Archives mensuelles : mars 2010

Parution de L’édition électronique (Repères, La Découverte)

L'édition électronique

Marin Dacos, Pierre Mou­nier, L’édition élec­tro­nique, La Décou­verte, Paris, 2010

Voilà, il est sorti, ce petit livre de syn­thèse. Nous espé­rons qu’il sera aussi dif­fusé sous forme élec­tro­nique par l’éditeur! On nous a glissé que cela fini­rait par arriver.

Table des matières

Intro­duc­tion

I – Le droit d’auteur à l’épreuve du numérique

II – Les condi­tions écono­miques de l’édition électronique

III – L’édition au défi du numérique

IV – L’édition numé­rique

V – L’édition en réseau

Conclu­sion. Les cinq piliers de l’édition élec­tro­nique. À nou­veaux enjeux, nou­veaux métiers
Repères bibliographiques

En savoir plus

Parution de Read/​Write Book. Le livre inscriptible

Read/Write Book. Le livre inscriptible. Éditions du Cléo, 2010.

Read/​Write Book. Le livre ins­crip­tible. Éditions du Cléo, 2010.

Read/​Write Book. Le livre inscriptible, paraît en HTML en libre accès, en for­mat PDF et Epub chez Imma​te​riel​.fr et en impres­sion à la demande (POD, début avril). L’ensemble est publié aux Éditions du Cléo.

Les géné­ti­ciens, ces spé­cia­listes de la genèse des œuvres, qui tra­vaillent par exemple sur les brouillons de Madame Bovary, savent qu’il y a une vie avant le livre. Tout un monde d’essais, de mots, de phrases, d’empilements, de ratures, de remords, d’errements, de décou­pages et de col­lages, d’associations et de désas­so­cia­tions, de traits, de flèches et de cercles entou­rant des blocs qui doivent glis­ser ici ou s’en aller là, glis­ser au-​dessous ou au-​dessus, tout une vie de para­graphes qui enflent, de phrases qui mai­grissent, de mots qui s’éclipsent, d’expressions qui l’emportent. Bref, un dia­logue explo­sif entre l’auteur et son œuvre, jusqu’à ce que celle-​ci soit sou­mise à un éditeur qui, lui-​même, va lui faire subir divers trai­te­ments – la cor­rec­tion, la mise en col­lec­tion et la mise en page n’étant pas les moindres. On sait égale­ment qu’il y a une vie après le livre. Une vie publique, sous forme de recen­sions, comptes ren­dus, débats, cita­tions, évoca­tions, imi­ta­tions. Une vie pri­vée, plus encore. La pho­to­co­pie par­tielle, la glose, l’annotation, le sur­li­gnage, l’opération du sta­bilo, le coin corné. Et même le clas­se­ment, qu’il soit alpha­bé­tique ou thé­ma­tique, par éditeur ou par pays, par cou­leur ou par col­lec­tion, par taille ou par date d’achat. Un conti­nent d’appropriations indi­vi­duelles, dont l’essentiel est intime, conservé dans les biblio­thèques de cha­cun. En amont comme en aval, donc, plu­sieurs mondes du livre s’ignorent lar­ge­ment, et qui pour­tant font par­tie du livre lui-​même. Avec le numé­rique, ces conti­nents immer­gés semblent se rem­plir d’oxygène, se connec­ter entre eux et remon­ter à la surface.

