tables. La médio­crité tech­nique de l’appareil photo, tant en ce qui concerne la vitesse, la lumi­no­sité et la réso­lu­tion, n’a pas empê­ché un suc­cès popu­laire for­mi­dable. L’aspect pra­tique l’a emporté. C’est autour de ces appa­reils poly­va­lents, ainsi que des lec­teurs MP3/​vidéo por­tables, que se trouve un débou­ché pour le livre élec­tro­nique de masse.

Quel est le parc ins­tallé d’appareils poly­va­lents sus­cep­tibles de se trans­for­mer en liseuses ? En 2009, 78% des foyers amé­ri­cains pos­sèdent un télé­phone mobile, 71% un ordi­na­teur et 40% une console de jeux [http://​www​.ctam​.com/​h​t​m​l​/​n​e​w​s​/​r​e​l​e​a​s​e​s​/​0​9​0​8​0​4​.​htm]. Au deuxième tri­mestre de l’année 2009, 286 mil­lions de télé­phones mobiles ont été ven­dus dans le monde, dont 40 mil­lions de smart­phones (Source : Gart­ner). On ima­gine ainsi que les man­gas pour­raient se déve­lop­per sur Nin­tendo DS et sur PSP, les guides tou­ris­tiques sur des télé­phones équi­pés d’un GPS (Iphone), les livres de cui­sine sur ordi­na­teur por­table ou sur ordi­na­teurs fami­liaux équi­pés d’une impri­mante, les pro­chains grands feuille­tons pour ado­les­cents se décom­po­ser en mini-​chapitres envoyés par MMS sur leur télé­phone ou par Itunes sur leur Ipod… A l’inverse, on ne lira peut-​être par Emma­nuel Kant sur une PSP, mais le Gaf­fiot sur Iphone fera peut-​être les délices des Hypo­khâ­gneux si on le dote d’une inter­face per­for­mante ? Le Robert, le Vidal, la col­lec­tion Poésie/​Gallimard, sauront-​ils trou­ver leur sup­port élec­tro­nique de pré­di­lec­tion, celui qui paraî­tra natu­rel au lec­teur, en exploi­tant les res­sources du dis­po­si­tif de lec­ture et en s’adaptant à la culture ainsi qu’à l’équipement du lec­teur. Il reste beau­coup à explorer. 

Dans ce contexte, les liseuses spé­cia­li­sées pour­raient trou­ver leur place si elles s’ouvrent à la fois vers le réseau, afin de s’inscrire dans la nou­velle socia­bi­lité du livre et de per­mettre les rebonds per­mis par la lec­ture hyper­tex­tuelle, et vers les autres sup­ports, en n’enfermant pas le livre élec­tro­nique dans la liseuse, mais en faci­li­tant le pas­sage d’un même exem­plaire vers l’Iphone, l’ordinateur, ou l’imprimante, en fonc­tion des besoins du lec­teur au moment où il s’exprime…

Gutenberg, ce criminel


La bataille du livre élec­tro­nique est lan­cée, et elle prend des allures de plus en plus industrielles.

Alors que la concen­tra­tion du sec­teur de l’édition paraît ne pas se démen­tir, l’essentiel semble désor­mais ailleurs. Les fabri­cants de machines, de logi­ciels et de ser­vices se sont rués dans l’industrie de la culture numé­rique, cher­chant à y prendre une place de choix. Si pos­sible, avec mono­pole à tous les étages, for­mats pro­prié­taires, gou­lets d’étranglements incon­tour­nables avec péages et octrois, police de la pen­sée, créa­tion arti­fi­cielle de rareté, vente don­nant droit à des usages res­tric­tifs et pro­vi­soires, pri­va­ti­sa­tion du patri­moine cultu­rel de l’humanité. Le livre n’est qu’un sec­teur de la grande bataille enga­gée, à laquelle il pen­sait pou­voir échap­per. Désor­mais, le ter­rain de jeu touche l’ensemble de la culture, et même un peu au-​delà.