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Socio-​informatique des controverses

Socio-informatique et argumentation

Socio-​informatique et argumentation

L’analyse de grands cor­pus évolu­tifs et la socio-​informatique des contro­verses : de Pros­pero à Marloweb

Sémi­naire « Digi­tal huma­ni­ties » animé par Marin Dacos et Pierre Mounier

Mer­credi 24 mars 2010 — École des hautes études en sciences sociales, EHESS — 96 Bd Ras­pail, 75006 Paris - Salle informatique

Fran­cis Chateauraynaud

Direc­teur d’études à l’EHESS — GSPR

Jos­quin Debaz

Cher­cheur au GSPR

A par­tir de tra­vaux déve­lop­pés depuis le milieu des années 1990 à la croi­sée de la socio­lo­gie et de l’informatique, cette séance du sémi­naire exa­mi­nera des méthodes et des pro­cé­dures uti­li­sées pour l’analyse de dos­siers com­plexes sai­sis comme autant de grands cor­pus évolu­tifs, for­més de textes numé­ri­sés. La pre­mière par­tie de la séance revien­dra sur la genèse des outils pla­cés au cœur de la suite logi­cielle Prospéro-​Marlowe-​Tirésias tout en les situant dans le champ des outils d’analyse infor­ma­ti­sée pour les SHS. La deuxième par­tie sera consa­crée à une démons­tra­tion réa­li­sée sur plu­sieurs cor­pus de façon à expli­ci­ter un cer­tain nombre de concepts et de pro­to­coles. Bien que for­te­ment orien­tés vers les objets de la socio­lo­gie des contro­verses et des conflits, ces outils peuvent trou­ver des appli­ca­tions sur des cor­pus très dif­fé­rents, et à ce titre devraient inté­res­ser la plu­part des dis­ci­plines des sciences sociales. Enfin, la troi­sième par­tie pren­dra la forme d’un tra­vail d’enquête col­la­bo­ra­tive sur un dos­sier choisi par les par­ti­ci­pants. Les dis­cus­sions qui ne man­que­ront pas de sur­gir per­met­tront d’examiner col­lec­ti­ve­ment les condi­tions dans les­quelles ce type d’approche peut s’insérer dans le mou­ve­ment plus géné­ral des « digi­tal huma­ni­ties » et entrer en inter­ac­tion avec de mul­tiples formes d’archivages et de trai­te­ments numériques.

La socio-​informatique des contro­verses a depuis l’automne 2009 son car­net de recherche surhypo​theses​.orghttp://​socioargu​.hypo​theses​.org/

On y trou­vera des billets métho­do­lo­giques des­ti­nés à accom­pa­gner des recherches col­lec­tives et à ali­men­ter les dis­cus­sions, ainsi que de mul­tiples sources et réfé­rences rela­tives aux logi­ciels uti­li­sés et à leurs grandes applications.

Ins­crip­tion

En rai­son du nombre limité de places, ce sémi­naire se déroule sur ins­crip­tion. Pour s’inscrire à cette séance, écrire à marin.​dacos@​ehess.​fr et pierre.​mounier@​ehess.​fr

Ce que sait la main

Inté­ressé par l’interview de Richard Sen­nett par Syl­vain Bour­meau dans La Suite dans les idées, j’ai lu le der­nier ouvrage publié par ce phi­lo­sophe : Ce que sait la main. J’en livre ici ma lec­ture, per­son­nelle et sub­jec­tive, qui ne pré­tend pas en faire compte rendu.

Dans ce livre sur « la culture de l’artisanat », Sen­nett tente de réha­bi­li­ter la figure de l’artisan, injus­te­ment déva­lo­ri­sée, selon lui, par la société contem­po­raine. Ce que Sen­nett défend en réa­lité der­rière le concept d’artisanat, c’est la valeur phi­lo­so­phique, civique et morale qu’offre le tra­vail dans sa dimen­sion tech­nique. Méprisé par une tra­di­tion phi­lo­so­phique méta­phy­sique ou poli­tique, le tra­vail tech­nique est pour­tant loin de se réduire à la répé­ti­tion abru­tis­sante de rou­tines dépour­vues de sens. Sen­nett prend donc le parti d’étudier en détail et de ten­ter de com­prendre concrè­te­ment en quoi consiste le tra­vail de l’artisan. Pas­sant de la pote­rie, à l’architecture, de la cui­sine à la souf­fle­rie de verre ou à la luthe­rie, exa­mi­nant l’évolution des tech­niques dans l’antiquité, l’organisation de l’atelier au moyen-​âge ou la construc­tion de tun­nels au XIXe siècle, ce livre, qui s’inscrit dans un tra­di­tion phi­lo­so­phique prag­ma­tique, tente de mon­trer com­ment « faire, c’est pen­ser ». Les opé­ra­tions intel­lec­tuelles qui struc­turent les actions tech­niques se révèlent donc au fur et à mesure de l’analyse. Pour Sen­nett, la confron­ta­tion de l’artisan à la résis­tance de la matière et à la dif­fi­culté tech­nique pro­voque un phé­no­mène de for­ma­tion à la fois indi­vi­duelle et col­lec­tive. Au niveau indi­vi­duel, l’artisan tire satis­fac­tion du fait qu’il pro­gresse en habi­leté et en maî­trise tout au long de sa vie. Au niveau col­lec­tif, Sen­nett montre que les inno­va­tions tech­niques sont rare­ment le résul­tat de rup­tures radi­cales, d’inventions dues à un « éclair de génie », contrai­re­ment aux repré­sen­ta­tions mythiques qu’on en a sou­vent, mais sont au contraire la plu­part du temps induites par le per­fec­tion­ne­ment de tech­niques exis­tantes. L’impression de rup­ture est d’ailleurs quel­que­fois due au « saut » qu’une tech­nique effec­tue d’un domaine à l’autre.

Ce que sait la main est écrit dans une pers­pec­tive poli­tique pré­cise et sa lec­ture est très utile pour com­prendre à quel point le tra­vail est aujourd’hui abîmé à la fois par le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme finan­cier et par les méthodes de mana­ge­ment qui se déve­loppent aussi bien dans le sec­teur public que privé. Deux exemples évoqués par Sen­nett au début de son argu­men­ta­tion l’illustrent bien : c’est d’abord le déve­lop­pe­ment de sys­tèmes de concep­tion assis­tés par ordi­na­teur dans l’architecture qui conduit à la réa­li­sa­tion de bâti­ments insen­sibles et donc rela­ti­ve­ment inadap­tés à leur envi­ron­ne­ment. Sen­nett montre par­fai­te­ment qu’une sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion d’un côté et de l’exécution de l’autre, pla­cée du coup dans une situa­tion où aucune marge, aucune ini­tia­tive ne lui est laissé, est tota­le­ment contre-​productive. Tout au long de son ouvrage, l’auteur fait l’éloge du tâton­ne­ment, du flou rela­tif, du droit à l’erreur, qui se trans­forme en sys­tème d’essais-erreurs dans le tra­vail même de réa­li­sa­tion, contre les ratio­na­li­sa­tions abu­sives de pro­cé­dures de concep­tion rigides. L’autre exemple est celui du sys­tème de santé bri­tan­nique qui fut sou­mis dans la der­nière décen­nie à une pres­sion visant la ratio­na­li­sa­tion avec le déploie­ment d’une bat­te­rie d’indicateurs cen­sés objec­ti­ver et mesu­rer la « per­for­mance » du per­son­nel de santé. Le résul­tat fut évidem­ment une baisse consi­dé­rable de la qua­lité des soins et une frus­tra­tion très impor­tante de ces per­son­nels qui ont eu le sen­ti­ment de ne plus être en mesure d’effectuer cor­rec­te­ment leur travail.