Le mono­po­livre n’est pas une fata­lité. Nom­breux sont ceux qui cherchent à pen­ser un nou­veau monde, dans lequel cir­cu­le­rait har­mo­nieu­se­ment la culture tout en per­met­tant aux créa­teurs de vivre. C’est tout l’enjeu de la contri­bu­tion créa­tive et des règles qui la régu­le­ront. La cap­ta­tion de cette nou­velle manne attise l’appétit de puis­sants lob­bys, ceux-​là même qui la refusent aujourd’hui. Mais la licence glo­bale, même intel­li­gem­ment mise au point, ne suf­fira sans doute pas. Il fau­drait égale­ment que les déten­teurs de la tra­di­tion du livre renoncent à la triple ten­ta­tion du repli téta­nisé, de la naï­veté his­to­rique et de l’inertie épui­sée, dans un monde où les entre­prises pha­rao­niques visant à inves­tir des places fortes se lancent à la vitesse du galop d’un cheval…

Pen­dant ce temps, le légis­la­teur cri­mi­na­lise des mil­lions de fran­çais télé­char­geurs et foca­lise l’attention sur une vraie-​fausse répres­sion des audi­teurs et des lec­teurs. Ce fai­sant, il ral­lie à sa cause une par­tie signi­fi­ca­tive des artistes dits de gauche, avec Juliette Gréco, Maxime Le Fores­tier, Pierre Arditi et Michel Pic­coli à leur tête. Lorsque le bar­rage rompt, arrê­ter le déluge à mains nues relève de la déma­go­gie ou d’une totale incom­pré­hen­sion des mou­ve­ments tec­to­niques en cours. Détour­ner à ce point l’attention des citoyens revient à défendre les moines copistes face à Guten­berg, ce cri­mi­nel, en oubliant que l’imprimerie n’a pas seule­ment per­mis une fabu­leuse pro­gres­sion de la culture, de la pen­sée et de la vie en société… elle a aussi créé de la richesse et des emplois ! Et si nous accom­pa­gnions le chan­ge­ment, pour for­ger le futur de la culture, pour inven­ter l’avenir de la lec­ture et gagner ensemble la bataille de l’intelligence ?

L’actualité récente sur le sujet

-Apple cen­sure un dic­tion­naire et, ce fai­sant, devient un méta-​éditeur, déten­teur d’un pou­voir absolu sur l’ensemble des conte­nus livresques dif­fu­sables sur l’Iphone, un smart­phone vendu à plu­sieurs mil­lions d’exemplaires.

http://​www​.actua​litte​.com/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​1​2​5​5​5​-​A​p​p​l​e​-​c​e​n​s​u​r​e​r​-​d​i​c​t​i​o​n​n​a​i​r​e​-​a​n​g​l​a​i​s​-​A​p​p​S​t​o​r​e​.​htm

-Apple refuse le Kama Sutra dans l’Appstore et confirme sa volonté de faire régner sa loi pudi­bonde en abu­sant de sa posi­tion incon­tour­nable dans la dif­fu­sion de livres sur Iphone.

http://​www​.actua​litte​.com/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​1​0​6​1​0​-​A​p​p​l​e​-​E​u​c​a​l​y​p​t​u​s​-​i​n​t​e​r​d​i​r​e​-​K​a​m​a​-​S​u​t​r​a​.​htm

-Apple inter­di­rait les nou­velles applications-​livres dans l’Appstore. Il aurait des pro­jets internes en ce qui concerne les liseuses et les ebooks. Ce serait dom­mage de lais­ser de la place à la concur­rence. De plus en plus, inter­net res­semble à un Mini­tel, contrôlé par un acteur cen­tral. Petit à petit, inter­net se dote de centres et de péri­phé­ries. Il devient, pro­gres­si­ve­ment, un média d’ancienne géné­ra­tion : un robi­net détenu par quelques-​uns. Un déni de démo­cra­tie culturelle.

http://​www​.mac​plus​.net/​i​t​r​a​f​i​k​/​d​e​p​e​c​h​e​-​4​8​3​1​9​-​l​e​s​-​e​b​o​o​k​-​n​o​n​-​g​r​a​t​a​-​s​u​r​-​l​-​a​p​p​s​t​ore