Beau­coup de pro­fes­sions - méde­cins, poli­ciers, ensei­gnants, cher­cheurs, parmi d’autres — connaissent aujourd’hui en France une situa­tion simi­laire. Comme les infir­mières bri­tan­niques, ils sont pla­cés dans un sys­tème de contraintes qui leur enlève toute marge de manœuvre, toute légi­ti­mité à conce­voir et défi­nir leur propre acti­vité pas plus que leur sys­tème de régu­la­tion. Ce que Sen­nett montre admi­ra­ble­ment, c’est que le déploie­ment uni­ver­sel des sys­tèmes « hété­ro­nomes » — par indi­ca­teur — d’évaluation de l’activité pro­fes­sion­nelle, ainsi d’ailleurs que la sépa­ra­tion radi­cale de la concep­tion et de l’exécution repose sur un pos­tu­lat anthro­po­lo­gique pes­si­miste selon lequel d’une part le tra­vailleur a besoin d’incitations exté­rieures pour bien faire son tra­vail et d’autre part, ses capa­ci­tés sont défi­nies une fois pour toute. La figure de l’artisan, telle qu’il la construit à tra­vers son enquête his­to­rique et socio­lo­gique montre au contraire que la volonté de bien faire son tra­vail est extrê­me­ment répan­due parce qu’elle est consub­stan­tielle à l’activité labo­rieuse « auto­nome » — c’est ce qu’il appelle la « bonne obses­sion » de l’artisan. Il montre aussi que dans cette pers­pec­tive, les capa­ci­tés ini­tiales de l’individu sont peu impor­tantes parce qu’elles sont pon­dé­rées par l’expérience qui per­met à l’artisan de pro­gres­ser avec le temps.

Sen­nett s’inscrit au bout du compte dans la grande tra­di­tion poli­tique des Lumières en s’appuyant lon­gue­ment sur l’Ency­clo­pé­die de Dide­rot et d’Alembert et la repré­sen­ta­tion du tra­vail qui est don­née dans cette grande entre­prise. Pour les ency­clo­pé­distes, l’homme de métier est por­teur de valeurs phi­lo­so­phiques, morales et poli­tiques. L’artisan est en effet un « expert sociable » — par oppo­si­tion à l’expert aso­cial qu’est le consul­tant — que son acti­vité « ouvre » sur la vie de la cité par l’expérience qu’il a quo­ti­dien­ne­ment de la coor­di­na­tion et de la coopé­ra­tion avec autrui.

Ce livre m’a beau­coup apporté : il vient enri­chir consi­dé­ra­ble­ment mon expé­rience per­son­nelle sur ces sujets, dont j’avais rendu compte ici-​même, pour ce qui concerne les ques­tions de gou­ver­nance du tra­vail d’un côté, de défi­ni­tion de la tech­nique de l’autre.

C’est d’ailleurs un point un peu déce­vant de l’ouvrage. Richard Sen­nett prend bien soin de mon­trer qu’il a une concep­tion exten­sive et non res­tric­tive de l’artisanat. Il évoque à plu­sieurs reprises les com­mu­nau­tés de déve­lop­peurs sur le logi­ciel Linux dont il men­tionne là aussi la « bonne obses­sion » qui les carac­té­rise dans leur élabo­ra­tion d’un code le plus par­fait pos­sible. L’activité des déve­lop­peurs infor­ma­tiques n’est mal­heu­reu­se­ment pas ana­ly­sée en détail par l’auteur, comme il le fait pour le tra­vail de l’argile ou de souf­fle­rie du verre. Cette ana­lyse reste à faire car s’il est tout à fait évident de voir à quel point les déve­lop­peurs infor­ma­tiques déve­loppent un habi­tus d’artisan, la « matière » sur laquelle ils tra­vaillent n’est pas du tout de même nature. S’il est évident qu’ici aussi « faire c’est pen­ser », ce que fait la main du pro­gram­meur est de nature très dif­fé­rente de ce que fait celle du menuisier.

J’ai appris que Richard Sen­nett avait écrit en 1974 un livre sur la notion d’intimité et de vie publique, Les Tyran­nies de l’intimité, ce qui m’intéresse pour éclai­rer le débat en cours sur la notion de vie pri­vée dans le cybe­res­pace. J’en repar­le­rai dans un pro­chain billet.