-Ama­zon visite votre Kindle et efface des ouvrages et vos notes sur les dites ouvrages. Ama­zon revi­site 1984 et brûle les livres qu’il vous a ven­dus, anno­ta­tions incluses. Ce n’est d’ailleurs que le début de ce qui s’annonce avec l’internet « dans les nuages », ce cloud com­pu­ting dans le cadre duquel les indi­vi­dus déposent leurs don­nées à dis­tance, via des appli­ca­tions qu’ils uti­lisent en ligne, et non en local. Magni­fique d’un point de vue fonc­tion­nel, l’internet dans les nuages est un filet dans lequel les citoyens se pren­dront comme des mouches si le rap­port de forces tourne au pro­fit de quelques inté­rêts peu scru­pu­leux. Les inter­ven­tions des socié­tés au sein de votre machine n’ont pas attendu le Kindle pour appa­raître. Bien­tôt, peut-​être, vous allu­me­rez votre ordi­na­teur et vous serez chez Goo­gle­Zon, qui vous accor­dera men­suel­lemtn un droit tem­po­raire et limité d’accès à votre machine (avec option sup­plé­men­taire pour accé­der à vos données)…

http://​lafeuille​.homo​-nume​ri​cus​.net/​2​0​0​9​/​0​8​/​k​i​n​d​l​e​-​c​e​-​q​u​e​-​v​o​u​s​-​p​o​s​s​e​d​e​z​-​n​e​-​v​o​u​s​-​a​p​p​a​r​t​i​e​n​t​-​p​a​s​.​h​tml

-Méfiez-​vous des contre­fa­çons ! Phi­lippe Aigrain nous invite à la vigi­lance et à la réflexion concer­nant la contri­bu­tion créative.

http://​www​.laqua​dra​ture​.net/​f​r​/​m​e​f​i​e​z​-​v​o​u​s​-​d​e​s​-​c​o​n​t​r​e​f​a​c​ons

-Ana­lyse inquié­tante et mal­heu­reu­se­ment tein­tée de luci­dité d’Olivier Ertz­scheid sur Google books : « Google libraire. Google biblio­thé­caire. Ama­zon éditeur. Amis admi­ra­teurs de l’ancienne (antienne ?) chaîne-​du-​livre-​en-​un-​seul-​mot, vous voilà désor­mais affran­chis. La messe est pour­tant loin d’être dite. L’avenir don­nera lieu a de bien beaux débats, a de bien belles ana­lyses déli­cieu­se­ment par­ti­sanes, sou­lè­vera de nou­velles ques­tions essen­tielles pour ce que l’on appelle — par le tout petit bout de la lor­gnette — l’avenir de la pres­crip­tion docu­men­taire, et qui n’est rien moins — sans lyrisme déplacé — que le simple ave­nir de la trans­mis­sion des savoirs et de la culture à l’échelle de la planète. »

Is it a bird ? Is it a plane ? No. It’s a mono­po­lis­tic library-​bookseller.

Réfé­rences

-Joël Fau­cil­hon, sur la culture pirate

Le por­trait du pirate en conser­va­teur en bibliothèque

-Milad Doueihi, sur les résis­tances au chan­ge­ment dans l’édition.

« Le livre à l’heure du numé­rique : objet fétiche, objet de résis­tance », in Les Cahiers de la librai­rie, Qu’est-ce qu’un livre aujourd’hui ? Pages, marges, écrans, Paris, Syn­di­cat de la librai­rie fran­çaise, Edi­tions de la Décou­verte, n°7, 2009.

-Phi­lippe Aigrain, sur la licence globale.

La contri­bu­tion créa­tive : le néces­saire, le com­ment et ce qu’il faut faire d’autre

-Robert Darn­ton, sur Google books.

La biblio­thèque uni­ver­selle, de Vol­taire à Google

-Tim O’Reilly, sur Google books, en réponse à Robert Darnton.

Concur­rence sur le mar­ché du livre, tra­duc­tion Vir­gi­nie Clayssen

-Andew Savi­kas, sur les mul­tiples ver­rous mis en place par Ama­zon sur le mar­ché du livre électronique.

Ama­zon Ups the Ante on Plat­form Lock-​In

-Fran­cis Epel­boin, sur l’enjeux des métadonnées.

Don­nées et méta­don­nées : trans­fert de valeur au cœur de la stra­té­gie des média

-La Qua­dra­ture du net, lec­ture poli­tique d’Hadopi.

Dos­sier HADOPI